Anaxagore
Jusqu'ici nous avons vu la philosophie, et spécialement l'élude de la nature fleurir en lonie et dans la Grande-Grèce : avec Ana-
(1) Pour justifier pareille thèse, il ne suffit pas que Démocrite ait écrit: « Nous no devons point nous attacher aux choses périssaliles, mais placer notre bonheurdans les cliosesdivines », ou qu'il aitparfois désigné les atonies par a/r^ijiaTa ou \Zi-j.'., mot employé également par Hippocrate son contemporain dans son acception étymologique et purement scientifique (cpûati; te xal 'oia-.). — Ce qui ne veut pas dire que dans telle ou telle page du Timée ou ne puisse soupçonner maint emprunt détourné fait à Démocrite.
(2) Peut-être devons-nous ainsi indirectement à Démocrite r{'loquente protestation de Socrate, de Platon et d'Aristote.
(3) {^'antiquité lui attribue ce conseil donné à un a\j\\ : « Gardezvous de rapetisser bassement dans votre espi'it la Nature qui est si grande ». D'autant plus grande en effet qu'ici elle doit se substituer au Créateur.
LES PHILOSOPHKS ANTÉSOCHATIQUES 315
xagore(l) elle va onliii, comme la science et l'art, élire domicile à Athènes, où. rallendent les plus brillantes destinées. La capitale de FAllique ne sera plus seulement la mctropolu du commerce et de l'art : ce sera « le prylanée de la sagesse » (2).
Comme Empédocle (3), Anaxayore prend son point de départ dans cet axiome de rantiquiti" que rien ne nail ni ne meurt, et que ces expressions nailrr, mourir, prises à la lettre sont dépourvues de sens. Le problème du devenir se trouve ainsi (en opposition avec les idées alors régnantes) non pas résolu, mais éliminé pour ainsi dire de la science. .Mais à l'origine, nous ne trouvons plus ici simplement quatre éléments : faute d'une distinction suflisamment prt'cise entre la qualité et la substance, Anaxagore émit l'opinion que les principes constitutifs des choses ont toujours existé et existeront toujours avec leurs déterminations qualitatives actuelles : « II y a de tout en tout (iv -Tzav-cî r-ivta) et dans chaque composé coexistent en grand nombre des pailies de toute sorte, germes de tous les êtres (4) » : si loin que l'on suppose poussée la division des choses (seul dans l' antiquité Anaxagore a enseigné la divisibilité indéfinie de la matière), le mélange des qualités
(1) Ou selon d'autres (Diogiîne Laprce, II, 10), déjà avec Arcliélaiis, pliilosoplie assez mal connu, qui est nommé parmi les maîtres de Socrate, et enseigna que funivers n'a pas de bornes {-.h -5v à'irstpov).
(2) Protagoras, 337 D : -.ô rouTavîTov t-?|; jocpta;.
(3) Les rapports entre les deux philosopties sont marqués avec assez de précision par Aristofe (Métaph., I, 3, 984'»i2).
(4) Voilà une conception singulièrement voisine de l'atomisme, et ce rapprochement est confirmé soit par tes expressions employées par Simplicius pour définir ces éléments (a-roua, ào-.atpî-a), soit par cette formule caractéristique qu'on lit dans un fraL'ment (TAniixagore : « Toutes les choses étaient dans la confusion, infinies en nombre et en petitesse : car Tinfiniment petit existait, aucune qualité ne pouvant se manifester, à cause de cette petitesse même. » D'aulie part la \r;\ditiou la plus répandue veut que Démocrite soit né quarante ans après Annxagore. D'où cette double conclusion que la cosmoloj^'iedii piemier de ces philosophes est au fond beaucouj) moins originale qu'on no le suppose d'ordinaire, et que chez Démocrite l'exclusion d'uu'- cause première pensante et intelligente est non pas fortuite, mais VDiilm» et réfléchie.
