Dior/r)ie dWjxjUornr
Après Anaximène, Tordre chronologique, rii^oureuscment suivi, nous amènerait à quitter les philosophes ioniens ; mais il est pr('f(''rable de leur associer un penseur rarement mentionné avant notre siècle par les historiens de la [)hilosopliie. Diogène d'ApoUonie, appelé par Théophraste « le dernier des physicieus » et qualifié « d homme éminent » [)ar Diogèiie Laërce^ fut sans doute contemporain d'Anaxagore ([u'il a combattu et des atomistes auxquels il a fait de visibles emprunts, sauf à se rattacher étroitement à Anaximène dans son explication de la nature, A son exemple, il regarde comme la substance commune de toutes choses l'air qui pc'uètre ti»ut et qui comnmni(pie aux plantes et aux animaux la vie, à l'homme la raison et la conscience. Mais précisément à cause de l'importance croissante qui s'attachait à la notion cTàme, Diogène crut devoir attribuer nettement à son priîicipe une qualil(' oubliée jusque-là, ceUe d'être pensant : à ce titre, avec plus de droit qu'Anaximène, il revendiquait [)0ur l'air des facultés supérieures et même divines (1).
Ce qui nous intéresse particulièrement ici, c'est l'ensemble des considérations qui l'avaient conduit à cette conclusion. Diogène, nous dit-on, avait été parliculièremcmt frappé, soit de la répartition harmonieuse de la matière dans le monde, soit de l'équilibre indispensable et permanent des jours et des nuits, des étés cl des hivers, de la pluie et de la chaleur, du calme et des vents ; comme Anaxagore et sans doute à sa suite, dans cet ensemble de faits il avait vu l'empreinte l'videnle d'une
(1) Kx'. |i.O'. oo/.îî'. tÔ ~t,v vo-/;5'.v ôyi-jv Eivai 6 àT;p >.0().ïÔ;ji;vq; 'j-ô tûjv àvOpû)-(ov xal 'j~h tootou — àvTa •/.•jospvàTOa'. /.a', -xvra y.y^-.ii:'i' t.— h y^P -o'jxo'j oo/.És'. vôo; -Jm'j.'. /.%'. i-\ ttxv à'^ï'/Oa; xal -zvxa otax'.OÉvat (Kr;i;4ment conservé par Simplicius). C'est à Dioj^'ène (l'Apolloiiii^ ou aii\ Tp'.aYiJLo! d'Ion de Cliios que les érudits rappoili'iil les vers 227 el >ui- 1 vanls des .Y/a-cs.
270 CnAl'. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE
pensée ordonnatrice (1) : conception ou plutôt constatation capitale dont ne s'étaient avisés ni Thaïes ni ses premiers successeurs. Mais tandis qu'Anaxagore distinguait expressément de la matière l'intelligence motrice, Diogène, enfermé dans le point de vue plus étroit des Ioniens et voulant tirer parti des idées nouvelles sans renoncer aux idées anciennes, prétend concilier en les confondant le principe pensant et le principe matériel. De là (à nos yeux, du moins) des contradictions inévitables : d'une part, l'air est ce qu'il y a de plus léger et de plus subtil, et cependant c'est par voie de raréfaction que doit en sortir une partie de l'univers ; de l'autre, c'est une essence que Diogène nous donne comme spirituelle, et néanmoins, c'est par des causes et des actions d'ordre purement mécanique que s'explique dans sa doctrine la formation du monde. Il enseignait sans doute qu'à des espèces d'air différentes correspondaient différents degrés de la pensée (2) ; mais au point de vue spiritualiste, n'y a-t-il pas p('ril égal à voir de l'esprit dans toute la création ou à n'en reconnaître nulle part? La façon dont il rendait compte des sensations montre, selon le mot de Nourrisson, qu'il n'était pas sorti des bas-fonds du sensualisme.
Cet éclectique malgré lui parait d'ailleurs avoir joui de plus de crédit auprès des savants proprement dits qu'auprès des philosophes. In critique moderne a même voulu le rabaisser au rôle d'un physicien se bornant à enregistrer les résultats d'expériences plus ou moins superficielles. Quoiqu'il en soit, ses ouvrages (3), plus précis, mieux composés (4) et
(1) Aussi un critique allemand lui attribue-t-il u eine theolof;iscli gefiirble Wellanschauun^ ».
(2) HoXXol TpoTTOi TOJ àipo^ v.ai tt^ç voy^tio; î".t'..
(3) Il semble, eu eiïet, qu'outre un Utpl '^jtew;, lantiquité possédait de lui un traité rspi àvOow-o-j o'jjewç et une ixzzziopoloy'.:^. On se souvient que l'ancienne comédie aiïecte de qualifier les pliilosophes de jji=T£wpo)v£j/a'. ou aeiîtopoïpovT'.T-at.
(4) Comment contester des vues déjà exactes sur la méthode à celui qui écrivait en tiHe de son livre : Aoyo'j Trav^o; àp/oaîvov ooxsît [xot.
LES PHILOSOPHES ANTÉSOCRATIQUKS 271
plus riches en counaissaiices einpitiques que ceux de s(;s devanciers, dénotent un temps où l'observation jivait lait déjà de sérieux progrès : aussi ont-il exercé une action considérable sur le développement de la littérature médicale en Grèce (l). L'école dllippocrale, en particulier, s'en est largement inspirée.