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SOCRATE

Quantaiimotde Providrnce{v:prjwo:x), il se lit. déjà dansllrroilole, et chez Thucydide c'est une puissance protectrice qu'iuvoijuent les Mi'liens livrés au bon plaisir d'Athènes. Kn faisant de T>//, la fille de Zeus, Pindare de son côté montrait assez qu'il cherchait au-dessus de ce monde l'explication dernière des événements terrestres (1).

Ce que l'instinct populaire n'avait fait que pressentir, lorsque par la bouche d'Homère il proclamait Jupiter « le père des hommes et des dieux », Anaxagore et Socrate venaient de le retrouver par la voie de la spéculation philosophique, ouvrant ainsi aux curieux de la nature des liorizons tout nouveaux. Est-ce à dire que dans le monde païen la foi en la Providence triomphera sans opposition, surtout après que Platon lui aura apporté avec une sorte d'enthousiasme l'adhésion de son génie? Comme on doit s'y attendre, longtemps avant Epicure et déjà du vivant de Socrate, elle fut vivement contredite, notamment par ce sophiste 1'hrasvmaque dont les deux premiers livres de la lU' publique nous offrent un portrait si vivant. « S'il y avait au Ciel une Providence, disait-il, n'eùt-elle pas veillé avant tout à ce que les hommes fussent en possession de la justice, le plus nécessaire et le plus important de tous les biens ? » (2) Mais plus loin l'épicurisme nous fournira l'occasion de passer en revue, dans la mesure où notre sujet l'exige, les difficultés opposées à ce dogme pai' les incrédules de tous les temps.

[\) On lit dans une pièce attribuée à Arislon fils de Sophocle : '/wpl- Tûoovoîaî vîvvîTai y^o oùol ev.

(2) Comparer Targumentation de Cotta dans le Dénatura ilcontin (III, rîO) : « Si rationem liominil)us dii dedeiutit, maliliam doderunl; osL enim malitia versuta et fallax nocendi ratio, lidem otiam dii Iraudem dederunt, facinus, ceteraque quorum niliil nec suscipi sine ralione, uec effici potest... ut donum lioc divinuiii rationis et (•onsilii ad fiandem hominibus, non ad bonilatem impertilum esse videatur ». llai- Eonnement tout artificiel e( bien dipne do ceux qui se scaiivlalisont tic ce que le Cn-ateur, pour grandir l'homme, l'ait laissé « dans les mains de son conseil ».

336 CIIAP. 11. — LA MÉTAPUYSIQUE DE LA NATURE

Platon, on le sait, prolcssait pour Socralc son maître et son ami une vénération profonde : mais il n'a pas cru devoir envisager du même œil la connaissance et l'explication de la nature. Un passage du Vil'" livre des Lois nous découvre à cet égard toute sa pens('e : « On dit qu'il ne faut ni cher cher à connaître cet univers ni ('tudier curieusement les causes des choses, parce que ces recherches ne sont pas permises. 11 me semhle au contraire que c'est fort bien fait de s'y appliquer. i\Ion sentiment passera peut-être pour un paradoxe peu convenable dans la bouche d'un vieillard. Mais quand on est persuadé qu'une science est belle, vraie, utile à l'Etat et agréable à la divinité, il n'est pas possible de la passer sous silence (1). » Plutarque a raison d'écrire que Platon a entrepris et réalisé cette grande tâche, r^'concilier la piété athénienne avec l'étude de la nature.

Il est manifeste cependant que d'autres parties de la science ont eu [)our lui infiniment plus d'attrails. D'une ])aj't, la \)sychologie, la dialectique, la politique et la morale l'ont occupé pendant longlcmps, à l'exclusion de tout le reste : de l'autre son idéalisme ne trouvait pleine et entière satisfaction ([ue dans la contemplation de l'absolu et de l'immuable. Aussi, sans être un « acosmiste » à la façon de Xf'nophane vX de

(1) Loii^. 82i A. — M. Joi"I a très bien si^'iialû les deux rcueils auxquels se lieurtait alors l'étude de la iialuie : « lliuler dcu Mauem Athens, \vo das reiclie slidtisclie Leben zuerst atle Seiteii der Geistescullur enlfaltete,konnte iiian die Nalur vergessen : von der classiscbeu llohe des Kennens, die dort der Menschengeist erkloiiinien, konnle nian lieraliscliauen auf die Nalur ».