316 CeAP. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATUHE
se retrouve jusque dans les éléuienls ultimes, de telle sorte que « partout et toujours la matière est à la fois une et composée. » Depuis Aristote (quoique le mot ne lij;iirc pas dans ceux de ses écrits que nous possédons) ces substances premières ont ])ris et conservé le nom d'homœoméries. c< Anaxagore se représentait tous ces germes comme ayant été mélangés primitivement dune façon si complète et en parties si ténues qu'il était impossible de percevoir les qualités propres de chacun et que le mélange dans sa totalité ne laissait a[) paraître aucun des attributs particuliers des choses (1) ».
Jusque-là le s)'stèmc ne fait guère que continuer l'impulsion venue des Ioniens, sauf à tirer le monde non de la combinaison des éléments, mais do leur si'paration à la suite d'une action toute m('canique qui n'atteint point la nature des choses (2). Voici où il devient original. Dans cette masse confuse, si semblable au chaos, qui va introduire le mouvement, et à la suite du mouvement l'ordre, la forme, la beauté ? Sera-ce le hasard, s3'nonyme de l'inconnu, ou la fatalité, cet autre prète-nom de l'arbitraire absolu? Non, ce sera rintelligence (;3j : réponse capitale, dont il peut paraître superilu de
(1) E.Zkllek. — 'H tôjv â~ivxiov pt^xjAÎa '-J'Jgi^ iôpia-o:; -/.al -/.az^iooç "/.axaxa [jl=y£Oqç, avait dit dt'jà Aiiaximandre : la lliéorie d'Aiiaxayore a une allure plus savante. » Dire que la matière primitive est quelque chose d'indéterminé parce qu'elle renferme toutes les qualités, c'est déjà dire qu'elle est une simple puissance actuelle. Aristote a très bien vu ce rapport entre ses propres vues et celles d'Anaxagore, et nous pouvons dire aussi qu'il y a là une conception de la nature tort remarquable » (M. liuociiAKi)).
(2) « Anaxagore avait à résoudre le difficile problème de constituer un concei)t qui permit la conciliation eftectivc de la thèse moniste et dynamisle, à peu près universellement reconnue jusqu'à lui, et des idées pluralistes et uiécani(]ues qu'il introduisait dans la cosmogonie. » (M. TaNiSEkv).
(3) Nous apprenons par Diogène î>aërce (II, 6) qu'en .tête de l'ouvrage capital et probablement unique (Préface, IG) d'Anaxagore on lisait : nàvxa ypr^i^axa -^v ôjJioO, tlxu. o voO; iÀOwv aùxà oiE/.Ô7;ji.rjjî. C'est ici, pourrait-on dire, la dernière main mise par uu .irtisteàune ceuvreàla-
LES piiiLosornEs antksocratioofs 317
soulii^nor ici une fois de plus l'imporUince et la i^randour. Si les philosophes antérieurs n'avaient pas iiiT' ICsiMil.du moins en le liant à la matière, ils. n'en avaient pas ncltement aperçu ni proclama' la supériorilc' native : ici pour la première fois (l) la raison amie de l'ordre prend conscience d'elle-même et de ses prérogatives. Le philosophe (]ui à la question : « Pourquoi es-tu venu au monde? » répondait : « Pour contempler le ciel », avait compris en tace de cet admirahle spectacle que la matière aveugle, inerte, m(Ujile ou immobile, comme on voudra l'imaginer, ne suflit pas à expliquer tant de merveilles (2), et qu'il faut nécessairement chercher au dehors d'elle et en dessus d'elle un jtrincipe capable tout à la fois de concevoir pareille harmonie et de la rt'aliser. C'est l'esprit qui a disposé et ordonné les parties du grand tout, et cet esprit, délini par Anaxagore « une nature à part, sans mélange (3), en possession de la science absolue (4), » tenait dans
quelle .jusque là il est resté étranj,'er. On a d'ailleurs fait remarquer (et avec raison) que cette confusion orij.'inelle (laquelle, dit expressômenl Anaxagore dans un autre fragment, continue maintenant comme au commencement) est un état de parfait équilibre contre les diverses qualités qui difiérencient les êtres, et non comme le chaos d'Ovide,
Non bene junctarum pugnantia semina rerum.
