‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 34 sur 68 · CHAP. I. — LA RECHERCHR SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

CHAP. I. — LA RECHERCHR SCIENTIFIQUE

progrès réalisés dus une époque relativement ancienne par les sciences exactes, où l'expérience n'a qu'un rôle tout à lait secondaire, où les vérités à découvrir sont liées les unes aux autres par des relations logiques et jouissent de toute l'évidence des principes auxquels elles se rattachent. Ici l'intelligence se sutlit viaiment à elle-même ; voilà pourquoi, sous l'eiïort de la pensée d'un Pythagore, d'un IMiilolaùs, d'un Itluclide, d'un Platon, d'un Aichimèdo,Ies mathématiques ont de bonne heure tiouvé leur voie (1). Se demande-t-on à quel degré de développement est parvenue en Grèce une de nos sciences modernes ? On peut sans crainte le mesurer au rapport plus ou moins étroit qu'elle oiïre avec les connaissances exactes, au secours qu'elle est on droit d'attendre de la science des nombres. Presque toutes les découvertes durables de la physique ancienne sont de nature mathématique (2). Depuis les temps les plus reculés, dans les principales nations de l'Orient, les savants ou, comme on les nommait alors, les sages s'étaient livrés à la contemplation des mouvements célestes (3). Les plus anciens philosophes grecs s'empresseront de suivre cet exemple, et l'entretien entre Socrate et Euthydème dans les JMrmorabli's atteste que, dès le v' siècle, les découvertes astronomiques avaient atteint un haut degré do justesse et de précision. A l'origine, notre globe (Hait réputé un disque plat :

(1) « La vraie métliodede reclierclies pour la résoliilion do queslions proposées est l'analyse, telle que l'a conçue Platon, telle qu'elle a été pratiquée par les anciens f,'éoniètres » (Duhamkl).

(2) Ilemarquons à ce propos (lu'Aristote [Plii/siiiue, 11, 2, 194» 7) définit Tacoustique, l'optique et l'astronomie là t&ucrtxwzcpa xwv jjian/^aa- Ttov. Ici encore on ne peut pas dire que les anciens se soient totalement trompés ; car qui i^'uore Jusqu'o i va, à l'heure actuelle, dans toutes les branches de la physique su[)rrieure, l'importance de la formule et le n'tle du calcul, « puissance merveilleuse qui métamorphose tout ce qu'elle touche », comme s'exprime ('ousin dans son discours de réception à l'Académie française.

(3j On trouvera celte histoire résumée de main de maître soit dans VE-rpusIlioii di( sijafi'mc du iiihikIc, par Laplace, soit dans les travaux plus récents de MM. Tannery et Milhaud.

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on ne tarda pas à se convaincre de sa sphéricité. Si snr le point capital de la rotation et de la translation de la terre les anciens, en (h'-pit de quelques protestations isol('es(l), sont restés victimes d'une illusion de la vue, cependant jusque dans leui' erreur ils ont (ait preuve d'une Ijabilett' diLnie d'éloges ; on ne peut en ellet (ju'admirer les inventions extra, ordinairement inginiieuses qui leur permirent de mettre au moins provisoirement leurs théories d'accord avec les apparences. La physique, la chimie (-taient à peine ébauchi-es, la biologie n'existait pas encore que d('jà on connaissait l'obliquité de l'écliptique, la durée de Tannée tropique, les <'l('ments du système solaire, la précession des équinoxes.

Ainsi, pour nous résumer, le grand tort des anciens a été de s'imaginer qu'une fois en possession des donnc-es fournies par une observation même fortuite, même isoh'e, tout le reste était alfaire ou de divination ou de raisonnement ; que l'esprit humain, au nom des facultés et des lumières qui lui sont propres, avait immédiatement conquis le droit de dogmatiser, d'interpnHer à sa manière ces données, de pressentir ou de supposer ce qu'elles ne renfermaient pas. De là, la patience, faut-il dire persévérante ou opiniâtre, avec laquelle l'antiquitca essayé tour à tour des mêmes faits les explications les plus différentes ; de là ces généralisations pn-maturées qui donnaient à des intelligences supérieurement déliées l'illusion d'avoir trouvé l'essence des êtres (2). Le procédé déductif était regardé comme l'expression de la liaison des choses dans la nature, elle-même (3) : plus celle-ci apparaissait comme pénétrée de

(Il On reviendra sur ce point dans la suite du présent ouvrage.

(2) « I.es Grecs s'élancent du premier coup aux plus hautes conclusions et ne songent guère à construire pour y atteindre une bonne route solide : leurs preuves se réduisent le plus souvent à des vraisemblances En somme, ce sont des spéculatifs qui aiment à voyager sur le sommet des choses » (ïain'e).

(3) On connaît la critique de IJacon : Assmsmn xi/lloQÎsmus, mm res aslringil, qui d'ailleurs n'a pas dr-tourné Hegel d'écrire le mot fameux : « La nature est un syllogisme immanent. »

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raison et d'intelligence, plus user dans son élude de moyens rationnels semblait un droit et presque un devoir.

