CHAPITRE II
La iiK'Iapliv.siiiiK' «le la iialiirc.
Cosmogonies.
Pf^ut-ètro le simple rapprochement des deux titres ci-dessus causera-t-il quelque surprise. Ou'ont de commun,, dira-t-on, Homère et Orphée avec Thaïes et Anaxagore? Mais de même qu'un ing^énieux écrivain a puhlié La morale en Grèce avant les philosophes, on concevrait sans peine un ouvrage intitulé : Jai cosmologie — ou pour marquer d'un trait dislinctil une science très voisine de celle-là sans cependant se confondre avec elle — La cosmogonie avant les philosophes.
C'est qu'en effet les premiers Grecs n'ont certainement pas vécu sans croyances religieuses et que, nous l'avons dit, toute croyance implique une solution, quelle qu'elle soit, plus ou moins raisonnée, plus ou moins enfantine, de l'énigme fondamentale des choses. Telle était manifestement la pensée de Platon (1) lorsque dans son Lgsis. d'accord en cela avec les plus éclairés de ses contemporains, il disait des poètes, longtemps les seuls éducateurs de sa race : i'jz-i} -'xzipt; t7,; arop[a(;xa'.-?,Yc[jLÔv8;,et celle d'Aristote^lorsqu'il faisait aux premiers
(1) Jo uentciids nullcniciil, en i>arlaiit de la scorie, tranclicr le luooès toujours pendant de l'aullienticité du l.i/sis.
théologiens (ol TzpCo-.oy OîoXoYr^avTs;) l'iionncur de les compter au nombre des philosophes dont il rapporte et discute les opinions.
Au surplus, de môme qu'à la dilTérence du rationalisme moderne le rationalisme grec a Y('Cu longtemps en bonne intelliiicnce avec l'enseiunement des sanctuaires, de môme, si nous en croyons M. Berger, la m3'thologie elle-même « n'est, à proprement parler, qu'une explication rationaliste de la religion (1). La vraie religion grecque doit être cherchée dans les niA'stèresqui ont perpétu»' au sein de la Grèce la tradition des anciennes croj^ances ». Ouoi qu'il en soit de cette théorie assez singulière, il est certain que la mythologie, ayant rencontr(' en face d'elle le problème de l'univers, y a répondu de la façon tout à la fois la plus portique et la moins scientifique du monde, par le polyth('isme. Au premier regard jeté sur la nature, le Grec se l'est figurée comme une république confuse partagée entre une multitude de souverainetés distinctes et de forces rivales le plus souvent discordantes. Dans une telle conception rien évidemment de très philosophiijue : elle tendait plutôt à supprimer la question à lèsoudre, et en fait elle a réussi à en dissimuler pour un temps la grandeur et l'importance. Sans doute dans l'ensemble de ses fables on voit se dessiner le plan et l'ordonnance d'un monde invisible dont le monde réel est conçu tantôt comme l'original et tantôt
il) Oïl serait tenté d'alléguer en faveur de celte tliése certaines assertions de Diogène Laé-rce dans sa préface, si on les croyait dignes de quelque créance. Selon ce latiorieux mais peu judicieux compilateur. Musée, fauteur de la première tliéogonie, avait déjà affirmé que « tout naissait d'un même principe et y retournait », et que le poème de l.inus débutait par ce vers :
llv TTOTi 10'. yoô'io- ooTo;, £v w ijjia — ivi" l—fs>'j/.t'..
\ tout prendre on pourrait considérer ces contes comme des indices intéressants de la tradition régnante, mais il faut leur préférer celte opinion plus réservée de M. C. Martlia {La drlicalessi' ddiis rmi, p. 102) : « Dans le monde païen pour les esprits cultivés le charme inlini dos imaL'os mythologiques était dans rincmtaine pliilosopliio (jne recelaient ces images. »
comme la copie. Mais dès que l'homme admet que derrière toutes les forces et tous les êtres de la nature se cache un Dieu dont la volonté et l'action tiennent lieu d'explication suprême, sa raison, en apparence satisfaite, est dispensée ou du moins se dispense elle-même de rien chercher au delà : si bien qu'au jugement de critiques éclaires, il y a certainement plus de philosophie latente dans les théogonies bizarres de l'Orient que dans la mythologie d'Homère, double ingénieux des aspirations et des passions de l'humanité (I). C'est le monde abandonné à lui-même, si je puis ainsi parler, dans son immensité silencieuse qui a le don d'étonner, jusqu'à l'écraser, notre intelligence émue. Inutile de demander si un polythéiste grec a pu écrire la phrase fameuse de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m'eifraie. »
Aussi chercherait-on vainement dans les deux ('popées homériques un seul vers où ce problême redoutable des origines soit résolu, je dirai même où il soit posé. Quintilien dit que le vieux poète a créé et deviné tous les genres d'éloquence : on ne saurait en dire autant de toutes les branches de la philosophie ; si Homère prélude de loin aux chefsd'œuvre oratoires de Périclès et de Démoslhène, rien chez lui ne présage la gloire dont la Grèce sera redevable un jour à Platon et à Aristote. Sans doute Maxime do Tvr écrit une dissertation sous ce titre : )' a-t-il une pliilosophie selon Homère ? Strabon (2) appelle Y Iliade l'œuvre d'un philosophe ('f'.AOTocir^jjia), et Horace (3) élève le chantre de la guerre de Troie au-dessus de Chrysippe et de (^rantor ; mais évidem-
(i) Ceci n'oie rien à la justesse de cette réilexion de M. Milhaud : « l^es Ioniens en vinrent prompteraent à cet état d'esprit dont Homère déjà nous donne l'impression, qui n'est pas, si l'on veut, rirrévrrence à l'égard des dieux, mais tout au moins un détachement suffisant des choses sacrées pour parler de Zeus, de Junon et des autres à peu près comme nous en parlerions nous-mêmes. »
p2) .xxxiv, 4, -k
(3) A la suite d'Anaxagore, si l'on en croit Favorinus (Uiogkne Laerce, n, \\).
