CHAPITRE PREMIER
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Il ne s'est pas trompé, le philosophe qui a délini l'homme, par opposition à tous les autres vivants, un être religieux. Si vains que nous sovons, il sulUl à chacun de s'interroger soi-même pour avoir le sentiment de sa dépendance. Qui oserait dire quil est son propre auteur, son unique maître? Qui voudrait se persuader que le hasard contient le premier et le dernier mot de sa destinée, sans qu'aucune intelligence n'en surveille le cours après en avoir souverainement marqué le but? Xon, tout homme que la passion n'aveugle pas proclame par sa raison l'existence d'un Etre suprême, alors même que cette raison se reconnaît impuissante à le saisir et incapable de le comprendre : car en nous, hors de nous^ cet Etre se cache et se manifeste tout ensemble à notre regard.
Sans doute en rentrant en lui-même, l'homme trouverait au fond de son àme un reilet de Dieu à certains égards plus immédiat et plus vivant : mais de même qu'à une miniature achevée l'enfant préfère un tableau aux vastes dimensions ou une image grossière aux couleurs éclatantes, de même les peuples entants conçoivent la divinité plutôt d'après les im-
pressions confuses mais énergiques des sens (i) que d'après l'analyse attentive des facultés psychologiques les plus hautes. Avant de creuser les pi-oblèmes soulevés par l'existence et la marche de l'iiumanité, avant de soumettre la nature aux investigations minutieuses de la science, avant même de posséder une langue assez souple, assez riclie pour traduire ses sentiments en face de l'univers, et de transformer en poésie les mouvements intimes de son àme, l'homme, obéissant à un instinct secret, a lu dans les divers aspects du spectacle du monde l'affirmation de hi divinité (2) : hion mieux, dans sa simplicité il a cru y rencontrer la divinité elle-même. Ainsi à défaut d'une révélation directe, ou d'une culture supérieure qui de la création permette de conclure méthodiquement au Créateur, de ce monde dont la figure passe à un être parfait et immuable en soi, l'élude de la nature a pu prendre la forme d'une véritable théologie (3). Pourl'homme des premiers siècles, c'est un objet instinctif d'adoration que cette source permanente de vie et de mouvement avec sa fécondité que
(1) Lliomme primitif « vivait sans cesse eu présence de la nature : les habitudes de la vie civilisée n'avaient pas encore mis un voile entre elle et lui. Son regard était cliarmé par ses beautés ou ébloui par ses grandeurs. 11 jouissait de la lumière, il s'eflrayait de la nuit, et quand il voyait revenir la sainte clarté des cieux, il se sentait plein de reconnaissance » (Fustel de Coulanges, La cité antique).
(2) Est-ce la nature qui a d'abord montré Dieu à l'homme ? est-ce au contraire, comme le veut Bernardin de Saint-Pierre, le sentiment de la divinité qui a rendu l'homme attentif à l'ordre de la création? Toujours est-il qu'en dehors du peuple juif « la tradition religieuse est née de la primitive interprétation de la nature. Les mythes les plus anfciens sont aussi les plus voisins de la nature qui les a suggérés ». (Ch. Lévéque, Revue des Deux-Mondes, mars 1898.)
(3) Le panthéiste Gœthe ne pardonnait pas à Jacobi cette thèse que la nature dérobe Dieu à notre regard. « Je n'y voyais qu'un |iaradoxe étroit et borné, pénétré que j'étais d'une méthode jiure, profonde, innée, qui m'a toujours fait voir inviolablement Dieu dans la nature et la nature en Dieu. C'est cette conviction qui a servi de base à mon existence entière. » Peut-être est-il plus exact de dire simplement avec Laprade : « Si naïf et si grossier que soit dans une àme le sentiment de la nature, il n'y pénètre pas sans y apporter une pensée religieuse plus ou moins pure, plus ou moins élevée. »
rien n'épuise, avec ses forces toujours en action. Dans la foudre qui gronde, dans la mer qui s'agite en bouillonnant,
dans les astres qui roulent sans se heurter à travers l'espace, l'habitant de rinde, comme celui de la Perse et delà Grèce, soupçonne vaguement des êtres doués de facultés et de passions semblables aux nôtres : chaque énergie qui se manifeste au sein de la vaste hiérarchie des êtres est considérée comme la traduction visible ou même comme la personnification directe d'un des innombrables attributs de l'inlini. Ainsi à une époque où la nature, que nul encore n'étudiait à la lumière de l'expérience, dérobait absolument le secret de ses plus mystérieux ressorts, tout un ensemble complexe d'impressions à la fois physiques et morales concourait au grandiose du drame dont la terre et le ciel paraissaient le théùtre.
