‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 42 sur 68 · II. — Gosmologies · texte numérisé non relu

II. — Gosmologies

Après de longs détours au moins apparents, nous voici enfm arrivés au cœur même de notre sujet. C'est l'honneur et le mérite caractéristique de la pensée grecque de ne pas s'être arrêtée, en ce qui touche les questions d'origine, aux tenta-

Hud Pla(o, p. G'U) : « In der iv^Y/./, des Tiiiurus klin^t die altmylliische î'.;i.ao;j.Èv/ nadi, welclie sicli duicli das Mittelglied der o'./.r^ uiid des 'jLÉTpov hindurch nur sehr lauysam uiidauch bei IMatoQa sellist bei Aristotele?) iiocb iiiclit reobt ziirn (iedanUeii der NaLurordmui;.', dciu gesictiert wissenscbaniicbeii Bodeu eist der Neu/.oil, Ularori sollli'. »

(1) Ce que nous voyons dans Afjamcmnon (v. .j()3 et suiv.) et (buis b> terrible dénouement du Prométhce ciichninc.

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tives plus ou moins irrationnelles de la mytholog'ie. Ecartant d'une main ferme l'autorilr de la tradition, le prestige de la fable, l'esprit humain va se placer résolument en face de la nature elle-même pour lui demander compte de ses lois constitutives, et il ne reculera pas le jour où. cette recherche le mettra aux prises avec l'absolu et l'infini. 11 s'agit en définitive de trouver dans la création ce qui s'y rencontre et ce qui ne s'y rencontre pas tout ensemble, ce que les sens sont incapables d'v apercevoir et ce que la raison seule 3' découvre, un principe supérieur à elb'-mème, dont elle dépend et qui en soit cependant distinct et indépendant. C'est le rôle [)ropre de la cosmologie, au sens philosophique du mot. La pensée grecque a mis deux et trois siècles à s'élever à cette hauteur: et il faut la plaindre d'en être redescendue presque aussitôt.

i\Iais à première vue une circonstance singulière arrête notre attention. Il est dans l'ordre des choses que l'homme observe avant de recourir au raisonnement et à l'hypothèse, et qu'un développement philosophique soit non pas suivi, mais précède' par un vasie dévclopjiement scientifique.

Or, que répètent à l'envi la plupart des écrivains modernes lorsqu'ils en viennent à parler des débuts de la philosophie en Grèce? « Voyez le génie humain dans sa juvénile audace se jetant de plain saut dans l'inconnu, se posant les problèmes les moins accessibles, aspirant à s'égaler à l'universalité des choses, dans l'ignorance où il se trouve de sa force et de ses limites, et de tout critérium qui l'aide à discerner ce qu'il sait de ce qu'il sait mal ou de ce qui le d('passe, en un mot, commençant par où, en bonne logique, il faudrait finir. »

N'y a-t-il pas là une anomalie, mieux encore, une contradictifju ? H^ssayons de l'éclaircir, et, s'il se peut, de l'expliquer.

On se rc[)r('scntc coiumunémcnt ces vieux (1) penseurs

(1) Ils nous pardonnoronl de leur appliquer cette épifhète, puisque dès ranliqtiiti' on les appelait 0; àpyxTo'., o'i TràXotto;, nu même 0'. -xÀaî-

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ioniens, Thaïes, Anaxiinènc et leurs disripUs comme des pliilosophes el uniquement des pliilosoplies. Si l'on prend vc iikjI dans son sens le plus compréhensil, si l'on entend par philosophie la réduction d'une science particulière, qm-lle qu'elle soit, à ses données fondamentales, à ses principes essentiels, ou encore la constitution d'une théorie capahle d'emhrasser dans une vaste synthèse les éléments connus de l'univers, on a raison I : il n'en est plus de nième si l'on interprèle Fidéo et le mot au sens restreint que nous lui attachons de prélérence aujourd'hui.

