‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 35 sur 68 · CDAP. 1. — LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE · texte numérisé non relu

CDAP. 1. — LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE

se faire une id('0 exacte et complète de la nature, de ses forces, de son activité incessante et de ses créations sans cesse renouvelées, il parait équitable de relever les principales circonstances qui excusent en partie du moins cette lacune en soi assez étrange de la culture antique.

1. — Dire que la lojiique a été inconnue des Grecs, serait un paradoxe aussi inexact qu'injurieux : il est permis néanmoins de constater qu'au v*^ siècle elle n'avait encore été l'objet d'aucune étude spéciale. La science que l'Allemagne contemporaine a baptisée du nom d'épistêmologie était encore au berceau. Il semble qu'eu émancipant l'intelligence de tout joug étranger, les premiers essais des penseurs ioniens auraient dû avoir pour résultat de faire sentir plus vivement le besoin d'entourer la science de toutes les précautions et de toutes les garanties intellectuelles qu'elle est en droit de réclamer. Et cependant, quelle que fût leur finesse naturelle, les Grecs n'eurent longtemps qu'une intuition vague des lois, des limites et des conditions de la connaissance humaine, partant des règles qui s'imposent à notre intelligence dans la poursuite et l'acquisition de la vérité. Que de l'ois en les lisant sommes nous déconcert('S par le tour insolite de l'argumentation? Mais, comme on l'a vu plus haut, soit que leur pénétration native se sentit plus à l'aise dans b^s investigations psychologiques et morales, soit que leur amour de la mesure et de la piM'cisittn trouvât une satisfaction immédiate dans l'enchaînement rigoureux des mathématiques, ce sont les sciences natundles qui ont eu le plus àsoulTrir de l'absence do méthode régulière. La diali'ctique platonicienne et les An al// tiques d'Aristote comptent parmi les titres d'honneur de l'antiquité : le Novum organon i^st une œuvre essentielltMuent moderne.

Dans le domaine scientifique auquel se rapport<> notre travail, les problèmes mêmes que se posent les anciens ont parlois de quoi nous surprendre. Les uns par leur immensité et leur piofondeur : la science en est encore à ses premiers bégaiements, et déjà elle a l'ambition de résoudre l'énigme du monde, de pi'uétrer jusqu'aux principes constitutifs des

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(■'très ot aux coiulitioiis souvcraiiu's de leur -.•iK-raliou : les autres au contraire par leur sublilil(' et, si j'ose Ir dire, leur bizarrerie, à tel point qu'ils deviendront à peu prrs iaiulcliii^ibles pour les âges suivants. l*our nous, telle question alors agitée a cessé d'en (Mic une, telle l'éponse a perdu toute signilication. Uéciproqm'menl, il est vrai, nous nous jetons avec passion dans des controverses en face desquelles les plus savants d'alors auraient liaussé les épaub^s, incapables ([u'ils étaient dcii conipi'cndr(^ l'intérêt. Le criliijuc ([ui refuse de tenir compte de celte évolution des idées est ex{)0S(' à se rendre coupable de (b'daius ou de blâmes injustes : toute bistoire impartiale (et celle de la [)bilos()plu(i ne fait pas exception) doit tendre à être « la r('sui'rection du [)ass(' ». " Quant aux questions naturelles qui sont de tous les âges, nous-avons déjà dit ce qui manquait aux (Irecs pour les résoudr(^ avec sûreté. Socrate fut le i)i'emier à enseigner par quelle roule on pouvait s'élever du bon sens vulgaire à la raison, de ro|)inion à la science ; encore ne l'a-t-il fait que pour les vt'rités de l'ordre moral. Platon son disciple insiste sur l'ulilité des définitions, des divisions et des classifications en termes qui nous font sourire, babitués que nous sommes à nous en préoccuper avant tout le reste ; mais précisément cette insistance nous montre que c'étaient là autant de procédés aux(]neN nul n'avait encore songé. La démonsti'alion ellemême {)assait pour superilue, peut-être uniquement parce qu'on connaissait mal l'art de tirer du calcul, de l'expérience ou du raisonnement les éléments d'une argumentation décisive. Pai-ménidc scia le premier à ne pas se contenter d'énoncer des thèses en laissant à ses affirmations le soin de triompher par leurs seules forces: il les exprnjue, il les développe, il dissei'le avec un tour d'espiit pres(|ue scolastique. On s'imaginait d'ailleurs volontiers qu'on avait tranché une dilliculté alors qu'on l'avait simplement reculée, et fcdle solution de la sagesse anticjue est voisine de celles dont se contente une intelligence d'enfant. Ainsi la notion d(; rajjport ne se détachait pas des choses qui lui servaient de fondement: ce

