‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 43 sur 68 · A en juger par ce que nous savons de leur cnseigne · texte numérisé non relu

A en juger par ce que nous savons de leur cnseigne

(1) Rappelons à ce propos l'iiabitude cliez les anciens de dpsifi;ner sous le nom de ç'jt'.-/.y; toute la partie de la pliilosopliie que ne revendiquent ni la logique ni la morale (Diogène I.aërce (I, 18) la défmit : ç'j-'./.ôv tÔ -esÎ vJj'j[i.ryj xai twv Èv aÙTW, et ajoute : Kczî [J-zy^Çi'- 'Ao/îÀdtoJ ■zh ci'j-'./.ôv Y^v îToo;) : c'est donc la science de l'être (au sens le plus étendu du mot ^j^'.î); à ce titre elle touche à la psychologie (la savante Psj/cholof/ic (les drccs de M, Ciiaignet en oll're la démonstiation éclatante) et n'est pas étrangère à la théodicée.

(2) C'est le point de vue où s'est placé résolument .M. Tannery en composant son ouvrage intitulé : Pour la science hellène. Avant lui son maître et ami Teichmiiller avait écrit : « Quand on veut comprendre la métaphysique des anciens, il laut avant tout considérer la façon dont ils expliquent la nature. » On connaît le mot de (ioetlie : « Dans tout effort sérieux, durable, scientillque, il y a un mouvement de l'àriie vers le monde : nous le constatons à toutes les époques (jui ont viairaent marché de l'avant par leurs œuvres. *

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mont et par les l'ragmenls conservés de leurs ouvrai^os, les jiiiilosoplies ioniens semblent s'otre entendus pour ignorer la divinité dans leur explication du monde. Dès lors, pourquoi et comment ont-ils échappé au reproche d'athéisme dirij^é plus tard contre Protagoras ou contre Diagoras de Mélos, pour ne pas parler ici d'Epicuie et de ses disciples? Serait-ce que les populations de rionie firent preuve en cette matière de moins de susceptihilit(î que les Athéniens contemporains d'Euripide et d'Aristophane? Pareille réponse, à bon droite ne sera pas jugée suffisante (1) : voyons ce que dès maintenant nous sommes en mesure d'y ajouter.

.l'ai dit que ces (pj-iôXoYot avaient ignoré la divinité, je n'ai pas dit : nié (2). Ladillerence ne laisse pas d'avoir son importance. 11 n'en va pas assurément d'un Thaïes et d'un Empé- (locle comme d'un Epicure et d'un Lucrèce dont l'eflort devait tendre précisément et directement à exclure sans retour de l'origine et du développement de cet univers toute intervention d'un pouvoir surnaturel ou plutôt, puisque cette é[)ithète prête à quelque conlusion, d'un pouvoir étranger à la nature {'•]). Chez les Ioniens, la question se présente de fayon bien ditîérente, et à un point de vue, nous l'avons dit, scientifique autant et plus encore que métaphysique. Or si l'on traite jus-

(1) Laniie en su^'i;(''re une antre. Ces liomnies. écrit il, Tlialùs, Anaxiniandro. Heraclite, Kinpédocle, Démocrite, occupaient im ranjï éminent jiainii leurs concitoyens : ils jouissaient de l'estime publitiue, dans des cités où Ton ne connaissait aucun des abus de la liherd' : il n'est donc i);is surprenant qu'il ne se soit présenté [tersonne pour leur demander compte de leurs opinions.

(2) Au xYii^ siècle, l'An^'lais S. i^arker disait déjà de ces premiers philosophes : « Elenim videre non itossumus eos causam ]Mimani (id est Deum) tollere statuisse, sed solummodo per oscitantiam aut potius ex scientia^ ino[)ia de ea dicere omisisse », et il cite ce passafjjc de Simplicius : 0 y; lô-^o^ xot; toio'jtoiç r.s.pl tôjv outjtxwv àpywv, à'/.X' o'jyl ~ep'. Twv ij~zp ouT'.v.

(3) La thèse laline de M. Picavet {De r.nii'uro vorx rcligiom'x luictarc, Paris, 1888) contient sur ce sujet des vues extrêmement originales, sauf que le mot de vcUtiion parait ici assez peu à sa place.

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teni«^ut d'athée le philosophe qui rlans sa cosmolof^ic se passe totalement de la notion et de l'action divines, il n'en est pas de même du savant : celui-là se pose, et doit se poser le problème du premier principe et de la cause prcmièie : colui-ci se renferme et a le droit de se renfermer dans le domuinc des causes secondes (1).

