‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 33 sur 68 · LA SCIENCE HELLÉNIQUE · texte numérisé non relu

LA SCIENCE HELLÉNIQUE

traite simultanément de la production des nnUaux cl de celle des nuages, de rotigine des pierres et de celle de la foudre (1).

Les premiers philosophes grecs'peuvent à bien des éj^ards être comparés à des colons qui, abordant à im continent jusque-là inconnu, s'enfoncent hardiment dans la forèl vier^-e sans s'inquiéter en aucune manière des restrictions (lu'une civilisation plus a^■anc('e imposera aux droits illimit(''s qu'ils s'arrocent. Plus tard il v aura des démarcations tracées, limites entre Etats voisins ou entre propriétés limitrophes : en ce temps-là tout parait un hien vacant. Leurs assertions sontelles en contradiction avec Inexpérience quotidienne la [)lus vulgaire ? le divorce est-il visible entre les croyances traditionnelles de leur race et les conclusions où les entraine leur méditation solitaire ? rien ne les arrête : le sentiment de leur isoh?menl ne fait qu'exalter la conviction qu'ils ont de leur supériorité sur la foule ignorante, égarée par de trompeuses apparences (2). Loin de dissimuler leur originalité, ils ne semblent avoir d'autre souci que de la pousser à rexlrème : en tout cas pas un instant ils ne doutent ni de leur droit ni de leur pouvoir d'imposer à la n'alité leur façon de l'interpréter. A l'heure actuelle, de telles prétentions se rencontrent encore sur le terrain de la mtUaphysique pure; pas un savant soucieux de sa renommée n'oserait se les permettre ; bien |dus, à la seule annonce d'un fait nouveau qui se montre rebelle aux théories jusque-là les plus universellement admises, chimistes et physiciens, physiologistes et astronomes, s'inclinant devant cette révélation inattendue de la nature, abandonnent un enseignement séculaire vainement défendu par des noms glo-

(1) Tels ces naturalistes du xvr siècle, lesquels, rapprochant naïvement tout ce que le liasard amenait sous leurs yeux, décrivaient prleni(Me, dans les termes les plus fantaisistes, les trachées des plantes et celles des insectes, le tartre des dents et le tartre du vin.

(2) Entendez I^arménide s"écrier avec fierté en pailant de sa théorie;

"^H '(ip à— àvOsdjTTOjv è/.TÔ; -à-o'j Èj"iv.

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rieux et des preuves que la veille encore on déclarail suraboiidantes.

'J'out autre assurément est l'attitude d'un Thaïes, d'un Pythagore ou d'un Heraclite, et M. Zeller a très heureusement caractérisé par les mots de physikalisclier Dogmaiismiis le trait commun des philosophes de la période anlésocratique (1). C'est merveille de relever les problèmes déconcertants qu'ils se posent (quelque chose comm»» les antinomies de Kant sur le caractère fini et infini du temps, de l'espace, du mouvement et du monde), et les solutions catégoriques, quoique étrangement improvisées, qu'ils y apportent : merveille encore de voir comment entre leurs mains une conjccluie devient une certitude dès qu'elle paraît fournir de quelques faits isolés une (explication [)lus ou moins plausible, comment ils jugent supertlu de déterminer avec exactitude l'origine et la valeur de telle ou telle proposition mise en crédit par une apparente conformité avec la nature. Pour lui créer un équivalent d'évidence, le procédé est simple : il consiste à exagérer-, s'il le faut, l'importance des faits qui la justiflinit, à fermer prudemment les yeux sur tout ce qui la contredit.

En outre il faut s'attendre à ce que la bri Mante faculté qui avait donné à la(jrèce sa reliiiionet ses légendes héroïquesinterviendrait avec une égale puissance, quoique; sous une forme dilîérente, dans la naissance et les premiers développements de sa philosophie. Et en etï'et il est visible que l'imagination a concouru à enfanter, à transmettre ou à modifier théories et systèmes (2), de même qu'autrefois dans les chants des rhapsodes

(1) Platon et Aristote ne sont pas assurriiicnl. moins dognuiliquos, le second surtout : mais répitiiète qui convioul eu parlant de leur enseiynemeut est celle iVintelIrchmiisehcr Doi/nidlismus.

(2) Je laisse ici de côté le rùle littéraire éminenl qu'elle joue, par •'xemple, daiis le poème de l'arménide et les payes les plus brillantes de Platon : je ne parle que des conceptions ell(;s-mèmes, et je constate notamment que M. Milliaud (Lrçons sur /i"s- oriijhics di- la ■science grecque, p. I(i8) donne pour luist; à une de ses ari:;uinentalions à ]iropos

"Aniixiniandrc la trrs vive iniaiiination tlu penseur ionien.

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et des lyriques elle remaniuit et embellissait à son ^ic ('vi'iicments et croyances. Les analoj^ies immédiat(>s elles-iiuMues ne fout pas ici défaut. Chez Knipédocle, par exem[>le, les éléments constitutifs de l'univers auront leurs (juerelles et leurs n'conciliations tout comme les Olympiens chez llomèn,', et sous des noms divers le chaos primitif ne jouera pas un moindre lùlo chez certains penseurs que chez les poêles. Mais pour ne [)as insister sur des rapprochements peut-être un peu lorluits, il il est incontestable que les abstractions réalisées ont failli être une seconde fois l'écueil de la pensée grecque, en hii imposant une sorte de mythologie nouveHe moins riante à coup sur que la première. 1^'atome, l'idée, la forme, l'acte, la [)uissance, la tension, voilà les puissances nouvelles qui doivent désormais expliquer tout ce qui existe. J^oin de moi la pensée de soutenir du même coup qu'ici on ne rencontre que rêverie ou chimère (!) : au contraire, la science moderne a hérité de quelques-unes de ces conceptions vraiment étonnantes, et Ton comprend sans peine que d<'s lettrés plus philosophes que savants, tels qu'un Villcuiain, aient parlé du « sublime conjectural de rimag-ination antique ». liien souvent cependant nous avons devant nous un édilice (juon dirait construit sans la pailicipation de la raison, ou même à l'abri de son contrôle, comme si son intervention ne pouvait avoir que des suites fâcheuses.

Yoilà bien cet intcllrctus sibi permisses que Bacoti, dans la suite, devait si vertement critiquer. Au sur[)lus, veut-on une preuve indirecte et cependant ii-iécusable des pri'férences innées du génie grec pour tout ce qui reh'^ve directement de ra[)plication intérieure de l'esprit? Que l'on mette en pai-allèle avec la lente évolution des sciences naturelles les remaïquables

(1) I.es modernes si âpres sur ce point à la crilique des anciens oublient de s'examiner eux- mêmes. Concoit-on à l'heure ]in's(Mile un système quelconque de cosmoloiiie qui consente à se passer de la notion de pirce ! Or dans quel embarras cruel jetterait-on les savants si on leur interdisait de faire usage de celte notion avant de l'avoir nettement définie ?

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