C0SM0G0.N1E
au sein stérile, aux flots tumultueux et bouillonuauls. » Qu'est-ce au juste que le Chaos, ètrapurement UK'îaphysique et à proprement parler négatif, inaccessible à l'imagination, rebelle à toute délinition précise ? Aux yeux (rAristote(l), c'est l'espace ou le vide inlini, lieu nécessaire de toutes choses, une sorte d'incommensurable abîme : mais on entrerait mieux, croyons-nous (2), dans la pensée pi-imilive en se représentant une matière informe (3), analogue à celle que Platon fait intervenir dans son Timée en termes dont le vague est probablement prémédité. Bien des siècles plus tard Dvidc reprendra le thème pliilosoj)hique de la Théogonie : mais sa versilication brillante ne pourra que l'embellir sans Ic'clairer :
Ante mare et terras et quod tegit omnia co'Ium Unus erat toto Naturœ vultus in orbo, - Quem dixere Chaos, rudis iudif.'estaque moles,
IVec quidquain, nisi pondus iners, congestaque eodem Non bene junctarum discordia semina rerum... Hanc Deus et melior liteiu Natura diremit (i).
(1) Pliysicfie, IV, 1, 208''32 : 'li; oÉov û-ipl'x: Ttpcutov yojpav -oT; oua-..
(2) Tel n'est pas Tavis de M. P. Tannery qui écrit dans un article très documenté des Annales de philosophie chrétienne (Février 1899) : « Le Kliaos hésiodique n'est personnifié que sous la forme de deux doublets, TErèbe et le Tartare. D'après l'étymologie et leurs ('pithètes ordinaires, le premier met en relief l'attribut d'obscurité, le second correspond au sentiment d'horreur, de tremblement qu'excitent les lieux vides, sombres et froids. L'abinie primitif est donc imaginé comme un immense trou noir, sans chaleur comme sans lumière : c'est en somme l'image naïve et grossière du néant. • L'n autre commentateur propose l'explication suivante : « Jun gœhnender Itaum, erlidlt mit einem Urnebel, ein dunkler unermesslicher Abgrund. » — Dans la peinture du Tartare <iui sert comme d'épilogue à la Titanomacliie, Hésiode nous montre le séjour des (iéants séparé de la Terre par un goulfre iuimense (/iTua ijiy^) o^i les éléments des choses continuent à s'agiter en impétueux tourbillons.
(3) Avant Platon, Anaxagore introduira au di'but de sa cosmogonie une conception assez semblable.
(4) Si l'on prend à la lettre ce dernier vers, aux yeux d'Ovide la Nature, au lieu d'être une puissance immuable, serait soumise à lu loi du perfectionnement et du progrès.
222 COAP. II. — La MÉTAPHfSlQUE DE LA NATURE
Après le Chaos, la Terre. Partout où la nation du Dieu créateur s'est obscurcie ou a été voilée, la Terre nest pas seulement la plus ancienne des divinités, c'est la mère de toutes les autres. N'est-ellc pas, en elîet, l'origine apparente et le réceptacle de toutes choses, la nourrice inépuisable du genre humain et de toute la nature animée (1) ? C'est en termes enthousiastes, directement inspirés par la grâce du génie grec, que l'auteur d'un des hymnes conservés sous le nom d'Homère salue cette antique déesse. Dans les invocations les plus anciennes, la terre est fréquemment comme ici associée au ciel ; c'est que pour la féconder il faut que du soleil descende la chaleur et des hauteurs de l'air la pluie : de là cette conception d'un hymen des deux divinités, tel qu'il nous est apparu dans la brillante poésie de Virgile. Dans le Rig-Vêda le Ciel et la Terre nous sont mèaie donnés comme les ancêtres des dieux et de l'Univers. Le culte de la Terre adorée comme une déesse se retrouve sous mille formes différentes aussi bien sur les rives du Tigre et de l'Euphrate (2) qu'au fond des forêts de l'antique Germanie (3).