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qui sert à juger s'identifiait à la lin avec l'objet même du jugement. Avait-on trouvé la loi d'un phénomène? on se croyait dispensé de toute autre recherche dans l'ordre des causes (1), et Aristote est obligé de rappeler aux Pythagoriciens que les propriétés même les plus merveilleuses du nombre sont impuissantes à rendre compte de l'existence du moindre des êtres (2).

Aller au-devant des doutes, imaginer et discuter des objections est resté chose inconnue jusqu'au temps des sophistes et de Socrate. 11 est vrai que les systèmes antérieurs se forment et s'enseignent dans des milieux restreints d'où ils ne rayonnent que difficilement et lentement au dehors : ils n'ont que des contacts à distance, si l'on peut ainsi parler. Les contradictions parfois flagrantes qu'ils présentaient n'ont apparu au grand jour que dans l'âge de l'érudition et de la dialectique, et ce sera l'originalité de Zenon d'Eléc d'en pousser quelques-unes à l'extrême. Plus d'un de ces anciens philosophes a commis l'imprudence, à peine remarquée de son vivant, d'avoir des « convictions successives », défendues par lui m apparence avec une égale assurance, sinon avec un égal enthousiasme. Renan l'a dit très justement : ce II est dangei-eux de faire coïncider de force les dilTérents aperçus des anciens. Ils philosophaient souvent sans se limiter dans un système, traitant les mêmes sujets selon les points de vue qui s'offraient tour à tour à eux ou qui leur étaient otTerts par les écoles précédentes, sans s'inquiéter des dissonances qui pouvaient exister

(i) La même confusion (mais est-elle toujours involontaire"?; persiste sous nos yeux chez certains savants qui savent si bien sur le bout du doiyt comment les choses se passent dans la création qu'ils s'estiment dispensés de croire à un créateur.

(2) Métaph., xiv, 6, 109:]i> 7; A': £v -ro"?; àpiOjxoT; csjaE;; a'. È7ratvo'j;x£va', xat Ta -O'jxoiç âvaviia xat 'jÀw? xà èv zcï^ jjLaOv^tJiadiv, w; jji'îv }A^(outjl Ttvi; xal aiTta — oioùai ty;? oujctu;, £0'.X£v cj-cot! y^ ffx.oTTO'jtjtévo'.ç O'.atiîûvstv, et Sextus Empiricus («f/r. Malh., vu, 92) précisant l'objection ajoute: tôv à—o tôjv ;j.aO/, ai^tov vtYvô;j.îvov À'jyov Oca)or,Tr/.';v tî ôvia xr,; twv oXojv

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<^nlro ces divers tronçons de théor^'^îvî (1). >* Co sont des essais qu'ils avancent et retirent sans en apercevoir, à plus forte raison sans en mesurer toutes les conséquences. Aussi Aristote compare-t-il inj^énieusement les physiciens de l'école d'ionie à de braves soldats mal exercés qui frappent parfois de bons coups dans la mêlée, mais ignorent en général le maniement des armes.