(1) Peut-être des vues analogues avaient-elles déjà été soutenues par Ion de Chios et Hermolime de Clazomène ; mais Aristote, témoin compétent, déclare que ce fut, à n'en pas douter, Anaxagore qui lit pénétrer cette notion dans la science.
(2) « Quid potest esse tam apertum, tam perspicuum, quum cœlum suspexerimus, cœlestiaque contemplati sin)us, quam esse aiiquod numen pra-stantissima; mentis, quo haic reguntur? » {De natura deorum. 11, 2;. Hien de plus juste : mais les vérités même évidentes ne prennent pas toujours du premier coup possession de l'esprit humain.
(3) Notons à ce propos une remarque faite dans le De iiatiira dcorum (i, 11 : il est à noter que c'est un épicurien qui parle) ; « Aperla simplexque mens, nulla re adjuncta, qua sentire possit, fugerc inlelligentia? nostrœ vim ac notionem videtur ».
(4) llâvxa vdo; hpio. Cette phrase assez énigmatique impliquc-l-t-lle la connaissance de la forme future et régulière des choses, pailant l'intervention de la finalité i On reste à bon droit hésitant, mémo
ses écrits et dans son enseignement (l'i une telle place qu'il lui en resta un glorieux surnom (2).
Mais gardons-nous de croire que dès son premier essor vers l'intelligence pure la pensée grecque ait atteint à rélévation de Platon et d'Aristote. \on seulement le voù; d'Anaxagore, au lieu d'être au sens le plus profond du mot un principe des choses, est postérieur au monde auquel il doit imprimer son mouvement : non seulement il nous est représenté, non comme une personnalité vivante, mais bien plutôt comme la plus rare des substances, comme ce qu'il y a de plus subtil
et de plus pur dans les choses (tè Xî^tô-raTOV -rrâv-wv ypr, ai-wv vtai
xa6apwxaTov), tluide léger dont le rôle semble être de s'insinuer entre les ho mœoméries originelles étroitement enchevêtrées afin de les séparer en groupes d'homogénéité au moins relative (3) : mais l'action de ce principe répandu en plus ou moins grande quantité dans les choses fait songer bien plus à une force naturelle qu'à une Providence. Est-il transcendant ou immanent? On ne sait (4): tantôt il nous est présenté comme subsistant isolé à part
après avoir lu quelques lignes plus bas: <■<■ Le voùç a tout ordonné comme il devait- èlre, ce qui a été, est actuellement et sera plus tard. » (i) Dans le Phèdre (2o9 E) Platon dit de l^ériclès : ettI çjjtv vo'j t£ -/.aï àvoîaç à(3'.y,ô[jLîvo;, tov or, rcipi xôv tioXjv KÔ'^O'/ ÈTroielto 'Avaçayôpa?.
(2) DioGÈNE Laekce, II, G: Ilapo -/.a! Noù; l-î/.Xr/)ï]. — • On a dit à ce propos que certains termes portent parfois plus loin et retentissent plus profondément dans rima;.;ination commune que l'objet même qu'ils désignent. Telle fut en réalité la destinée du Noùç d Anaxagore : il semble qu"à dater de ce moment la pensée ait inauguré, quoique
, encore timidement, son règne sur le monde, tandis que jusque là la matière, les êtres matériels, les forces qui s'y déploient étaient au premier plan dans la préoccupation des philosophes.
(3) Voici comment Théophraste résumait la formation de l'univers d'après Anaxagore : 'ïi.<^-o'.yj.Vj. i>r.o lob voù ôiaxp'.vôjjiiva toj; te -/.ôcjiao'j; v-'A Tr,v Twv àXXojv Tx^'.v £v£vvr, (Je.