Que dire duTartare, de l'Erèbe, delà Nuit(i), ces étranges et sombres divinités, sinon qu'on y reconnaît immédiatement autant d'équivalents du Chaos? Reste Eros, apparition bien inattendue au milieu de créations si dissemblables. Ce n'est point ici, en dépit des apparences, une simple figure poétique,, mais un être véritable dont la mission est de rapprocher les principes contraires, capable non seulement d'appeler à l'exis-
(1) Voir dans Pline (Histoire naturelle, II, 63) le passage remarquable qui commence par ces mots : « Terrie uni rerum naturœ partium, eximia propter mérita, cognomen indidimus maternœ venerationis. Sic hominum illa, ut cœlum Dei. »
(2) Qui ne se rappelle ici le mythe de Cybèle et les beaux vers de Lucrèce (II, 590-G4;i) ?
(3) Cf. Tacite, Germanie, 40 : « In commune Hertliani, id est Terram nialrem colunt. »
(4) Dans la plupart des traditions orientales, c'est la* Nuit qui enfante le Jour. Le iiénie grec n'a dû se prêter qu'à regret à une pareille conception.
tence les germes caches dans les choses, mais de reinphicer le Chaos par un ensemble crj^anisé d'une façon régulière et durable. Puisque à cette heure l'amour perpétue la vie, pourquoi ne Taurait-il pas produite au début (()? Qu'en songeant au futur système d'Empédocle on voie dans ce principe la force attractive qui détermine les combinaisons des corpuscules éh-mentaires, ou qu'on se rappelle la doctrine à la fois platonicienne et chrétienne, laquelle proclame que l'Etre parfait a créé le monde par amour, on ne peut qu'être frappé de la pensée profonde cachée sous un mythe dont cependant le poète luimême ne semble pas avoir saisi la portée.
C'est qu'en effet, selon la remarque de Zeller, la somme d'idées contenue directement dans les fables de la Théogonie est fort médiocre. Non seulement toute notion de Providence en est absente (car Saturne dévorant ses enfants fait bien plutôt penser à une Nature créant au liasard, sans but, et replongeant im[)itoyablement ses créations dans le néant), mais ce qui dépasse l'observation vulgaire y dérive de la tradition populaire ou d'un travail de l'imagination, non de la réflexion méditant sur les causes naturelles des choses.
Eclairée par les découvertes modernes de la géologie et de la paléontologie, la science moderne a tent(> sans doute de donner un sens scientilique à certaines assertions du vieux poète. Ainsi que veulent dire ces (ils d'Ouranos, odieux à leur père dès leur naissance et ensevelis par lui tout aussitôt
(1) Ainsi raisonnaient également les sages de l'Inde, d'après ces vers du Big-Vdda : « Oui, l'amour, voilà le premier-né des êtres, l'amour qui fui le germe primitif de la pensée et en qui les sages, s'ils interrogent leur cœur, découvrent le lien du néant et de Tètre. » A son tour, Plularque relève dans cette assertion de la Thcofjonie (reprise i)lus tard par Parménide) une profonde intelligence des lois de la Nature. Je crois cependant que le scoliaste s'inspire manifestement de théories philosophiques très postérieures quand il donne de l'Eros hésiodique la ti es curieuse explication métapliysique que voici: Tv' l'iY.T.-zz'ZT.^ipiJLivr,v ojT'./.ù); /.•.n -.'://( ^u x'.Ti'av l/.aTTw twv ovtwv, /.aO 't;> ï9(îTa'. î/.aJTOv Toû îTva-..
224 CDAP. II. — LA MÉTAPnYSIOUE DE LA NATURE
dans les profondeurs de la terre, sinon que notre globe a d'abord enfanté des êtres gigantesques et terribles, bientôt replongés dans son sein ? Ces Titans, ces Ilécatoncliires, auxquels leur père n'a donné la vie que pour la leur ôter, comme s'il eut eu horreur de leur laideur et de leurs violences, ne sont-ce pas ces races de monstres qui ont paru sur la terre avant l'homme, ces megalosaures, ces icth3'osaures qu'on serait tenté de prendre pour les premières ébauches du Créateur s'y reprenant à plusieurs fois pour perfectionner son œuvre, et remplaçant enfin par des productions plus harmonieuses ses informes essais (11? Il est littéralement vrai que nous retrouvons aujourd'hui dans les entrailles du globe les restes de ces êtres antédiluviens : nous mesurons leurs ossements ('normes, qui déconcertent notre imagination.
