Empî'doclc
Empédocle (l), dont on fait parfois un simple disciple de Parménide, d'Heraclite ou morne des Orphiques, passe aux veux des historiens les plus judicieux pour un esprit d'une originalité puissante, en tout cas « pour un éclectique d'une réelle importance et d'une haute portée ». Dans le portrait que nous a tracé de lui l'antiquité il entre beaucoup de grandeur vraie et aussi beaucoup de ridicule ostentation. Il 3^ a chez lui, à côté d'un savant tourmenté du désir de pénétrer les grands secrets de la nature, une sorte de charlatan jacobin (2), de thaumaturge aussi avide d'étonner que d'instruire (•^). Du moins, s'il a cherché à en imposer par un appareil pompeux et insolite, la vénération dont il fut entouré l'excuse de n'avoir pas toujours refoulé ou caché l'orgueilleuse conscience de sa supériorité sur les courtes vues du vulgaire-
Interprétant le mot de ojcf.; dans son sens étymologique de « création », il rejette cette notion (4) et la proscrit absolument :
Ov/;-:tov...
âXXà [jlÔvov \i.':^'.:, "Tî O'.aXXii-.c -.t \x<.-^vjim'i
£7T', csjj'.; 0' £-■- ToT; ovojjiàÇï-ca'. àv0pwT:o'.a'.v ['.>).
(d) Né ;i Agrigente vers 402 d'après son plus récent liiographe, M. Hidez.
(2) M. Benn. — ■ -< iMnpedocles in a brilliant yet inconsislenl systeni maintained both tlie piiestly legends and a scientific nionisni » (Bir.G, Christian platonisis, p. G2).
(3) Jouait-il successivement ou simultanément ces deux rôles? Sur ce point Bidez et Dielil sont en complet désaccord.
(4) Sauf à la remplacer par l'expression plus vague encore de Tiptôir) crivOecT'.c {Metaph., IV, i, 1014 '' 17)
(o) Vers 98-101. — En dehors de ce passage, cp'jo-i; ne reparaîl plus que deux fois dans le poème (v. 293 et 326),. et avec le sens (ju'il prendra de plus en plus dans la langue commune.
LES rUILOSOPEES ANTÉSOCRATIQUES :{•>!
Vnit-on une chose naitre? On pt^nse qu'auparavant ello n'tHail pas. La voit-on mourir? On dit qu'elle n'est plus, Doublt' illusion. En elïet, ajoute Enipédocle à la suite de l'arnu-nide, rien ne nait ni ne meurt : rien ne peut venir de rien et la destruction totale de l'être est aussi impossible à concevoir qu'à réaliser. Les phénomènes dont nous sommes témoins ne sont autre chose que des associations et des dissociations (1), œuvres non d'une cause efficiente unique, mais de deux forces opposées, qu'on aurait le droit, selon la remarque d'Aristote, d'appeler le bien et le mal, et que par un reste d'anthropomorphisme Empédocle désigne sous les noms restés célèbres à'amour Qi à(i haine [2', transportant ainsi dans l'économie du monde les deux ressorts par excellence de la vie morale de l'homme.
Ainsi tandis qu'on reproche non sans raison aux positivistes contemporains de ne voir dans la loi morale qu'une loi physique d'un genre à part, le philosophe d'Agrigente tombe dans une exagération contraire, réclamant comme un honneur d'avoir le premier découvert dans l'amour la force universelle :
Lorsqu'il s'agit de physique, l'amour et la haine ne se conçoivent que comme équivalents ou personnifications de l'attraction et de la répulsion. V.n réalité, si nous en croyons M. Tannerj' (3), ce ne sont pas deux forces ahstraites, mais des éléments étendus, des milieux doués de propriétt's spt'-ciales au sein desquels sont plong('s les molécules corpo-
(Ij Désignées de préférence cliez Empédocle pur les deux verbes •iJîTOa'., o'.a'iJôîOa'.. — Dans la conception antique du chaos comme dans la théorie que va enseigner Anaxayore, c'est à la S('[>aiation que s'attache l'idée de perfection : ici c'est le contraire.
(2; M. Hild (p. 66j fait remarquer que dans hi mythologie indienne Aditi et Diti jouent exactement le même rôle.