(4) Dans le Cratjjle (403 c) où à propos de l'étyniologie de o;x,aiov la formule d'Anaxagore est opposée d'une façon bien inattendue aux diverses interprétations qu'avait reçues l'enseignement d'Heraclite, on en trouve l'e.îplication que voici : A-Jxo/.pà-copa -^kp ovxa xal oùoév; [jiîiJLiYl-'Évov Tîàvxa cit,7".v aOxôv (tÔv voùv) "/.ocjjjLîTv xà rp^^jJ^axa O'.à Tràvxwv
- lôvxa.
LES PHILOSOPnES A.NTKSOCUATIQUES 319
soi afin d'avoir une action surtout, tantôt au contraire comme se trouvant « certainement, maintenant et toujours, là où sont toutes les choses, sc'parées autrefois ou se séparant actuellement ». En tout cas ce voj; ne fait songer que de très loin au Dieu dont la terre et les cieux racontent la gloire : il est impossible de l'identifier soit avec le démiurge souverain du Timée^ soit avec la v6r,ar'.î vo^aïw; d'Aristote, et dès lors il y a quelque exagération à faire d'Anaxagore, comme cela a lieu souvent, « le père du spiritualisme ».
Les plus éclairés d'entre les anciens ne s'y sont pas mépris, surtout en voyant à quel point le philosophe, embarrassé pour ainsi dire de sa conquête, incline à reléguer au second plan une hypothèse dont après lui Socrate et IMaton développeront les heureuses conséquences avec une logique si l'Ioquente.Sans doute il fait dériver du vo^i:; le mouvement (1) qui cesse dès lors d'être considéré comme inhérent à la matière : mais quel dessein a présidé à cette intervention de l'intelligence? Le philosophe ne s'est pas posé le problème, car ou il omet toute finalité, ou du moins il n'admet que ce que Claude Jîernard appelait « des idées directrices », des tendances rationnelles cachées pour ainsi dire dans le sein de la nature et immanentes à la création (2). Aussi Simplicius nous le représentet-il comme ayant « automatisé l'univers (3) ».
Socrate fut le premier à relever l'insuffisance des explications d'Anaxagore, tout en rendant justice à ce que son génie avait de pénétrant (4). Un de nos contemporains comparait l'i'molion
(1) En présence de ce voùc qui après avoir joué brièvement son rùle laisse ensuite les lois de la mécanique accomplir en paix leur œuvre, comment ne pas songer au mot fameux de Pascal sur la c chiquenaude » indispensable dans le système de Descaries ?
(2) Voir le texte du Cratijle cité dans une note précédente.
IV; A'jTojjLaTÎilojv tx -y.j-.y. jjvîjTrjj'.. xVnaxaj^ore serait ainsi au fond un pur mécaniste.
(4) Le texte des MniKirnbles (IV, 7, 0) oflre un jeu de mots pres(iue intraduisible : rapî'^pôvr^uîv ô fJi£Y'.7iov opow^ja; ï~\ -zm xà; iiôv 0^(7jv ixt^'x-rj.:, è;r/j'£T30o('.. — Je dois ajouter, d'ailleurs, ([u'au jugement di;
320 CllAP. H. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE
de Socrate, initia soudain à celte philosophie toute nouvelle, à la joie de iMaine do Biran, découvrant chez Bichatsa théorie de relïort musculaire. En tout cas le Socrate du Phèdon, interprète de la pensée platonicienne, ne cache nullement la déception qui suivit pour lui ce premier moment d'enthousiasme (1). Aristote ne tient pas un autre langage dans sa Métaphysique, où il a consacré à Anaxagore une étude aussi approfondie qu'impartiale (2) : « Quand un homme vint dire qu'il V avait dans la nature comme dans les êtres animés (3) une intelligence, cause du monde et de Tordre qui y ('date, cet homme parut seul avoir conservé sa raison, au milieu des opinions téméraires et arbitraires de ses devanciers... Mais entre ses mains, c'est un Deus ex machina (4). Est-il embarrassé d'expliquer pour quelle cause ceci ou cela est meilleur? il invoque l'intelligence : partout ailleurs, c'est de tout autre façon qu'il rend compte delà production des phénomènes «(S).