Un Descartes, un Spinoza, un Kant, un Hegel bâtissent leur édilice sur quelque fondement rationnel, emprunté aux lois mêmes de la pensée; tout au contraire, les Grecs que nous venons de nommer prennent leur point de défiait dans l'expérience : leur originalité, sinon leur mérite, consiste à généraliser des observations particulières, ce que personne n'avait fait avant eux.

Quel est leur dessein ? déterminer la cause des phénomènes sensibles de tout ordre, la nature des corps tant célestes que terrestres, se rendre compte de la vie v('gétale et animale dans ses manifestations si diverses : ils poursuivent tous, chacun à sa manière (2), le nnstère d'une seule et même existence entrevue à travers des myriades de phénomènes jugés irréductibles par le bon sens vulgaire : leur rêve est de ramener les forces les plus hétérogènes en apparence à une force unique, primordiale, universelle, dont les modilicalions expliquent

xatot. Il est vrai que ces questions d'ancienneté sont essentiellement relatives : témoin Clirysippe qni englobait jusqu'à l'iaton et Aiistote dans le groupe qu'il désignait par le ternie collectif de o\ à:/xToi

(DiOGÈNE I.AEKCE, VII, 201).

(1) C'est ainsi qu'un Anip^re et un Pasteur, un Claude Bernard et un Cournot pourraient légitimement prendre rang painii les philosophes. \.'llis(oire nuturelle de BulTon est philosophique au sens large de ce mot.

(2) Tandis que le Dorien pousse à l'extrême le respect de la tradition, l'Ionien met son amour-i)ropre à se faire une sagesse pour son propre conq)te.

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l'apparition et la disparition des êtres. Il s'agit pour eux non de s'enfermer dans l'étude isolée ou du mouvement, ou de la force, ou de la vie, ou de la conscience, mais d'embrasser d'une seule vue toutes ces propriétés, tous ces attributs de la réalite, de découvrir l'un dans le multiple, le pôle immuable dans l'éternelle fluctuation des choses, à moins que comme Heraclite on n'érige cette fluctuation même en principe suprême, en axiome inébranlable. La tâche était diflicile (nous 3' travaillons encore après vingt-quatre siècles), et je ne suis pas surpris de ce mot d'ailleurs h-gèrement pêdantesque que Barthêlem}" prête au grand-prêtre de Cérès s'adressant à Anacharsis : « Cette nouvelle maladie de Tintelligence humaine a substitué de grandes erreurs à de grands préjugés. »

Lé problème par excellence es,t la recherche d'un GîroxstijLÎvov (1), d'un substratum, c'est-à-dire d'une substance première qui sans qualités arrêtées se prêterait indifféremment à les recevoir ou à les produire toutes (2), d'une réalité qui, placée derrière l'être que nos sens perçoivent, lui donne et lui conserve l'existence (3u Tous ces penseurs ont été ainsi amenés à prêter une attention particulière aux transformations des choses, à leurs aspects successifs : la plupart ont cédé à cette tendance spontanée qui consiste à prendre les faits eux-mêmes

(1) Les affirmations répétées d'Aristote sur ce point sont trop connues pour qu'il soit nécessaire de les rappeler. Cet ij-o-/.£'.!jlîvov, c'est ce que M. G. F-yon dans son style inaagé appelle « la substance privilégiée qui par sa lluidité, son aptitude aux mélamorplioses, semblerait la mieux douée pour faire jaillir de son sein et dérouler en nappes innombrables les ondes de l'existence ». [Vidnilmne en Anglctrvre, p. 3.)

(2) Ce sont les propres expressions dont Platon se sert dans le Timce (:iO D-E).

(.3) « Derrière les éléments qui étaient censés ajouter aux corps leurs qualités propres, les savants grecs concevaient l'unité essentielle comme résidant à un degré plus élevé dans la matière première indéterminée : modifiée par des accidents multiples, elle concourt à former toutes choses, et si les éléments sont opposés, c'est par leurs (jualilés et non par loui- substance. » (M. fJKinnKLOT.)

