Anaximandrc
Anaximandre de Milet qui futen relation avec Thaïes (3)passe pour l'auteur de la première œuvre en prose qui ait été publiée en Grèce (4), prélude d'une longue série de chefs-d'œuvre, non moins immortels que ceux de la po('sie. Cet essai philosophique, embarrassé qu'il était de formes et d'images poétiques, oiïrait-il au lecteur de véritables diflicultés ? Toujours est-il qu'on ne le trouve cité presque nulle part, et qu'en ce qui concerne Anaximandre l'antiquité déjà a dû se contenter de ce que rapportait la tradition.
Gomme Thaïes, comme ses successeurs imnK'dials, il a laissé surtout une réputation de savant. Favori nus le considère comme l'inventeur du gnomon (j) ; dautres font remonter à lui les premières cartes géographiques : on rapporte qu'il avait tenté une explication scientilicjue de la foudre et des vents.
(1) (Vest en ce sens, par exemple, (ju'on a coutume d'enlcudre le début de la l*-' Oly)njii(jU(' : 'Ap-.îTov ixt/ ÎJoojp, •/.. -. 1.
(2) Au temps de Périclès, Tlialès eut un partisan attardé dans la personne d'Ilippon do Samos, d'ailleurs peu connu, (lui passe pour avoir cherché dans l'Iiumide (xô 'jypôv) le piincipe universel.
(3) « Sodalis 'J'iialetis » (Cickkon, Acatlrmiqncs, II, 18).
(4) Thémislius (Oral., XXVI, 317) à qui nous devons • ce renseignement, dit que de la [>art d'.Vnaximandre cette publication lut un véritable acte de courage.
(o) Hérodote affirme au contraire (II, 109) que cet instrument fut emprunté parles (jrecs aux Habyloniens.
LES pniLOsornirs am-ksocratiques 261
Pour lui commo pour Thaïes, \r prolilr-iiir fondamiMilal est le même; mais la solution, bien dillérenle, mérite l'altenlion. Une substance déterminée, l'eau par exemple, est très propre à rendre compte de la formation de certains êtres : en revanche, dès qu'on sort de ce cercle nécessairement assez restreint, elle se prête de moins en moins à une explication plausible des choses (1). Anaximandre avait-il eu conscience de cette difficulté? On doit le croire; et c'est ainsi, sans doute, qu'il fut conduit à admettre un élément primordial dépourvu de toute détermination particulière à l'é^^ard de la sensation, doué dun mouvement spontani' (2), origine et cause de toutes les réalités concrètes, dégageant par une sorte d'évolution nécessaire les oppositions primitives qui le constituent (3). Là se rencontre à l'état homogène, dans une entière indilTérence qualitative, ce qui existe dans le monde à l'état hétérogène (4) : conception qu'Anaxagore reprendra plus tard, sauf à la modifier à sa façon.
Cette substance commune des choses, nature intermédiaire entre tous les éléments, partant, autre que ces éléments euxmêmes (o), avait-elle été quai i liée par Anaximandre de prmcipe [oipxh)'] ' *n est en droit d'en douter, malgré l'aflirmation d'Aristote (G) : l'expression uiitium rerum qu'emploie Cicéron
(1) C'est ainsi que raisonnera plus tard Platon, dans son Tiince.
(2) Hermias attribue à Anaximandre celte tlièse « que le mouvement est antérieur à. tout. »
(3) La question demeure obscure. D'après Ritter, toutes choses sont contenues dans Vctrcz'.pryj en acte, d'après MM. Zelier et hrochard, seulement en puissance. Selon les uns, c'est par voie de transformations dynamiques que la matière indéterminée prend successivement toutes les termes de l"étre ; selon les autres, nous sommes ici en présence d'un mélange mécanique dont le mouvement amène graduellement les parties à se séparer.
(4) Cf. De natura deorum, I, 10 et Académiques, II, 37 : « Infinitas natur.i\ a qua omnia gignerentur ». — Irknék, Contra Uarret., XI, 14 : << Seminaliter liabens in semetipso omnium Y^^saiv ».
(ii) '\'\ [xî-uaïj {Pliys., m, 4, 203^ 18), xi; [jiETa^'j cpÔTi; (Alexandre d'Aphrodise),Tl sxîpov Tojv 7toi/£!cov ou encore ■z\ -otpà -à ■sxov/t'.'x.
