PREMIÈRE PARTIE
l.M'RODUCTION
Placé aux confins du monde intelligible et du monde sensible, l'homme par son ùme touche aux idées, par son corps à la matière : mais d'ordinaire ce dernier monde l'occupe et le captive infiniment plus que le premier. 11 y a pour lui, tout ensemble, fierté légitime et difficulté manifeste à s'élever dans une région supérieure : il semble au contraire qu'il n'ait qu'à s'abandonner à la pente de sa pensée pour s'intéresser à ce qui l'entoure, pour descendre vers ce qui lui est inférieur. I)i' plus, il se rattache aux êtres de la création |)ar un commerce incessant, par des liens innombrables : il est fait pour eux comme ils sont faits pour lui.
Si, pour se produire, les forces naturelles n'ont pas besoin de l'homme, pour porter leurs fruits les plus merveilleux elles ont attendu son intelligente intervention. Quelque idée que l'on se fausse de son origine, la nature telle qu'elle se montre à nous réclame une raison qui la comprenne et lui commande : autrement elle serait bien près de n'être que nuit et silence. Que serait la lumière, que seraient les splendeurs
de tout genre qui en jaillissent, sans œil qui les perçoive ? que seraient les sons les plus harmonieux, sans oreille préparée pour les entendre ? quelles moissons couvriraient le sol, sans bras pour le défricher? Aussi bien, partout où l'homme n'a pas apparu ou a passé sans laisser de trace, solitude est synonyme tantôt de stérilité et de désolation, tantôt de terreur, toujours de tristesse.
Mais si l'homme est nécessaire à la nattfrff, la nature à son tour est nécessaire à l'homme, qu'elle entoure et pénètre, pour ainsi parler, de toute part. C'est d'elle que nous viennent et l'air que nous respirons, et les éléments qui conservent notre existence, et les modèles primitifs de nos arts, et les impressions qui tiennent perpétuellement notre esprit en éveil : comment s'étonner de la puissance avec laquelle le monde extérieur s'impose à notre sensibilité et saisit notre imaginalion? l'univers est un domaine immense ouvert tout à la fois à la pénétration de notre intelligence et au déploiement de notre activité. Conquises et domptées par la main qui les fait servir à son usage, les forces et les énergies toujours subsistantes du monde physique provoquent notre curiosité à scruter l'un après l'autre tous leurs mystères.
Considérons notre organisme : ses ressorts les plus parfaits ont pour mission de nous mettre en communication avec le dehors, et pour ne représenter qu'un degré élémentaire de la connaissance, la sensation n'en est pas moins le préliminaire presque indispensable d'une illumination plus haute. De même notre àme est capable de jouissances moins matérielles et plus pures que les plaisirs des sens : mais tandis que sans cesse et d'eux-mêmes ces plaisirs s'offrent à elle, quelle satisfaction d'ordre intellectuel et moral ne doit pas être achetée au j)rix d'un elfort?
7\insi, si la nature n'est pas, comme on l'a dit, la seule révélatrice, la seule éducatrice de l'homme, son action n'en est pas moins visible soit dans le tempérament des sociétés, soit dans la formation des individus. C'est comme un spectacle qui se rellète perpétuellement dans l'imagination humaine :
c'est comme une excitation venue du dehors et faisant éclore avec plus ou moins de f«'Condilé et de promptitude les germes de pensée et de sentiment contenus au dedans.
En droit et en fait, l'homme est vraiment le roi de la création : au sein de la nature mrme, son industrie a réussi, selon une expression remarquahle de Cicéron, à créer pour ainsi dire une seconde nature (l) : mais ce monarque dépend de ses sujets presque autant que ses sujets dépendent de lui. Il est arrivé, il arrive encore à l'historien des institutions et des idées de se préoccuper fort peu du sol où elles ont germé, du ciel sous lequel elles ont vu le jour : attentif par devoir à l'homme intérieur, le psj^chologue, de son côté, perd aisément de vue l'homme extérieur, celui que mille liens apparents ou cachés attachent au milieu où il vit. Et cependant si étroits sont ces rapports qu'historiens et politiques, psychologues et moralistes auraient un égal avantage à en tenir un compte judicieux (2).