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pour des causes el la suite, rencliaîneineut normal des pliéiiomèaes, pour leur e.vplicaliou complète et délinilive. Tuulc analogie ou opposition tin-e de l'analyse psychologique laisant défaut, l'esprit, comme absorbé dans la nature, voit se produire en elle ou par elle toutes les déterminations dont il prend conscience en lui et liois de lui : il ne va pas au delà.

Mais, dira-t-on, comment la natui'e, avec ses pioblèmcs obscurs et presque insolubles ; 1 i, est-elle devenue l'objectif dominant, sinon exclusif, des spéculations des premiers philosophes (2) ? — C'est, comme l'a déjà fait observer Aristote, parce qu'ils héritaient des préoccupations des âges antérieurs : des longtemps ces questions se trouvaient implicitement posées par les anciennes cosmogonies, 11 est rare (sauf peutêtre dans l'Inde) que môme en matière de métaphysique les théories jaillissent tout d'un coup de la méditation personnelle et solitaire : c'est le fruit de la réllexion s'appliquant à des opinions, à des observations données. En (Irèce notamment, on volt liés distinctement intervenir une ni\lliologie cherchant à se justifier : c'est du chaos des légendes et des fables poétiques que va se di'gager graduellement le problème de l'univers (3). Tant que les traditions religieuses avaient sufli, la philosophie pouvait paraître inutile : on se mita philosopher quand l'esprit cessa d'être satisfail. On raconte à ce propos, qu'à l'âge de quatorze ans, E[)icure lisant Hésiode à l'école y apprit que tout provenait du chaos : mais d'où vient le chaos lui-même ? demanda-t-il, et son maître resta muet.

(Ij « Res occulfcB atque ab ipsa natura involutœ » : voilà, tel (lue le définit Cicéron, le « programme » do toute rûcole ionienne.

(2) 'E/.otTtôv Ti },v(t'.-i ~ipl '^ûjEfo; (Aristote). Il est probal)le ([ue selon les liabiludes des anciens (irecs leurs ouvrages avaient été daboiil publiés et répandus sans titre. Ce sont les éditeurs postérieurs qui ont confondu sous lappellation commune et aussi vague que possible de IIeo; 'ijjîtuî des compositions peut-»Hre fort dilTérenles par leur esj)rit el même par leur contenu.

(3) « Cliez les (irecs l'état Lliéologique et l'iHal uit''tapliy>iiiui' n'étaient séparés l'un de l'autre selon toute probaiiilité que [>ar des dilTérences non de foi proprement dite, mais d'éducation et de culture. » (D.\uriac)

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Celte circonstance le dclermina à se donner à la philosophie. Le fait est remarquable, et il s'est produit, n'en doutons pas, bien des fois avant comme après Kpicure.

Aussi que voyons-nous? Homère avait fait de TOcéan le père de toutes choses. Thaïes le répèle, étayant de raisonnemenls une croyance que le raisonnement n'a point créée. Jupiter, c'est dans la tradilion piiiiiilive l'élher, l'uir supérieur (1) : Ahaximène fera de l'air la substance, l'origine de toutes choses. Anaximandre substitue au chaos d'Hésiode une conception générale et abstraite : il n'invente pas, il reproduit. Avant d'être le symbole du ^oyo; d'Heraclite, le feu avait reçu et continuait à recevoir les adorations de quelques-uns des peuples les plus éclairés de l'Orient. Dans la suite, la philosophie païenne a émis la prétention, qu'elle a pleinement justifiée d'ailleurs, d'expliquer l'universalité des choses en dehors de toute inspiration religieuse : il lui est même arrivé de prendre en face du polythéisme une attitude hostile, sauf à chercher plus tard un terrain de réconciliation : à son berceau elle lui a fait plus d'un emprunt (2), qu'il s'agisse avec Thaïes des mythes populaires, ou avec Heraclite de l'enseignement secret des mystères.