Sans doute le rapprochement est séduisant et à première vue, si nous n'étions pas en présence d'un poème aussi ancien, très suffisamment vraisemblable : mais, à y bien rédéchir, il n'a que la valeur d'une conjecture. S'agit-il notamment de l'ordre dans lequel se succèdent ces étranges générations de dieux? Guigniaut écrivait : « Par une révéUition secrète de l'esprit qui vit dans l'homme comme dans la nature, Hésiode devina que la suite naturelle des évolutions cosmiques représentée par la série traditionnelle des révolutions divines s'était opérée comme une transition progressive de l'absolu au relatif, de l'infini au fini. C'est celte grande idée philosophique, obscurément comprise, (jui lui donna l'unité intime et génératrice de son poème, véritable système sur le monde et ses lois. » IMème avec la restriction capitale que nous venons de souligner, l'idée philosophique dont parle le savant mythologue dc'passe certainement de beaucoup l'horizon intellectuel d'Hésiode : c'est un tort de voir à tout prix dans la inyllio]ogie(comme lîacon inclinait à l'affirmer) une sagesse qui s'enveloppe et se déguise. Les notions scientifiques et métaphysiques qu'im])liquent tant
(1) Même croyance chez Empédocle et Lucrèce (V. 83o).
Je savantes explications ('laient bien ('trangùres au puùlc Lculien : ni dans les (li'tails de la Tltco</ûnir ni dans la pons^'-e d'ailleurs assez obscure qui les relie il ne faut soup(,(jnner tant de profondeur.
Ce qui est vrai, c'est quMIésiode touche de bien plus pr-'-s qu'Homère au génie symbolique et alb'gorique de la haute antiquité, et permet mieux de inesurer l'intervalle considérable qui st'pare des premières recherches philosophiques originales la tradition grossière enfantée par la spéculation mythologique (1).
C'est au même point de vue qu'il convient de se [)laccr pour apprécier Phérécyde de Sj'^ros, contemporain, à ce que l'on croit, d'Anaximandre dont les théories peuvent bien ne pas lui être demeurées étrangères. Son premier dogme était : Zeù; jakv a-A ypôvo-; î; 'j.t'i /.:z! X9(bv /jv : pour lui, ce qui existe avant toutes choses et éternellement, c'est le dieu de l'éther ou de l'atmosphère, et la masse terrestre, à laquelle il est bien près d'assimilt'r l'ensemble primitif et confus des èlros(2). Pour lormer le monde (car Phérécyde admet une sorte de oT,[ji'.ojp-,":a divine) (3) , Jupiter se métamorphose en Eros (symbole
ii) Accordons toutefois <ivec d'éminenls critiques que même les anciennes léfçendes lieliéniques (surtout si on les rapproche de celles de rinde) sont laisonnables jusque dans le fabuleux, et, pour ainsi parler, naturelles jusque dans le surnaturel. Tout ce qui heurterait trop violemment les lois de la nature, tout prodige iuviaisemblable est banni du merveilleux honiéri(|ue : il y a là un élément positif, un besoin de clarté et d"intelligibilite qui prélude heureusement à la science future.
(2) On a sans doute, et dés l'antiquité, interprété Xpovo; comme le dieu du temps. Mais il est diflicile <le se persuader qu'à une épo(jue aussi reculée un mythologue ait classé au deuxième rang parmi les principes des choses un concept aussi abstrait. Le passage qui suit immédiatement: /^Oovîr, ol ovojjia i'^i^nzo V7^ intiàt, au-ri Z = 0; '{'-P'^^ oîoo;, a donné lieu à une foule de commentaiies. Il semble qu'il fallait traduire : '< Uuand Jupiter lui accorda la terre en partage ».
(3) I^endant longtemps on avait entendu certaines paroles étranges rapportées à Phérécyde par Clément d'Alexandrie [Stnniiatrf;, VI, ('»2I et 042 A) en ce sens que << Jupiter jetait comim.' un voile superbe sur
d'une force organisatrice immanente aux choses), et de même que dans la Théogonie^ les puissances inférieures de la nature tentent en vain de résister au dieu suprême. L'armée divine reste maîtresse du monde.
Un point important, car Aristote lui-même (I) en a été frappé, est ici à noter. Le premier principe n'est plus comme chez Hésiode un chaos indélinissable, la matière dans son état le plus rudimentaire: c'est l'être le plus complet, le plus parfait. Cette seule substitution implique une révolution religieuse et intellectuelle incontestable : mais résultait-elle d'un effort de la réflexion, ou simplement de l'adoption d'un autre système mythologique, contemporain du premier et qui paraît avoir fourni le fondement au moins implicite des croyances homériques ? évidemment celte seconde hypothèse est de beaucoup la plus vraisemblable.