Au reste, sauf Xénophane qui, incorporant Dieu à l'univers considc'ré comme éternel et incoriuptible, rejetait avec dédain la mythologie traditionnelle, et Parménide qui se vante bien haut d'avoir brisé avec les préjugés d'une foule aveugle (2), aucun de ces penseurs antt'rieurs à Anaxagore n'a conscience d'une rupture S3"slémalique entre ses tlu'ories et ce qu'on poun-ait appelei', non sans une certaine impropriéli-, il est viai-, les dogmes populaii'es. Les contempoi'ains ne paraissont pas davantage s'être émus de la nouveauté hardie de ces divers systèmes : d'une part combien étaient-ils, ceux qui pouvaient se vanter de les connaître? de l'autre comment reprocher une hi'résle à des hommes qui s'abstenaiejit sans doute, de pi'opos délibéré, de mettre le pied sur le terrain r(digieux? Présenter la matière comme une sorte de matrice universelle \3) où s'élaborent les formes de la vie, si du même coup l'on ne prétend pas expressément se passer d'un créateur ou d'un ordonnateur du monde, ce n'est pas faire profession d'atlii'isme : dire que toutes choses naissent de l'eau ou de l'air et ne sont que des transformations de l'un de ces élé-

(i) Ou ;i cent fois cité et répété ce mot de Claude Bernard : « Quand j'entre dans mon laboratoire, j'ai soin de laisser spiritualisme et matérialisme à la porte. »

(2j Zeller refuse ^l'admettre avec Brandis que des scrupules reiii^ieux aient einpéciié l'aruiénide de s'expliquer sur le rapport de son Klre avec la divinité. Au surplus, selon la remarque de dote (llisloirc dr la Grèce, II, p. VtH, note i),les philosophes ioniens, en insistant sans cesse sur l'existence etle rôle des lois physiques, entraient plus directement en conilit avec le sentiment publie que les Eléales avec leur Un ab*^trait.

(3) L'étonnante ressemblance entre malcrim et mater die/, les f.alins serait-elle toute fortuite ? Il est diflicile de s'en persuader.

246 CHAP. 11. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA ?iATURE

ments, ce n'est pas détrôner ou Neptune ou Jupiter, et de fait on prête au vieux Thaïes (l) cette phrase siguilicative : « L'univers est plein de dieux ».

La pensée individuelle tenait ici une telle place que dans la même école les mêmes problèmes sont abordés avec les dispositions d'esprit souvent les plus ditrérentes (2). Les uns y apportent ries visées avant tout religieuses (Pythagore et Xénophane, par exemple) : les autres une préoccupation presque exclusivement scientifique ( Thilolaûs et Parménide), et cela sans qu'eux-mêmes ou les historiens anciens après eux aient prêté à ce fait la moindre attention. Tandis que Démocrite a paru au plus grand nombre incliner au matérialisme, un de ses disciples, Ecphantus, admettait simultanément l'existence des atomes et celle d'une Providence. C'est quand les sophistes ont affiché au grand jour, dans leurs leçons et leurs écrits, leur indifférence à l'égard des dieux que les Athéniens de la vieille roche ont pris peur^ et ont juré d'accabler les novateurs sous le double poids des sarcasmes d'Aristophane et des sévérités de la loi.

Mais, dira-t-on, comment se fait-il que les dieux tiennent si peu de place dans la philosophie à une époque où ils régnent en maîtres sur la poésie? A la réflexion, notre surprise diminue. C'est que ranthropomorphisme domine également cosmoloiirie et théoloorie. L'homme conçut la nature à son imasre : elle lui apparut comme un système, comme un organisme, comme un grand vivant. Il avait conscience en lui-même d'un principe de vie auquel était (Hroitement liée sa propre

(1) Cicéron exposant son système y découvrait ou croyait y découvrir <( raentem quœ ex aqua omnia lingeret », suppléant très proliablement de son propre chef à ce qui lui paraissait manquer de ce côté aux théories soit du vieil Ionien, soit de ses successeurs.-

(2) Il est même arrivé à maint philosophe de soutenir successivement des thèses opposées. Ainsi parmi les fragments conservés d'IIéraclite se lisent ces deux phrases : « Le monde n"a été fait par aucun des dieux ». et « La nature a été ordonnée par les dieux » (T.\nnery, . livre cité, p. 194 et 197).