(3) Voir un article de lu lieiuc /iliilnaopliiijui- (sepl''nihrc 1887) sous ce titre : La coatnogonie d'EuripUle.
relies (l). Mais alors pourquoi ces termes qui nous trompent? C'est, avait déjà répondu Thilo, un simple appareil poétique, d'ailleurs en complète opposition avec l'esprit du polythéisme. D'autres critiques, soupçonnant ici des vues plus hautes, voient dans ces deux foices « deux artistes sublimes qui composent les êtres de la nature en mêlant les éléments dans des proportions diverses quoique toujours harmonieuses ». Mais que sont ces éléments ou substances particulières qualitativement immuables? Nous touchons ici au côté le plus saillant de la phj'^sique d'Empédocle. Jusqu'alors on s'était flatté d'expliquer l'essence matérielle des corps par les transformations indélinies d'une seule et même substance, air ou feu pour les uns, eau ou terre pour les autres : vaines tentatives condamnées par l'expérience la plus vulgaire. Mais si prise isolément chacune de ces théories est convaincue d'insuflisance, en les réunissant, n'aurait-on pas la solution jusqu'alors vainQmont cherchée? Pourquoi ne pas attribuer au feu ce qui est chaud et brillant, à l'air ce qui est fluide et transparent, à l'eau ce qui est obscur et froid, à la terre ce qui est dur et pesant ? Telle est la doctrine célèbre des quatre éléments (2) qu'Empédocle fit triompher, parce qu'il l'avait présentée avec talent et surtout parce qu'elle répondait à l'état de la science pendant son siècle et les siècles suivants. Racines et fondements de tout ( pt^waaTa -àvTwv) CCS éléments passent en toutes choses, et forment les combinaisons les plus diverses sans subir d^altérations. Heraclite et Parménide se trouvent du même coup conciliés. Comme on la dit ingénieusement, l'univers d'Empédocle a cessé d'être ou la morne uniformité de
(1) Ou comme s'exprime M. Milliaud (p. 247) « des lluides matériels à consistance concrète, quoique écliappant aux sens ».
(2) I^laton la reprendra dans le Tintée et Aristole, allant plus loin encore, tentera d'en donner une démonstration a priori. — Une cinquième essence ou quintessence (dont Zeller fait remo'ntor Tidée première au pytliagorisme) fera bien son apparition çà et là dans l'histoire de la science, mais sans réussir jamais à y prendre pied d'une façon durable.
LES PUILOSOPIIES A.NTÉSOCIUTIOUES :i03
la substance, ou le (lot tempétueux des plu'nomènes. Ajoutons que cette réduction de la nature entière ù quatre ('léineiils dont le premier venu arrive si promptement et si ais('[uent à se faire une idée fut un des triom[)hes de l'ancienne physique (1) : seule la chimie moderne l'a reléguée parmi les chimères.
Au surplus dans le système que nous examinons il ne s'agit point de rendre compte de tout par un mélange purement matériel, dont se contenterait un empirisme grossier : les contraires qui d'après Heraclite formaient le monde par leur simple juxtaposition ne le constituent point ici par leur simple succession (2). Est-ce à dire qu'il y ait place pour un Dieu dans la théorie d'Empédocle? Malgré l'opinion d'Aristote on ne le voit pas, à moins d'entendre par là la nature même (3) : toutefois le philosophe semble avoir pressenti que seule la finaliti' pouvait fournir une explication satisfaisante de l'ensemble des existences, et il a placé à l'origine une tendance aveugle, à demi mécanique, à demi morale, que la raison seule peut concevoir au milieu de l'éblouissement des sens :
Tt,v tj vôto oipXE'j, [Jir'o' o[ji|j(.aj'.v tjto zt^r^Tziîy^ (v. 108),
])uissance mal définie qui dans la création des êtres animés et particulièrement de 1 "homme a essayé, semble-t-il, de mille combinaisons périssables jusqu'à ce cju'il s'en rencontre une digne de durer, parce qu'elle répond aux exigences impérieuses de la vie. Seuls les organismes appropriés à leur fin
(i) On y croyait encore au xviu'^ siècle, ;ï la veille des ijiaiiils travaux qui posaient les bases de la science et des métliodes cliiniiques.
(2) D'après Lange, le véritable mérite d'Empédocle aurait été d'avoir placé, si l'on peut ainsi parler, le principe d'individuation des êtres dans les innombrables combinaisons de 1 liétérogène.
Çi) En parlant ainsi, je n'ignore ni le beau vers C'-'O •'" ''^ poète nous représente la raison divine « parcourant rapidement rininii'iisité du monde », ni le passage suivant, allusion probable à lu polt'-mitiue religieuse soulevée par Xénophane : «( Heureux «jui possède l'intelligence du divin : malheureux qui sur les dieux n"a qu'une croyance obscure ! » (v. 387).
ont pu se propager, tandis que d'autres moins favorisés étaient condamnés à une destruction plus ou moins rapide. Telle est la doctrine dont les lignes principales s'accusent dans les fragments d'Empédocle : et ainsi, avec plus de vraisemblance que dans le cas d'Anaximandre, le philosophe d'Agrigente parait avoir devancé de vingt-trois siècles et Lamarck et Darwin.