C'est ce que confirme à sa manière l'étude de Vorphisme, terme assez vague servant à désigner un courant religieux presque mystique, remontant sans doute à une époque assez ancienne, mais dont l'apogée se place entre 1 âge de Pisislrate et celui de Poriclès, alors que les plus éclairés d'entre les Grecs, épris en quelque sorte dévie intérieure et de perfection morale, aspirent ardemment ù une révélation des lois qui règlent la destinée humaine. Pour le dire en passant, c'est le seulelfort sérieux qui ait été tenté en (irèce en vue d'assurer au sentiment religieux la direction des unies (2), et, chose remar-
ie squelette de lu tPrre la surface bij,'arrée des continents et des eaux ». A la suite de la d<'CouverLe en E;,'ypte d'un fragment du vieux prosateur ionien, M. NVeil {Revue des études grecques, X) a rectifié cette fausse interprétation.
{i)Mclapli., XIV, 4, 1091'' 8 : Otov ^Epsx'jo-/;;; y.at ïzipoi zivz<; xb Yevv^aav TtowTov otp'.Ttov -'.Oia7'.. •- Je ne vois aucune raison sérieuse pour considérer avec M. Goinperz l^hérécyde et les orphiques comme des éclectiques de la famille des Alexandrins.
(2) Le ^''o; op-fv/A; des Grecs répond assez approximativement à ce
quable, ses dernièros conséquences, où s'rtalc la lin-iice la plus corrompue, sont un démenti absolu de la puiiîlé de son principe. Néanmoins il n'y a presque aucune cxam'ralion à soutenir que « les véritables prêtres do la Gr-èce furent les orpbiques avec les pythagoriciens et les platoniciens qui s'engagèrent sur leurs traces. Sans eux le polythéisme hellénique n'eût été qu'une doctrine superlicielle et frivole, capable seulement d'amuser un peuple en fête : sans eux la tradition aurait éti' interrompue entre l'Orient et l'Occident ».
Il va de soi que nous n'avons pas à approfondir ici l'enseignement orphique relatif à la bont(' et à la justice divines, à la vie à venir, au rôle de l'expiation : notions si élevées, au moins à certains égards, que Xénophane et Platon, ces deux adversaires irréconciliables de l'Olympe homérique, ont puisé largement à cette source inspirée. Nous devons nous borner à envisager l'orphisme au point de vue cosmogonique ; même réduite à ces proportions restreintes, la question ne laisse pas d'olTrir quelque diflîcullé.
Où en était de ses métamorphoses l'antique religion de la
que nous appelons aujourd'hui " la vie religieuse ». VA pour achever le rapprochement, il est à remarquer (jue, malgré Tinvocalioii de noms révérés remontant à une antiquité reculée, Forpliisme ne s'est Jamais répandu au delà d'un cercle restreint d'initiés. Quant à la valeur intrinsèque et à l'inspiration générale de la doctrine, les avis des modernes sont très partagés. Les uns refusent d'y voir quoi (|ui,' ce soit de philosophique : « Tandis que les premiers physiologues ioniens s'efforçaient de résoudre par un eiïor.t de la pensée le problème de la formation et des destinées du monde, des esprits moins liaidis, portés vers la méditation religieuse plutôt que vers la spéculation métaphysique, se flattaient de retrouver dans les vieux dogmes révélés la vérité tout entière. » (M.\llet). Les autres y découvrent au conlraire des vues d'une profonde et saisissante originalité : « Es ist wohl zu heaohten, dass die orphischeTheogonie ni^ht die Oichtung eines hiedcren hœolisctien Ilirten war, sondern dass sie das Dogma einer Aveil iiher (Iriechen-
land verzweigten Sekte darslellt Hif^ Orpliilcpr weidori von dem Os-
chichtschreiber der Philosophie nicht rnehr hintman gesel/.t werden diirfen. Sic haben sicli ihreii Plalz so gut verdiont w le dir Pythai/oreor, welche von ihnen an Genialita.'t und Ivûlinheit der Spekulatiou weil uberragt werden. » (Kern).
nature, dans l'âge que l'un est convenu d'appeler orplnque, au berceau même de la civilisation grecque ? Les poèmes qui sont censés en provenir obscurcissent ce problème historique au lieu de l'éclaircir : on ne sait quelle date leur assigner. Quelques-uns pourraient à la rigueur remonter au vi^ siècle avant Jésus-Christ : les plus récents ne sont certainement pas antérieurs au v^ siècle de notre ère : la plupart s'échelonnent entre ces deux dates extrêmes (1). Que penser. ])ar exemple, d'un hvmnc dont voici la traduction presque littérale :
Sur le Veibe Jivin, seul monarque des cieux, Attache pour jamais et ton ca'ur et tes yeux... > Le Verbe est le seul être existant par lui-même : Principe, fin, milieu, tout reconuait ses lois.
