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(3) Aujourd'hui encore d'éminents représentants de la pensée moderne -ne tiennent pas un autre langage. « L'objet de la science est de connaître pour connaître : c'est son inutilité même qui l'ait sa beauté : c'est à ce titre que la science est sœur de l'art, de la religion, de la vertu » (Janet, De la rcspniisabiiitc philosophique). — « Vouloir les yérités utiles avant les vérités belles, c'est vouloir les fruits avant l'arbre ; ce n'est pas aux nations utilitaires que restera la prééminence: car elles sont stériles en génies et même en simples esprits d'élite », (M. Fouillée.) — De fait, précisément, chez les peuples modernes qui passent pour les plus civilisés, l'enseignement technique et professionnel, comme nous l'appelons aujourd'hui, ne s'est organisé qu'assez longtemps après celui des collèges et des universités.
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Archytas d'avoir par ses construclions et ses dessins conijtromis la pureté sévère de la science, soulient dans le Phili-br une théorie moins exclusive: «Supposons, écril-il. un Ininime confiné par la pensi'c dans ce monde abstrait qui échappe aux yeux de la loule, un homme familier avec l'essence et les propriétés du cercle divin et de la sphère divine, mais an reste ignorant ce qu'est la sphère humaine, ce que sont les cercles réels, incapable de se servir des instruments plus ou moins grossiers requis pour la construction d'un navire ou d'un édifice ; son sort paraitra-t-il seul digne d'envie? » et Platon répond par la bouche d'un de ses interlocuteurs : « iVotre situation serait ridicule avec ces connaissancbs divines, si nous n'en avions pas d'autres. » Et chez Aristote lui-même, au métaphysicien si justement lier de son œuvre s'unit étroitement le laborieux observateur à qui la postérité a été redevable de tant de connaissances prolitables.
III. — Une troisième iniluence enfin a agi dans le même sens que les précédentes ; je veux parler des conditions politiques et sociales du monde grec.
L'art, la poésie, la philosophie elle-même sont avant tout œuvre individuelle : pour produire des chefs-d'œuvre, l'inspiration personnelle n'a besoin ni de relations étendues ni d'un concours étranger; et sur ce triple terrain la division de la Grèce en races rivales, en cités antagonistes, aussi fières d'ellesmêmes que dédaigneuses du reste du monde, a peut-être moins nui qu'elle n'a contribue^ à l'épanouissement si riche, si varié de la pensée hellénique. A l'épopée ionienne succède et s'oppose la lyrique l'olienne et dorienne, plus tard le drame attique, et en passant d'une région à l'autre, la sculpture et la céramique enfantent de nouveaux produits, s'enrichissent de nouveaux procédés.
La science au contraire est essontirllement œuvre collective et de longue haleine : on n'y peut faire un pas utile en avant qu'en reprenant les recherches au point où d'autres les ont laissées ; pour jeter les bases de Védilice, à plus lorte raison
200 CUAl'. 1. — LA RECllEItCHE SCIE^TIF1QUE
pour Y ajoutor de nouvelles assises, il faut le travail persévèrent et ininterrompu de toute une suite de j^énéi-alions. Ici tout spécialement le temps est un <i;rand maître : mais rien ne se tait sans lui ( i). En outre la vocation scientifique est coûteuse (2) : riiomme v est perpéluellemenl tributaire de la nature, les objets à étudier aussi bien que les substances sur lesquelles il faudrait exp<'rimenter sont rares, et doivent être cberchés très loin. Que le savant même le plus entreprenant, même le plus laborieux, soit abandonne à lui-même dans le cercle étroit d'une modeste bourgade, que la bienveillance publique se détourne de lui ou ne lui soit que parcimonieusement mesurée : comment ne se verrait-il pas réduit à l'impuissance et envabi par le découragement?
Or tandis que, dans la Grèce antique, les poètes, dont les cbants volent de bouche en bouche (Ï-zt. -TîpÔ£v:a), se servent les uns aux autres de modèles (3), les travailleurs de la science, dontle plus petit nombre a songé à laisser des écrits (et encore des écrits d'une intelligence souvent difficile en l'absence de tout commentaire), sont condamnés à reconstruire la nature chacun à sa manière, ignorant les opinions et parfois jusqu'au nom et à l'existence de leurs plus notables devanciers (i). Ainsi aucun commerce, aucune entente entre les hommes que la science attire : aucune institution publique ou privée qui les rapproche; sauf de très rares exceptions (5), aucune école qui
(t) C'est ce «[lie Cicrron a exprima clans une phrase oratoire : <t ^'illil est, quod loni,'inquilas teinporum cxcipiente memoria prodendisque monumenlis cflicere alque asscqui ncm possit. » [De (liriitulionr,], 7) — et Hacou dans nn adai^i' d'une concisiou saisissante : Vfritu^ /ilin trm-
(2) t/anliquili' allirine que Déniocrile, par exemidc, cunsunia en reclierclies savantes un patrimoine de plus de cent talents.