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existence: la vie univorsolle fut assimilée k la vie oi-fianique. A l'origine de toutes choses l'ut jjjacée une matière [)remière animée et génératrice, à la fois substajice et cause de tout ce qui se produira dans la suite. Le monde porte en soi une raison" suffisante de son existence et de son évolution. Ainsi la nature semblait s'expliquer par elle-même sans qu'il v ait nécessairement un être au-dessus d'elle qui la d('[)asse et de qui elle dépende (1), soit que toutes les substances particulières préexistent dans une substance primitive d'où le mouvement ou toute autre cause les dégage et les sépare, soit que, [)ar une évolution intérieure, d'une matière à l'origine qualitativement homogène sortent peu à peu toutes les qualil('S caractéristiques des divers groupes d'êtres (2). Par voie d'ap|)lication ou de pénétration [3) une âme s'est jointe au monde, alin d'en vivifier toutes les parties et d'y perpétuer l'iiarmonie convenable (4). Aux yeux d'une logique encore rudimentaire, ou cette àme est Dieu (o), ou Dieu est Lien près d'être une hypothèse inutile.

(1) Dans les .l;(/(a/c'.s (/'■ p}iil(i!>oj)hic cln-ctienne (aonl-seplemhre 1898), M. l'abbé J. Martin se demande pourquoi Spencer a cru devoir protester contre la qualification dathée et de matérialiste, alois (pie t)i;inocrite, par exemple, n"a jamais eu semblable préoccupation. Et voici la principale raison qu'il donne de cette difTérence. Aujourd hui il est constant depuis longtemps qu'on ne peut rien expliquer par la seule matière brute et le mouvement mécanique : il y a là-dessus une noto-riété acquise, laquelle n'existait pas dans la Grèce du v' siècle. Aussi Démocrite pouvait-il exposer librement ses imaginations : il ne se sen tait pas contraint de réunir, ^ràce à beaucoup de snblilit(''s illusoires, une doctrine réellement athée et des considérations incom[)alibles avec l'athéisme. Il ne lui venait pas à l'esprit d'écrire un cha|Mtre sur les Idées dernières de la relùjioiu II se contentait d'avoir une vue telle quelle de la marche des choses.

(2) On reconnaîl là les deux écoles mccaaisle Qiihjnaiiii^lc, dont il sera reparlé un peu plus loin.

(3) « Animus aut inlixus, aut inl'usus », comme s"ex[)rime Cicéron.

(4) Pythagore, par exemple, abeau ne voir partout «luc di'> nninhies • il a besoin d'une àmo pour expliquer l'univers, d ■/.'Ja;j.o; o-jt; oiaTcvîôiJtîvo^, dira Pliilolaiis son disciple.

(ci) « Le Dieu suprême, unique;, des traditions païennes n'est pas plaré

248 eu AI'. II. — LA MÉTAI'UYSIQUE Dli LA KATLKE

A ce propos on nous permettra de faire remarquer que dans toute cosmogonie où Dieu est ù sa véritable place, la nature ne saurait plus représenter qu'un terme colleetif, l'ensemble des êtres créés et des forces déposées par le Créateur au sein de la création : de là vient que Platon, par exemple, en parle si peu dans son Tinn'n. Au contraire, dès que s'eiïace la notion de J)ieu, du moins en tant qu'être indépendant et personnel, comme chez les stoïciens et les épicuriens, la nature passe inévitablement au premier rang- (1). D'ailleurs si le christianisme seul a pu nous donner de la divinité une notion plus pure et plus élevée que Platon et Aristote, il faut bien reconnaître que le Grec n'avait pas en général un sentiment aussi profond du divin que l'Arya de l'Inde ou de la Perse. « Le mot Dieu ne représentait point à l'esprit des anciens l'Etre person* nel et vivant qu'il nous représente aujourd'hui, ils prodiguaient ce nom dont nous sommes maintenant si ava.res. Pour eux il ne renlermait guère d'autre id('e que celle de l'inlinitude. Tout ce qui dépassait les bornes naturelles était divin : la mer qui par son immensité étonnait leur imagination : le ciel dont leurs regards ne pouvaient sonder la profondeur : la montagne qui semblait percer la nue et les dominait de sa masse puissante. Plus tard, (|uand ils se mirent à philosopher, l'idée de la perfection, de l'absolu vint naturellement s'aiouter à l'idée de Tinhui : mais ni l*arménide, ni Empédocle, ni Platon, ni même Arislote ne conçurent Jamais la notion d'une puissance individuelle et morale qui eût donné la vie au Tout et dont la Providence s'étendit à l'univers (2). »

comme Jétiovali sur un trûiift ('Icvi' à une distance infinie au-dessus de l'univers. Il gouverne le monde, mais il fait partie du monde : il y est contenu, il en est comme la pirce principale. » (M. l'abbé de Hiior.LiE.)