(G) PInjs., 1,4, 203« 3. — IIum'OLyti:, PInlusophouincna : ipyh' ■''•^' ojt'.v TtvàTO à'^îî'.pov ('çpr,7'.v Wrji'^'.ix'X'joyj^).
est certainement plus exacte, si mrme on ne doit pas aller jusqu'à soutenir avec MM. Zeller et ïannery que dans ce système aTTE'.pov doit être considér(' non comme un sujet, mais comme un prédicat (1).
On a dû remarquer que pour rendre ce terme, nous avions écarté le mot infini. C'est qu'en ellet ce mot, dont vit d<^puis tant de siècles toute notre philosophie, a pris une significaiion et une portée qu'il n'eut jamais chez les Grecs. Ceux-ci opposaient constamment V'i-i'.^m (2) au 7:Épa;, à la détermination, c'est-à-dire à ce qui achève les choses, à ce qui leur assure une existence individuelle, un degré spécial, absolu ou relatif, de perfection. Ainsi, sous une apparence métaphysique, il est permis de supposer ici quelque être de nature purement physique. Est-ce un élément matériel tombant sous les sens? Oui, sans doute, puisque le monde entier (l'eau dabord, puis la terre, l'air et une sphère ignée enveloppante) doit en sortir. Mais alors, c'est une contradiction de l'appeler avec Simplicius « incorporel », àcrc'jjjiaxov ! Non, puisque, par essence, il n'est assimilable à aucun des corps que nous connaissons (3).
(l)De iiièine, M. F. Martin croit que ce» mots d'Arislote (Physique, lit, >■), 204a 29) -/.y-y. ■jj[xozoryo:, y.ZT. i-Azyt: -.h 'y.-f.p'j^/ sont un éclio de l'ar^'utnen talion dAiiaxiniandre.
(2) Quelle e^t la gi'no'alogie pniloso[)hique de ce mot? A cette quostiou, voici ce que répond M. Regnaud : " Coninie dans les termes d'appareîice technique qui flgurenl, dans les Uirories cosmogoniques des anciens pliilosoplies, ce mot a été emprunîi' à la i)liraséologie lilur^'ique des vieilles époques... C'est l'équivalent de VavyakUi, le non dcieioppé, le iiO)i iiKinifeslc de Manou, » A quoi l'on a répliijué en demandant comment un sens litur;.;ique perdu, selon M. Iîe;^naud,dans llnde ellemême à cette époque pour les auteurs des [lrdli.mnn:is a passé dans un mot de la langue courante de la lin du vii'^ .siècle en Asie Mineure.
(o) Liitze [Uber (las a-î'.pov des Ana.i-., ciii BeiliLUj ziir riclitiyen Aiiffdssiin;/ dessclbcii ah malcrii-Ufn Pnncips, Leipzig, t87S) l'avait délini « ein reaies, matérielles Eins, eine unendliclie, èintormige Masse ». Dans une monographie plus récente (A)i(i.c. Milcsiia^, sivc valentissiina (jiui'dam reniin universitatis confe/)ti(> re^liliilii, lionn, t883) Neuhaeuser en donnait une explication hien plus complète : d Nalui'a quanlam corporea, propriis iisqiie quidem sensilibus qualitatibus utens, inlinila niagnitudine, in omnes parles extcnsa, non polenlia sed aclu couslans, a.'lerna
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Par opposition à Voinv.po^j, la nature (ojatc) représente dans ce système la somme des êtres existants, l^c monde luimême n'est d'ailleurs pas infini, au sens actuel de celte épithèle(l), car la raison pour laquelle Anaximandre place au centre de l'univers la terre immobile, c'est qu'elle est suspendue en équilibre à égale distance des extrémités (2). Illimiti' en même temps qu'indéterminé (3), Vimipo-j doit suffire sans s'épuiser à une incessante production (4). La force créatiice, exempte de vieillesse et de mort, ne peut rester oisive : elle détache, en quelque sorte, les choses d'ellemême par une évolution ou pour parler avec i)lus de précision, par une circulation sans trêve, et les choses rentrent ensuite dans son sein. Esprit et matière, matière et vie ont ici, comme on la établi dans un précédent chapitre, une explication-aussi bien qu'une origine commune (5).
nullique corruptionis generi obnoxia, innumerabiles mundos finitos atque caducos ex sese generans, eosque ab omnibus partibus complectens ». Enfin, dans VArchiv fïir Goschichte '1er Philonoplne (189o), M. Tannery émet fhypothèse qu'Anaximandre « aurait le premier conçu l'identité du substratum pour toutes les formes lluides qui se manifestent dans fespace libre, et dénommé à'-sipov ce substratum alors quïl ne se manifeste pas. Il a pu de la sorte se représenter comme principe une substance absolument concrète, et en m»'me temps ne lui attribuer aucune forme déterminée pour la sensation. » — Ne soyons pas surpris de ces divergences : aux yeux d'un Grec l'aTOtpov se refuse à toute définition précise.
