‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 44 sur 68 · Thalrs · texte numérisé non relu

Thalrs

Avec Thaïes, nous abordons enfin aux rivages de la philosophie ; mais, à son berceau, ne l'oublions pas, la philosophie ne pouvait être qu'une vision entrevue dans un vague lointain et comme un pressentiment puissant plutôt qu'une vue claire et réfléchie de la vérité. Toute science débulo par être une n('buleuse : il faut du temps et du travail pour en faire un astre lumineux.

Ou'(''tait Thaïes? A s'en tenir aux récils de Pline, d'Apulée etdeStobée, ce Grec de xMilet [V) possédait en géométrie et surtout en astronomie des connaissances très supérieures à celles qui avaient eu coui-s jusque-là. En était-il redevable à des observations personnelles? 11 est plus vraisemblable qu'il avait rapporté dans sa patrie des notions déjà répandues en Egypte et chez les peuples limitrophes de l'Asie. N'était-il pas lui-même d'origine phénicienne, au dire d'Hérodote? Si nous en croyons Thcophraste (2), il avait eu d'ailleurs de nombreux devanciers, qu'il avait éclipsés par l'i'clat de son nom. En tout ras, il paraît bien avoir été le premier à enseigner,

(1) Oue rionie fût mieux placée qu'aucune autre région de la Gièce pour connaître et mettre à prolit les vieilles civilisations de TOrient, et que celles-ci ne soient pas restées étrangères à l'activité intellectuelle déployée de si biuinc heure par les colonies helléniques de l'Asie minouro, le fait est incontestable ; mais pour être nés sur le sol asiatique, Homère et les poètes cycliques, Hérodote et les logographes ne portentils pas la marque authentiiiue du génie grec? et pourquoi ne pas en dire autant des premiers philosophes?

(2) Au témoignage de Simplicius (//( /'/(//.s., f. 0 a).

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sinon à répandre [tar la ()lunic, les Ihéorios ;ui\(|iielles l'avail conduit une vue i-;ilionnelle de l'Univers (l).

C'est là le plus ancien essai de Cosmogonie [)hilosoj)iiique dont riiistoire de la pensée grecque fasse mention : timide encore et mal assuré, ce premier pas en dehors de la tradition et du symbole, on pourrait dire en dehors des habitudes communes, mérite dèlre remarqui' ; il montre qu'au lieu de s'arrêter à la multipliciti' apj)arcnte des êtres et des plu-nomènes, la science se sentait désormais capable d'en concevoir et d'en rechercher l'unité fondamentale. Le progrès r('alis(^ consistaitil d'aill(mrs, dans la solution telle quelle donni'e par Thaïes à ce problème diflicile en'ae tous? l'^st-ce un penseur absolument original ? Nous avons d('jà eu l'occasion de nous exj)liquer à ce sujet. Si donc l'auteur de la MêlapJujsiqKc. n'hésite pas à proclamer Thaïes <{ l'initiateur, le chef (àpyr/zôî] » de l'école qu'on a nommée ioniimne, c'est moins, sans doute, en raison de la conception t|ui est au fond de son système que des explications scientiliques dont il l'avait étavée. Il semble qu'il ait dû sa réputation précisément à un effort tent(' pour démontrer ce que, jusqu'à lui, on s'était borné à répc'ler sur la foi de certaines traditions. Ainsi, « sans peut-être rien inventer ou imaginer réellement par lui-même, il avait donné le branle à l'inconsciente activité qui sommeillait, et méritt' par là ce renom que lui décernèrent ses contemporains et que la postérité la plus lointaine s'est plu à lui conserver v. (2)

jMais quel est le fait fondamental qui dicta à Thaïes le choix de son hypothèse? 1/liistoire en indique plusieurs. Hien dr plus aisé à constater, partant l'ien de plus connu que le rùle jout'' par l'eau dans la germination et l'accroissement des plantes (3), rôle mis en pleine lumière sur la terre (•gy[)tienne

"EXXt,c7'. Èx-^'Tivai (Tiiiîoimihastk).

(2) M. Tan.nehy, ouv. ciU', p. ."i't.

(3) Métaphysifpir, I, 3, 983'' 20 : Xotoojv l'aou; tt,-/ L-ôXr'L'.v iz -oO ttxvtojv

CDAP. II.

par les inondations annuelles du Nil. A celte première observation qu'on ajoute la présence de l'eau dans la semence animale, on sera conduit, presque nécessairement, à faire de l'eau la condition primordiale de la vie. De là à y voir la source même et la cause efficiente de toute vie, il n'y a qu'un pas, et au berceau de la science ce pas est prompleraent francbi ( l). Mais ce qui contient en soi le principe de la vie et de tous les phénomènes de la vie^ comment ne serait-ce pas le principe universel?