(i) Stobre attribue à Kpidicus, philosopbe qu'il place entre llrraclite et Arcbelaiis, la formule suivante (|u'ont reprise à leur compte les encyclopédistes du dernier siècle : Jro cfjjEw; ^^i'(vir,Qi)7.\. tôv y.ôa;;.ov.

(•2)(i. HiiKTON, livre cité, p. 211. — Pour Arislote, la question demeure douteuse : mais en ce qui touclie Platon, à moins de traiter Tensemble

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D'autre part, comment se contenter du polythéisme llDltanl et parfois si irrespectueux des poètes (1)? Il semlile dès lors que le langage de certains philosophes au sujet des dieux ne soit qu'une habitude, ou une concession faite aux croyances populaires, au culte officiel, à la religion l'iablie, ou un moyen d'échapper à la vindicte publique (2).

11. — L'ne accusation de matérialisme intentée à ces anciens philosophes eût encore, si c'est possible, étonné davantage leurs contemporains. Sans doute nous modernes, qui avons pâli sur l'anah'se de la pensée, nous avons peine à comprendre une science qui rapprochait et confondait dans une synthèse grandiose le sensible et rintelligible, les attributs de la matière et ceux de l'absolu, les propriétés des corps et les facultés de l'esprit (3). Tl n'existait alors qu'une nature au sein de laquelle s'eiracent ou s'atténuent à lin Uni les dilTérences spécifiques ou individuelles, une nature qui embrasse l'universalité des êtres soumis au devenir. L'eau est matérielle: elle n'en devra pas moins avec Thaïes rendre compte de l'existence de l'àme. Les nombres et leurs éléments sont essentiellement incorporels : ils n'en devront pas moins avec Pythagore servir à expliquer l'existence des corps et leurs

du Timcc de pure fiction poélique, il e<l l'videiit que le grief allégué manque de tout fondement.

(1) Epicure lui-mrme, si l'on en croit certains textes, avait coutume de dire à ses disciples : <( Croyez, si vous le voulez, à l'existence des dieux : la seule chose que la raison vous interdise, c'est d'admettre les dieux qu'adore le vulgaire. »

(2) (( Invidi.Tn detestand;p gratia >-, comme s'exprime Cicéron. — Un pourra consulter à ce sujet mon mémoire sur XnThcodicve platonicienne (dans les Séances et Iraranx de VAcadéinic des scienrea nioralrti et poliiiqiici, février i896),

(3) « Weder die ionisclien Philosophen, nocli die Pytiiagoreer, nocli die Elealen urgirten oder kannten den durcligoiienden Untorscliied einer geistigen und einer korperliclien Welt : ilnieu lliisst vicliuelir beides auf eigentluimliche Weise ineiuander » (Gnui'i't). Pouiiiuui s'en étonner? n'était-ce pas déjà le propre de la mythologie de ( uiati'rialiser le spirituel et de spiritualiser le matériel? <>

qualités sensibles. La distinction du physique et du moral, de la matière et de l'esprit, poussée même à l'extrême par certains cartésiens, est pour ainsi diic un lien commun de la pensée moderne, encore que l'action et la réaction mutuelles de ces deux éléments demeure élranj^emenl mystérieuse : celte distinction, les anciens, avant Socrate et Platon, ne l'ont pas faite, attribuant à la matière des capacités qui lui sont (Hrangères, et à l'intelligence une matérialité que nous jugeons incompatible avec son essence (I). L'esprit peut être supérieur au reste de la création, et pour le constituer une « cjuintessence » sera jugée nécessaire : il ne représente pas pour autant un monde à part : il obéit aux mêmes lois. C'est ainsi J!

que dans un domaine voisin l'opinion associait étroitement la beauté corporelle et la beauté morale, et que l'art grec a pour caractère de fondre harmonieusement, au lieu de les opposer, le réel et l'idéal.