D'ailleurs quelle loi préside à cette évolution des choses, à cette concordia discors comme s'exprime une spirituelle antithèse d'Horace (1) ! A cette grave question point de n-ponsc. Aristote (2) classe notre philosophe avec IMiérécyde et Anaxagore parmi ceux qui refusent de tirer les choses uniquement de la Nuit et du Chaos, et font tout dériver d'une cause première dont le bien est un attrihut essentiel. Quoi (ju'il en soit de celte affirmation dont les preuves aujourd'hui nous manquent, aux yeux d'Empédocle le monde dans son état actuel est un séjour de douleur (3), où nos âmes ont été précipitées eu punition d'une faute. L'union réalisée par la f-À'-a est sans cesse remise en question par les efforts oppos('S du veT-z-oç, tendant à la dissolution complète du c^oalpo;, c'est-à-dire de l'état primitif où tout s'harmonisait dans l'unité (4). Cette dissolution achevée et lorsque toutes choses semblent dissipées dans la multiplicité absolue (quelque chose comme le
(1) Epilres, 1, 12.
(2) Métaph., xiv, 4. — iraprès le même Aristote (Pliijs., ii, 4, 6). Empc'docle ("fait contraint île faire une paît au hasard dans la formation du monde. En effet, la ci-.Àîa rapproche sans doute les parties du tout qui ont entre elles de l'affinité : mais des proportions sont indispensables pour que d'une combinaison d'éléments hétérogènes sorte un être harmonique et complet : or ces proportions, comment les expliquer ?
(3) ' \~'r,i au Xïîfjiajva xa-à 7/.Ôto^ Y,Xâff"/.0'j7tv,... i-zipTzz% ywpov, y.wxpn"/ JT^ji-z-^oy, autant d'expressions des KaOasjjio! qui remontent à l'orphisme primitif. Ce pessimisme (un trait de plus de rapprochement entre Empédocle et Anaxiniandre) expliquerait le suicide par tristesse que lui prête Lucrèce.
(4) A Tabstraction de l'unité éléatique substituez un milieu plein de vie, vous aurez le aootTpo^ d'Empédocle.
LES PHILOSOPHES ANTKSOCRATIQUES 31)5
yajua d'II('siode et \o cliaos d'Ovitle), çiXîa rentre en scène pour leprtMidre à son antagoniste les éléments dissociés, et restaui-er le xôjij.o;. Un serment inéluctable échangé entre les deux puissances antagonistes, une loi fatale dont la itonté ne subit le joug- qu'en tremblant,
Èjt'.v àvâYV-T,^
j'^jjix Oîôjv (i/'/^ç'.o'ii.a iraAatov
yip'.^ aruyiEt ojttXtitov àvây/cr//,
domine ces vicissitudes périodiques, cercle sans fin dont l'œil parcourt successivement tous les points sans en trouver le terme.
Il n'est pas surprenant de voir Aristote et Plutarque 1) après lui appeler par excellence 6 ojj./.ô; un philosophe dont le poème intituh' «l'jj-./.à contenait, autant que nous pouvons en juger, un nombre infini d'observations de détail, et s'ouvrait même par cette déclaration formelle : « J'écris de l'univers : je vais expliquer l'origine du soleil et celle du monde visible, de la terre, de la mer aux flots innombrables, de l'air humide et de l'éther dont la sphère enveloppe toutes choses » : un [)hilosophe qui se livra avec une prédilection visible à l'étude de la nature dont le premier il songea à comparer les divers rèp^nes (2 , ébauchant des théories (comme celle des roches ignées) qui n'ont été retrouvées que de notre temps ('•\).
Mais nul n'a mieux aperçu ni mieux signalé les défauts du philosophe que ce même Aristote \i) qui lui reproche de n'avoii'
(1) De ciiiiosilate, ato C
(2) Einpédocle avait notammenl étalili nnfi corrélation par analoiiio entre les l'euilles des arbres, les plumes de l'oiseau et les cheveux de l'iiomme.
(3) D'après M. Tannery, le tourbillon de la .évolution diurne est dû à une rupture d'équilibie, résultant des mouvements désordonnés du î^aTpo,-, et l'accélération de la révolution sidérale aux dépens de ces mêmes mouvements serait comme un lointain pressentiment du principe de la conservatioji de l'énergie.
