‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 48 sur 68 · Pijthagore · texte numérisé non relu

Pijthagore

De quelle substance se sont formés tous les êtres ? Voilà comment s'était posé le problème de la nature pour les philosophes que l'on vient d'examiner. Imaginons maintenant un savant à qui des découvertes antérieures (3) ou ses propres recherches ont révélé l'existence d'un élément stable et réirulier duis la production même des phénomènes ; en possession dune vérité aussi importante, comment ne se persuadera-t-il pas à son tour qu'il a résolu l'énigLue du monde ? et pour avoir pressenti par une intention générale, fondée d'ailleurs sur quelques observations particulières, le rôle considérable des mathématiques dans la physique, il s'écriera : « Le nombre est le principe des choses — tout <'st nombre (4). »

yotùn -J.i-i.'. '};> ^y/),'> y.'rj.'X-:i'.Tor-.r-'^yi — JCOÎyîjOx'., ~ï,v Zt Eptjir,vr|'rjV 'xr.Kr^j 7.fx\ 7îavr]v.

(1) Ûiogène sY-tait occupé, non seuleineuL des treiubleineuts de terre, de la constitution îles astres, de la forme du globe, mais du rôle du cerveau, de la respiration, du système nerveux, etc.

(2y 11 serait peut-être plus exact d'intituler ce chapitre : /^es Piitlmijoricien^. On en verra les raisons, si on le di-sire, dans ma tliès'^ latine De prtoruin l'ytha'joveoruin doclrina et sc///)/w (l^aris, 1873).

(3) Est-it vrai, comme l'a insinué un critique contempoi-ain. >\yn' les Pythagoriciens se soient bornés à mettre à prollt les connaissances usuelles dans les comptoirs de la (irande-(irèce « en iinpriinanL \i\\. cachet pbilosopliique sur des notions vulgaires d'arithniéti((uc cuuinieimerciale et d'astronomie maritime »? A mes yeux ce n'est pas là leur rendre complète justice. '

(4) Pour modérer notre étonnement, il est bon de nous rappeler hsens très large, très compréhensif de ce mot dans rautiquilé. C'est

272 CUAP. II. — LA MÉTAI'HVSIQUE DE LA NATURE

Ainsi la mémo généralisation prcmaluréo qui a fait dire aux physiciens d'Ionic : « 11 y a de l'air et de l'eau en tout », fera dire à Pvtliaiiore : « Il v a du nombre en tout. » Et à vrai dire, en dépit du nouveau paradoxe, ce sera dans l'histoire de la cosmologie un indf'iiiable progrès (1).

C'est qu'en effet si le nombre n'est pas encore la pensée, c'est imo sorte d'intermédiaire naturel entre les êtres sensibles et la pensée (2) : s'il trouve dans le monde phj'sique ses applications les plus remarquables, ce n'est pas les sens qui nous les font immédiatement découvrir. Donner aux choses une loi, une raison, exclure l'erreur en apportant partout avec soi la mesure, la limite, une détermination précise, introduire de la fixité dans la double notion du tem})s et de l'espace, par elle-même si lluide et si fugitive, voilà sa fonction, voilà son essence. C'est ce que les Pythagoriciens eurent le mérite d'entrevoir (3), et sur ce point la science moderne, arrivée à la même conclusion par des voies bien dilférentes, n'est pas pour les contredire : on peut même afliimer que les observations de Pythagore sur les cordes musicales sont la première constatation de ce que nous appelons « les lois de

ainsi qu'Escliyle fait dire à son l^romôthée : 'AptOiJiàv, Eçoyov coci'tjuàTwv, i^EÙpov (v. i.'i'J). — D'autre part des expressions telles que àpiOaoî ETîtTTEoo'. ou cjTcpïo'! attestent l'étroite connexité de la mathématique et de la pliysique.

(1) Aussi Aristote venant à comparer les Pytliaj,'oriciens aux physiciens leurs devanciers les appelle-t-il ao'^wxôpoi tojtcov. — » Le progrès des sciences naturelles date du jour où l'homme soumit les phénomènes h de rigoureuses formules numériques. » (Caro)

(2) V\\ auteur allemand le définit assez ingénieusement « etwas sinnlich unsinnliches ».

(3) Stotîée, Ec/. phy^i., 1, 8 : \oui-/.à à oj^t; tùj àp'.Ojjiùj* •îroXî|j.'.ov xaî EyBpôv TO '^EÛooc x?i cp'jat aùxôj. Notons ici l'emploi perpétuel de cpûaïc dans leslVagmenls pytliagoriciens, et avec des sens très divers : dans la phrase qui précède ce mot répond à « essence ». Ailleurs il ne sert plus (iu"à former une périphrase plus doctorale : ainsi dans ces passages de Philolaiis : Ta; àjTEÎpw -/.al àvor^xoj •/.-/! Hô^no ojjio; ô oOôvo; È7x( — o'jtTi; èv xw xôtjjujj àpjjLoyOr, , où les quatre premiers mots sont le développement de cette simple idée : 6 /.ÔTao;.

LES PniLOSOl'UES ANTtSOCRATiQUES 273

la nature (I) ». Ils ont su se dégager de l'obsi^ssioii des sens (2), pour saisii' sons la confusion apparente di'^ plu-nomènes un ordre rt-el et une constante harmonie : restreinte au monde physique, la conception p^'tliagoricienne est d'une Irappante justesse. Que fout nos savants contemporains, sinon chercher le rythme, la loi de toutes h's formes du mouvenient depuis la formation de hi néhuleuse jusqu'à la manifestation la plus complexe de la vie ?

]\lais voici où commence l'erreur. A l'exemple des Ioniens, nous tlit Aristote, les Pythagoriciens ont eu l'ambition d'expliquer le monde (3) : c'est le même problème, mais abordé dans un esprit plus Uirge et traité par une autre méthode. Il leur fallait une réalité, et cette réalité, ils la cherchent résolument dans les nombres dont ils font des êtres, et même les seuls êtres réels (4). Ainsi malgré sa nature incorporelle le

(1) Dans une semblaljle découverte comme dans celle des propriétés numériques les plus simples des surfaces et des volumes (rappelons notammeuL la formule célèbre du carré de l'hypotliéuuse) n'y avait-il pas de quoi jeter dans le ravissement un génie contemplatif comme Pylhagore?

(2) C'est là un des caractères de la docirine que la tradition avait le plus (idèlement conservés, comme le montrent ces vers d'Ovide (Metainorplioses, xv, 63) relatifs à Pythagore :

Mente deos adiit, et qiife natura iiegavit Visil)us huiiianis, oculis ea pectoris hausit.