Sous l'empire de certains préjugés ou par l'eiTet de ses plus cruelles rigueurs, la nature a été parfois l'ohjet des malédictions de l'homme, presque toujours, presque partout ses splendeurs et ses bienfaits ont provoqué à son égard des élans d'admiration, même des invocations enthousiastes. Pour un infortuné qui la traite de marâtre, combien d'autres la vénèrent comme une reine 1 De toute manière elle n'a jamais
(1) De natura deorum, II, 60 : « Terrenorum comniodorum omnis est. in homine dominalus. Nos campis, nosinontibus ftuimur : nostri sunt amnes. nostri iacus : nos fruges serinms, nos arbores : nos aquaruni diduclionibus terris fecunditatem damus : nos flumina arcemus, diiigimus, avertimus : nostris denique manibus in lerum natura quasi aiteram naturam efficere conamur». —On sait avec quelle éloquence Bossuet développe des considérations analogues dans son Smnonsur lamort.
(2) « La philosophie subit les lois de Tespace aussi bien que celles du temps. Elle est née quelque part, elle passe de contrées en contrées, elle suit certains chemins. Etudier ces migrations, dresser cet itinéraire philosophique, c'est ce que j'appellerai l'histoire géographique de la philosophie. » (P. Janf.t, Principes de mctaphi/f^iquc et de payehologie, I, p. 2o4.),
cessé de tenir une place dans la pensée et les préoccupations de riiommt' : les textes littéraires et philosophiques, même les monuments artistiques et religieux sont à travers les siècles autant de témoins irrécusables, ici des sentiments qu'elle a inspirés, là des problèmes qu'elle a posés à la curiosité des métaphysiciens et des savants. Ce sont les premiers chapitres de cette longue et intéressante exploration que l'on se propose d'étudier dans ce travail, limité au seuil du Moyen Age. Embrassée dans toute son étendue, l'œuvre paraît immense et serait bien faite pour décourager quiconque aurait l'ambition d'en épuiser, l'un après l'autre, les divers aspects, de les fouiller jusque dans les moindres détails. Heureusement notre tâche est plus restreinte.
H ne s'agit en etTet, nullement, ou de décrire les transformations du globe à partir de l'apparition de l'homme à sa surlace, ou de descendre dans les cavernes et les cités lacustres qui aux âges pn'historiques ont abrité certaines populations ; il n'est question ni de remuer les ruines de cités ou de nations fameuses, aujourd'hui depuis longtemps disparues, ni de suivre les archéologues en quête des plus anciens vestiges de l'industrie humaine au berceau. En nous assi- {j^nant un domaine ditîérent, nettement circonscrit, quoique singulièrement vaste encore, notre sujet nous invite à abandonner à d'autres ces recherches d'un intérêt parfois si palpitant. Ce que nous aspirons à retrouver, c'est le retentissement du monde extérieur au fond de l'àme humaine, c'est l'ébranlement de l'imagination en face de tant de merveilles, plus tard les tentatives faites par l'intelligence pour se rendre compte de l'ensemble de la nature et des phénomènes innombrables dont elle est incessamment le théâtre. Au lieu de paysages à retracer, ce sont des idées et des impressions que nous avons à recueillir et à décrire ; au lieu do phénomènes à classer et à analyser, cô sont des systèmes dont il faut reconstituer la genèse, marquei" les rapports et suivre la succession. Les solutions qui nous intéressent visent non les difficultés matérielles de l'homme physique luttant contre la résistance des
choses, mais les multiples problèmes se posant devanl l'esprit humain aux prises avec les mystères de la création.
Oui nous redira les premières impressions de l'iumianité en face du monde extérieur? Nul document contemporain n'est là pour nous les révéler. Ecartons les imaj^inalions arbitraires du transformisme pour qui l'homme primitif, (Hro inférieur et n'ayant de l'homme que le nom, se distinguait à peine de l'animal avec lequel il se confondait naguère : ne ongeons qu'à l'homme, être raisonnable et libre, appelé sans doute à étendre à travers les siècles le champ d'action et le pouvoir de ses facultés naissantes, mais on possession, dès son apparition sur ce globe, des lumières et des énergies intérieures sans lesquelles nous ne pouvons même pas le concevoir.