(4) Voir en particulier, Mctuph. ii, 1000^9 et 2V : 0'^ plv ojv Tzip} 'Hslo-
306 CnAP. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATUHE
connu et pratiqué aucune méthode scienlifique, et d'avoir admis que les grandes révolutions cosmiques, alTranchies de toute loi, s'accomplissent et se succèdent tantôt d une façon et tantôt d'une autre, au gré du caprice et du hasard.
1). — Dcmocrite (1).
Tandis qu'Heraclite se vantait de s'ètie formé seul, Démocrite que l'antiquité se plait à lui opposer confesse non sans orgueil qu'il a recueilli sa sagesse dans toutes les parties de l'univers. Né vers 460 et contemporain d'Anaxagore (2) et de
fjjjiwv o' ojXtYtôpr^iTav... xal yàp ovTiîp o'VjOcrf; à'v Tt? Xiyîiv [i.àXiaxa Ô[jloXo- YOJjjilvw; ajTw, 'EunrsooxXfj^, xal ouxoç xaùxàv TlstiovÔev. Et dans la page qui suit Aristote soumet à une critique sévère les bases mêmes du système.
(1) Ou s'étonnera peut-être de me voir passer sous silence Leucippe que les historiens de la philosophie ont rhabitude de considérer comme le premier auteur de la doctrine atomique, Aristote le nomme sans doute à plusieurs reprises, mais chose curieuse, le plus souvent à la suite de Démocrite, et d'ailleurs il ne sait rien de positif touchant ses écrits. Nous apprenons par Diogène Laërce (x, 13) non seulement qu'on hésitait sur sa patrie, mais que son existence même avait été révoquée en doute par Epicuro, suivi en cela par Clitomaque (d'après Cicéron dans le De nalura dcorum, i, 23).
Plutarque et Sextus Empiricus n'en parlent imlle part. « Nous ne savons nullement si Leucippe a véritablement existé », écrit M. Tannery, et le livre cité parfois sous son nom était peut-être une œuvre de Démocrite, qui dans la crainte de se voir accuser d'impiété, aurait imaginé de se dissimuler derrière un nom d'emprunt, à peu près comme Platon l'a fait dans son Timce : procédé d'autant plus adroit (^u'on esquive ainsi les objections auxquelles prête la doctrine. De toute manière l'enseignement de Leucippe, de même que sa personnalité, a quelque chose de si effacé, de si fuyant qu'on est parfaitement excusable de le laisser à l'écart.
(2) Dont il fut l'élève vers 43G, si l'on en croit Diels. C'est à Anaxagore qu'il semble avoir pris l'idée du mouvement circulaire et tourbillonnant qui donne naissance au monde par la réunion des parties
LES rniLOSOPUES AMÉS0CRATI'3UES 307
Socrate, il n'acquit que lard réputation et iniluence. (I) VtTitable pol3'graphe, presque aussi encyclopcdiquc qu'Ari&tole, ]1 a laissé des traités de tout genre attestant ItHendiie de ses connaissances : écrivain de talent, il a mérité que Cicc-ron (2) revendiquât pour lui à ce titre une renoninK'C égale à celle de Platon. Lucien,le railleur des philosophes, nous le représente (ce lut aussi, et sans doute pour des motits analogues, la destinée de Gerhert et d'Albert le Grand au Moyen Age) comme un magicien et un alchimiste (3) : naturaliste et libn'-|)enseur (autant du moins que cette qualification a un sens dans la Grèce antique), Démocrile n'a pu empêcher les Ages qui suivirent de lui attribuer une foule d'incroyables superstitions. 11 semble même que comme Epicure son disciple il ait eu la malchance de n'être longtemps que très imparfaitement, sinon très injustement apprécié : peu de grands noms ont été au même degré maltraités par l'histoire. En revanche « les préoccupations philosophiques de la science contempoiuine(4) ont amené les penseurs à un point de vue nouveau du haut duquel l'atomisme de Démocrite a été mieux aper(;u, mieux
similaires. Cette antériorité d'Anaxagore, admise ('gaiement par M. Waddington, a été combattue par M. Ragnisco [Filosofia délie sciiolr italiane, Dec. 1883).
(1) Lui-même n'avait qu'indifTérence pour la gloire. Cf. IJiog. I.ARëcE,
opovôjv.
(2) Orator, ch. xx. — • Parmi les admirateurs de son style dans l'antiquité il faut citer cfabord Ttiéophraste et même Aristote qui dit en parlant du philosoptie dAbdère comparé à ses devanciers, YÀaoupo-cîpoj; zXzf^v.-.i . Denys d'Halicarnasse lui décerne à son tour (De comp. vrrhorum, 24) une place d'honneur au milieu des prosateurs grecs.