(3) Mclaplii/s., I, 8, 989 ^ 33 : oioi'ki'^o^/za.'. jjlÉvxo'. xa'. ■jzpoL^iu.'x-fjovzoi: TZtpl o'jaEco; Tràvta... wî Qix'jlo'(o~yi~t^ -oTî â'XXo'.; csoj'.oXôyo'.c ox: xô '^t ov xo'jx' Ijx'.v ojov a'.50r,xôv six: xai -TTîpiîO.r^WEv ô /.a)o'juîvo; oùpavô;. — « Nienials hahen sie die Realitiit der Welt der Sinne zu (iunsten einer Weltder Gedanken in Ahrede gestellt : die |)ytliagoreisclie Lelire Uann in keiner Weise irgeudoiner Niiancirung des niodriiien subjektiven Idealismus vergliclien werden » (B.iumker, qui hasarde ù ce propos le terme de « nouménalisme »).

(4) De ciflo, III. t : xv> '£>-jt.'j l- âp'.Oijitôv rjrr.zzy.-jrj. II (!st viai (|u'nn lit dans un fragment attribué à Tliéano : '0 lIjOotYopa; oj>c â; àp'.Oi^.Ôjv, ■/.7xà o' ip'.6[j.Qv ËXîv£.-âvTa 7'!vvE70a'. (Stoi!i':k, /•>/.!, 302). Aristote luimême avait écrit un pou plus haut : 0'^ HjOa-pcsTo'. jji'.jay'te! -à ovxa oaalv ïTvat xwv àp'.OafTjv. I,a conclusion la plus [dausible, (■"est que sur ce point capital l'enseignement de l'é-coio avait gardé (inelqur cIkim- tj,. flottant.

nombre devient un prmci[)e matériel (1), et pour ainsi dire, « une chose en soi » : selon l'esprit du temps, rabstrail conûne au concret et doit servir à l'expliquer dans une science qui confond au sein d"une grandiose mais étraiige synthèse les propriétés des corps et les notions de l'entendement (2). Les rapports quantitatifs étaient considérés comme l'essence des choses pour le seul motif qu'ils la définissent et en donnent à certains égards la raison : or si de toutes les catégories la quantité est peut-être la plus simple, la plus claire, la plus rigoureusement appréciable, c'est aussi la plus pauvre. Accordons aux Pythagoriciens que cet ordre de considérations les a mis sur le voie de maint rapprochement ingénieux : le symbolisme auquel ils se sont arrêtés témoigne d'un, don d'invention nullement banal ; mais il est évident que dans leurs définitions comme dans leurs explications des choses il entre trop d'imagination et pas assez d'esprit scientifique. Ce qu'on ne peut nier, c'est que les nombres régissent, ici-bas, la matière et les forces auxquelles elle sert de théâtre ; mais plus on s'éloigne de la nature inorganique pour s'avancer vers la région de la biologie, plus la spontanéité grandit, plus l'importance de la forme augmente, et plus les forces en action deviennent rebelles aux lois du calcul.

Et maintenant quelle est l'essence du nombre lui-même?

(i) Stobée dit eu parlant d'Ecpliantus, qui avait saus doute tenté une conciliation de la tliéorie avec celle de Démocrite : Outoç ^à; II jOxy'-'^ '■"''• 'J'î [Aovàox; -pto-o; i.T^z'^r,^ixxo CTajjj.a-:'./.i;. D'autres parlaient d'oY/.ot vorj-o£ dénuéà de toute qualité positive intrinsèque.

(2) Aux yeux de Pythagoro « la fusion de l'aritlimétique et delà géométrie semblait se réaliser au prix d'une dissociation, d'une décomposition de l'étendue en atomes d'espace» (M. Milhaud). Si singulière que paraisse cette conception, on en retrouve réquivalent chez des penseurs très modernes. Chez Descartes, par exemple, « la quantité règne jusqu'à supplanter la qualité môme. La mathématique avec ses rigides lois est devenue le monde, et le nombre y lienflieu et de force et de vie » (Ackeiuiann). Et certa,ins positivistes contemporains n'arrivent-ils pas à expliquer les corps par de pures abstractions qui n'ont d'autre réalité que leur existence menlale?

LES PUILOSOPHES ANTÉSOCRATIQUES, 273

€omment se reprrsonter son intervenlion dans la cn'ation? Dans chaque ordre d'existence tout résulte dr Tuuion du parfait ou du limité (rJzoi^) et de l'imparfait ou de rillimité (aTC'.pov) (I), opposition fondamentale qui se retrouve partout sous les formes les j)lus diverses, aussi bien dans la totalité du monde que dans chaque être pris à part (2). Dans la suite, des esprits aventureux ont tenté d'identilîer sur ce point JHaton et Pythagore, en assurant que les Pylhagoriciens entendaient par l'un le rapport d'égalité ou d'identité, le principe de tout accord et de toute stabilité, et par dualité au contraire le principe de toute multiplicité, de tout changement, de toute inégalité (3). C'était transporter dans le domaine du réel une antinomie conçue logiquement jusque-là.

Plusieurs historiens ont même soutenu que les Pythagoriciens étaient partis d'un point de vue tout moral et que pour eux l'ordre entier du monde n'était que le développement ou la manifestation d'un premier principe délini parla vertu ou par la sagesse. Outre que cette assertion ne repose sur aucun fondement solide, avec Zeller je la juge tout à fait invraisemblable. Ce n'est pas la physique qui chez les Pythagoriciens est traitée à la façon de la morale, c'est bien plutôt l'éthique

n) C'est là du moins la ttiéorie, plus métapiiysique en apparence que scientilique, alttibuée à peu près universellement à IMiilolai'is, en qui l'école italique attoif^nit son apogée. Platon lui-même dans le Phili'hc a proclamé hautement le cas qu'il faisait de cette « antique » explication. I.e monde des corps aurait ainsi été engendré par la vertu du nombre qui limite en s'y introduisant rinlini de l'espace, et détermine de la sorte la longueur des lignes, l'étendue des surfaces, et la capacité des volumes. Le point lui-même était délini « l'unité ayant une position » (Voir un article de M. Ifannequin dans la lierue jthllosopinijuf, septembre 1894.)

(•2i IJe là cette liste d' <' oppositions » qui circulait dans l'école, liste qui d'ailleurs était loin d'épuiser tous les principes dont la nature se compose ou qui agissent en elle.

(3) L'auteur des Placila (I, .317) va jusqu'à assimiler à la oo-i; ■JAz'.zzrj- d'une part le monde visible, de l'autre la matière et le mai. Rien de moins pythagoricien.

iiTC CUAP. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE

qui est liaitée à lu {cn;on de la physique (1). Quanti ils disent que jusqu'à l'àme, jusqu'à la vertu tout est nombre, tout est liarmonie, ils n'entendent pas fonder l'ordre de la nature sur un ordre moral supérieur, ils veulent simplement exprimer ce qui en tout leur avait paru l'élément caractéristique et essentiel. Mais l'analogie entre ce que l'on a appelé plus tard le micrGC'Osme (il le macrocosme (2) ne leur avait pas échappé ; et de même que ce qu'ils admiraient surtout dans la création, c'est l'ordre, le cours régulier des phénomènes tel qu'il se révèle par les rapports mathématiques des sons, parle mouvement cadencé des corps célestes : de même c'est à leurs yeux l'ordre et la loi qui donnent à la sociolé humaine sa dignité et sa rorce, à la vie humaine son véritable prix (3).