~ Plus d'un auteur, phiIos()[)he ou poète, a tenté de peindre le père de notre race s'éveillant à la vie et faisant par tous les sens à la fois l'essai des merveilleuses capacités de son âme. En [)résence du monde infini, le spectacle, on peut le croire, fut tout ensemble assez curieux pour le surprendre, assez splendide pour le ravir, assez imposant pour l'eUVayer : et quelle imagination serait à la hauteur d'un pareil tableau 1 Pour nous modernes, héritiers d'une civilisation cinquante ou soixante fois S('calaire, vivant au milieu dune nature depuis longtemps peuplée, assouplie, fécondée, embellie par les mille inventions de l'industrie humaine, il nous est impossible, ou à peu près, de nous figurer le globe sous l'aspect où il apparut à ses plus anciens habitants. Notre terre ellemême, la paléontologie et la géologie l'attestent, a son histoire : quelle période de son existence traversait-elle alors? Ajouterons-nous foi aux descriptions enchanteresses que la poésie antique nous a léguées des merveilles de l'âge d'or, alors que les plaines, vierges du soc de la charrue, se paraient spontanément de riches moissons, alors que les fleurs naissaient d'elles-mêmes sous la tiède haleine des zéphyrs? ou au contraire doit-on, à l'exemple de Bulfon, se représenter les premiers humains a témoins des derniers mouvements
iO INTRODUCTION
convulsifs de la terre, tremblant sur un sol qui tremblait lui-même sous leurs pieds, exposés aux injures des éléments, pénétrés du sentiment commun d'une terreur funeste ? » Ces deux peintures si opposc-es ne sont-elles que fictions arbitraires, ou répondraient-elles peut-être à deux phases différentes de l'histoire de notre planète et de notre race ? nous abandonnons à d'autres le soin de trancher ce débat. Une chose est certaine : c'est que l'humanité, dans sa marche pour prendre graduellement possession du globe, et en particulier dans ses migrations à travers notre continent, a rencontré des obstacles de plus d'un genre : ce fut pour elle une tâche parfois bien rude de défricher le sol inculte et rebelle, de trouver un abri contre les assauts des éléments, contre les intempc'ries des saisons, contre la dent des bêtes sauvages. Or, tant que se perpétua cette lutte sans trêve ni relâche, une étude patiente et bieuA^eillante du monde physique était impossible : auxiliaire à invoquer ou ennemie à combattre, partout la nature se dressait comme une puissance dont il fallait avant tout s'assurer le concours ou désarmer le courroux. Plus tard, quand, sorti vainqueur de ce combat, riiomme commença à jouir de sa conquête, l'admiration avait eu le temps de s'émousser : les esprits en contact journalier avec la nature cessèrent d'en être frappés, et négligèrent de rechercher les causes de phénomènes qui n'excitaient plus d'étonnemeni : comme si, remarque Cicéron, la nouveauté des choses fût plus efficace que leur grandeur pour s'imposer à l'attention.
Ajoutons que dans l'enfance des peuples, comme dans celle, de chacun de nous, la raison avec les facultés supérieures qui en dérivent reste volontiers dans l'ombre, inconsciente de sa force, tandis que l'imagination airrancliie se donne carrière. Souvenons-nous que tout ce qui relève de notre sensibilité échappe communément au contrôle de notre dialectique, et que le plus souvent on est aussi incapable qu'on se montre oublieux de raisonner ses joies et ses tristesses, ses antipatliies et ses terreurs. Dès lors nous n'éprouverons aucune surprise à voir les sciences de la nature que tant de
raisons, semble-t-il, devaient faire surgir dès les débuts de la civilisation, ne laire cependant leur apparition que si tard(l).
A défaut de la science, comment se traduiront les premières impressions de la nature sur l'homme, les premières réflexions de l'homme sur la nature? Sans doute un tel rôle paraît convenir éminemment à la poésie, ce chant sponlani' <le lame que l'on rencontre à l'origine de toutes les lillératures ; aussi bien le premier exemple du rythme et de la mesure ne fut-il pas le souflle de la poitrine, le mouvement de la vague, le balancement des forêts ? Mais si toute race humaine est douce d'une poésie latente, tantôt cette poésie n'arrive pas à prendre conscience d'elle-même, tantôt les monuments qui la renferment ont été ensevelis dans l'oubli et o^nt disparu sans letour. C'est ainsi que, dans l'antiquité la plus reculée, les lii'breux et les Hindous sont les seuls peuples qui aient eu une poésie véritable, les seuls du moins chez lesquels une partie notable de ces chants primitifs aient survécu.
Heureusement, pour combler cette immense lacune, un autre domaine non moins vaste s'ouvre à nos investigations : un élément nouveau va intervenir, qui jettera tout au moins quelque lumière sur un sujet enveloppé de tant d'obscurités.
(1) << Dans l'intelligence, rimagination est antérieure à l'expérience et à la raison lentement conquises sur elle : ce que nous appelons entendement, c'est l'imagination assujettie à- modeler sur les choses les combinaisons d'idées qu'elle forme ; mais avant de se soumettre à cette loi, il a fallu que l'imagination s'exerràt d'abord avec une pleine liberté, et c'est pourquoi l'art et la religion précèdent la pliilosophie et la science. I.'liumanité tend à s'adaptera ce qu'elle rêve plus encore qu'à ce qu'elle voit. » (M. Boirac.)