Ecartons les mythes dépourvus de toute signification allégorique, et les légendes bizarres, sorties de l'imagination populaire ; voici le double problème fondamental impliqué dans toute théogonie primitive : que sont les choses? — d'où viennent les choses? (1) — et la réponse n'est autre qu^une explication tantôt plus grossière, tantôt plus idéale de la création. La même question que les écoles grecques feront sortir de l'obscurité des sanctuaires était agitée sous le voile des croyances de l'antique Orient : tandis que les religions modernes sont essentiellement des svstèmes de morale, les religions anciennes sont avant tout des systèmes de physique. Dans le temple d'Isis à Thèbes comme dans la forêt druidique, dans les monastères bouddhistes comme dans les colonies bruyantes de l'Asie mineure, chez les nations les plus séparées par les dislances, les mœurs, les idiomes, mêmes préoccupations, même besoin d'interroger la terre, le ciel et les astres pour pénétrer, s'il est possible^ leurs m^^stères avec
(1) « Si le concept de l'univers a été formé par l'humanité la plus primitive, la question de l'origine et de la fin des choses peut être justement appelée le problème religieux ou théologique par excellence. » (Roberty, Reine phitosophique, déc. 1890.)
l'aide ompressée d'une imagination qu'aucun scrupule ne retient.
IMais l'érudition moderne ne remonte pas au berceau de la pensée avec la même facilité qu'aux origines politiques des nations. Les grands événements ont laissé des traces, ne fût-ce que par leur retentissement à tiavers les sircles : les grandes cités se reconnaissent encore à la majesté et à l'étendue de leurs ruines : de grandes .doctrines et de grands systèmes ont pu disparaître sans retour lorsque l'écriture n'est pas intervenue pour les sauver de l'oubli. Sauf de rares exceptions, les théologies, nous l'avons dit, .'^onl les seuls vestiges des premiers elîorls intellectuels de riiumanitc'. Or, dans ce domaine que de lacunes en apparence irréparables pour riiistorien? (1) combien de croyances religieuses ne nous sont connues que par des relations mutilées, incomplètes, et sur lesquelles des idées d'origine bien plus récentes ont mis leur visible empreinte I comment retrouver la première expression d'une pensée qui se chercbe elle-même, comme déconcertée par l'infinité de son objet? Essaiera-t-on, ainsi que l'ont proposé quelques savants, de suppléer au silence des périodes les plus anciennes par une sorte d'induction ou de divination appuyée sur des documents d'un âge postérieur? Qui ne voit tout ce qu'un pareil procédé offre de téméraire? On se plaît en ce domaine à invoquer je ne sais quelles lois permanentes de l'iiumanité : qui nous garantit qu'au cours des siècles ces lois n'ont subi aucune transformation et que dans l'enfance des sociétés elles étaient ce qu'elles sont aujourd'hui ?
Toutefois il est permis de ramener à quelques types fonda-
(1) Plus d'un érudil acceptera difficilement ou ui<hiie lejetleia tout à fait cette affirmation trop confiante de Laprade : •< Tout ce qui :rétait perdu de nécessaire à la jiliilosopiiie de l'histoire est à peu près retrouvé ou se retrouvera successivement, comme se retrouvent dans le,s assises de notre globe les matériaux indispensables au génie pour reconstruire les premiers âges de la création ».
mentaux les rapports entre la religion et la nature, chez les principaux peuples de rantiquité.
Se rapproche-t-on, d'une part,- des siècles témoins de la fondation des premiers empires, et de l'autre, des hauts plateaux de l'Asie centrale qui furent, d"api-ès la tradition commune, le berceau de l'immanitt'? La croyance à un Créateur tout-puissant apparaît chez les Hébreux, où elle ne laisse à la nature, comme nous allons le voir, qu'un rôle essentiellement subordonné : elle se retrouve chez les anciens Perses, quoique inclinant d»'jà vers un certain naturalisme : elle n'est entièrement absente ni des plus vieilles spéculations de l'Inde ni des plus antiques rites religieux de la Chine.
Ailleurs ce Dieu, qui se révèle dans son œuvre, tend graduellement à se confondre avec elle, au point d'être incorporé à sa propre création. L'ensemble des choses est, dès lors, ramené à une seule et identique nature qui est tout et engendre tout; tantôt on appelle de ce nom l'immensit»; matérielle avec tous les êtres qui la peuplent, rinlîni se trouvant ainsi comme dissous dans le fini : tantôt ces êtres, ombres de l'être véritable, sont considérés comme la manifestation apparente et transitoire de la substance impalpable et invisible, et le monde, comme l'expansion de l'existence souveraine, le Uni étant absorbé au sein de l'inlini. La pensée hindoue, comme on le verra plus loin, a oscillé de la sorte de la conception du tout spirituel à celle du tout matériel, deux notions contradictoires en apparence, assez voisines en réalité.
Ce n'est pas tout. Le monde est le théâtre des oppositions et des contrastes : le beau et le laid, le grandiose et le monstrueux, la vie et la mort, l'esprit et la matière, le bien et le mal y sont ou semblent y être perpétuellement en lutte : il faut expliquer leur antagonisme éternel : de là naquit le dualisme de Zoroastre, qui a eu tant de retentissement dans tout l'antique Orient et où certains modernes ont vu la forme logique et définitive de toute religion de la nature. Poursuivez plus avant ce dédoublement, ce fractionnement de l'être
absolu et vous louchez aux inuDUibrables variétés du polythéisme auquel se rattache le culte ofliciel de l'antiquité païenne presque tout entière.