Bien de plus signilicatif à cet égard que la fameuse « harmonie des sphères », qu'elle ait élé enseignée dès le début par Pylhagore lui-même ou qu'elle soit une addition ultérieure (4). 11 entre à coup sur plus d'imagination et de poésie

(1) Dans un Irailé (.rArcliytas lUol ;j.stOr,;jLXTi/.ri;, ou lisait d'après l'orphyre >< les mathématiciens ayant sainement jugé sur la nature de l'univers, ils doivent également voir Juste sur les objets particuliers ».

(2) N'est il pas surprenant de constater que ces deux mots, d'allure si franchement grecque, n'ont été créés et employés par aucun écrivain de l'anticiuité"?

(3) <' Au moment où la philosophie a fait un pas hors du sanctuaire et va se devehipper dans son indépendance, nous trouvons encore dans Pythagore un type du sage [U'iniilir. Sciences [diysiques, sciences morales, poésie, politique, toutes les notions de l'industrie et des arts forment un ensemble indissoluble dans une seule intelligence » (Lal'UADEj. — Le milieu dorien où s'est constitué le pyfliagorisme lui a imprimé sa marque. La muse dorieiuu; a pour la réllexion iulcrieure un penchant bien plus accentué que la muse ionienne.

(4) Les fi-agnienls attribués à Phibtlaiis et les dialogues de Platon eux-mêmes n'y font aucune allu-iou dirtnUe ,ù moins qu'on ne veuille en voir une soit dans les yozii-j.'. {)ttiyi du Tiiurc (40 B), soit dans ces lignes de la République (X, 617 H) où on lit à propos des cer les des l'évolutions asli'ales : È/. —77107 or, ri/.-o) oùtiov jAiav àp[JL6v!av aja'itovîTv. Arislole dans son traité Du ciel est le premier à en faire expiiciteiiHMit menlion ; mais cette conception grandiose (-/.ofjL'iKo; [/îv £"oT,TC(t) a deiuiis fait fortune. Cicéron en [laiie avec une admiration visible

LES PQILOSOPnCS ANTÉSOCUATIQUES 277

que de profonilcur scienlifique dans cette conception, di; même que dans l'assimilation des sept phmèles aux cordes d'or de Theplacorde céleste (1) : comment des savants (|iii cependant avaient d<'jà des lois de l'acoustique une connaissance suflisammcnt précise ont-ils admis que les sons do l'octave se produisant ensemble constituent une symphonie? mais oublions cette distraction pour nous souvenir unicjucmenl de ce qui fait Ifur i;loii'(> : dans Tordre de recliercbes qui nous occupe ils ont introduit une idée capitale, comparable à un fovei' lumineux dont l'éclat est sans cesse allé grandissant.

D'instinct un peu[)le aussi artiste qu(> le peuple un'r devait considérer la nature comme une et liarmonieuse ; mais c'est les Pvlhagoriciens qui auront le mérite de donner à ce sentiment sa consécration définitive par l'aftirmation de l'ordre universel (2) : dans les ph(^nomènes naturcds la raison se retrouve elle-même avec les principes dont elle a la garde et le privilège. Puis après avoir ainsi reconnu ce qu'on ])ourrail appeler la beauté matbématique de la création, ils l'ont saluée les premiers (3) du nom de /.ô^tJLo;, « beau mot si bien approprié à ce tout ordonné, conséquent, logique, parfaitement intelligible en soi, do ]d)is en y)Ius intelligible à mesure que le génie monte plus baut et s'avance plus loin (i) », Toute l'histoire des

dans le Somje de Scipion : « Hoc sonitu oppletjR aures lioniinnm obsurduerunt : iiec est ullus sensiis liebetior in iiobis ». On sait que Kepler et Iluyghens n'iivaient pas encore renoncé ù cette poétique illusion.

H) " l'ytbagoras Imncomneni niundum èvapjji'-jviov esse osteudit.Ouaie Dorylaus scripsit juunduni esse organuni iJei » (Ceunsouinus, De die nalali, 13).

(2) Pour eux r, oôt-.; et ih -rrâv deviennent synonymes, t<'moin lo fameux serment pythagoricj^n :

N'a', x'y. -.')•! iaizioT. 'l-y/y. TzxîaoôvTX -zizo'x/.-y/. l\oi-[Oi't àîvàoj 'JJ7Î10; pîî^'otjia-' z'ijyj'S'xt . Un autre texte qualifie laTîxpaxt'j; de oôccw; xàe'.o'jj/o;.

(3) DiOC.KNE LAKIICE, VIII, 48.

(4) Cauo. — C'est la première manilestation de co qu<^ nillliey a

sciences depuis vingt-cinq siècles en est l'éclatante justification.

Les Grecs avaient commencé, les Latins ont suivi : « Quem Grœci /.ôjijlov nomine ornamenti appellavomnt, eum nos a perfocta absolutaque elegantia niundum », dit Pline l'ancien. La trani'ition du sens général au sens philosophique est visible dans ce vers d'Ennius :

Mundus cœli constitit silentio.

Notons à ce propos une supériorité manifeste des langues primitives : chaque mot y garde la valeur d'une métaphore (l) : car l'emploi nouveau et éminent, si l'on nous passe celle expression, de /.ojtj.o; et de rrmndus n'a nullement banni ces termes de la langue courante (2).

Sans doute ce xôctijlo; si magnifiquement disposé, c'est moins

appelé « das œsthetisch-wissenchaftliche Verlialteu des Men^chen » dont voici la formule philosophique : « Die golLliche Vernunft ist das Priuzip, vou welchem das Veriiunftsmiissige an den Diugen bedingl und mit welchem zugleich die menschliche Vernunft verwandt ist : dièses Prinzip ermoglicht sonach die Erkeimtniss des Kosmos in seiner logischen, mathematischen, harmonischen, immanent zweckmiissigen Verfassung... In Sokrates, Plato, Aiistoteles und der Stoa wird es eine der grossen Potenzen der Weltgeschichte ».

(1) Qui se doute, par exemple, que le mot univers a pour signification étymologique ^par opposition à dircrsus) « ce qui est tourné vers l'un » ?

(2) Ghezles (Jrecs Tacception philosophique se montre déjànettement dans ce vers d'Empédocle (142) :

"AÀÀoxî ;JL£V ci'.XoTï.Ti TuvapyôuEv' £•.; £va xÔTaov.