L'inspiration grecque et païenne^ marquée d'une couleur stoïcienne, se retrouve avec moins de peine dans ces lignes que nous a conservées Slobée : « Jupiter fut le premier et le dernier, la télé et le milieu ; de lui procèdent toutes choses : c'est le souffle qui anime tous les êtres, un seul corps excellent (jui embrasse le feu et l'eau, la terre et l'élher, la nuit et le jour (2). V) L"unit(' divine fut un des dogmes préférés des orphiques : tout au moins ont-ils une tendance visible à concevoir les nombreuses divinités delà religion populaire comme
(1) Petersen {Die oiphischm Ibjwnen, dans le l'Inloloijux, xxvii, 38j et suiv.) les rapporte aux jtlus beaux siècles du stoïcisme dont ils portent l)lus ou moins visiblement reinpicinto ; mais selon toute apparence, dans la composition do ces liymnes sont entrés des fra;,'menls de poèmes antérieurs.
[i) Los Lois de Platon (iV, Tlij K] contiennent une version plus simple de la même doctrine, mise en relation avec les mouvements de l'univers : '0 ofj Oïô;, (ojTTîo /aî b TraXa'.ô; Àôyo;, àpyr^^j ~î y.'xl teAc'jtt,-; x.a; aèaa xwv ovciov aTiàvTwv à/wv sùOïfx —tpcf.'.yi: v/j.Sy. cijt'.v tceo'.tto jE'j'j^uïvo;. A propos du vers célèlsre auquel îMaton l'ail ici allusion,
V.-Ji:, ■At^7.\t\, Zej; ;jti--a, \<.h^ o' ïv. -rAnv. ~.i-.-y/~.'j.<.\
Wecklein écrit : « Die cbiistlicbc V'orstellung von der All^cgenwart, Unendiichkeit, Unermesslichkeit Cottes steblkaum mil der Vorstellung dièses Fragments in l^inklang. »
les diverses expressions de la vi.' universelle qui circule dans la nature :
EU 7.i~j:i, Et; 'A'Or^;, îT; n),;o;, £;T,- AiÔvjto;,
OU encore
Eu £tt' a'jxoYîvT^C, £vô; ïy.^fO'/x -avia TîX'j/.xa-.,
Le monde nuit et meurt dans l'unité de son principe.
Gomment concilier avec l'aftirmation aussi précise, aussi formelle de la souveraineté absolue de Jupiter les ('tranges cosmogonies qui dans la suite des temps euront cours tour à tour ou simultanément sous le nom d'Orphée (I) ? Ici c'est la nuit, variante du chaos, qui est placée à l'origine des choses : là de l'eau et du limon sort un dieu au corps de dragon, lequel produit un œuf immense qui se brisant par le milieu forme le ciel avec sa moitié supérieure, la terre avec l'autre moitié : ailleurs le premier être est Chronos, père de l'Ether et du Chaos, avec lesquels il produit un ceuf d'argent, d'où sort un dieu (appelé Plianès (2) ou Métis ou Erosi destiné à être absorbé plus tard par Jupiter. Cet œuf du monde, origine à son tour des créations ultérieures, paraît avoir jou(* dans les croyances orphiques un rôle considérable. Semblable fiction, assez naturelle pour qui assimile la formation du globe au développement et à la transmission de la vie animale (3),
(1) Dans les Anjonautiqiics d'Apollonius (I, 496 et suiv.) Orpliée chante « comment la terre, le ciel et la mer, autrefois confondus dans une seule forme, avaient été séparés, chaque élément de son côté, et tirés de cet état funeste de lutte ». Mais par qui et de quelle manière avait été réalisé ce progrès ? Le poète oublie de nous l'apprendre : peut-être ne le savait-il pas lui-même.