M. A.Croisel, toute cette critique « assez plate » d'Anaxagore pourrait bien être de Xénophoii plutôt que de Socrate. On comparera avec intérêt les réflexions que fait à ce sujet réminent professeur dans un autre de ses ouvrages (iVo/<ce i>nr Thucydide, p. 31).
(1) A ce propos M. Tannery (p. 291) taxe iMaton d'ingratitude : « La doctrine d'Anaxagore, bien conçue par un esprit philosophique, c'està-dire capable d'abstraction et de généralisation, si cet esprit se trouve en présence des problèmes soulevés dans l'âge des sophistes, aboutit naturellement à la constitution de la théorie platonicienne des idées. » J'avoue n'être que très médiocrement convaincu, et pour me borner à ce point unique, où trouver dans la métaphysique d'Anaxagore l'équivalent mémo lointain de cette idée du Bien qui tient une place si brillante dans le Timre comme dans la lirpuhUquc ?
(2) I, 8, 089«n(), — Cf. 984'' 15 et PInjaiquc, VIII, o.
(3) A noter la distinction faite ici par Aristote entre zt. Z/oy. et ■>, oûdi?.
(4) M'oyavri Trpo; zr,^i y.otj.ot.o'Atk - Le reproche sera repris et précisé par Clément d'Alexandrie, .s7rom«/cs, IV, 14 : 'Ava^aYÔpa; oùô'lxio-riz zrc» à^'.v.v, otvou; xivà ^ àvoY-xo-j; àva^toYpi'f'^"'' (serait-ce également un traité « illustré » qu'aurait en vue Diogène Laërce dans cette phrase assez singulière (H, 8) : irproto; p'.pX(ov It^Sojy.ï auYYP^t'f'ïs ?) «j'jv
Tï, Toô voù àupotÇia xï /.a-, àvofa.
(.")) Même impression chez la plupart des modernes." In der ge-
LES PniLOSOPUES ANTÉSOCRATIQUES 321
En d'autres ternios, Anaxai;orc, pour nio servir des expressions de Schopculiauer, « n'a l'ail que |ioscr sou voj; : après quoi, il l'a planté là, comme une imaji,e à rentrée du sanctuaire, sans en faire le moindre usage, saut quelques cas urgents dont il ne sait comment se tirer ». Voici, au surplus, uu exemple de sa (açon de raisonner dans le domaine de la pliysiologie : l'homme, disait-il, est redevable à ses mains de l'empire qu'il exerce sur les autres animaux ; mais ne les avait-il pas reçues précisément afin (ju'il acquit cette supériorité? cette question, il ne paraît pas se l'èti'e posée. Après avoir explique'' la prééminence morale de l'homme jiar sa merveilleuse organisation physique, l'idi-e ne lui était [)as venue de remonter au delà.
On n'en est [)as moins profondément surpris de voir Anaxagore accusé d'impiété et nKMiic d'athéisme (l) ; n'avait-il pas, au contraire, lait un pas décisif dans le sens d'un rapprochement entre l'esprit philosophique et le sentiment religieux? Mais pendant qu'autour de lui l'ignorance continuait à a[iercevoir partout des prodiges, il s'était appliqué à tout ramene.r à des eiïets naturels : c'est ainsi qu'il enseignait, dit-on, (|ue le soleil et la lune sont de simples globes enllammés, et ces explications physiques, dont se scandalisait l'auteur des Lois (2), allaient trop directement à l'eucontre de l'opinion
Scunmten voisoUratisclien Plilosophie lassen sicli vielloioliL mil Aiisnaluiic des Anaximaïuier und Anaxiincnes uiclil 7,\vei Di^nlcer ueniien, deren Interesse so rein physilialisciie gewesen, von denen sicli so geringe Spuren etliis('li-pra]<liscii('r I.oliren iiberliefert rindeii, wie Diogenes von Apollonia und Anaxagoras » (Joël).