Au contraire dans la phrase de Démocrite "O'^r^po^ £-iwv v.ôjaov £•/.£-/.- V^xTo -âv'otwv je vois l'équivalent de notre locution française: « un monde de pensées ». Au temps de Xénophon le ï^ens nouveau de •/.ôjao; n'était pas encore entré définitivement dans la langue usuelle puisqu'on lit dans les Mcinorables (1, 1, 11) : ô xa)vO'j;j.£vo; 'jizb xwv jùciiJifTjv -/.ôjjjLo;. — D'après Stobée (I, 486), Philolaiis "distinguait avec soin r"OÀ'j[i.-o;, le xo^fio; et l'oùpavô;; on lit dans Isocrate (78 G) : •y-/^; âTiâa/)? ÛTTÔ TÎi) y.rja(ji,(!j x£'.[;LÉvr,c, et dans Gornutus {Tlieol., I) : oùpavô; Y.'x'ki'iz'Xt. a'jv Tzy-iv/ oT; T.zpit/t: -/.'jtjjlo;.

lES PHILOSOPUES ANTÉSOCRATIQUES 279

la terre noire srjour J) que le monde tic Ictlier cl des

astres proclames divins par l'école de Pylliagore à cause do

la régularité immuable de leurs évolutions : c'est avant

tout le vaste ensemble des cieux déployant chaque nuit sur

la terre son brillant manteau d'étoiles. Ce point de vue n'a

guère été dépassé par Platon et par Aristole : il était réservé à

la science moderne de restituer à notre globe sa place au milieu

désastres et de nous faire reconnaître ici-bas le même ordre,

le môme équilibre harmonieux que dans le reste de Tirnivcrs.

Mais pour en revenir aux bases mêmes du svstème, si le

nombie manifeste Tordre, il ne le crée pas : il en est la règle,

l'expression (2), la formule, non la cause. Xi la sculpture ne

se conçoit sans proportions, ni la tragédie classique sans ses

unités, ni la musique sans mesure, ni la poi'sie sans rvtlime ;

mais en dt'plt de toutes les règles, où serait l'œuvre d'art en

l'absence du génie créateur ? Ainsi en creusant leur propre

théorie les Pythagoriciens aboutissaient à reconnaître dans le

monde une raison injmanente ou transcendante se manifestant

ici sous forme de loi fatale, et là d'intelligence consciente (3).

Mais il semble bien qu'Anaxagore ait été le premier à faire ce

raisonnement, ou aie pousser jusqu'à son terme.

Que leur enseignement ait toujours passé pour profondément religieux, c'est ce qu'atteste une tradition unanime, et l'histoire olîre maint exemple d'un mysticisme avant eu ainsi pour berceau une pratique assidue des sciences exactes.

(1) Est-ce en considération du mal [iliysique ou du ruai iiinral qu'à parlirdu v^^ siècle et peul-êlre d'Empt';docle. la région située au-dessous de la lune a été si Iiéquemmeut considérée comme le théâtre du désordre et du mal ?

(2) « Pour les premières raisons et les premières idi';f,'S, les Pytliagoriciens. ne pouvant exprimer parle langage (de même qu'en pareil cas les géomètres ont recours à un tracé de figures) des principes incorporels, eurent recours aux nombres pour les r^-ndrf manilesles » (Porphvue).

(3) C'est à un néofij'lhagoricien sans nul doule que Clément dAlfxandrie emprunte la doctrine suivante . '0 ;j.kv 0=0; îT;- ojto; ô=, ou/^ oj; T'.vî; 'j—'jvîo'jt'.Vj i/.-'^j- Trjv 0'.a/.07;i./Î7îui;, à/./.' îv ijzi o/.Ci;.

280 CUAl'. II. — LA -MÉrAPUYsIQUE DE LA >ATL'RE

Dans Técole de P3'thagore on parlait volontiers de Dieu, de la dépendance de toutes choses à l'égard de la divinitf', et les célèbres Vers dorés contiennent des recommandations que ne désavoue à aucun titre !a morale chrétienne (1 i. Mais le silence gardé par Aristote donne à penser que cette religiosité pratique ne se rattachait à leur système par aucun lien logique. La formule "Kv àpyi -àv-'.j.^, conséquence n('cessaire d'une philosophie qui réduit tout au nombre, appartient à Philolaiis, lequelj nous dit-on, proclamait l'existence d'un premier principe, inaccessible à la pensée humaine (2), « cause avant la cause » ; l'un se trouverait ainsi tout à la fois au sommet des choses et dans les choses elles-mêmes. Mais l'un, d où provenait-il ? Ce problème, au dire des textes, jetait le philosophe dans un cruel embarras.

De même Philolaûs avait très bien vu que les principes des choses n'étant ni semblables ni homogènes, il élait impossible qu'ils fussent ordonnés si l'harmonie (définie par lui « l'unité du multiple et l'accord du discordant » ) ne les pénétrait de quelque manière. Seulement lui demandait-on par qui et comment cette harmonie était iéalis('e, il ne savait que répondre (3). Matériellement la naissance des choses était expliquée dans l'école par la rencontre du réel et du vide ,4), le monde fini

(1) C'est dans cette partie surtout de la discipline pylliagoricienne que s'accentue le mélange de l'élément symbolique ou traditionnel avec la spéculation scientifique propreinentdite : mélange qui est resté un des traits distinctifs de l'école.

(2) On lit dans la Lellrr sur Icfi nveufileit de Diderot : « Si Pytliagore avait voulu soutenir que tout peut se réduire dans notre esprit à des unités numériques, il n'aurait échoué dans ce projet que parce que cette manière de philosopher est trop au-dessus de nous et beaucoup approchante de celle de l'Etre Suprême. »

(3) « Son explication nuithématiquc de la nature n'a rien de philosophiquement supérieur à l'explication physique des atomistes » Janet] — Cf. Sextus Emimhigus {adr. Phys., X, 2.">G).

(4) Par ce vide (ÈTTE'.siâvai a-jT(li tmj o'jpavio èz -oO à— îÎso'j -vîjijiaTo; ro; àvaTTviovTi /.ce: xô xîvon/ o O'.opi^E'. ta; outï'-ç, P/iysi<iiic, IV, 6, 2i.'{ b, 23) M. Milhaud (p. 233) entend « un vide relatif, quelcpie chose de fluide, d'aériforme, d'indéterminé dans ses rliniensions et ses contours ".

LES l'IilLOSOrUES AM ÉSOCRATIyUKS i2Sl

aspirant, absorbant pour ainsi dire l'tMémcnt inRni iiKb-tfrminé qui l'envelop[)o et (liint il se iioiinit I). Le feu eciitral, principe formateur du monde, centre de gravit»* et puint d'appui de l'ensemble, exerce une sorte d'attraction sur ri-s-.pov extérieur au monde : de là vient ([u"il a été dénommé -o "vi ou

Ce n'est pas tout : Arislole reproche en outre aux Pythagoriciens d'avoir voulu expliquer la nature en y supprimant toute espèce de mouvement (o). Certains textes, il est vrai, nous représentent l'un comme un souflle de feu, de chaleur et de vie (4) qui pénètre la nature entière ; mais c'est là une extension de la doctrine prinùtive, qui ne sait rien d'une àme du monde (3).