Ce qu'il importe surtout de souligner ici, c'est que ces philosophes ne voient pas seulement dans les divers êtres de la nature autant d'états différents d'agrégation, de condensation ou de raréfaction d'une seule et unique substance, ou dun très petit nombre d'éléments (2) : à leurs yeux cette identité d'origine est la condition indispensable de toute communication, de toute action réciproque, de tout mélange des choses les unes avec les autres. Sans cela, disent-ils, comment les plantes s'approprieraient-elles les éléments du sol, pour être ensuite elles-mêmes assimilées par les animaux (3)? C'est un fait, écrivait Diogène d'Apollonie que celte difiicullé semble

(t) Démocrite ;i\ait dit: « La piaule a une àine qui pense ». Platon, qui en tant, rie passages oppose l'àme au corps et le monde intelligiiile au monde sensible, a répliqué : « I/àmc est une plante céleste ».

(2) Ta r,ï aXÀa TiivTa -cojtwv (du premier ou des premiers principes) •/.aU^î'-r /.al oiaOÉJï'.? (Aristotk, Vlnpiquc, II, 1,9). — Ce point de vue synthétique est encore celui de plus d'un contemporain.

(3) Une tliéorie très voisine se fait jour dans deux adages célèbres à^'So.syion {Satura sciapcr ^ibi cunaona) ei de Leibniz (.\V/7u/v/ ;(f/)( facil saillis).

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avoir particulièrement préoccupe, c'est ua fait que les choses cchanj^eut entre elles leurs divei'* éléments, qu'elles se combinent, qu'elles ajrissent les unes sur les autres : autant de phénomènes inexplicables si les corps étaient distincts ([uant à leur essence. Il faut qu'ils soient au fond une seule et même chose, et que, sortis du même être, ils soient susceptibles de s'y résoudre de nouveau (I).

Mais voici où le problème acquiert un degré bien autrement frappant d'intérêt. Nous sommes faits pour connaître le monde extérieur et une notable partie des progrès de la civilisation dérive en ligae directe de l'avancement constant de cette connaissance. Or. disaient les anciens, comment ce qui pense en nous, si celait une nature à part, réussirait-il à entrer en rapport avec les objets qui nous entourent, à en subir d'abord l'impression passive dans la sensation pour s'en emparer ensuite par son activité propre dans la perception? N'y a-t-il pas là une assimilation véritable, et de quelle manière est-elle rendue possible? De là la formule si répandue dans l'antiquité : Tô ô'aoïov ofji'jtw -['.-[^idyi/z-o::, qu'il n'entre pas dans notre plan de discuter ou de contester ici (2). Evidemment dans ces temps reculés l'esprit se tourne vers son objet sans avoir conscience de ce qui l'en sépare, sans examiner les relations ou d'hétérogiméité ou d'opposition que révèle une analyse approfondie de l'acte de connaître. Plus d'un [)hiloso[die va même jusqu'à soutenir hardiment avec Parménide que la pensée se confond avec l'être pens«' i3i. Ainsi les prin-

(1) Eao'. oi oox.îT, tÔ ijlIv ïj;i.— xv t'.-t'.-j , —i'/z'j ~'/. èôvra i-ô toj aoToù iTîpo'.ojîOa'. y.ul ~ô a-jzi zhjii... izi^nn ïv. toO xjtoô Ï'.zoo'.'^ijix-.'it. z^ to aôtô àvaywpÉ£'. (DiOf;K.NK d'Apollonie, Fragm. 2, cité par Siiiiplicius in l'In/s. 'J2 b). Il est à noter qu'Aïuxagore fut le premier àsoulenir latlièso contraire, adoptée par Aristote, à savoir que le semlilable est sans action sur le semblable (tô C)|i.o!ov ûrô toû ôuoÎo-j àTcaOî; siva'.).

(2) Nous en dirons autant de la diTmilion si leinanmabb- d'Aiislote : « La sensation est l'acle commun <lu senli ri du scniaiit )>.

(3) Selon le vers célèbre déjà rappeb- à la pane 240 :

T'-jutÔv o'àjTi voôTv 11 0 JvE/.Év/.a". il-'. vjr/i.a.

cipes de connaître sont subordonnés aux principes d'être ( l) ; les lois de la connaissance sont connexes à celles de Texislence ou tout au moins ne font pas l'objet d'une étude spéciale ; les conditions subjectives du savoir ne sont ni connues ni même soupçonnées.