Selon Olympiodoro, Thaïes avait en outre été frappé, non seulement par la fécondité, mais encore par la plasticité et la subtilité extrêmes de Teau (2), C'est au sein de l'Océan qu'il faisait flotter la terre, dont les exhalaisons entretenaient le feu du soleil et des astres. D'où lui venaient ces étranges suppositions? à quelque explication que l'on s'arrête, ce sont là plutôt préjugés de naturaliste que raisonnements de philosophe. Après avoir défini l'àme (fjcjtc àsi/.'vrjxo:; (3), c'est-à-dire un être dont l'activité est l'essentiel et inséparable attribut, Thaïes affirmait que tout avait une àme (i), en d'autres termes, que toute matière participait de quelque façon à la vie, que tout cachait et recelait une force dont l'ambre et l'aimant étaient de frappants exemples jusque dans le monde inanimé (."i). De même, lorsqu'il voyait dans les forces de la nature autant de divinités vivantes et (ju'il s'('criall : « La terre est pleine de dieux (G), » que faisait-il autn^ chose, sinon obéir à cette

(i) ^''est-ce pas une méprise du même /^^eure qui fait dire à un matérialiste que le cerveau « secrète la pensée >> ? ■

(2) « Die Flûssigkeit ist dem Hegriffe nach Leben » (Hegel).

(3) Plac.phil., IV, 2.

(4) AuiSTOTE, De anima, I, ."i, 4Ha 7.

(.")) //;., 40o^ 19, et Diogène Laeuge, ï, 24. — Aussi a-l-ou qualifié sa doctrine tantôt d'hylopsycliisme, tantôt d'iiylozoïsme radical.

(0) Platon déjà (Loin, X, 899 B) fait allusion à celte pensée et Aristote De anima, 1, b, 4Ua 7) se borne à la hasarder comme une conjecture : 'W; /.a'. wr^Or^ tAixoc irXfjp/) Oîcôv elva-.. Diof^ène Laërcc la reproduit (I, 27) sans aucune hésitation.

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conception Imaginative qui est à la base du poIvlUeisnie hellénique (I) ?

Mais coninienl entendait-il cette substance d'où tout sort, où tout rentre, et qui, pour emprunter les expressions d'Aristote, garde éternellement sa nature, tandis que ses formes et ses propriétés seules changent? On nous dit, sans doule, qu'il

l'appelait àpyr) Twv o^nujw ,à.pyj, -9^; cpjjsw;, àpy^ï/ toul COUrt, 3Tot-/^£lov,

10 -pwTov «rxiov ; mais ces mots sont pris d'un vocabulaiie postérieur. I^n tout cas, les causes matérielles sont les seules dont il ait soupcjonné et recherché l'unité, ne distinguant pas entre la matière et la forme, entre la matière en évolution et le principe de cette évolution. Prétendre qu'il a admis une àme du monde (2) à la façon de Platon et des stoïciens, c'est visiblement anticiper sur les destinées ultérieures de la philosophie : croire avec Cicéron (3) qu'il avait associé Dieu à la matière dans son explication de l'univers, c'est lui prêter un dualisme dont AnaKa-irore^ au ténioii;naue d'Aristote, a donné le premier exen}ple. Enfin, affirmer que pour Thaïes, l'eau est «une force divine, subtile, mobile et motrice, pénétrant à travers la matière des choses, auxquelles elle communique le mouvement et la vie », c'est oublier, selon la remarque très juste de M. Zeller, que la notion d'une force agissant dans l'univers en général dépasse l'horizon encore très restreint de la philosophie j)rimitive. Nous ignorons de quelle façon spéciale il expliquait la production des choses au sein de l'eau et par l'eau ; il s'en est tenu sans doute à une idée vaiî'ue et mal déterminée.

{ij C'est ce qui a fait dire que sa pliilosophie est- une tiansiliou entre la mytliologie féticliiste des poètes et la cosmologie dynamique des philosophes.

(2) StobÉE {Ed. I, y4) : voîjv tov ■/.Ôt;j.ov xa; Oïôv.

(3) Dénatura dcovimi, I, 2.j : « Aquam rerum initiuni, deuni ;ui(ein esse eam nientem quai ex aqua cuncla liiigeret. » S'il est vrai, cnnime le déclare saint Augustin, que Thaïes n'ait pari»' nulle part d'une intelligence organisatrice à propos de la création et de la lonservation des choses, faut-il le classer sans appel parmi les athées'.' Nous avons répondu plus liaut à cette question.

260 CUAP. 11. — LA MÉTAPUVilUL'E DE LA KAICUB

Malgré une harmonie évidente avec d'anciennes théogonies, malgré certains échos surprenants que Ton rencontre chez les poètes du v*^ siècle (1), l'hypothèse de Thaïes était trop peu vraiseniljlable pour recruter beaucoup d'adhésions (2). S'il a le premier tracé à plusieurs esprits la direction qu'ils ont suivie, il n'a pas eu de disciples, il n'a pas fondé d'école, à moins que ce mot ne serve uniquement à marquer l'analogie ou le parallélisme des tendances philosopliiques.

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