(3) iS'ous avons déjà parlé, dans une autre partie de ce travail, des ouvrages apocryphes de magie qui circulaient sous son nom en Orient au commencement de l'ère chrétienne.
(4) « Les inluiiment petits sont les maîtres et les organisateurs de l'univers : la vie simultanément détruite et refaite par eu.v est le pri\ des batailles formidables que se livrent ces arim'es invisibles. L"hornme a repris à pied d'œuvre l'explication du monde, et il s'est aperçu que l'existence, la grandeur et les maux di; (''-t univers provenaient du labeur incessant de ces indniinent petits >• (de Vouuii).
308 CIIAP. II. — LA MÉTAPnYSIQUE DE LA NATURE
compris ». On s'accorde notamment à reconnaître que le premier de tous les Grecs il a eu la notion vraie de la science, saisie à la fois dans su diversité et dans son unitr (l), que le premier éi^Mlement, poussant jusqu'au bout l'idée-mère de son système, il a conçu une explication purement scienlifujuc du monde, dégagée de tout emprunt à l'antique mythologie, dégagée même, si l'on croit M. Mahilleau, de tout postulat d'ordre métaphysique.
Dans la théorie éléatiquc, le plein seul existe, le vide ne peut même pas se concevoir. Démocrite affirme au contraire avec force que le plein et le vide ou, pour parler comme Parménide, l'être et le non être sont également nécessaires à l'explication du monde (2). L'être est éternel : mais loin de se concentrer dans une unité absolue, il est divisé en quelque sorte par le vide et constitué par un ensemble innombrable de corpuscules infiniment petits, solides et pleins, physiquement indivisibles, que le philosophe appelle « premières gi-andeurs (3) » : chacun d'eux est mis en possession des attributs que l'éléatisme reconnaissait à sa substance unique (4). C'est ainsi que l'éternité des atomes est posée sans autre démonstration comme évidente : de même cet autre principe qu'ils sont éternellement en mouvement. Toutefois ces atomes diffèrent entre eux, sinon de poids (.5), du moins de forme et de yolume.
(1) « Ah ! si Pi'Ticlès avait appelé Démocrite à Athènes, dans la capitale intellectuelle de rhellcnisme ! mais Périclès eut d'autres soucis ! » (Victor Egger.)
(2) Aristole, Plii/nifixc, iv, (».'îl3i'22 : Mtj [jiàXXov -to olv eTvai t] iq jjLrjoÉv. La science et l'opinion de l*arm«'nide élaient réconciliées.
(3) D'après Sextus Empiricus {Ado. Malli., ix, ;i63) et Strabon (xvi, 7;>9) invoquant l'un et l'autre l'autorité de Posidonius, la théorie des atomes aurait [)our premier l'ondaleur un Sidonicu du nom de Moclius, qui vivait avant la guerre de Troie !
(4) Entre l'éléatisme et ratomisme liavaisson a raison de signaler une opposition radicale et cependant il est manifeste que les atomistes ont su protiter de riinportance des propriétés mathémali(iues (noml)re, étendu<>, mouvement) analysées et mises en lumière par les l'Héates.
(ii) Quel lôle pouvait avoir la pesanteur dans un système tel que
LES ruiLOSOPllES AM'lisOCRATIQUES 30!J
Maintenant conimcnl expliquer la naissance et la lin de toutes choses (1) ! Par le rapprochement ou la dissocialion (2) de ces particules matérielles, entraînées dans tous les sens par un double mouvement chaotique (3) d'impulsion (7:a).tA6;) et de réaction (àvT.TJTîtDt), les plus ténues ou les plus légères constituant le ciel et l'air, les plus lourdes l'eau et la terre. Ce (|ui décide des propriétés des corps, de la vie et de la mort des êtres animés, c'est uniquement le groupement, la ligure et la disposition des atomes, tandis que de leur contact dérive toute action et toute passion (4). S élève-t-on dans la liii'raicliie des êtres, depuis le grain de sable jusqu'au plus éclatant génie? il suffit de faire intervenir des éléments plus nombreux, des combinaisons plus compliquées et plus savantes, l'out le reste est inutile 5).
Afnsi ])as de cause première : pourquoi chercher vainement le commencement de ce qui est inlini? Pas de. cause finale : le mouvement est sans but, comme il est sans origine
nous venons de l'exposer? On ne le voil pas ; c'est une propriété occulte, inventée ou conservée pour le besoin de la cause. Aussi bien est-ce non pas à Démocrite, mais à Epicure, homme d'une science presque f^rossière, qu'il faut imputer ce manque de logique.