(1) Plutarque, l'ériclès, 32 : M'-z^-itTua liorzz'.fir,^ ï-ip'x<l/VJ, z'.7i-n^ikXz7()-ji:
se souvienne en outre du Socrale des Nuées.
(2) 907 C. I.e niArae sentiment dictait à Euripide, disciple d'Anaxagore, ces vers d"iui de ses fragments contre les ji.î-£(o:ôÀoYO'. :
T(; -ioz (le spectacle du ciel) Xîjttojv Osov o >/•. voîI,
l\a". Ï/Aç ptTTXîl jJlîTElopoXÔ-'OJV
322 CHAP. ir. — LA METAPEYSIQL'E DE LA NATURE
commune pour ne pas éveiller de nombreuses protestations. A mainte ('poque, on a vu les esprits superstitieux qui tremblent devant l'inconnu, trouver je ne sais quel attrait dans leurs mystérieuses terreurs et se tourner d'abord contre celui qui les invite à en secouer Je jougil). Il est probable d'ailleurs (2) que comme Pbidias, cet autre illustre ami de Périclès, Anaxagore paya de son exil la bienveillance que lui témoignait le puissant dictateur, devenu suspect à la plèbe athénienne.
Le système que nous venons d'exposer aboutit en dernière analyse, comme l'a donnc^ à entendre Aristote, au dualisme de l'esprit et de la matière, en mettant en présence l'unité simple et sans mélange d'une part, et de l'autre la pluralité des êtres composés. Le progrès sur les théories précédentes n'en est pas moins indiscutable. « Si la clarté et l'exactitude manquent à la doctrine, lisons- nous dans la Mètaphjjsiqiie, on y sent cependant une pensée qui se rapproche des hypothèses plus récentes et olfre une plus grande conformité avec la nature des choses telle qu'elle se montre à nous ». C'est une période qui s'achève et une ère nouvelle qui commence. Entre elles, Anaxagore olTre une transition aussi complète que naturelle : voilà pourquoi nous l'avons choisi pour clore celte étude sur la pbilosophie antésocratiquo, alors qu'un ordre chronologique rigoureux revendiquait cette place pour Démocrite. « Tandis qu'auparavant l'iiomme s'oubliait lui-même au milieu de l'admiration que lui inspirait la natui'e, il découvre maintenant en soi une force distincte di' toute matière corpo-
Ainsi, comme ou la justemont remarqué, le même polytliéisme qui ouvrait à la poésie un champ si meiveillcux lenait eu échec dans la niasse des inlellif,'euces les résultats des méditations des sages et les découvertes les plus précieuses de la raison.
(1) Tout autres sont tes appréciations de Plutarque {Pcriclcs, 6) ; interprète de la science éclairée : Tfjv à-îtp!av ô o-jir/.b^ Xo^oî aTraÀXxtTwv àyz\ TT,? oo^epxç /.y.'. o/.t^;iJ.y.'.'J0JCTj^ CiV.z'Sj'j.'.u.vi'it.- tt// àioaXvi \i.t~' eXtÎchjv àvaOwv sùsépe-av 'îpYai^i-cat.
(2) l'^t Diodore de Sicile l'aflirme sans hésiter.
LES PHILOSOPDES ANTÉSOCRATIQUES 323
relie, force qui ordonne et domine le monde des corps. I, 'intelligence lui apparaît comme supérieure à la nature : il se détourne de celle-ci pour s'occuper de celle-là (1) ». Ce sera désormais la tâche de la philosophie de déterminer avec une précision croissante la nature métapln^sique et morale de cet esprit infini qui gouverne l'univers, les lois et le mode de l'action par laquelle il l'a constitué et le conserve. Ij'homme avait appris avec Anaxagore à pénétrer (hins l'invisible (2). Socrate et Platon lui enseignèrent à regarder en lui-même pour y trouver une autre révélation de l'inlini, à savoir la raison et les vérités éternelles dont elle est dc^positaire.
Avant (le passer aux grands philosophes de la période suivante,l'histoire nous suggère une dernière observation.