(i) On peut même soutenir que la question de l'infini spatial ne s'était pas encore posée dans ces temps reculés.
(2) Ali XT,v !Vr,v à-o -âv-iov à-ôaxautv.
(3) ïhéophraste qui, dit-on, avait encore sous les yeux le texte même d'Anaximandre, déclarait très justement que l'xTiE'.pov était iôptoTTOv /.%: /.'x-WZ^i- Y.y.\ y.y.~7. [li'^tOo^.
(4) "A-ipavTOv 'iva ;ji/,oïv llltÎTzr^ }, -,'£7=7'.; t; ô'-piT-aaivv) (SiMl'LIcics). Aristote {Physkjw, 111, 8, 208^ 8) conteste formellement la légitimité de celte argumentation.
(j) « Le style métaphysique d'Anaximandre laissait la pensée ambiguë et flottante entre les divers états de la matière «(T.vn.nekv). On n'est pas moins autorisé à répéter à la suite de M. .Miiliaud (L^^ p/iiloaophes (icoinelres de la (îrùce, p. 70) : « La pensée philosopiiique aboutit dès
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Des témoignajjjcs (postmeurs, il est vrai, à lèrc chrétienne) nous ap[)rt'nnent qu'Anaximandre avait considéré comme autant de dieux ses oùpavol ic-i:zo:, innombi'ables étoiles ou univers stellaires périssables qu'il faisait naître, presque à la façon de Laplacc, de la condensation d'une matière première (i); mais de ce que l'on sait de plus authentique touchant son enseignement il résulte que sa cosmologie ne faisait aucune place à une raison divine, ou immanente ou transcendante. Comme Thaïes, il ne reconnaît explicitement aucune cause motrice distincte de la cause matérielle, qu'il se représente « embrassant tout et gouvernant tout (2) ». Pareille conception du [)rincipe des choses n'en dénote pas moins une force d'abstraction déjà considérable, une intelligence capable de s'élever au-dessus de l'intuition sensible, et il y a une profondeur indi'uiable dans la distinction entre un tout éternel, immuable, absolu, et ses parties, sujettes individuellement au changement (3j. C'est là sans doute, ce qui a valu à Anaximandre d'être appeh' par Schleiormachei' « le père de la science spéculative de la nature (ij ».
maintenant, à une conception suggérée par lesfails, mais les dépassant pour les mieux expliquer. »
(1) Qui ne s'associerait à la remarque faite à ce propos par Cicéron {Ih: iialura dcormn, I, 10) : « Comment pouvons-nous comprendre un Dieu autrement qu'immortel ?
(•2) Dans la Phi/sique (lU, i. 2();]i, 10) les mois ^Ep'.r/s-.v à-avta xa- ■KT/zy. /.uSîpvàtv sont considérés, non sans vraisemblance, comme appartenant à Anaximandre lui-même : ce qui suit, -/.al -uojT'sTva'. tô OôTov. fait au contraire l'etTet d'une addition personnelle d'Aristote.
(;{) DinoiiNK Lakhce, II, 1 : zi y.lv aip-/] ijieTaoàXÀî'V, zo oi -xv ài^îià- '<i),r^zvi £''vai.