Mais l'évolution est la loi des choses humaines. I*arallèlement au mouvement descendant qui conduit à lidolùtrie par l'altération progressive d'une croyance pure à l'origine, l'histoire nous fait assister au mouvement ascendant qui, chez d'autres races, remonte du fétichisme le plus grossier aux fictions mythologiques les plus ingénieuses.
ElTrayé de l'action irrésistible des forces naturelles, torrents impétueux, tempêtes de la mer, foudre de l'air, rayons brûlants du soleil, l'homme sauvage ignore ou ne sait plus qu'il y a quelque chose au-dessus et au delà de ces agents matériels à la merci duquel il est livré, et avec lui tout ce qu'il possède. Il leur prête une personnalité dont il faut acheter la protection ou conjurer la colère par des offrandes ou des sacrifices : dans sa naïve terreur il multiplie les ohjets de son culte, puissances inférieures et toutes locales, attachées à quelque être déterminé. Telles furent pendant de longs siècles les croyances populaires de l'Assyrie, de la Chaldée et delà Phénicie : telles furent celles du paganisme gréco-romain longtemps avant sa période d'extrême décadence.
Avec le temps, l'homme éclairé rougit de ces pratiques grossières : il eut honte d'avoir fait un dieu de la pierre, de l'arbre, de la source avec laquelle ir était en contact quotidien : môme alors il continua de prodiguer ses adorations à la mer, à la terre nourricière, et surtout à ces luminaires célestes que leur éloignement comme leur éclat élevait si fort au-dessus du reste de la création. Comment les astres et notamment le soleil, dont l'apparition périodique apporte à la terre la chaleur et la vie, eussent-ils cessé de paraître étroitement apparentés avec la divinité elle-même ?
A un degré plus avancé de civilisation, l'homme ayant un juste sentiment de sa nature propre et du prix de sa pensée^ en vient à adresser ses hommages à des puissances morales, ou du moins à des notions abstraites, la Sagesse, la Justice,
la Beauté (I j. Tandis que los dieux cosmiques, mal délimités dans leur sphère diniluence en raison du concei't et de l'homogéneité des diverses parties de la création, empiètent les uns sur les autres et ne possèdent pas de personnalité fixe, les dieux nouveaux (qu'on peut appeler ps3Thologiques), distincts comme les sentiments ou les conceptions auxquelles ils correspondent, ont des attributs caractéristiques et séparés. Rares dans les religions orientales, et cela parce que la conscience humaine n'y est encore que vague et confuse el que Têtre libre s'}' distingue insuffisamment de tout ce qui l'entoure, ils se mulliplient avec le cours du temps dans le culte hellénique. Parvenu à ce point de son développement, le sentiment religieux, en l'absence de toute autorité reconnue, demeure soumis à tous les caprices de l'imagination : ■dumoins il a secoué la tyrannie de la nature qui n'intervient que pour prêter passagèrement à l'idée quelque forme concrète. La notion d'une puissance immatérielle et vraiment divine est née : nous sommes sur la voie au terme de laquelle brille le Dieu de Platon et d'Aristote,
Est-il nécessaire de redire que, jusque dans les plus beaux siècles d'Athènes et de Rome, les esprits inférieurs et peu cultivés étaient idolâtres dans l'acception complète du terme, tandis que les classes supérieures se contentaient d'une religion mythologique, et que seule une élite montait plus haut sur les traces du spiritualisme philosophique jusqu'à la conception d'un Dieu unique, intelligence souveraine, afiranchie de tout contact avec lu matière ? Et puisque, ici-bas, la sensa-
(1) M. Perrol, à qui sont empruntées en partie les réflexions qui précèdent, ajoute dans un autre passage de VHi>itoii'e de rail duns l'aiiliquitc (Tome II, p. 77) : « Ce pouvoir supérieur dont l'Iiomme se sentait comme le jouet, il l'a d'abord partagé et comme morcelé à linilni : il en avait pour ainsi dire distribué les parcelles entre des agents sans nombre et souvent sans nom. Peu à peu l'intelligcnco opéra ce travail d'abstraction et de réduction qu'elle a conduit à son terme chez tous les peuples qui ne se sont pas attardés dans les conceptions de l'enfance. Sans cesser d'admettre l'existence des génies, elle imagina des dieux. »
20 cnAP. 1. — LA Nature et la pensée religieuse
tion de l'infini ne nous est gurie donnt'e que par la nature, attestation permanente de l'immensité divine, ne soyons pas surpris que certains cultes de l'Orient aient plus vivement agi sur les âmes que les gracieuses fictions de la Grèce. Les divinités du Panthéon hellénique ont une tout autre valeur esthétique et poétique : mais si leur contemplation plaît à l'esprit, elle ne provoque aucun saisissement, elle n'impose aucune adoration, elle n'rveille chez le coupable aucun remords. On a pu dire sans blasphème des Grecs qu'ils ont joué avec leurs dieux.
Pour comph'ter et confirmer ces considérations générales, il ne sera pas sans intérêt d'examiner d'un peu plus près les emprunts faits à la nature parle sentiment religieux chez les grands peuples de l'Orient (1).