PLATON .■{j7

Parim'nide, il ne viendra que tard à la nature (I), comme poussé à bout par les instances ou les résistances de ses disciples : depuis tant d'annéi's il les enlrettMiait ilu monde invisible supra céleste (ù-îpoupàvio;), du monde des Id(M^s I n'avaitil rien à leur apprendre du monde sensible et terrestre, du monde avec lequel nos sens nous mettent en perpétuelle communication? Admettons que la réalit(', telle que la per(;oivent les yeux du corps, ne doive être pour le sa<4C qu'un point d'appui d'où il prend son vol vers des régions supérieures, qu'un marchepied pour s'élever jusqu'aux essences éternelles : telle quelle, cette réalité ne pose-t-clle pas devant nous de nombreux et intéressants problèmes, et ne mériterait-elle pas à son tour quelques instants d'attention? . Voilà apparemment ce qui se ri'pétait dans l'entourage habituel de Platon, arrivé à lapogée de sa carrière : voilà la préoccupation à laquelle le philosophe lui-même n'avait pas ri'ussi à se soustraire (1 ) et voulant, autant (pTil (Hait en lui, se prêter à celte curiosité nouvelle, après avoir coniplaisamment exposé et développé dans les dix livres delà lirpit-

(i) Dans le Phi-dun (9G A) Socrate confesse que jeune encore \\ rêvait de cette sagesse qu'on appelle « science de lu nature » (/;/ or, xaÀoJj'. -to\ çjjîto; \z-.oz':-x'j\ : ne serait-ce pas un demi-aveu de Platon luimême? Pareille préoccupation n'est pas, comme on l'a dit, entièrement absente de ceux de, ses dialogues qui sont qualifiés de « socratiques ». Voyez notamment le Mmon et surtout le li/.s/s (214 B), où interviennent dans uih> discussion de morale familière les hypothèses, imaginées par Empédocle et Heraclite pour e.xpliquer l'ordre et la stabilité de l'univers. — Est-il nécessaire ici de l'appeler conunent le DiscoKis (le la méthode, après une série de théories et de discussions assez abstraites, se termine par une sixième partie intitulée : Choses requises pour aller plxx uvant en la recherche de In naluve?

(2) M. Lutoslawski constale à ce propos que déjà dans le Thértcte bien des problèmes de la plus haute importance relatifs à la couleur, à la lumière et à la chaleur sont agités, et résolus dans un sens presque moderne. — Avant lui .M. Campbell dans son Inlrndinlion ait Sophiste (1867) avait fiit remar([uer que dans les ouvrages présumés appartenir à la vieillesse de Platon les termes emfuunlès directement ou mt'taphoriquement au vocabulaire de la jthysiqiie et des mathéuiatiques deviennent de plus en plus nombreux.

338 CnAP. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE

blique les pensées maîtresses de son système dans la double sphère métaphysique et sociale, il reprit un jour la plume pour ajouter à cette composition magistrale le monument célèbre, le complément précieux qui s'appelle le Tiinèe. Et comme Platon est un esprit essentiellement synoptique, ne s'intéressant jamais à demi à la vérité, l'œuvre nouvelle, véritable résumé de ses connaissances, touchera tour à tour à toutes les sciences alors en honneur, mathématiques, astronomie, physique, anatomie et physiologie, étudiées d'ailleurs à la lumière d'une conception morale inconnue à tous ses devanciers.

Mais, quoi qu'il fit en un siècle demeuré encore étranger à toute vérification expérimentale, il (Hait difficile à Platon, malgré son génie ou plutôt à cause de ce génie même, d'aborder l'étude de la nature avec l'assurance et surtout avec la méthode qu'apportent à ce genre de recherches nos savants modernes : en outre, comme les Ioniens avant lui, il semble s'attacher bien plus à la substantialité des choses, si l'on peut ainsi s'exprimer, qu'à leur causalité, au monde de l'être qu'à celui du devenir : nous n'avons pas à découvrir ailleurs le coté faible de son système.