(4) Parler à ce sujet do « système » ou de « méthode scientifique » clie/ un philosophe du viRsiècle paraît bien liasardeux, et nous n'irions pas jus(iua écrire avec M. Dauriac : " Physicus quidem Anaximander est : sed de naturis quum edisseiit, arcto fine iiuasi circumdatus menteiii supra naturam extolHt, iiietaphysicornnique regioiiom (juasi scnsilibus obductuin nuhibus prospicere videlur. » il y a, ce semble, plus (lojusiesse dans cette thèse do I5ergiiiaiin : << Man darf sagen, dass A. die Stofllichkeit des Urwesens /.u (iuiisten dcr seelischen Lcbendig-
LES PHILOSOPHES ANTÉSOCRATIOUES 2(J0
Des considrralions (riiii iiutre ordre ont eoiuliiit à voir dans ce iiièine philosophe un ancêtre lointain du Iransforniisnu', et h' clioix n'est pas pour surpi-cndrc (huis une ('coh' qui assigne sans hi'siter au changement le rôle h' plus impuilant dans la marche et la durée de l'univers. Pour lendi-e compte soit delà naissance des animaux, soit de l'origine de riiommc, Anaximandre avait imaginé une hypothèse bizarre, d('pourvue d'ailleurs chez lui, à ce qu'il semble, de toute base scientifique. Selon lui, les premiers animaux avaient dû se produire dans l'eau, où ils étaient recouverts d'une écorco épineuse ; puis, avec les années, ils avaient pris pied sur le rivage où leur écorce s'était desséchée, puis déchirée, et par degrés ils s'étaient adapl('s à leur nouvelle condition de vie (1). D'après d'autres textes, il enseignait que tous les êtres vivants étaient sortis du limon terresire sons linlluence des rayons solaires (2). L'homme lui-même avait primitivement une autre forme (|ui le rapprochait beaucoup du poisson, et si l'on veut connaître la raison assez inattendue qui servait à justifier cette supposition, la voici : tandis que les autres animaux peuvent très vite trouver eux-même leur pâture, riiomme seul a besoin de longs soins nouiriciers : si donc il avait ('té à lorigine ce qu'il est actuellomcnl, un être aussi faibk-, aussi dépourvu de défense eût ini'vitablemcnt succombé. Tout cela fait penser (quoique de très loin) aux vues de Daiwin sur les espèces animah^s, si bien qu'un savant tel que LycU a pu saluer dans Anaximandre « le plus ancien [)i'('Curs(Mir de r('v()luti()n moderne. »
Mais ce ([ui p(nit-être surprend encore davantage chez Anaximandre, ce (|ue plusieurs critiques ne croient même pouvoir expli([uer que [lar une iniluence orientale, ce sont les ré-
keit abgeschwiiciit nnd ciamild'.Mi \\i-\\n /.u ciuer voiu Hylo/oïsinus /uni Spiritualismus, dus ist, der Lelire dass das eine Seipudc oin lo'in iiilrlligibles und ireisliyes Weseii soi, liilii «muIcii iiiilw irkiiui^ i.'<-li';:l liabi^. »
(1) PlaciUi, Y, 10.
(2) l'hilosoplioniKrna, 1, (>.
flexions morales dont il avait accompagné, dit-on, ses théories spéculatives. A l'étatoriginel d'indétermination de touslesêtres au sein de l'aTTEtpov répondait une ère de justice, d'harmonie et de honheur : dès lors, le désir d'une existence individuelle et séparée est insensé et funeste ; le fait de revêtir les conditions de Tètre fini est un mal, partant un malheur (I) ; la vie de chaque être est, pour ainsi dire, faite de la mort ou du déclin d'une infinité d'autres, et l'anéantissement qui ramène toutes choses à leur source est une dott(> fatalement payée à l'ordre universel. « Ce dont toutes choses ont tiré leur origine doit nécessairement les recevoir quand elles périssent, car il faut qu'elles expient les unes envers les autres leur injustice en ('tant châtiées dans la succession des temps » (2). Un monde s'écroule, un autre monde s'élève, pour disparaître à son tour en vertu de la même loi inexorable (3) : tout le développement cosmique se trouve ainsi assimilé à un drame saisissant, et si l'on pouvaitadmeltreun seul instant avec Richter et Rotli que rà-ïtpov d'Anaximandre répond à V Urgeist des métaphysiciens allemands, le vieux philosophe grec aurait devancé de vingt-quatre siècles Hegel définissant la création « le calvaire de la divinité ».
(1) On reconnaît ici aussitôt la thèse chère à Schopenhauer et aux bouddhistes ses maîtres. Elle se représentera à nous chez Empédocle.
(2) Texte conservé par Siniplicius : '£ï wv SI ■?) yévîj!; 1rs-.', -ol; o-js'. xot'. Tr,v oOopàv î'.; Taùrà YÉvîsOa'. xaxà to ypïuyi. o'.ooùai -'^P aù-à tÎu'.v 7.a.\ oixr,v TYJç âo'./.!^; /.aT'/ tt.v toj ypôvoj -a;'.v. Autre analogie curieuse entre Anaximandre et la philosophie indienne.
(3) <( Qui nunc est absumpto nuindo, ileruni ex infinito nova rerum seriesevolvitur, novusquedabitur injustitia; locus ; inde supplicium novum mundique ruina » (Dauriac). Qu'on supprime par la pensée ces réflexions morales : ne croirail-on pas lire le résumé de certaines pages célèbres de Spencer? A propos d'Anaximandre, M. Milhaud (ouv. cité, p. 184) transcrit une page de Kant, très remarquable assurément, quoique peu connue, où le philosophe allemand adoptant cette théorie décrit, avec une sorte d'enthousiasme, son impression en face de ces mondes que la nature toujours féconde crée sans jamais se lasser.
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