(2) Selon M. Tannery, tandis que l'œuf cosmique appartient à la théologie primitive, le mythe de Phanès est de date postérieure.
(;}) C'est ainsi que la pensée antique hésitait entre le monde issu du développement spontané de germes primitifs ('^■j-touiy'-''') ^t le monde façonné comme une œuvre d'art par les mains d'un ouvrier (o/jjjL'.oupY'^)-
trahit néanmoins une provenance orientale M) ; conjecture craulaul plus plausible que d'autres détails de cette mémo tradition im[)liquent ('gaiement une déviation partielle du génie grec vers les dogmes obscurs qui en lîabylonie comme en Egypte étaient à la base des religions de l'Orient (2).
Des élucubrations aussi surchargi'es d'éléments fantastiques, exposées en outre le plus souvent sous une forme purement mythique, n'olïraient à la n'Ilexion qu'un point d'appui bien peu solide : si ces anciens théologiens ont frayt'' la voie aux physiciens d'Ionie venus plus tard, leur [>rincipal, sinon leur unique mérite est d'avoir aHirmc- à leur manière limportance du problème cosmologique : quant à la tâche de rechercher méthodiquement les dernières raisons des choses, ils l'ont abandonnée à leurs successeurs (3).
Avant de quitter ce sujet, il semble que nous devions nous arrêter un instant en face d'une notion qui tient une grande place dans l'antiquité païenne. Pour nous lestreindi'e à la
(I] Circonstance à noter, on n'en trouve auciuie trace ni dans les mystères d'Eleusis ni dans les dialogues de IMaton (cf. Thnée, 40 D) : en revanche on comprend qu'un poète comique tel ([u'Aristophane se soit empressé de mettre cette étrange fiction sur la scène. Voir la curieuse profession de foi des Omeaiir (v. 094).
(2i Maury a défini assez exactement l'orpliisme « une systématisation du naturalisme tiiéologique qui faisait le lonil de la niytliologie hellénique ». A ce propos on remarquera ce qu'un vieil auleur cité par Cicéron rapporte du temps et des lieux où se célèbraiiMit li's mystères de Lemnos et de Samothrace :
' Qiuc L^mni
Nocturno adilu occulta coluntiir.
Silvestribns sepibns densa ;
comme si l'on avait voulu, afin de frapper davantage les imaginations, les plonger dans les mystérieuses obscurités de la nature.
(3, On lit dans un fragment de I^lutarque : " I,es poèmes orpliiiiues aussi bien que les traditions tant égyptiennes (jne phrygiennes nous apprennent que la physiologie primitive n"('tail qu'une exposition fabuleuse de la nature, qu'une théologie mystérieuse, se cachnnt sous des énigmes et des ari'ière-pensées. »
Grèce, Homère et Escliylc, Hésiode et Pindaro nous j)a rient éiralement d'un Destin qui étend son inélurf;il)lç pouvoir sur toutes choses, sans en excepter les dieux eux-mêmes. l*oslérieurs au Chaos, les Immortels sont en outre inft'rieurs au destin. On devine sans trop de peine commciil naquit celte redoutable croyance. Qu'on se représente Tiuipression saisissante que dut éprouver l'homme des premiers àj^es en face de la grandeur incommensurable de l'univers, et surtout en face (les forces indomptables de la nature,, transformées par lui en autant d'impérieuses divinités ; après s'être senti faible, il en vint à se croire impuissant.
Ecartons ici pour un instant le point de vue moral ; ne songeons ni à cette jalousie des dieux pour qui le bonheur prolongé de l'homme est une offense^ ni à ces décrets mystérieux qui accumulent les crimes au sein de certaines familles pour y multiplier ensuite les expiations : oublions cette fatalité qui plane sur tout le théâtre d'Eschyle comme un acteur aussi terrible qu'insaisissable. iN'envisageons que le caractère nécessaire des ordres du destin.