Tel est le résum(' des théories pythagoriciennes sur la nature (6) : résumé aussi fidèle, aussi précis que le permettent les

(Jiiant à l'aspiration (àva-veT-/) dont il est ici question, un vers de Xénophane ne permet pas de douter que telle ait bien été en effet la formule du maître.

(1) Ce qu'un écrivain récentappelleci la lutte de l'étlier éternel et des réf,'ious incessamment troublées où vivent lair et les météores qui le modifient ».

(3) Sans parler d'autres qualifications plus ou moins symboliques : « la mesure de la nature » (;jLi-pov), « le lien qui la maintient » ("Juvo/y;), <> l'autel de la Divinité » (3ôj[jio; Oîw/),

(3) Lucain commet la même méprise que Pytliagore lorsqu'il définit les lois astronomiques « numeri nioventes astra ».

(4; DlOGKNK i.AF.KCE, VIII, 27.

(o) Cicéron (« animum esse per naturatu rerum intentum et conimeantem ») affirme sans doute le contraire ; mais à cinq siècles de distance son témoigna^'e demeure discutable, de même que cette assertion du Dirtiunnnirr des sciences phiiGsophiqiiCfi, attribuant aux Pythagoriciens « la théorie dynamiste de l'efficacité du nombre, un aniinismo universel mais restreint par le pouvoir de la nécessité aveugle et de la nature éternelle des éléments ».

(G) Philolai'is avait été le premier d'entre les pythagoricien ( Diocknk Laehce, Vlll, H'.j) à publier un ouvrage llzp\ oôaîw;. Mais lors(iue Slobée (I, 4o6) cite de ce philosophe des lignes comme les suivantes : A/\/ov ôt; o'j'/ O'ov t' f,î o'jOîv tôjv îovtojv -/.al Y'.Yv('jj/ou.i7W7 j-^' âijiûjv •('tt<jjhi/^xvi jjir, •J-ap/ojJ3t; aù~â; (il s'agit de I'Ètxw à-o'.o; des êtres) iv:ô; kuv TrpaYjxiTojv, È; ojv sjvijTao xôîuo;, on répète volontiers en transposani un mot d'un ancien : "Il <l>'.ÀoXao; -ÀaTtuvî^ei r, ilÀi-wv 'i'.ÀoÀaî^î'..

282 COAP. II. — LA MRTAPUYSIOUE DE LA NATURTi

divergences des témoignages, résultat inévitable des vicissitudes prolongées de l'enseignement |)\'thagoricien. C'est qu'en efîet nous avons affaire à une école qui s'est perpétuée avec plus ou moins d'originalité et d'éclat durant plusieurs siècles et compta des représentants jusqu'aux derniers jours du paganisme hell('nique. Aninn' de cette conviction qu'un élément rationnel pénètre tout l'ordre phénoménal, Pj^hagore a frayé la voie à Platon qui l'a suivi, comme on le sait, sur bien des points. Avec lui la cosmologie s'élève au-dessus des conceptions antérieures (1) : l'esprit commence à secouer la chaîne des sens, sans monter encore jusqu'à la région de Tinvisible. Ce formalisme, comme on l'a appelé, était une réaction légitime contre le matérialisme apparent de l'école ionienne que nous allons d'ailleurs voir aux prises avec un adversaire plus inattendu encore et plus redoutable.

(». — Xénophanc et Parménidc

Comment une ville obscure de la Grande Grèce a-t-elle mérité l'honneur de voir naître et grandir une ('cole importante dont l'enseignement otTre un contraste presque absolu avec ce qui précède et ce qui suit ? Nous laissons à d'autres le soin de discuter ce curieux^ problème d'ethnographie (2).

On a voulu faire sortir l'éléatisme du pythagorisme : les affinités sont ('vidcntcs (3) ; mais les divergences ne le sont pas

(I) Horace appelle I^yllia^'ore « non sordidus auotoriiatura' verique ».

(2i II est à noter cependant que ce panlliéisme idéaliste, qui n'a pu s'acclimater sur aucun autre point du monde hellt'nique, oITre des analogies avec certaines vues de saint Thomas d'Aquiii, un Napolitain, relate augrand jour avec Trli'sio et Campanelht, doux Calabrais qui ne devaient guère connaître les Eléates, enfin a l'té enseigné dans notre siècle à rUniversilé de Naples par Véra et ses disciples.

(3) Pytliagore déjà avait renoncé à chercher dans la malière l'explication de la forme : les I^^léates concenirent dans la pensée toute la i'orce vive de leur philosophie. Aussi est-ce aux i'vtiiaf^oriciens (selon toute vraisemblance) que songe l'auteur du So;i///>7(' laisaiil remonter

LES PHILOSOl'HES ANTÉSOCHATIQUES 283

moins. Non seulement à Kléc je ne retrouve aucune drs [)vescriptions religieuses, aucun des rêves politiques de l'association pythagoricienne ; non seulement Xénophane épuise toutes ses railleries contre la niétenips3^cose prèchée par l'vtliagorc, mais ce dernier aux yeux duquel la création était un ensemble magnifiquement ordonné eût souri en face d'une philosophie qui,i"efusant d'arrêter ses regards sur le monde des phénomènes, aboutissait à la négation tant de la mulliplicitf* que du mouvement.

Remarquons qu'à l'origine l'éléatisme se présente à nous comme une protestation contre le polythéisme populaire jusqu'alors négligé, et plutôt toléré que combattu par les philosophes. Xénophane part en guerre contre la mythologie et ses fables absurdes au nom d'un Dieu unique (l) concentrant dans son sein toute réalité. îl est surprenant de voir avec quelle vigueur avant Heraclite, avant Platon le vieux poète fait le procès d'Homère et d'Hésiode; mais ce côté de son œuvre n'a pour nous ici qu'un intérêt secondaire ; il suffisait d'avoir indiqué que l'ensemble de la polémique de Xénophane se rattache à une préoccupation d'ordre théologique : l'infini qui ne connaît ni commencement ni déclin, au sein duquel la raison ne conçoit ni variations ni di{T(-rences, voilà le Dieu qu'il faut à sa pensée.

Plus de dualisme entre l'absolu d'un côté, et le monde créé de l'autre (2). Les Ioniens avaient insisté sur l'infinie multiplicité, caractère dominant de ce monde sensible au milieu duquel les phénomènes se poussent et se succèdent comme les Ilots sur le rivage ; subordonnant sans hésiter les donnc-esdes sens aux concepts de la raison, l'éléatisme fera de l'unité cssen-

l'élt'atisme au delà de Xi'iiopluuie. Serail-ce une liji.ilioii d'idt-es seinblal)le à celle qui au xv:!*^ siècle s'est établie de Descaries à Spinoza ?