II. — l ne seconde raison a manifestement contribué à retarder les progrès de la science antique : c'est que personne ou presque personne ne songeait à la cultiver en vue de son utilité ;2) : personne ne se faisait un idéal de la découverte de tous les trésors, sans exception, que recèle le vaste sein de la nutui'e et de leur appropriation de plus en plus universelle aux besoins et aux jouissances de l'homme. I^es écoles d'autrefois se distinguaient par une curiosité philosophique et scientifique très désintéi'essée. Aucun intérêt public ou privé ne mettait comme de nos jours le mode civilisé en émoi à l'annonce de quelque invention ou découvcrlt- inattendue.

L'industrie moderne, autour de laquelle gravitent les intérêts d'une légion de producteurs et d'une aruK'e innombrable de consommateurs, est l'héritière à la fois laborieuse et fortunée des multiples applications de la science qui a ainsi pour elle les savants qu'elle honore et la foule qu'elle sert (^t enrichit Ç^). Nos mœurs lui imposenten quelque sorte l'obligation

(1) Averroès, p. 12G.

(2) Platon n'iiésite pas à Llùrner de leurs préoccupations trop pratiques certains matliématiciens de son temps. — On connaît l'aiuM dote rapportée par Stobée. Un élève demandait à Euclide à quoi lui servirait un théorème. Le géomètre lui (U donner un triobole. 11 traitait en esclave un jeune iiomme qui montrait un esprit aussi servile.

(3j <( Sans cesser de correspondre à un besoin di'sintéressé di- notre esprit, la science entre en contact avec les intérêts positifs. Elle restitue au monde transformé et transliguré les éléments quelle a demandés au monde et elle rend au centuple à la vie humaine ce que la vie lui a donné » (M. Poi.ncaré). — On peut jjlaindre les anciens de n'avoir puiuL couru ce séduisant programme : mais en rado[danl les plus grands

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impérieuse de dimiontrci' chaque jour davantage son action |)ratiqu<' et tout parti otiUèrement son efficacité économique dans la production de Id richesse. Encore un coup, chez les anciens rien de semblaîde : à leurs yeux i 'élude du monde est assez attachante par elle-m^me pour n'avoir besoin d'aucun stimulant étranger. Ils accu<'ill('nt sans doute les découvertes usuelles que le hasard ou la i-éflexion leur suiigère, mais ils ont garde de les considc-ror comme faisant partie intégrante de la science: c'est un surcroit ou un accident, selon la juste expression d'un contemporain ; en tout cas, la pratique demeui-e distincte de la théorie (1). Aussi bien ce qu'(m poursuivait alors, ce ne sont pas les services modestes ou éclatants qu'on est en droit d'attendre de la science pour développer le luxe ou le confort de la vie : ce sont les satisfactions d'ordre bien différent qu'elle doit donner à nos facultés intellectuelles les plus hautes, ce sont les lumières qui doivent en jaillir pour une explication de plus en plus étendue de l'énigme du monde. A la suite de Bacon, les modernes veulent se servir de la nature : les anciens aspiraient avant tout à la comprendre ; ils l'étudient, pourrait-on dire, par amour désintéressé de l'ordre éternel des choses.

Si Thaïes est appelé un sage, s'il a gardé l'honneur d'avoir élé l'initiateur du mouvement ])hilosopliique en (irèce, c'est précisément paicc que sans cesser d'être, comme nous dirions, un homme pratique, il avait dépassé dans ses lecherches le champ un peu étroit des applications usuelles (2). Lorsque

(l'fnLro eux (leurs déclarations expresses sonl là pour nous rapprendre) auraient eu conscience de déchoir.

(1) M. Mictiaud écrit à propos d'EucIide : « C'e^L une marque absolument significative de sa conception de la ^t'ométrie tliéorique que de ne pris vouloir dans un même livre ('noncer les formules ulilisahles et les propositions de la science purement spéculative. Les unes et les autres ne lui semblaient pas relever du même ordre d'idées .». Scrupule étrange, et bien étonnant chez un peu[)!e où le simple céramiste avait le même idéal artistique que les sculpteurs les plus renommés.

(2) IMularque, Solon, .'5 : T.tpy.:zizio -:r^; ypt'.'jc; i^'.y.i^Oai t/] Oî;os!a

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