Or si toute la physique moderne repose sur l'existence au sein de la nature de lois permanentes, dont l'homme peut diri^ger tout au plus, jamais changer l'action : si la notion fondamentale Je la loi (^st un rapport constant et défini entre deux ou plusieurs faits qui s'enchaînent; si les lois de la nature sont proclamées à bon droit immuables ; si Ton se rappelle le mot de Descartes : «L'univers est conime une fatalité cl une nécessité immenses », et qu'on en rapproche la défmition donnée par Cicéron (I) du destin antique : « E'iJtaptjLïvr,, id est ordo seriesque causarum, quum causa causas nexa rem ex se gignat : ex quô intelligitur ut fatum sit non id (|uod superstitiose, sedid quod physicedicitur, causa, œlernarerum » ; si pour nos déterministes contemporains, il n'y a plus au ciel qu'un Dieu inutile, incapable d'intervenir dans le gouvernement du monde, puisqu'il est impuissant à pénétrer d'aucune
(1) De Divinatione, I, do.
fiKjon dans ce cercle de Ter, — on se demandera avec quelque raison si chez les anciens le terrain n'était pas mervi^illeusement prépare pour l'étude de la nature : on s'étonnera que des hommes (|ui croyaient tout ijivariabhMuent régh- ici-bas n'aient pas cherché pr('cisément à connaître les lois auxquelles était soumise la crt'ation.
En fait, Homère personnilie sous les noms de MoTpa et d'l>:pivu£(; les droits de la nature (1), Tenchaînement nécessaire d(-s phénomènes, et comme lui mytholoj^ues ft philosoplies transj)ortent sans hésiter la notion de nécessit»'- du monde moral au monde matériel. A Chronos l'une des formes de la théogonie orphique unit la Nécessité ou Adrastée (littéralement : celle qu'on ne peut fuir) dont il est dit que d'une manière incorporelle elle pénètre le monde entier jusqu'cà ses dernières limites. Le même dogme, exprime'' avi^c plus de force encore, se retrouve chez Pythagore (2) à l'exemple duquel Parménide(3) donne la Nécessité pour fondement à son argumentation. Heraclite à son tour fait du Destin un des ressorts cachés du monde (4), (H Zenon et Chrysippe en lui empruntant sa cosmologie assureront à cette doctrine le patronage d'une école imposante. Dans le célèbre mythe linal de la llépuhliqne Platon nous montre suspendu aux extr('mités du Ciel le fuseau de la Nécessité, lequel donne le branle aux révolutions des sphères (5).
Malgré tout cependant le rapprochement que nou^ venons
(1) Voir la note de l'ierrou sur le vers iiS du xix^' cliani de l'Iliade.
('!] 'AvaY'/.rjv Trspf/.eTjOa'. ko x.ôcufjj, ou encore ivaY"''-fi >'-X'- â,;;jio'/'a -rràv-a Yïvt7ftai (Philolaiis).
(:{) 'Avay/.r, £v àrcavxx ehx:.
('»•) l'ainii les divers titres que riniaginalion liurdie d'iùiiij)ide se plaîl a donner au maître de rolynipe, ligure celui-ci : 'Ava-;/-/, ojjso); [Troijcnves, v. 88G) et par là le poêle ontendail. inanii'estenienl « Tensemhle des lois nécessaires (;(, immuables de la nature », eetle puissance supérieure dont il a dit dans un autre passage {AUratc, OGi) : rXEÎJTtov à'!fiiix-.'/o; Xôytov /.pî\--:ov o'jolv àva-jV-^; îjpov.
(;>) A propos du rôle beaucoup plus mcLaphysique que mytiii([uo do la Nécessité dans le Tiim'c, M. Pfleiderer écrivait lécemnient iSùI;m(.rs
COSMOGOMES 233
de tenter n'est qu'à la surface. Aussi !on|;lenips (juc les puissances aveuii'les de la Nature parurent à riioinnn' les jnixiliaires des décrets non moins aveugles du Destin, aussi longtemps surtout que la Nature fut envisagée non comme l'œuvre de la sagesse suprême, mais comme un instrument de vengeance entre les mains des dieux irrités (li, le seul sentiment qu'elle pouvait inspirer, c'était non une curiosité ou une sympathie véritable, mais bien plutôt une soi-te de respect crainlit ou de religieux elFroi. L'idi'-e de loi est sœur de l'idée d'ordre, d'harmonie, tandis que l'idée de destin emporte celle de caprices sans règle, sinon de rigueurs sans inotii et sans objet. Le Noj; d'Anaxagore, ordonnateur souverain du monde, a port(' à l'antique fatalité un coup décisif : le Dieu de Socrate et de Platon invite à l'étude de ses merveilles, disposées avec tant d'art en vue du bien de l'homme ; tout autre était le Dieu vengeur d'Eschyle, ou le Dieu jaloux d'Hérodote,