(1) [.e dogme de luiiilé de Dieu a été également inolessé clie/. les Juifs ; mais ici ce n'est pas le secret de quelques espiils spéculatifs : c'est la foi vivante de toute une race.

(2) « Il n'y a ni genèse ni destruction : les cli.iijgemenl.s apiiaienta sont négligeables ; le monde est éternel. » (Tan.nehv, p 1('2.)

lielle de toutes choses son Joi-aiic fondamental : c'est un monothéisme dans lequel Dieu n'est pas distinct de l'univers (1). Pareille métaphysique n'est pas h' lait de penseurs médiocres : désormais lu piiilosophie devra compter avec elle.

Sans doute les Ioniens, eux aussi, sétaient mis en quête d'une certaine unité, mais unit*' avant tout d'ordre physique. Bien supérieure au point de vue philosophique, l'uniU' rationnelle des J'^h'ales, unité absolue, inconditionnelle, au delà des prises de l'expérience, n'apparait qu'au terme d'un long travail d'abstraction. Ajoutons que Xénopliane au lieu de se contenter, à l'exemple de ses devanciers, de poser ses affirmations comme évidentes, s'est appliqué à leur donner pour base un raisonnement «^;7*o?-i,- le premier, ^pour considérer et surtout pour juger les faits, il s'est placé dans un ordre de spéculations antérieures et étrangères à ces faits eux-mêmes. Parménide son disciple a même passé aux yeux de quelquesuns pour un dialecticien de profession, fondant une école sans autre but que d'exercer ses élèves aux subtilités et aux finesses d'un art alors tout nouveau.

iMais dans un tel svstème que devient la nature, au sens général et habituel de ce mot (-)"? Ne semble-t-il pas quelle ait soudainement disparu ? L'oljjection ne pouvait man(juer d'être soulevée (3).

(1) "E/. — avxo; v/, -/.a- s; kvô; t.t/zx... ^ôv Osôv Guaciur) toT; rSji (texte cité parSoxtiis).Mais selouurie disLiiicLion heureuse des ci itiiiui-s allemands, Dieu est ici Wellkvaft, non Wi'Ihloff.

(2) « I/i'léatisme est une pi'isou dont la porte ne s'ouvre plus pour (|ui s'y est une fois enfermé. Quand on a conçu l'être comme un et immuable, on est condamné à l'acosmisme » (M. Dcna.n).

(3) IMaton qui dans son style imagé appelait les Eléates ol -où oXo'j T-a^'.ôj-.oc. (Tliéctètc, 181 A) disait qu'ils avaient arrêté la vie dans l'univers. Aristote après leur avoir adressé le même reproche écarte dédaigneusement i)ar une (in de non-recevoir le système tout entier : Tô [i.E.v cl' 'àv y.at à/Ctvrjxov to ov j/.ottîTv, oj — tp; c5jt;wî stxi tjxo— £"Ïv [Pln/sicjue, I. 2,184 b 2.")). Nous avons déjà cité précédemment (p.242) le texte où Théophraste exclut sans appel d'une étude de la nature les spécula-

LES PUILOSOPDES ANTÉSOCRATIQUES 285

Romarquons tout d'abord que Xénopliano n'a nnlloment inv(^nté ce que nous appelons depuis Ile^cl « ridéalisnic transcendantal ». ?S'on seulement c'est en consi"d('ranl l;i liuiilf visible de la voûte e(''leste, puis runiforniité et la connexion des phénomènes, qu'il en vient à affirmer l'unité de Tètre ; mais le mullijde et le variable gardent dans sa conception une part de réalité ; loin di' se réduire à une abstraction vide, Tun est riche de toutes les déterminations.

Lorsque dans le conflit qui s'élève entre l'expérience sensible qui fractionne l'être au point de le réduire en poussière, et la raison qui tend à le retrouver partout identique à soimême, Xénophane se prononce liautement en faveur de la dernière, lorsque fort de l'évidence (ju'il possède il écrit à propos de la croyance vulgaire : Ao/.ô; i-\ -àj-. tirj/.-a-., il ne veut pas dire à la fac^on des bouddhistes : tout ce que perçoivent nos sens n'est que trompeuse apparence et vaine illusion, mais ceci : dans le domaine de la nature notre connaissance sera toujours hésitante et il est libre à chacun de se faire une opinion : la physique est un jeu d'esprit où les imaginations peuvent se donner carrière (1). Ainsi cette doctrine, où l'on pourrait chercher un(; interprétation positive de l'a-E'.pov plutôt négatif d'Anaximandre, n'exclut pas absolument laréalitc' des corps (2), mais elle ne la sauve (ju'au piix d'une certaine contradiction. « F.e système du premier des Eléates

lions de 1 éléa'isnie . Mais écoutons M. Jaurès (De la. r(^(tlilr du inonde sensible, p. 49) : « Les axiomes fondamentaux de la science — rien ne se perd, rien ne se crée — il >/ a transfornialion incessante, jumnis perte de moiaeinent — supposent l'affirmation de l'être plein, ai>solu, indéfectible, comme substance du monde dit matériel. »

(1) On lit dans les fracmenls de Xénophane : .( Qui pourrait sVxpiirneisur la nature de la l'açon la plus accomplie, celui-là même n'en ï-ait rien... Les dieux n'ont pas tout montré aux hommes dès le commencement ; mais les hommes cherchent et ;ive.: le temps (iduvciil !<■ meilleur. >> — Le lanf;age de IMalon dans le Tiincc n'est jias tn's dillerent.

(2) Il n'y a donc rien de surprenant à ce (jue le pornie dr Xéiniphaii.' ait été intitulé selon l'usage du lemiis Uipl oj7E(o;, ijuc- celle désigna-

est un char attelé de deux chevaux qui tirent en sens contraire. L'unité se rompt au premier elïort (1). »>

Il était réserv(' à Parmc'uide (2) d'imprimer aux théories de son maitre un peu plus de cette rigueur philosophique qui leur faisait défaut ; en tout cas né et élevé à Elée au sein de l'idéalisme, il s'y attacha avec une sorte de conviction enthousiaste qui a largement contribué à sa renommée durant l'antiquité tout entière. C'est dans un poème Heo: ou^eo); qu'à son tour il exposa ses vues hardi<>s sur l'être avec une solennité faite à la fois de simplicité et de grandeur (3). Le début notamment est d'une majesté sévère. Parménide se représente conduit par les filles du Dieu de la lumière au sanctuaire de la Sagesse, où de la houche même de la déesse il doit apprendre en même temps que les secrets de la vérit('^ immuable les fausses illusions dont se bercent les hommes :

ypzùj os ;>£ Tiàvxa TruOicrOat, ■}] [xv) àXrfii'.TjC; h/.ohi^(so^ àtpEjjiEç rjxop, r) oÈ jiipoTwv 8'îça:; aTc o'jx £vi ~(cthç àXr/)/j;.