Aujourd'hui, le savant craint de s'aventurer seul : il voudrait ne marcher que dirigé par l'expérience et appu3'é sur elle ; en tout cas il s'avance aussi loin qu'il le peut à la main et à la lumière de ce guide. Oue celle circonspection eût étonné les anciens ! Voyez les Pythagoriciens : la r('alité observable refuse de se laisser enfermer exactement dans les cadres qu'a priori on lui a imposés ; qu'à cela ne tienne ! un astre sera inventé de toutes pièces pour rétablir l'harmonie. Prélérez-vous interroger Platon ? il vous répondra dans le Pliilèbe que jusque dans le domaine de la nature, la science maîtresse — celle qui ne donne rien à l'opinion et s'appuie uniquement sur des principes universels et nécessaires, poursuit partout et impose partout l'idéal scientifique dontelle est la plus haute expression, — c'est la dialectique. Ainsi, dans tout conflit entre la science el la métaphysique, c'est à la première de s'incliner. Ailleurs le mémo Platon affirmera que si l'étude des causes secondes et des êtres qui passent offre le moindre intérêt au philosophe^ c'est uniquement parce qu'elle est une contribution utile à une connaissance véritable de la cause première, de l'ôtre impérissable. Aristote a très bien vu que le rôle de la science est de tirer Tinconnu du connu (1) : néanmoins il s'en faut que lui-môme se conforme en toute occasion à cette règle si pratique. Plus d'une fois la subtilité de son esprit lui a suggéré des démonstrations arbitraires. Nous possédons ce que la langue contemporaine appellerait ses « conféi'ences de physique )),ou7i/,at àxpoàffs'.c; : l'ouvragc, qui débute par un exposé et une discussion de principes (2), est occupé tout entier par des

(1; l'hysiquc, I, i, IS-i* 16 : r.zojy.zoï l/. xtov 'pnopi^iozipio'j 'r,ix~.i y.7.\ !7acs£JtÉ.pojv 'fj ôoôs Ètti 'à sa'iîT'Cîpa tï, ciôast xa; 'l'jiopiinôzzpx.

(2) Ces déclarations sont assez significatives pour mériter d'être reproduites : Tots o'.OjJiïOa -imoT/.iri â/.aorTov, oxav ta atTtx YvwptaMjjjiEv zÔl TzpLoz'X xa'. Tàç àp'y^àî ~à? —pona^ xa'. \Ji'/p'- xwv sxot^ç^îîwv' or,Xov ot'. ■/,»•. xr^c, ~tp\ ojTcto; £— iffTr^iJiT^; —îtpaxiov copiTa^Oa'. — pwiov xà T.tp\ xà; âpyâ^ {Phnsiqur, I, 1, 184» d2).

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controverses que d'un commun accord nous renvoyons aux métaphysiciens de profession. De même que l'explicaliDu j)articulière des diverses classes d'êtres cède le pas à l'explication suprême de l'être en général, de môme les données des sens, que nous prisons si fort, s'effacent derrière les intuitions et les conslruclions de l'entendement. Et ceux qui pensent ainsi ne sont pas seulement, comme on serait tenté de le croire, des idéalistes impénitents comme Xénophon ou i*arménido ou même IMaton. Prenons Démocrile, celui de tous les prédécesseurs de Socratc qui passe d'ordinaire pour incliner de [)lus près au matérialisme (nous verrons plus loin dans quelle mesure cette réputation est méritée) ; il enseigne expressément que la perception des sens est obscure, que la connaissance par la raison est seule vraie, seule authentique (■("■"i^'-ô). L'essence intime des choses se dérobe aux sensations qui ne nous révèlent que des apparences incertaines ; l'entendement découvre et scrute ce qui les dépasse, les seules réalités indiscutables, à savoir les atomes et le vide. En poussant à l'extrême cet adage juste en soi : « Il n'y a pas de science du particulier », la pensée grecque dans l'urdre des recherches savantes allait droit aux généralisations les plus larges (1), et k* même motif qui dictait à Arislote ce paradoxe apparent : « La poésie est plus philosophique que l'histoire » devait faire envisager la Physique, telle que nous venons de la décrire, comme une œuvre plus véritablement scientilique que l'Histoire des animaux ou tel traité spécial dû à un anatomiste ou à un géomètre du temps.

Après l'exposé qui précède des difhcuUés éprouvées par les • Irecs, ces éducateurs par excellence du paganisme antique, à

(1) « Les idées générales sont la passion des esprits qui n'ont jias encore rassenablé un grand noinl)re de faits : ils s'en enivrent comme d'une vapeur légère, subtile et pénétrante. Elles ne Iraîncnt |)as après • •lies un poids mort de cliiiïres, d'observations et de lorniules «(M. V.\- '.i:et).

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