(1) Aristote dit d'Anaxagore et de Démocrite ce mot profond : « Ils ont sauté à pieds joints sur le devenir ».
(2) Si nous en croyons Lucrèce, c'est à l'image des combinaisons indéliniment variées des lettres de l'alphabet que les fondateurs dii l'atomisnie ont conçu leur système.
(3) 'Axa/.Ta, comme s'exprime Aristote. — tlst-il nécessaire de rappeler la place (jue tiennent les tourbillons (oïvai) dans la cosmologie cartésienne et jusque dans les théories toutes récentes de M. Paye?
(4) Df (jcncr. et coiriipi., i, 7,323i'3 : oaoïov eTva'. -Jj zt tzo'.ouv y.a'. -J)
(ii) Di' luuihu.s, I, 0 : « Vim et copiam el'liciendi Deiiiocritus reliquit » : Le philosophe d'Abdère, frappé, dit-on, de l'autorité que la croyance aux dieux tirait du consentement universel, n'avait cependant pas osé supprimer tout édément divin dans le monde : mais il faut voir dans le De nalura ileoium (i, i3) les étranges opinions qu'il ))rofessait sui' ce point, opinions assez insensées poiu' dicter à Gicéron ci'tt(? conclusion : « Quae quidem sunt patria Democriti (on sait la réputation faite dans l'autiquitt' aux Abdéritains) quant D^'moeritu digniora. »
et sans terme : tout est l'œuvre du hasard (I) ou do la fatalité, ou plutôt tout a son explication dans les forces inhérentes à la matière, dans les lois du di'terminisme le plus absolu. Les matérialistes de tous les temps, et les positivistes contemporains ne s'y sont pas trompés : aussi les voyons-nous d'un commun accord porter aux nues cette conception de l'univers où domine le sentiment de l'aveugle nécessité des lois naturelles (2). L'un d'eux y salue même « la plus éclatante défaite de la téléolo^ie, cette ennemie héréditaire des sciences delà nature (3) ». llàtons-nous d'ajouter que dès l'époque où elle parut, Platon mettait les partisans d'une pareille doctrine au défi de rendre compte de l'ordonnance admirable dont té-
(1; Première apparition dans la philosophie de cette déesse T-jyv], tour à tour aux yeux des Grecs les plus éclairés du v« siècle idée abstraite du hasard et personnification de l'action cachée d'un pouvoir supérieur (Cf. Allègre, La (Jdcsxf Ty/ji, 1890).
(2) Hasard, nécessité, deux idées qui nous paraissent s'exclure. Mais peut-être sommes-nous dans l'erreur. « Les atoraistes admirent que la nature est une force aveugle et qu'on peut se passer d'attribuer aux substances primordiales un esprit créateur ou d'installer au milieu d'elles une Providence. Néanmoins rien n'est laissé au hasard : tout a une cause naturelle qui exclut la contingence aussi bien qu'une cause finale » (M. Hodier). Même point de vue chez M. Milhaud (p. 248) : <t L'idée (jue rien ne naît de rien, qui se dégageait confusément déjà des premières recherches ioniennes, cette idée que tout i)hénomène résulte de phénomènes antécédents, s'affirme chez les atomistes avec la dernière rigueur. Poinl de hasai'd, point d'événement accidentel. L'accident n'est que dans l'apparence ». Mais s'il en est ainsi, à qui pense Aristole quand il dénonce les philosoj)hes aux yeux desquels « le hasard est une cause à l'instar de la divinité » (aixia 0=ïôv it ouja y.aî oaijjLovtoj-uEpovj? OU bien faut-il se persuader avec M. Jaurès que « le hasard n'est pas l'absence de toute loi, mais la confusion inextricable produite par des lois multiples »;''
(3) M. SouRY. — Déjà Bacon, estimant ([ue le problème de la (inalité est déplacé en physique, élevait bien au dessus de Platon et d'Aristote Démocrite et ses disciples, « banc unicam ah causam, quod in causis finalibus nunquam operam triverunt ». Mais comme 1-a synthèse n'a pas moins de prix dans les choses de la nature que l'analyse, le même Bacon reproche à l'école atomistiquc d'avoir entièrement négligé la première pour s'en tenir uniquement à la seconde.