ment c'est pour des raisons sans rapport avec notre sujet, je veux dire pour tant de réllexions prol'ondes sur les problèmes psychologiques et moraux dont s'occupe de préférence la [)oésie grecque, la vie terrestre de l'homme, sa deslim-e, son àme, ses facultés; c'est en songeant à tant d'exemples de générosité et de courage, à tant d'admirables maximes de morale semées dans son rt'cit ou placées dans la bouche de ses héros. Si Jupiter est qualilié en tant de passages de « père des dieux et des hommes », c'est une simple épithète, très propre à résumer l'idée que la foule se faisait de sa puissance et plus particulièrement de sa Providence suprême (1). Dans deux vers, l'Océan est repn'senté en passant comme le principe de toutes choses et même des dieux (2) : celte tentative d'explication du monde par une cause unique matérielle est peut-être une dernière trace d'un mythe très ancien auquel Aristote fait allusion (3) : mais le poète qui, évidemment, n'en a pas conscience eût été bien surpris de lire sur ce point les commentaires sans fin des mythologues, à commencer par Platon qui, dans le Théélète, \v\il qu Homère ait donné ainsi à entendre que tout est engendré par le llux et le mouvement.
(l) Ce fait suffit toutefois pour qu'Aristote ait pu écrire la phrase que voici : 01 7:0 ;r, Ta-, o'. ip/oLio'. 3acitXîJî'.v oac-'.v oj to'j? -owtoj; ovov v>/.ta r, yâoî, àÀXa xov A{a.
(2; Iliade, xiv, 201 et 2iG :
Observons qu'on ne sort pas ici de l'abstraction etqu'un sculpteur trouverait malaisément dans ces données le dessin d'une figure antliropomorphique. Mais cela nousautorise-t-il à chercher dans cet Océan conliné aux extrémités du monde la représentation dune .conception bien plus moderne, l'immutabilité des lois de la nature?
(3) Après avoir rappelé l'hypothèse de Thaïes, Aristote {Mctaph., I, 083b27) ajoute : E'.ti oé tivî; ol v.xl tojî -ajji-aXa'Io'j; /.al t.oVj -pô ■zr,z vviv '^Z'jisziiiz "/.a'- TpwTO'j; OîoXoYTÎiavTa:; ojtojî o'ovca'. —tp\ zr^i; o'jjîwî 'j-oÀaoîTv. lixÉavôv te y^? '''•^'- Tr/Jjv £7:o(r,aatv -7,^ •it^/iitio^ -aTÎpac. — On lit dans le Uig-Vi'da (X, 129) : « Enveloppé dans la nuit à l'origine, tout cet univers n'était qu'une onde indistincte ». L'idée parait asiatique beaucoup plus qu'hellénique.
220 CHAI'. 11. — LA MÉTAPHYsIOUE DE LA .NATURE
Au reste, comme Homère passait aux yeux des anciens pour le H'sumé de toute la sagesse antique, il n'est pas étonnant qu'il se soit trouv(' un Grec, Métrodore de Lampsaque, disciple d'Anaxagore, pour faire un recueil de toute la science homérique relative à la nature (I).
Au contraire, dès sa première page la Throgonie (2) d'Hésiode s'annonce comme devant remonter au commencement des choses et dérouler sous nos regards l'histoire entière de la création. Quoique liée à un récit essentiellement mythologique, cette cosmogonie, la plus ancienne que nous connaissions en Grèce, a donc un réel intérêt pour l'historien des idées (3).
Sans doute on ne doit s'attendre à trouver ici ni intelligence scientifique du problème, ni même un vague essai de solution raisonnée (4). Le poète se demande avec une curiosité enfantine : « Qui a fait toutes choses et comment toutes choses ontelles été faites? » Et la réponse consiste simplement, selon la remarque de Proclus, à considérer comme le premier être ce que Ion ne peut ni nommer ni expliquer. « Au commencement fut le Chaos, puis Géa au vaste sein, éternel et inébranlable soutien des dieux... enfin l'Amour, le plus beau des immortels, qui pénètre tout de sa douce langueur... Du Chaos et de l'Erèbe naquit la noire Nuit, de la Nuit l'Ether et le Jour... A son tour Géa engendra d'abord, égal à elle-même en grandeur, Ouranos qui devait la couvrir de toute part de sa voûte éloilée... puis les hautes montagnes, enfin la Mer
(t) DiOGÈNE LaERCE, II, 11 : 6v y.a: -pwTOv a-o'joi7at to'j -0'.t,xoj -îpl
(2) Inutile de revenir dans celle parlie de notre travail ^nv Les aiirres rt les jours, on l'on ne rencontre >- aucune conception de la nature dans son ensemble, comme force mystérieuse et divine, rien de ces élans enthousiastes qui abondent chez Lucrèce et Virgile. La philosophie était encore ;i naître » (Cuoiset, Histoire de lalilt. <jrccqi(r, I, ,")2()).
ÇA) Il est clair que le poète n'est ici qu'un écho : « Uie irlteste unserlialtene Tiicologie, die des Ilesiod, setzt eine reiche Entfaltung my thischer Spekulation voraus » (Gomi-erz).
(4) On a prononcé à propos de la Théogonie le mot d'évolulionnisme. C'est là une anticipation des plus arbitraires.