Et en effet, qu'est-ce pour le grand philosophe que l'univers sensible, ce divcs et prrvputens naturai regnum dont parle Yalère-Maxime? C'est un compromis insaisissable entre l'être et le non-èlre, un assemblage de choses qui deviennent et passent, se déforment et se transforment incessamment. Considérée en elle-même^ l'étude de la nature (pour la plupart d'entre nous actuellement le domaine par excellence de la certitude scientifique), n'est pas et ne peut pas être une science véritable (1) : c'est tout au ])lus un ensemble d'opinions plus ou moins plausibles (2), plus ou moins fondées, quelque chose

(1) Timce, 29 BU. Pfleiderer attribue celte sorte d'abdication à l'échec de la tentative faite dans le Patméaide (?) et ajoute : « Dem blopsen zv/mv entspriclil iialurseniTiss der Xôyo; oder auch fiGOo; îîxwt;, oder die Stufe der annrdiernden Wahrscheinlichkeit uud der sinni;u'eii Vermuthung ».

(2) Par ex., Timce, 08 U.

comme une réédition plus ('rurlilo do la seconde partie du poème de Parménide. Ici plus expressément que parloul ailleurs, Platon reconnaît les bornes naturelles de rcs|»rit humain : est-ce ironie ? jeu d'esprit? habileté oratoire ? Xon, c'est réelle conviction. Relisons, pour nous en assurer, ce passage bien significatif du Ph'ilèhr : « Quiconque s'adonne à de semblables investigations s'occupe une vie entière autour de cet univers pour savoir comment il a été produit, et quels sont les effets et les causes de ce qui s'y passe : n'est-il pas évident que l'objet de son travail n'est point ce qui existe toujours, mais ce qui se fait, ce qui se fera, ce qui s'est fait? Pouvons-nous dire qu'il y ait quelque chose de certain dans ce qui n'a jamais eu et n'aura jamais d'existence stable? Comment avoir des connaissances solides sur des objets qui n'ont aucune consistance? Donc la vérité pure ne se renconti-e point dans la compréhension et la science que l'on a de pareilles matières » (1).

Yeut-on une seconde preuve encore plus décisive, s'il est possible, des dispositions d'esprit de Platon? On sait les éloges qu'en toute occasion il décerne aux mathématiques et à l'astronomie, « lesquelles attirent l'Ame vers la vérité et forment en elle cet esprit philosophique seul capable d'élever nos regards vers les choses d Cn haut, tandis que nous avons le tort de les abaisser vers les choses d'ici bas ». ()i-, que lit-on quelques pages plus loin? « Ou'on admire la beauté et Tordre des astres qui ornent le firmaiîicnt, rien d(^ mieux : mais comme après tout ce sont des objets sensibles, je veux qu'on mette leur beauté fort au-dessous delà beauté véritable que produisent la vitesse et la lenteur réelles dans leurs rapports mutuels selon le vrai nombre et les vraies lii^uies. (>r,

(1) Plilli'he, o9 A-R. Cf. Phrdon 96 A. — Quelle n'eût pas .'•Ir la surprise de Platon, s'il avait pu voir dans nos Uaili's niotlernes la j'iiysique se pliant à. la ri^'ueur des calculs malliémali'iues, ri les grandes lois du monde exprimées par des formules (au moins piovisoires) d'une précision vraiment merveilleuse?

340 CDAl'. II. — LA MÉTAPHYSIQUE BE LA NATUHE

tout cela ('cliappe à la vue et ne peut être saisi que par l'entendement et lapens('e... Nous nous servirons donc des astres, comme des figures en géométrie^ sans nous arrêter à ce qui se passe dans le ciel, si nous voulons devenir de vrais astronomes, et tirer quelqu(> utilité de la partie intelligente do notre âme, jusque-là délaissée (1). »

Et jusque dans le Timrr JMalon rej)i"oduit sans se lasser la même distinction pour en tirer les mêmes conséquences. Ainsi, que faut-il chercher dans l'étude de la nature? un ingénieux délassement, une n'créalion curieuse d'ailleurs, éminemment digne d'un esprit élevé. « S'il est quelqu'un qui pour se distraire, négligeant l'étude des êtres éternels, essaye de se faire dos opinions vraisemblables sur le devenir et se procure ainsi un plaisir sans remords, il se prépare pour la vie un divertissement sage et modéré ('2) ». Mais encore un coup, de certitude, point.

Cependant, selon la i-emarque très juste do Zeller, si l^laton rabaisse extrêmement le monde dos phénomènes, il s'en faut de beaucoup qu'il applique à la nature la conception toute mécanique et très prosaïque do certains modernes : jtour lui le sensible nest que la négation partielle, iion absolue de l'intoUigible : le monde créé est « un dieu visible, image du Dieu invisible. » Yoyons-le dans le Thèi-trle (3) proclamer la dignité du philosophe dont rAmc « mesurant, selon rexi)ression de

(1) l\épuhUqm\ vil, :\m I) et -iiîO H.