(d) Les poètes grecs et latins se feront tour à tour les interprètes de cette antique croyance. C'est ainsi qu'on lit dans le fragment 9il d'Euripide : « Vois-tu au dessus de nos tètes l'éther infini? 11 étreint la terre d"un souple einbrassement. C'est là. Zeus, c'est là Dieu, crois-le bien », — et chez l'acuvius :

]i[ rjuod nostri cœluin auluiiiaiit, Graii rethera, Quidquid est hoc, omnia animât, alil, au^aet, ci-eat, Sepolit recijjitque in se omnia, omniumque idem est pater. Indidi'm codem îoqiic oi'iunlur de inlegro alque eodem occidunt.

(2) Les philologues ne professent pas une autre opinion. Dans ses FAikIcs sur /es origines de la mijthologie europcenue, M. Régnault reconnaît que le trait caractéristique de la philosophie grec.que est de s'être affranchie de très bonne heure de toute tradition religieuse, mais il n'en est pas moins convaincu que les doctrines philosophiques et scientifiques de l'antiquité ou! leur point d'attache dans le même fonds d'idées d'où sont sortis les mythes : « Les premiers philosophes ont été les premiers exégètes des textes sacrés qui se sont appliqués à at-"

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Si néanmoins les sages de Flonie sont qualifiés couraiiinient de pliilosophcs, il faut s'en prundic d'uboid à l'exemple donné par les anciens eux-mêmes et conlirnié depuis par une tradition ininterrompue, ensuite à la merveilleuse aptitude du grec à raisonner sur les choses, à les soumettre au contrôle et à l'élaboration d'un esprit doué de qualités exceptionnelles.

Ce qui achève de nous faire illusion, c'est le mouvement continu qui, des explications plus ou moins naturalistes d'un Thaïes, nous élève par degrés aux spéculations de plus en plus métaphysiques d'un Parménide, d'un Heraclite et d'un Platon.

Allons plus loin : il est probable que l'explication en apparence purement matérielle qui fait le fond de ces premiers sys-lèmes impliquait tacitement une explication métaplivsique dont elle était la traduction concrète (1). On dirait que Thaïes et ses successeurs se sont bornés à choisir ce qui parut à chacun le plus spécieux, le mieux accommodé pour en faire la per.-^onnification visible de la substance primitive des choses, de ce que traduisait alors avant tout le reste le mot çj^;;. C'est de la matière subtilisée, selon l'ingénieuse expression d'un critique. Les anciens ne distinguaient pas encore les concepts généraux des notions particulières à l'occasion desquelles ils s'y élevaient. Ainsi Anaximène a-t- il entendu par l'air l'éb'ment même qui porte ce nom? ou a-t-il établi une différence positive entre l'air, substance unique et commune de tous les êtres, et l'air atmosphérique? J'incline avec M. Zeller vers cette seconde interpiétation, encore que les textes fassent dé-

tribuer un sens général (ou cosmogonique, ce qui souvent revient au même) aux passages dont le style pouvait s'y prêter. En pareil cas, ces textes ont été les excitateurs et les guides d'une tendance à l'explication de la nature qui jusque-là sommeillait dans l'esprit humain, en attendant le mot destiné à lui donner conscience d'elli'-nii'ine. d

(1) '< Sont-ce des éléments concrets ou des qualités ali>lrailes ? M l'un ni l'autre ou bien tous les deux à la fois : car la dislinclion des deux points de vue n'était nullement faite à cette époque » (.M. Ta.n-

NERY.)

Faut pour la justilier. En ce qui touche Heraclite, il est certain que le feu, de toutes les formes la plus mobile, était pour lui l'image du fond éternel de vie qui se retrouve partout dans la nature, de même que le soleil ou la mer était à la fois, au regard des anciens un être que nos yeux aperçoivent et un Dieu bien réel, bien vivant sous sa physionomie humaine. Dans la cosmologie stoïcienne le feu élliéré, considéré comme engendrant et conservant luut par son intervention régulièi'e, est évidemment autre cliose que le feu consumant et dévorant dont nos sens nous révèlent à tout instant le pouvoir destructeur.