Faut-il voir dans ce brillant exorde le résultat dune inspiration comparahle à celle d'Homère^ s'exaltant au souvenir de ses héros? Notons du moins que l'imagination, fatale au panthéiste indien qu'elle entraine aux rêves les plus insensés, ici se met gracieusement au service de la raison. Si la A(/.r,

tion remonte au philosophe lui-même ou à quelque éditeur ou bihliograplie postérieur. Même remarque à propos de Parménide : la solutiou est diamétralement opposée à celle des Ioniens ; mais ce qui est plus important, le problème au l'ond est resté le même.

(1) C'est ce que constatait Aristole (.1/c7«7;/i. 1, a, 985 b 21) : Trpoj-ov Evtsa;, [ji'.y.pôv à-ipo'.yyj-zzpryj, et ailleurs ; oùokv otETav^viTS.

(2) Selon M. Tannery, il aurait continué le mouvement inauguré par Xénopbane, mais dans une direction toute personnelle et sans lui emprunter aucune de ses théories.

(3) Eu ce ([ui touche spécialement le mérite poétique, c'est aux lettrés qu'il appartient de se prononcer entre l'admiration de M.A.Croi set cl le dédain de M. Diels s'inspirant dujugement de Gicéron.

LES rUlLOSOPUt;S ANlÉiOCRATIOUES i^87

TtoX'jTto'.vQ^ et les owijiaTa vuxtôî sont des emprunts à la tliéogouie orphique, dans les coursiers divins attelés au rhar du poète il est permis de voir « un ressouvenir de la muse luMoïque, un etïort pour élever à la hauteur de l'ode un chapitre de métaphysique », et dans les nymphes qui à son approche ont soulevé leurs voiles « une gracieuse et saisissante image de la science au berceau, conliante et joyeuse, mais suivie d'un cortège d'illusions ».

Le poème lui-même est un audacieux défi jeté non seulement aux pri'jugés de l'ignorance, mais à la science des sages. I*arménide a vraiment poussé à bout cette faculté analytique de l'esprit qui nous force en quelque sorte à chercher lun dans le multiple, le semblable dans le divers et derrière le variable le permanent. Alors que partout nous découvrons des êtres, et l'Ktre pur nulle part, quelle hardiesse extraordinaire d'abstraction que celle qui ramène à cet unique concept de l'être la multitude innombrable des phénomènes (1) ! Le Dieu de Xénophane, identique à l'univers, conservait quelques attributs moraux : l'Un de Parménide, qui se substitue à la nature, n'en a plus. L' l'être est la pensée, et la pensée est lui. Le non être ou le vide est une notion déclarée inintellii:ible ou du moins bannie de toute construction philosophique. Cet être un, que n'atteint aucun changement et que la nécessité enserre de son lien fatal, n'admet hors de soi aucune ('manation, aucun reflet de lui-même. On ne saurait mieux le comparer qu'à une mer immense, silencieuse et inlinie. Mais quand l'idée de l'inlini est suggérée par le spectacle de la nature, d'ordinaire riiommc se sent comme enveloppé par une étreinte ni3'stérieuse. Ici, au poète qui- s'exalte succède

(1) M. Breton (p. 140) s'inspirant d'une pensée liu Suphisli: [i'.i'j D) laquelle vise d'ailleurs une tout autre tliéoiie, dit iinc l'aiménide a « séparé l'univers de l'univers même ». Mais il est inconleslable que ri'niti'- absolue est relx-lle à toute poésie (à;AÔjcjo'j t'.vo;) et en tonlradijtion avec le double témoignage des sens et de la conscience {ào'.Àojoooo).

288 CHAT. H. • — LA MKTAl'llYSIOUIî DE LA NATL'RK

sans transition le dialeclicien qui creuse froidement sa pensée, ignorant des sublimes cflrois d'un Pascal.

Et cependant, Aristote nous le rappellerait si nous étions tentés de l'oublier, ce concept élc'alique de FElre dérive encore de la perception sensible. Si loin que soit poussée l'abstraction, le système ne brise pas compiètement avec l'antique philosophie naturaliste, ^f. Tannery croit même être en droit d'identilier l'Etre de ParnK'nide avec la matière continue (quelque chose comme la substance étendue de Descartes) (1), le non-ètre avec l'espace pur. le vide intangible, insaisissable aux sens. Avec cette clef, ajoute-t-il, les fragments mêmes de son poème deviennent d'une clarté limpide. Xous dirions plus volontiers avec Zeller : « L'elîort dos Eléales aboutit à faire la substance universelle du réel qui n'est qu'un prédicat des choses (2) ».

Tout reposait auparavant sur le devenir : et voilà que le devenir est nié. La philosophie s'absorbait dans la nature ; dans l'enlrainement do sa dialectique Parménide ira jusqu'à supprimer la nature (3). Le domaine de la vérité n'a rien de

(1) M. Natorp le définit : << der luckenlose Zusammenliang der Tlieile des Ails » et M. Riumker y voit « keiiien nietaphysischen, sondern einen siiinlichen BegrilT». Si nous en croyons I\l. ^lilhaud, les textes du Thnide (180 E : àxîvy^Tov tÇ» ■kt.wzI ovoij.a evvx'., et 180 D : xoù^ 'z.T.-y.ryn-ji:; zh r.'x^t i-~,i-jy.<.) comme ceux du Sophiste (242 D, 244 E, 2.")2 A) relatii's à Parménide donnent l'impression que pour lui l'Etre est rtJnivers et que le mouvement nié par les Eléates n'est pas le mouvement en soi, le mouvement sous toutes ses formes, mais le mouvevement de l'univers sur lui-même. — I^ans les fragments de ce philoso[)lie nous lisons que l'être est à la fois jjvî/i;et ào'.aî jEtov, deu.xépi- Ihètes dont le rapprocliement offusque la logique rigoureuse d'Aristote.

(2) Ii]st-il nécessaire de faire remarquer que pour la grande masse des hommes le réel, ce n'est pas la substance retirée en ellemême comme dans un fort inaccessilile, c'est ce qui nous frappe, nous émeut, ce qui agit sur nous, ce que nos sens perçoivent?

(;ij <Ï3j3'.; û'j yàp ï'j')-: /.a-, as/r, fv. (10).

Ce vers nous explique comnicnl Gorgias l'éléatique a été amené à écrire llio\ (û'jjîw; v; ■zo'j [ir, ov-o;. — Cf. Sénèque, ép. 88 : « Parniciiidesait ex liis quœ videulur nihil esse in universum ».