(3) Ecoulons ici la mélancoliijue rrilexion de Haccliylide : « L'homme à l'homme Iransmel la sa<,'essc ('-.Tipo; è; ïzizrrj (jotpô;) .. il n'esl pas aisé de trouver du nouveau (à;>dr'-(ov ttôÀkc ï-2'jpzvj). »
(1) C'est ainsi que faute d'èlre incorport'e aussitôt dans un ensemble, une vriitr de di'tail, a ])riue apen-uo, disparaît pour nç reparaître ensuite (jue beaucoup plus tard.
(■.') La constitution d'une école hippocralique à Sanios n'a pas été
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leur permcllc de s(> donner des maîtres ou de se créer des disciples : aucune publieitt'' qui répande les résultais de leurs travaux : ils se fornicnl, si Ton (x'ut ainsi pailcr, au liasai'd, ils i;randiss(Mit dans un complet isolement.
Athènes n'avait [)as assez de couronnes et dapplaudissemenls pour ses poètes favoris : IV'rlcIès mellail jc^ tn'surs de l'Acropole à la disposition de Phidias : à la cour des rois et des tyrans, les artistes sont comblés cli' lari^esses et de laveurs (I). Au contraire, i)eu ap[)rt'-(iée des politiques, quand ces ])oliliques no sont que des esprits vulgaires, la science et parliiulièrenicnt la science de la nature a le malheur d'être suspecte à la loulf, dont Anaxagore et Aristote faillirent l'un et l'autri' éprouver les rii^uiMirs. n('niociii(> vient à Athènes au temps oii cette ca[)itale inlellet'tuelle de la (îrècc est à l'apogée de sa splendeui-, ou la jeunesse se précipite aux leions dessophistes : personne ne s'y doute de sa [u-ésence, et luimême y reste volontairement inconnu. IJi revanche on sait avec quelle âpreté maligne Aristophane [>ersille sur la scène des X/irrs les phvsicieus de son temps.
Ainsi la Grèce qui devait avoir l'honneur de créei- la science l'a acheté au prix de difficultés sans nombre, en luttant contre hien des entraves, en surmontant bien (Jes obstacles, d'autant que dans toute théorie physique ce sont les premiers pas qui sont méritoires ; une fois la direction tracée et la route découverte, il n'y a (ju'à y marcher. Pionniers de la science, les Grecs ont connu tous les tâtonnements, toutes les incertitudes inséparables d'une ex[)l(jratiou hardiment poussée sur des terres ignorées. Sur tel ou tel point ils se sont égar('s, ne les
sans influence sur le développement de la médecine ^i-ecf(ue. — 11 v;i de soi que dans tout ce passage !ious avons en vue la (itèce du vio ol du y" siècle, contem|)oraine des premières tentatives pliilosnplijfiues que nous avons à exposer.
(I) Aussi j)arlant de celte époque dans son histoire des ails, Pi.i.nk l'ancien {IHsl. wilnr., xiv, 1) n'hésite pas à écrire : Miini'lnlxiut cl /<(■;»•iitiii, et (ipcra vitx.
202 CIIAP. 1. — LA RECnERCnE SCIENTIFIQUE
jugeons et surtout ne les condamnons pas avec une sévérité qui deviendrait aisément injuste : ailleurs ils ont trouvé le viai, cela suffit à leur renommée.
Pour être nos modèles en ce domaine comme en tant d'autres, deux choses indispensables, nous l'avons vu, leur ont manqué : une connaissance suffisamment complète et étendue des phénomènes, dune part, et de l'autre la pratique de la seule véritable méthode : double constatation qui coûte aux admirateurs du génie hellénique, car comme ils étaient merveilleusement préparés par tout leur tempérament intellectuel à pénétrer la nature, ces Grecs en qui la finesse dialectique s'unissait si heureusement à fenlhousiasme poétique ! Que le sauvage, que l'ignorant soit indiffi'rent aux découvertes matérielles même les plus susceptibles d'être fécondes, cela se comprend : le ressort mental qui doit porter sa pensée plus haut et plus loin lui fait défaut. Bacon s'est trompé quand il a dit : « La vraie philosophie est celle qui rend le plus fidèlement la nature et qui est écrite comme sous la dictée du monde dont elle n'est que le simulacre et le reflet : elle n'ajoute rien de son propre fonds : elle n'est qu'une répétition et une résonance. » Si instructives qu'on les suppose, les données des sens n'en appellent pas moins l'intervention de l'esprit et de son activité propre, seule capable de les interpréter avec comp(^tence (1). Pour qu'un progrès soit possible, il faut quelque anticipation, quelque pressentiment de ce que l'on va découvrir. Si d'heureux hasards peuvent mettre sur la voie un inventeur, c'est toujours à la condition qu'il sera prêt à profiter de cette bonne fortune. A tout autre que Galilée, les oscillations de la lampe de la cathédrale de Pise n'eussent rien
(1) Il est superflu de rappeler ici les belles pages où deux esprits d'ailleurs bien dissemblables, Claude Bernard et Ernest Naville, se sont trouvés d'accord pour établir que l'hypotlièse est le point de départ nécessaire de fout raisonnement expérimentnl, la condition sans laquelle le naturaliste, se lioi iiant à entasser des observations et des stctistiques stériles, est impuissant à saisii- la vérili' clicrcliée.