Si les luttes provoquées par la sophistique firent rapidement oublier les spéculations métaphysiques d'Anaxagore (3), tout nous montre que, à leur apparition, celles-ci avaient causé une émotion profonde (4), dont Aristote nous a donné plus haut l'explication. Et cependant, faire du monde l'œuvre d'une in-
(1 ' Zeller, II, p. 455.
(2) Tàclie diflicile, si nous en croyons l'auteur du llsp! o.aît-/;- (p. 639) : 0\ à'vOpwTTO'. £/. -zô)/ ownzwi -y. h.':.-J-'i'~f, 7/.î--£-')a'. oô/. ï-':-z-
(3j Arcliél lus, contemporain d'Anaxagore et selon quelques-uns son disciple, en revint au point de vue arriéré des anciens Ioniens. (Juant à Démocrite, venu immédiatement après, on sait à quel point il exclut de la formation du monde toute intervention d'une pensée et d'une intelligence.
(4) Des traces manifestes de la doctrine se rencontrent chez Euripide (Consulter sur ce point DfxiiAitME, Euripide d l'c^pril de. sou tlié(ilre,ji. 32 et suiv.), mais surtout dans le l'irilhooS aujourd liui considéré assez généralement comme une œuvre de Crilias. Un liagment cité par Clément d'Alexandrie contient une sorte d'iiymne en l'iionneur du NoJî.Kcet être qui existe [)ar lui-même, qui dans le mouvement circulaire de l'étlier a combiné la nature de tous les êtres : lui ([u'enveloppent la lumière et la sombre nuit éclairée par les étoiles, autour duquel accomplit son éternelle révolution l'innombralilf chœur des astres ».
telligenco, alors que partout la croyance populaire mettait des êtres semblables à l'homme, élait-ce donc une si grande nouveauté? Faire de rintelligence l'attribut par excellence delà divinité, n'(''tail-ce pas au contraire revenir purement et simplement à la voie ouverte depuis longtemps par la mylliologie? ^Jinerve, c'est-à-dire la sagesse, n"élail-elle pas représentée sortant tout armée du cerveau de Jupiter? Pour justifier le supplice infligé à Prométhée par le maître des Dieux, Hésiode n'avait-il pas écrit en termes exprès :
'i>; où/. ïi': \:'rj;, y.hi'l'j.'. vôov oÙoe -apîÀOilv ?
Sans doute, mais ceux-là seuls qui ignorent combien en Grèce turent d'abord dilïérentes les destinées de la pensée religieuse et celles de la pensée philosophique, créations lune et l'autre de l'intelligence humaine interprétant à sa manière ici les données de la raison, là les inspirations de la conscience (l), conjbien même il fallut attendre de siècles avant qu'un essai fût tenté pour les mettre d'accord, ceux-là seuls, dis-je, pourront s'étonner de ce que les dieux chantés par Homère (2) avant de l'être par Sophocle, honori's depuis un temps immémorial dans les sanctuaires helléniques, n'ont pas abrégé pour la pbilosophie grecque le long' développement qui (le Thaïes, de Pj'lhagoi-e et de Xénophon devait la conduire à Anaxagore et à Platon.
(1) Il iniî souvient ici d'mio des leçons les |)lus remarqual)les de M. Iioutroux à la Sorboiine. IJéloquenl professeur y félicitait lespliilosoplies anciens de n'avoir pas eu, comme leurs continuateurs dans les temps modernes, à se frayer péniblement leur route entre le sentiment religieux et l'esprit scientilique, aussi intransigeants à leur faion l'un que l'autif, à se tailler un domaine propre eu dehors tout a la fois et du monde moral dont une auli-e puissance leui' dispute la direction, et du monde matériel dont la science positive voudrait leui' interdire l'accès.
(2) Lorsque \ irgile déliuit Jupiter
Homiuum sator atque Deoruni, (jue fait-il autre chose, sinon traduire presque littéralement ce que nous lisons encore dans Vllindc?