LES PilILOSOPOES ANTICSOCItATlQUES 311
moigno le xôt|j.o;. A la vérité Déiiiocrile n'est pas nommé en toutes lettres dans le \'' livre des Lois : mais à qui donc songe Platon, lorsqu'il tait parler ces pri'tendus sages aux yeux desquels « il y a toute apparence que la nature el le hasard sont les auteurs de ce (|u'il y a de plus p,rand et de plus beau dans l'univers : les premiers éléments pouss('s çà et là fortuitement, chacun suivant sa propriété, étant venus à se rencontrer et à s'arrauiier ensemble confornK'ment à leurs aflinilés, de ce mélange des contraires que la fortune a dû produire suivant les lois de la nécessité se sont foi-més tous les êtres que nous voyons, avec l'ordre des saisons que cette combinaison a fait éclorc : le tout non d'après une intelligence, et sans l'intorvention d'aucune divinité ([) ». Aristote au contraire cite Irt^uemment Démocrite, mais presque toujours pour lui opposer une vigoureuse réfutation, indice non équivoque de l'importance quil attachait malgn' lui à cette explication des choses (2).
Il resterait au suiplus un point à examiner. Démocrite à qui la vue du corps humain avec son merveilleux organisme arrachait, dit-on, un cri d'admiration, avait il poussé sa théorie jusqu'au bout^ ou ('tait-il de ces |)hilosoplies dont parle l'auteur de la Pliijsique, et pour qui le domaine du hasard, embrassant le ciel et les èlrcs jusqu(^ là réputés les plus divins, s'arrêtait aux conlins de la vie, où commençait le rôgue d'une cause nouvelle et dilliM-ente, appeb-e tanl(M la nalur.', tantôt même lintelligence ? Stobée ne lui fjiit-il pas dire : « llienne se-
(1) Loiii, 88'.t \ A.
(2) C'est la thèse que soutient M. lîodier : « L'abondance m'''me des arguments qu'Aristote entasse contre ralomisme semble dévoiler les difticultés qu'il éprouve à se convaincre lui-même du peu de valeur de ce système. On dirait qu'il combat ù regret Démocrite auqui^-l il accorde du reste une plus grande part de louange qu'à aucun autre philosophe, » Cette dernière assertion est très contestable : mais il <'st intéressant de constater que lorsque les Motekallomiin, euuemis jurés de ceux que les Arabes appelaient les p/(//oso/)//''s. c'est-à-dire des pi'-ripatéticiens, voulurent opposer autorité à autorité, ils irivotiuèrent non pas IMaton, mais Démocrite.
lait en vain ;tout a sa raison et sa nécessité» (1)? Mais cette maxime a beau paraître reproduire littéralement un adage célèbre d'Aristotc : elle n'implique rien qui ressemble même de loin au vo~j; d'Anaxagore (2), et Lange me paraît ne rien exagérer lorsque dans le Xô-^o; dont parle Démocrite il refuse de voir autre chose que la loi mathématique et mécanique, le rapport qui régit avec une autorité souveraine les mouvements des atomes.
D'autres, au contraire, se plaçant à un point de vue presque opposé, ont soutenu que la théorie atomistique conduit à une conception idéaliste du monde. Et voici sur quoi ils s'appuient. Non seulement Démocrite a dépouillé systématiquement les atomes des caractères qui en les plaçant sous la prise des sens les abaisseraient au niveau de l'expérience ; mais pour lui il n'y a de réel (3) et si l'on peut ainsi parler, d'authentique (yvy^'.ov ) que le non-sensible, l'invisible (-cô àôpaTov), ce que les sens ne nous montrent nulle part, à savoir les atomes et le vide: seule la raison saisit d'une façon immédiate et adéquate (T'j;ji;j.î-:pw;j les principes supérieurs des choses (i). Confuse et obscure (T/.oxfr, ), la perception extérieure
(1; Ed., I, 160 : OOolv X?'.;-»-^ -J-i-r,-* -/(vvExai, àXÀà -àv-'r/. Xô-p^ '^ >'-'■'•■•
(2l Quels textes S. Augustin avait-il sous les yeux quand il écrivait: « Sensit Democritus inesse concursioni atomcrum vim qnamdani aiiiinalem ac spiiilualem » ? Nous l'ignorons tout à l'ait.
(3) On sait que le philosophe définissait les qualités physiques des
« impressions du sujet » (De même Uescartes : « Il y a des figures
' d'où procèdent les sentiments que nous avons des couleurs » ).