(2) '^l\) C : "Oxav x'.; àvx'rtaijaefoc; viv/.a -zryjc, irep! xtov ôv-wv àû xaxa- Oèasvo; Àôyou; xo'j; •nviizinz rÀpi otaOîtôjjiEvo; etxoxac à[J.exâa£X-/)TOv t,oovt,v •/.xâxai, [j.ixptov à'v sv xw pûjj TtottOiàv y.y.\ opôv'.[i.ov tto'.oIto. (If. 'rF.icinii.'LLER, JAlerarischc Fclulni, t. Il : « Mit ErstaunrMi muss man solien, wie Plato aile solclie grossart.ij^on Tlieorieii die auf die kloiiioren Naturen ihre stoizeslen Ansprïiche in der Wissenscliaft, l)egriiiidon wijrdeii, fiir ein Spiel ausgicbt, das er mit den Mytlien auf gleiclieu Fuss sleiit... Was Plalo wissenschafllicli lu^iiiit,, soll feststetien, wie die ewig idenlisciieu Ideen : die sogenaiinle Nalurwissenscliaft aber, deren. Vertreler regelinTissig von Generalioii zu (ionoration iihor eiuandor laclien, liiolt ex fiir molir nder weiiigei' gnt. l»('i,'rinidele Meinungen ".

Ç.V) 173 E. CL Letlre vu, iii-t 1).

Pindare, ce qui est au-dessous et au-dessus; de la terre, et s'élovanl jus(|u'aux cieux pour coiilempler la course des astres, porte un œil (Mirioux sur la nalure de chacun des êtres de l'univers ».

.lirai plus loin : IMalon a comme pressenti le rôle dr la science dans le lulur «'panouissement de la civilisation, il ne s'est pas borné à afiirmer qu'une connaissance approfondie de la nature de Fliomme exige une connaissance préalable de la nalure universelle : après avoir rappelé fort opportun»'-ment tout ce que le g-ihiie de Périclès dut à la iVéquentation d'Anaxagure, il ajoute cette rt'fîexion bien remarquable : « Tous les grands arts s'inspirent de ces sjjéculations réputées oiseuses et indiscrètes qui tendent à pT-nétrer les secrets de la nature : sans elles on ne saurait avoir l'esprit élevé ni se perfectionner en quelque science que ce soit (1) ». Et même, fait aussi curieux qu'inattendu, IMaton attend de ce genre de méditation ou de contemplati<ui un véritable perfectionnement moral : l'homme qui sait sur quelles bases repose l'ordre universel réalisera plus sûrement sa propre destinée (2).

Malheureusement Platon, qui savait mieux (jue personne tout le prix d'une bonne mi'thode, a fermé les veux à la seule route qui [)ùl ici le conduire à la vérité. Par la direction même de son génie, dit Fiarthélemy Saint-llilaire, il s'était condamné à ignorer une partie de ces faits naturels dont il n'avait su ou ne croyait pas devoir tenir un compte sT-rieux.

(1) Pliédre. — Aristoxène doiiimiL de cette phrase célrhre une explication in^'énieuse (Eusi'asE, Prcparulioii ccangélique, xi, .'{, S) ; KiOx-jo o': '.aTSoî l^-i'pr, T'.và OîpaTiîJOvxî; È-ijJLsXo'Jvxa'. tcov oX<ov 7fju.âi(ov T.pCo-'r/,

î'.oÉva'. — pÔTîpov.

(2) Tiince, 47 l!-(",. Celui (jui s'e.Kprimail de la sorh- n'a pu manquer (i"a[iplau(lir à ce passage d'Euripide : « L'homme «pii i-sL lout imiIht ,'i la science ne médite aucune injustice : son àim', tandis qu'il contemple l'ordre inaltérable de la nature iramoitelii;, son mi^ine el ses éléments, demeure fermée à tout dessein liontfux -.

Au lieu de procéder à pas lents, mais sûrs, il cède comme ses devanciers à cette tendance qui impatieate de tout délai veut qu'on dicte d'avance à la nature ses réponses au profit de quelque thèse préconçue.