En revanche ce qui semble uniquement métaphysique et abstrait chez ces premiers penseurs garde encore quelque reste de concret. Ainsi ils ont la notion ("minemment philosophique de l'unité des choses : ils entendent y ramener la multiplicité, la pluralité des apparences : mais il ne s'agit pas, comme nous dirions aujourd'hui (je parle des Ioniens, non des Eléates) de l'un en soi : cette umié a \oniou.y& ^ouv substratitm une matière, une ojti;. Les textes abondent pour rétablir (1). Anaximandi'e, dont rà'TXcipov peut paraître une protes-

(1) Ainsi Phi/siiiue, I, 4, 1S7«1:{ : o: [j.lv Èv Tio'.r^aavTEç -zô ov awaa tô 'Jroy.EÎjJLEvov — MclapJiijKiquc. I, 3/.)831'6 : -^rà; Èv uÀr,;; î'oît ji-ôvaç (o'^Or^Tav àpyii sTvat Tiàvtwv — 8,980''29 : tÔ y=- ''^^ to'jt 'sa-iv, oirov 7rspt£'!Xr/,i£v 6 /.a),oj;j.£vo; oOpxvôî. L'unité est ainsi identifiée avec la substance qui remplit l'espace : la science de l'être se confond avec celle de la nature : la pensée parait incapable de rien concevoir, abstraction faite des choses. Kn v«>ut-on une autre preuve ? On lit au livre X de la Mctaplij/siqiic (2, 10.");i''10) : Tî tô sv ètt-. -/.a", tîôx; oîT -rzoI xÙ-oj Ici^iv) ; ttÔ-spov ih- 'yji'.i.:, o-jir^c, ocjtoù toù kvô;, "/.stOâ—Ep o'i te LIuOaYÔpeoî caci Trpôtîoov •/.ai nXi-rtov jjxîpov, y] aSÀ/ov j-o/,£lxa( t'.co'ji'.; ; dans sa Plii/siquc (III, 4, 203») Aristole répète la même chose au sujet de l'à-i'.pov, avec cette restriction significative : -X/jv o': p.=v lljOavopetoi èv toU a'aO/jTDÏc. On peut aller plus loin encore et soutenir que lorsque Parinénide écrit le vers fameux :

ce n'est pas r(Mre qu"il veut ramener à la pensée, mais bien, conformément à Tobjectivisme antique, la pensée qu'il entend identifier avec rrtre.

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talion explicite conli'c la solalion ju^^ée par lui Irop niali'rialiste de Thaïes, était bien loin d'un pareil dessein. Jusque dans le système des Pythagoriciens et des Eleates, malgré le hiatus qui sépare leur métaphysique do leur physique, les traces de naturalisme, nous le verrons, ne sont pas conleslahles (I). En .somme, la matière, qui aux yeux d'Aristote n'est que la puissance de devenir, est représentée pour les ph ilosoplies antésocratiques par des principes nettement di'finis,

ïl reste donc que leur enseignement a un caractère physique très prononcé (2), et le terme de '■^■jy.y.oi ou ^jt'.ôXoyo; (3) que leur donne volontiers l'antiquité grecque serait assez exactement rendu dans notre langue contemporaine (i) par la qualification de « naturalistes (5). » Aussi bien les considérations de morale ou de dialectique n'ont-cbes pour eux qu'un intérêt très secondaire : ils n"}' touchent qu'en |jassant ; ce qui ne veut pas dire que sur leur terrain propre ils se soient eniermés dans la sphère naturelle sans oser la franchir. Ainsi, soutenir qu'en dépit des apparences tous les êtres se confondent dans l'unité d'une seule et même substance — ou

(i) « Ni le nombre pythagoricien, ni TL'ii des Eléates ne sont des essences spirituelles, distinctes de l'essence sensible, comme le sont les idées platoniciennes. Ces philosophes parlent immédiatement des choses sensibles elles-mêmes quand ils soutiennent que l'essence véritable en est le nombre ou une substance unique immuable. » (Zklleh).