Voilà des lacunes et des méprises faites à première vue pour surprendre : r;q)[)elons-nous toutefois que non seulement lunité des forces physiques.est une théorie qui sous nos yeux groupe chaque jour chez les savants un plus grand nombre d'adhérents, mais qu'au jugement de philosophes d'une haute valeur toute distinction entre l'esprit et la nature disparait au regard d'une méta[)h3'sique plus [)rofonde. C'est vers cette solution qu'inclinent saint Bonaventure et Duns Scot au Moyen Age, plus [très de nous Leibniz et Schelling, admettant une seule et même nature qui sommeille dans la plante, rêve dans l'animal et se réveille eulin chez l'homme.

111. — Si de la question des origines du monde nous descendons à celle de son existence actuelle, nous voyons les philosophes ant('socratiques hc'siter entre diverses hypothèses que certains érudits proposent de rattacher à deux tj^pes fondamentaux. D'après le premier, létendue et le mouvement ■suffisent pour rendre compte de l'organisation de l'univers : c'est le inécauisiiie. D'après le second, cette organisation suppose des transformations incessantes dont le point de départ et l'explication se trouvent dans la matière elle-même :

(1) Après avoir résunir Tanalyso de la sensation qu'on lit dans le Tiincc. M. i'iohloi {Ui()nor(tii(:i' cl rinc/lcrioii, p. 21) fait cette réilexion : « .Nulle trace on tout ceci de la distinction, aiijouid'liui couranle, du physique et du mental, du pliysiologique et du psychologique. La même chose, voltigeante au travers des corps est qualité, accueillie par l'esprit est sensation. » — « Il y a de l'êti-e en toute pensée », dira à son tour Leibniz, ainsi cominenti' ])ar M. !''ouillée : « 11 est logique d'admettre (jue le sujet pensant et voulani a un mode d'action (jui se confond avec le mode d'action l'ondamental de l'objet pensé, et que les idées sont les réalités mêmes, arrivées dans le cerveau à un état de conscience plus .élevé. » {lleviic jj/iilosophiquc, Décembre IS'.M.)

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c'est le dynamismo. Pour me <t'ivir des expressions niriiics de M. Janet, d'un côl»' toutes les |»ri)i)ri('tés des corjts se trouvent ramenées aux lois de la ui'oinétrie et de la mécanique, c'est-à-dire à l'étendue, à la ligure, à la situation el au mouvement (1 i ; de l'autre au contraire, à l'étendue inerte est substitué un principe d'activité appelé force, plus ou moins semblable à ce mode d'activité interne que nous ap[)elons elFort (2). Ici l'être se transforme par sa vertu propre: là. qu'on rapproche ou qu'on éloii^ne ses éléments, qu'on en fornK^ ou qu'on en conçoive des composés multiples^ il reste ce (|u'il est.

Celte distinction ollre sans doute une clarté suflisante au point de vue scientillque : mais en est-il de même; au point de vue philosophique? Il semble qu'une cosmoloj^ie résolue à tenir compte de toutes les données de l'expérience doive emprunter quelque chose à l'une et à l'autre de ces deux théories. C'est ce que vi-rifie, à ce ([u'il ir.e semble, l'étude de Platon et d'Aristote (3) dans ranti(|uilé : quant aux modernes, il est diflicile, au dire de bons juj^es, de classer exclusivement dans l'un des deux camps les philosophes même les plus célèbres. Leibniz, par exemple, passe pour l'un des lenaut-

(1) M. .Milluuul érrif uvec autant de jusinsse, croyons-nous, que de profondeur: « Ce qui lait que les sciences pliysiques s'accommodent merveilleusement do la conception mécaniste, c'est que celle-ci n'implique que des notions que i)eut facilement s'assimiler la malliématique, c'est que linalement elle se résout en concepts de quantité... Au contraire, les explic;itions dynamistes sont celles où tout n'est pas retrouvé par l'analyse, où tout n'est pas reconstitué par une simple addition d'éléments, où (juelque chose échappe à la représentation claire, à la construction intuitive, où le tout est autre chose encore que la somme et la dis[)osition de« parties. >-

(2) L'expression virpi'.ienne Menu (Kjitat ninlon fait penser au dynamisme, et cependant n'en donne pas uni' il/linition complète.