Natorp lui attribue l'affirmation que voici : 'AvOpwTTotTi -aai lajxà
oYaBôv xa- àXr/)i;, ïjo'j ol aÀÀo à'ÀÀoj. On lit chez Stobée (Ecl.,l, H04) :
0\ [JLSv aXÀoi cpjTîi ta a'.!TO/,xâ. ArjiJfj/.p'.xo; oî vôufij, xojto r,'zi-.\ oô^r,
y.al -i()t<s: xoT; r^ixt-.ipo:;. P. Janet {Prind/ics de méiaplitpuiue el de /*>//-
diologie, II, p. 152) dit qu'il n'est pas facile de savoir au juste ce que
signifie ici rex[)ression vÔ[jl(o ou xaxà vôjjiov : l'essentiel, ajoute-t-il, est
que Démocrite entendait que les sensations n'existent pas dans la
nature et en soi. C'est ce que soutenait déjà Tlh'M)[)hraste [de ^omi,
ÔO) : Ar^iJLÔxpixoî àTtojxîpc'ï xwv a'iOcjXwv xr,v cpjjiv.
(4) AÔY(o O£ojpr,xà, selon le mot d'i-^picure rapporté par Stobée. Ainsi
LES rUILOSOniES ANTKSOCRATigUES 313
nous cache plus qu'elle ne nous révèle la véiil<'(l), cl s'oppose à la notion rationnelle comme la simple impression dr la n'alité à la réalité elle-même. ScuJ on presque seul dans l'antiquiti' Démocrite a enseigné la subjectivité complète des sensations.
Accordons dès lors, si l'on veut, à C. Lévèque (2) que l'aloniisnie est une construction beaucoup plus métaphysique qu'empirique où la faculté a priori et la iléduction jouent le rôle principal, presque l'unique rôle, et où la matière abstraite, distincte des diverses cat('^ories d'êtres mat('riels, est bien pi-ès de ne plus mériter son nom i3i. En revanche on est bien obligé de reconnaître qu'ici toute diiï('rence de substance disparait entre l'àme et le corps, et l'on s'explique mal, sinon au {)rix d'une flagrante contradiction, une raison qui vient, comme elle peut et on ne sait comment, se grelTer en quelque sorte sur la matière. Malgré ce qu'on pourrait appeler « un arrière-plan idéaliste », l'expériencô n'en demeure pas moins le procédé géuérateur et de la méthode et du système (t).
Mathématicien remarquable, auteur de savants travaux,
« sur le terrain de la connaissance Démocrite procède non pas du sensualisme, mais d'un rationalisme radical » (Natorp).
(1) Il est de Démocrite, cet aveu mélancolique: 'Ev pjOtjj f, xXr^Ocia. Une tradition voulait même qu'il se fût crevé les yeux, île peur que le spectacle du monde extérieur ne vînt troubler l'exercice de sa pensée.- (Cf. UsKNER, Epicurea, 336).
(2) Voir lui remarquable article du savant et regretté professeur dans la Revue philosopliiquc (1878) sous ce titre : Valomisme (jfcc et la mc(apli]isiqut\ — Sextus Empiricus n"a-t-il pas écrit en parlant de Platon et de Démocrite : « lis n'ont l'un et l'autre tenu pour vrais que les intelligibles » ?
(3) " Die antike .Uomistik geht aus allsemeinen erkenntnisstheoretisclien Erwilirungen iiber die Wahrlieit der Siiuieswaiirnoliniungen liervor und /ielt darauf iiin, mittelst rein begriffliclier ErUtninlniss die .Natur des wahrbaft Seienden fortzusetzen )> (M. B.iCMKKn).
(4) On peut observer qu'à la façon de Htichner, Démocrite ;i l'analyse extensive subordonne à peu près constamment l'analyse compré-bensivp, d'un caractère [dus métaphysique.
attaché à la poursuite de la vérité scientifique autant qu'Epicure s'y montrera iudilleient, Démocrite a le droit d'être appelé « le plus grand des physiciens grecs », et à ce titre nous le retrouverons dans une autre partie de cet ouvrage. Mais il est impossible d'accepter le rapprochement qu'on, a voulu établir entre lui et Platon quant aux bases mômes de leur cosmologie (I): est-il évident, par exemple, que chez l'un et l'autre la conception du monde est cosmocenti-ique? Ce qui domine en somme toute sa doctrine, c'est la suppression de toute recherche des causes efficientes aussi bien que des causes finales, et s'il falkiit en juger par ses apologistes les plus fervents à travers les siècles, c'est la formule matérialiste et athée sous sa première forme historique. (2) Veut- on maintenant savoir quel sens il attache de préférence au mot 'i'^^'-z, il est facile de se convaincre qu'il l'emploie pour désigner soit la réalité objective du monde extérieur, soit l'ensemble des forces dont ce monde est le théâtre (3).