LES PHILOSÛI'UES ANTÉSOCRATIQUES 28U

commua avec celui de l'opiniou. .Malien'' tout, à rexprcssioii franclie et hardie de cet acosmismc (pour [mrler comme les plus récents critiques) Parménide avait ajoulr une explication ou du moins un essai d'explication des pliénomcnes (1) : la seconde moitié de son poème (partie intégrante de sa lâche, comme le prouve un texte cité plus haut, et dont il ne reste malheureusement que quelques vers) remontait aux origines du monde pour en décrire successivement tous les aspects. Jci la variété, le changement apparaissent comme la loi suprême : des principes renouvelés des Ioniens, le ciiaud et le froid, ailleurs le feu et la terre, interviennent j)Oui' rendre compte des phénomènes (2).

Accuserons-nous le « grand » Parménide d'une impardonnahle contradiction? n'était-ce là de sa part, comme l'insinue M. Fouillée, qu'une concession forc('e faite aux mortels amoureux de l'expérience ? ou hien a-l -il ^implenlent voulu prouver que comme hien d'autres il (Hait capahle d'inventer une physique ? Href, idéaliste par sa auHliode, il a [)aru à quelques uns matérialiste par ses d(M'nières conclusions ; mais l'exp»'rience dont il conteste les données s'est vengc'e à son tour, et ses explications physiques comme celles de son mailre Xénophane, jugt'cs sans portée et sans valeur, n'ont exerc»'aucune influence. Ce sont d'ailleurs surtout des réminisconces ioniennes du [)\lhagoriciennes {'■]).

(1; l'iularque {Cuntrc Colutcs, \, j84) attribue à ce pliilosoplie une pensée vraiment proloude : 'Ey^et -l ooçaa-rov y, ojsi;, ïyi: oï /.y.'.

(2) Voir le chapitre v du livre I de la ML'lnjjIn/siquc d'Aristote. Un des interlocuteurs du De nc.turd deorum (I, 11) parle, à'itropos de Parm<''nide, de <( la couronne du cercle .continu d'ardente lumière ceif^nanl ii' ciel, cercle qu'il appelle Dieu ». Dans un de ses fraymenls, le pliiloso[)li'' d'Elée oppose comme limites ou éléments des choses « d'un côté, hfeu étiiéré, la flamme bienfaisante, subtile, légère, partout idcnliquo à elle-même, de l'autre une masse obscuie, corps dense et lourd ». L'i-Jtî'.pov passe au premier plan.

(.'{) L'orphisme lui-même avait envalii l'éléatisme, comme le monire ce vers célèbre, si souvent cité, à propos du principe suprême : [IptÔT'.-TOv jjLiv ïpi<i~7. Okov •j.r^-z'.77.-.'j Triv-to/ .

De toute manière ce nest pas au témoignage des sens que Parménide en appelle : ces messagers trompeurs ne nous donnent que le lantôme do la vérité. Mais ce scepticisme tel quel avait ses périls et l'idéalisme de l'écol^^ d'Elée devait trouver sa perle dans son absolue rigueur. De toute part l'expérience lui iniligeait des démentis. Contre celle unité immobile, soustraite à toute condition de temps et d'espace se dressaient, laits irrécusables, la pluralité des êtres matériels, la réalité du temps, de l'espace et du mouvement. Nier ces faits, ou plutôt établir que la croyance commune tombe sous le coup de diflicultés insolubles, et que les phénomènes physiques ne comportent aucune explication ni démonstration rationnelle, telle fut la tâche de Zenon qui apparut aux Athéniens, nous dit Platon dans le Phrdic, comme un nouveau Palamède. Dans une étude sur la philosophie de la nature, l'étrange polémique à laquelle son nom est resté attaché constitue un épisode tout à fait singulier : le raisonnement n'a peut-être jamais rien offert de [dus subtil, et si Zenon a sérieusement voulu se poser en adversaire de la réalité du mouvement, il faut reconnaître qu'il a rempli son rôle avec une maestria sans égale (1).

Maintenant, ses arguments sont-ils tous irréprochables, comme le donne à entendre iM. lirochard, ou faut-il y voir autant de sophismes grossiers, ainsi que le soutiennent bon nombre de critiques ? Est-ce contre l'existence du C(»ntinu, est-ce contre sa divisibilité qu'ils sont dirigés ? Zenon n'est-il qu'un nihiliste de la pensée, selon le mot de Sénèque (2), ou mérite-t-il au contraire d'être appelé le Ivant de runtiquité? Autant de problèmes non encore tranchés, de même que les contradictions signalées ou imaginées par Zenon ne sont pas près d'être résolues. L'être unique des Eléates, coiporel et

(i) Cf. ï"rontkha, Elude anr les unjuiiienU de Zoton d'Elve coiilrc le mouvement, Paris, 1891.

(2) Dans la lettre 88 déjà citée : « Oninia negotia de negolio clejecit : ait nihil esse ».

LBS PHILOSOPHES ANTBSOCHATIQUES 291

étendu, n'imposant nullement la nécessité de mettre en doute jusqu'à la possibilité des phénomènes (li, M. M;iiinikrr a émis l'opinion que ces célèbres paradoxes visaient avant luul la théorie pythagoricienne qui fait de hi ligne une somme de points, de la surface une somme de lignes et ainsi de suite. Zenon entend démontrer que la continuité défie toute mesure purement mathématique, par conséquent qu'une telle conception do l'espace (à laquelle répond la conception du temps considéré comme une succession d'instants) est incompatible avec la notion du mouvement qui n'est possible que dans l'hvpothèse du discontinu. L'illusion du dialecticien éléatc consistait, dit à son tour M. lîergson, à idenlilier une série d'actes indivisibles (tels que les pas d'Achille) avec l'espace homogène qui les sous-tend (2).

Le successeur do Zenon, Mélissus, mérite encore moins de nous arrêter. Aristote et tous les anciens à sa suite l'ont tenu en très médiocre estime (3), et M. Tannery lui-même a dû abandonner la thèse d'après laquelle Mélissus, renonçant à étudier les phénomènes naturels pour tenter de conqut'rii' un nouveau domaine plus solide,, avait été chez les Grecs le véritable fondateur du monisme transcendant.

On le voit, c'est en tournant do plus en plus le dos à la nature que l'école éléatique avait la prétention de résoudre le problème de la nature : comment y eùt-elle réussi ?

(1) !< C'est le problème de Tètre, de l'un, de l'immuable, à concilier avec le sensible, le multiple et le changeant. Les Eléates, à vrai dire, n'ont pas tenté cette conciliatiou : ils ont abimé leur pensée dans la sérénité de l'unité éternelle, et ils n'ont résolu le problème du multiple que par le dédain. » (Jaurès, Da la rcalitc du monde srnsi/ilc, Paris, 1801}.

(2) Ce qui semble avoir été le fond de la pensée de Zenon, c'est quo la pluralité et la composition ne peuvent en aucun cas être élevées à la hauteur de premiers principes : son tort a été de recourir, i)Our en tenir lieu, à une abstraction métaphysique, au lieu d»^ la réalité vivante et agissante de la nature divine.

(3) Les passages de Siniplicius sur lesquels ou s'était appuyé jusqu'ici non seulement pour louer l'argumentation pressante et ligou-

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