(2) Aussi Aristote, appuyé sur ce principe que chaque substance a ses lois propres, reprochera-l-ilaux physiciens d'ionie de ne plus laisser subsister daiis lunivers qu'une seule sorte de mouvement {De cff/o, III. 1, .3041,11).

(3; Ou encore o- '^jTioÀoyr^avTe; {De cœla. II!, 1, 298 i> 19).

(4) Amyot traduisant IMutarcjue disait dans son style naïf « les philosophes naturels » ou plus simplement « les naturels ».

(ci) A condition toutefois d'imiler la réserve d'un judicieux criti(]ue contemporain : « On peut dire, en un certain sens, de ces vieux philosophes comme des poètes de notre siècle, qu'ils ont vécu dans la nature et pour elle (Proclcs, in l\irm., I, 629 : tô îiuv.xôv Tzip'. zi zr,'/ 'iJî'.v y.al Z7.; çj^ixà; -o'-r^ast; i'/fj-ptozzo) : mais pour eux ce n'est pas le ciel constellé d'étoiles, ou la terre parée de ses Heurs et de ses fruits; c'est je ne sais quel être caché et mystérieux. »

que le mouvement est le phénomène essentiel, éternel, universel — ou que tout doit s'expliquer par le choc cVéléments inliniment petits s'agitant à travers le vide immense — c'est manifestement demander à la raison et non plus à l'expérience sensible la solution d(> l'énij^me du monde (l). Or où commence pour nous la philosophie? Précisément où finit la foi absolue dans les données sensibles, où interviennent les principes et les exigences propres de la raison. En désaccord sur tout le reste, Heraclite, Anaxagorc et Démocrite s'unissent pour reconnaître qu'il appartient, non aux sens mais à l'intelliirence, de se prononcer sur la raison dernière des choses ; tous eussent goûté cette définition donnée de la philosophie par un contemporain : « La recherche d'un principe qui dans son unité rende raison de l'origine, de l'état présent et de la destination de l'univers » et qui par conséquent contienne l'explication dernière à laquelle toutes les autres sont nécessairement suspendues. Tl y a d('jà, c'est incontestable, un côté philosophique dans la science d'un Thaïes et d'un Anaximandre, comme il y a un coté scientifique dans les conc<'ptionset les méditations d'un Heraclite, d'un Démocrite, à plus forte raison d'un Platon et d'un Aristote. C'est même un des traits saillants de ces grandes figures que l'union intime qui se fait en elles entre le savant et le philosophe : phénomène aussi rare de nos jours, qu'il était fréquent dans le siècle des Descartes et des Leibniz.

Ceci nous explique pourquoi dans les théories élaborées par ces premiers savants sur l'origine des choses leurs connaissances positives et leur façon de comprendre les phénomènes même les plus ordinaires jouent un si grand rôle [2).

(l)Au témoignage de Simplicius, Ttu'ophrasle disait déjà en parlani des spéculations abstraites de Xénoptiaiie et de l^arméiiide sur lèlre :

(2) Au fond n'en est-il pas de mt'me à toutes les époques et jusque sous nos yeux ?

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Leur conception du niondc^ rodèlo forcément le savoir riidimentairo auquel oux-mèmos et leurs contemporains étaient arrivi's : leur physique (I) proprement dite a son relcmlissement dans tout l'ensemble de leur système dont le no^'^au, si l'on peut ainsi parler, doit être cherché non dans une idée métaphysique ou dans une conception a priori, mais dans la notion générale que chacun d'eux se faisait de l'univers d'après l'étendue plus ou moins grande de son exjiérience particulière (2). De là tout à la fois leur air de famille et leurs prodigieuses divergences.

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