‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 32 sur 68 · CHAI". I. — LA RECHERCHE SCIENTIFIQUR · texte numérisé non relu

CHAI". I. — LA RECHERCHE SCIENTIFIQUR

ture (1), investie d'une sorte de puissance divine que l'homme pouvait admirer, mais sur laquelle il ne se reconnaissait aucun droit (2) ; d'ailleurs, pourquoi faire ainsi violence à celte souveraine ? lui dicter des ordres eût été jug(' téméraire, et aussi inutile que téméraire (3). D'autre part, on peut considérer cette abstention comme la conséquence d'un certain idéalisme théorique : on avait de la raison, de sa diguili', de son pouvoir une conception si haute qu'on aurait rougi de puiser sa scieuce aillejjrs (4).

Ainsi la méthode expérimentale, cette clef des connaissances naturelles n'a jamais été ni clairement approfondie, ni sérieusement pratiquée (5) ; si les anciens l'apprécient, c'est surtout comme moyen de vérification, au même titre que la preuve d'une opération mathématique : d'ailleurs l'expérimentation étant ou incomplète ou mal dirigée, la théorie qu'elle servait à édilier gardait un caractère plus ou moins aléatoire. Mais comme instrument de découverte, ils n'y ont guère recours, et encore à titre exceptionnel, que lorsque se brise entre leurs mains la chaîne du raisonnement ou que les prin-

(1) L'expression (''iiergique de Maçon, dissccdrc ndtiudiii, cùlpavn alors aussi absurde que sacrilètre.

(2) Témoin ce passage deCicéron (JJe d(ciiialioiie.\,i><i) : «JNonreperio causam. Latct Ibrtasse obscuritate involuta natura). 'Son enim me Deus ista scire, sed liis lantummodo uli voluil».

(3) Bacon, au contraire, et Descartes rêvent tous deux d'une science qui étendrait à l'inlini l'empire de l'homme sur la nature.

(4) Platon, on le sait, est très loin d'être le seul parmi les pliilosoplies anciens à tenir pour suspecte la connaissance sensible et à exalter d'autant la connaissance rationnelle. Cf. Tliéct, 201 E : (ov oj/. • iaii XÔyo; oùx. £rij-T,Ta sTvai.

(5} M. liKOciiAui) [licvuc philosuphiqiic, iHHl) en fait remonter la première apparition aux écoles de médecine d'Alexandrie et on paiticulier au sceptique Ménodote de Nicomédie ([u'il appelle « le père du positivisme dans l'antiquité ». — Cf. 1*'. Martin, La perccptwn extérieure, p. l.'H : « Les anciens ne concevant pas la science à notre façon, c'està-dire ne lui assignant pas comme objet les phénomènes, ne pouvaient avoir l'idée de rexpérimontation, qui est le mode de connaissance des phénomènes. »

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cipos coniniunéinent admis no foiiruisseiil aucune solulioii acceptable.

Que se passait il donc? Apirs avoir jclé un pii^mii'i- ot rapide regard sur la nature et demandé au spectaclo du monde le point de départ et pour ainsi dire l'étincelle dont ils avaient besoin, ces phj'siciens de profession, bien plus mrtaphysiciens et logiciens qu'ils ne se le figuraient eux-mêmes, avaient hâte de rentrer dans leur pensée pour n'en plus sortir, fermant désornmis les j-eux aux impressions du dehors : et comme le montre avec une évidence supérieure l'exemple de P3'thagore et de Parménide composant d'éh'ments rationnels hi notion qu'ils se font de l'être, celte contemplation, celte considération des choses, dont ils parlent si volontiers, inlériimre beaucoup plus qu'extérieure, ne suppose pas d'autre observatoin^ qu'une retraite studieuse, pas d'autre procédé qu'une réflexion s'exerçant en pleine indépendance, qu'il s'agisse de l'atomisme de Démocrite ou de l'idéalisme de Platon: pratique excellente pour sauvegarder à l'égard des phénomènes ce qu'un contemporain a appch' assez linement « la liberté estluHique de l'esprit », mais moyen très discutable de se retrouver d'accord avec la réalité, au terme de sa méditation comme au début. Ajoutez que tandis qu'à l'heure présente les donnc'cs expérimentales nous écrasent et par leur nombre et par leur liaison démontrée, (dies étaient alors assez rares^ assez imparfaitement coordonui-es pour laisser champ libre à l'invention, et même pour rendre, en dehors delà sphère des principes, toute synthèse impossible, surtout s'il s'agissait d'expliquer la nature entière et non pas seulement une série déterminée de phénomènes (1 i : aussi quelle prodigieuse diversitc' d'opinions dans l'unique école ionienne, a la fois si ambitieuse et si naïve, si curieuse et si ('mervcilliM- ! Même de très i^-rands i,^é-

(I) Gollie cotnpar.'iit, l.i ii.itiiip ii un livre imineuso cdiitcn.iiil. los secrets les plus tnci-veilieux, mais doul los pa^'os sont disporsi'cs ;"i Iravers tout l'univcis (".ornljien de ces pa£:os les anciens niènio les jilus insiruits avaieiil-ils leuillelées ?

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nies, puissants lliéoricicus, n'aniveront pas à se persuader qu'il importe plus encore de multiplier les premières assises de leur système en s'aidant des révélations de l'expérience que d'élever une construction aérienne en étendant indélîniment la chaîne de leurs déductions (1).

Ainsi d'une part, peu, trop peu de phénomènes naturels vraiment étudiés, convenahlement classés, sérieusement analysés, partout un horizon restreint : une expérience incomplète, insouciante du détail précis, et laissant subsister entre des faits intrinsèquement semblables les diiïérences auxquelles se heurte un regard superficiel : faute d'avoir serré d'assez près les choses les plus simples elles plus élémentaires que l'on se flatte trop souvent de pi-ntHrer d'une première vue, des idées étranges ou fausses tant sur l'être en général que sur ses manifestations diverses dans les divers domaines de la cn-ation. D'autre part, une confiance absolue dans le pouvoir de la raison, qui tout en prenant conscience de sa force ne se rend compte ni de sa faiblesse ni de ses limites : cette conviction que la nature entière, en dépit de sa prodigieuse complexité, est régie au fond par quelques lois très sommaires, en très petit nombre, partout applicables, constamment agissantes ; en un mot une logique ayant à la fois toutes les timidités et toutes les audaces de celle de l'enfant. En voilà assez pour expliquer comment sur des donn('es partielles et insullisamment contrôlées on se hâte de grelfer des notions ou des pi'opositions générales invoquées presque aussitôt comme des vérités au-dessus de toute discussion. In ré'sultat particulier dont rinlelligence ou l'imaj^inalioii a été frappée est soudain translormé en principe absolu qu'on ne songe même pas à soumettre à quelque vérification ulti'rieure. Ajoutons que les anciens étaient dupes des analogies dans les mots aussi bien que des ressemblances dans les choses : c'est ainsi qu'Aristote

(1) En fait, certains modernes parmi les plus célèbres et les plus admirés, un Descartes, un Spinoza, un Hegel, un Scliopenhauer, n'ontjjs pas donné le même spectacle et succombé ùla même tentation?

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