(3) M. Houtroux considère la théorie péripatéticienne de la puissance et de l'acte comme la forme la plus philosophique du dynamisme, tandis qu'à ses yeux l'Etre de l'arménide, immuahie dans sa suhstance. immuable dans ses qualités, est le type et la condition nécessaire du mécanisme.

les plus marquants du dj^namisme : est-ce que le mécanisme cartésien n'a rien à revendiquer dans son système ?

Supposons cependant que celle classirication paraisse digne d'êlre conservée. Une seconde question s'impose: est-ce qu'elle peut être légitimement appliquée en toute rigueur, au vu'' et au VI* siècle avant notre ère? Je crains fort qu'à pareille date elle n'eût pas encore été comprise. A coup sur un certain mécanisme constitue le fonds essentiel de la cosmologie de Démocrite : mais en est-il de même, sans aucune contestation, pour Anaximandre, Anaxagore (I) et Arcliélaûs. qu'on a l'habitude d'envelopper dans ce même groupe ? Il ne faut pas oublier que les Grecs, ces créateurs du polythéisme, dont l'imagination a multiplié à plaisir lés divinités et leur action incessante dans l'univers, étaient dynamistes par goût et par tempérament. Mais autre chose est une fiction poétique, autre chose une explication métaph3^sique. « A la vérité ni Thaïes ni Anaximandre ne se sont demand»' si leurs conceptions impliquaient le mécanisme ou le dynamisme. Quand nous leur attribuons celte dernière doctrine, nous interprétons leurs systèmes d'un point de vue où ils ne se sont point placés. En réalité ils ne se posaient pas le problèmede savoir si la diversité des êtres résulte de transformations qualitatives, ou s'explique par l'arrangement dans l'espace de leurs parties constituantes (2). » Et il n'en va pas autrement de leurs premiers successeurs.

IV. — Terminons ces considérations générales par une dernière remarque.

(1) Lorsque les inouvcinenls et changements de lètre sonL l'eflel de causes extérieures, telle que la oiXîà et le vèT/.oî d'Empédocle, ou d"uno intelligence, comme chez Anaxagore, n'est-on pas en droit de dire que le mécanisme se dépasse et finalement se supprime lui-même?

(2) M. RoDiER. — Ajoutons avec M. Tannery : « Il y a dans une pareille distinction une exagération incontestable, et e-lle a le grand défaut de masquer le progrès continu des concepts et l'unité fondamentale de la doctrine. Au fond, tous les Ioniens sont dynamistes

COSMOLOGIES 255

Parmi les pliilosophes grecs, les uns onl reganlr le monde (c'esl-ii-dire l'organisation aclnoUc des éléments matériels) comme destiné à braver le tem[)s et les siècles. Tel Parménide qui, visant le mouvement et du même coup le changement, reconnaissait à l'être ce triple attiibut : àloiov /.al àyivvrjTov xal àcfOaptov.TellUalon faisant de l'univers Tœuvre d'un démiurge dont la bonté égale la puissance et qui confère à une production mortelle le privilège de sa propre immortalité. Les autres, et c'est le plus grand nombre, ont distingué avec soin du principe même des choses, réputé indéfectible et immuable, ce monde qu'ils proclament périssable et soumis à d'éternelles intermittences de périodes ou ditL'rentes, ou au contraire perpc'luellcmont semblables. Ont-ils été conduits à cette conclusion par quelque raisonnement d'ordre métaphysique ? Non, mais par cette unique raison qu'on découvre dans la nature des vestiges de transformations passées et des causes permanentes de transformations nouvelles. Ajoutons que dans l'opinion générale changement et variation entraînent une idée de caducité bien plutôt que de développement et de progrès. Ainsi Xénophane enseignait que la terre était engloutie de temps à autre par les flots de la mer afin d'y être en quelque sorte modelée à nouveau. D'après certains témoignages, les Pj'lhagoriciens croyaient à une suite d'époques où les choses repassent par le même état. Aux yeux d'Heraclite, le devenir éternel de l'univers s'affirme par une série infinie de créations et de réabsorptions, de naissances et de destructions alternantes. Démocrite et Epicure après lui soutiennent la même thèse, que l'on retrouve presque sans modilications dans le programme stoïcien.

Si tranchée qu'elle soit, l'antinomie des deux thèses se corn prend : c'est qu'en clTet la natun' où tout passe nous parle de fragilité et de mort : la nature où tout renaît, de Providence et de résurrection.

coinnie teiid;uico d'esprit, seulement leur mode do leprésenlalioii est plus ou moins mécaiiiste. »

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