Aussi bien l'esprit humain a-t-il ici un moyen tout prêt de contenter sa curiosité en dissimulant son impuissance : c'est à l'imagination qu'il demande la révélation des causes secondes et de leur mode d'action jusqu'au jour où l'observation et la réllexion les lui feront connaître (1). L'intuition rationnelle se substitue avec assurance à l'investigation expérimentale: en de hardies synthèses on construit la nature que l'on devait analyser; on emprunte à la spéculation abstraite des lois a priori pour en déduire ensuite avec une logique infatigable les conséquences les plus lointaines, Socrate, nous l'avons vu, se détournait de la nature pour observer les hommes, en démêler les vices ou les ridicules : Platon s'en éloigna pour vivre avec sa pensée (2).

Ajoutons qu'il est du nombre de ces esprits de haut vol qui aiment à considérer les choses par leurs grandes lignes, et si je puis ainsi parler, par leur côté idéal (3). Nous rencontrons chez lui ce que Bacon appelait les idoles de Vintellectus sibi permissus : il est toujours tenté de mettre dans la nature plus d'unité, plus de régularité qu'elle n'en offre réellement (4). Il en a compris la beauté et la grandeur : optimiste par raison

(1) (( L'imagination n'est pas étrangère aux ptiilosophes. Quelquesuns d'entre eux sont de grands poètes qui raisonnent. L'inspiration seconde en eux la pensée. Elle leur fait entrevoir ce que l'expérience ne saurait leur l'aire atteindre. Le monde n'est-il pas un sublime poème en même temps qu'une admirable machine ? » (MigiNet, Eloge (le Schelling).

(2) Aù~?i.Tfi vorjffît yp-T-jOat {Rc publique, vu, o26 B).

(3) Il arrive même à Platon de parler d'une « nature idéale », •?, à'uTTvoi; -/.al àXrfiCo^ «f'jji; ùrApyo'jix (Tiiilée, 52 R).

(4) « Accoutumé à raisonner moralement en morale, Platon a raisonné de même en physique : il a voulu expliquer toute la nature par des convenances » (Fleury).

et par tempérament, il non a pas vu, il n'en a pa'^ voulu voir ce qu'on a nommé « les hasards funestes ».

Au reste le génie môme égaré garde ses privilèges: il va dans les intelligences supérieures une pénétration naturelle qui parfois triomphe plus sûrement des difficultés qu'un siège conduit selon toutes les règles de l'art. Dans ce vaste et obscur domaine de la philosophie scientifique Platon a mal i('>()lu ou même mal posé plus d'un important problème. « Néanmoins du milieu de cette confusion sortent fréquemment des éclairs éblouissants qui décèlent le génie de l'auteur et font regretter qu'une méthode plus sévère ne Tait pas guidé. Quelques aperçus pleins de profondeur témoignent de ce qu'il aurait pu faire dans une voie meilleure. C'est ainsi que dans l'école où il est demeuré vingt ans Aristote trouvait des pressentiments qui ont pu susciter son ardente admiration pour les merveilles de la nature, et éveiller en lui l'idée d'une sciencenouvelle(l) ». Dans son Histoire du matérialisme. Lange nous montre t( l'abstraction devenue réclielle céleste au moyen de laquelle le philosophe s'élève jusqu'à la certitude : plus il est loin des faits, plus il s'estime près de la réalité » : il (h'[)lore » cette tendance intellectuelle qui croit dominer de haut le vulgaire empirisme et qui cependant est forcée de reculer sur tous les points devant l'empirisme, quand il s'agit de faire véritablement progresser la science (2) ». D'autres critiques, allant plus loin encore, ont accusé Platon d'avoir systématiquement . méconnu le rùle nécessaire de la matière et du mouvement.

(i) Barthélémy Saint-Hilairr, préface de la traduction de la l'Iin^ique d" Aristote. — Golhe, ce poète doublé d'un savant et d'un piiilosoplie, préfi'rait aux analyse-, minutieuses du disciple les intuitions du in;iilre, si admiralilenient l'ait, ajoutait-il, pour s'ideiitilier avec la nature par rintelliyence et le sentiment.

(2) Le même critique ajoute (p. 71): « Toutes les fiction-; platoniciennes n'ont donc été et ne sont encore aujourd'hui i|ue d'-s ohslacles, des lueurs trompeuses pour la pensée, pour la recluMclie, jmur l'assujettissement des phénomènes à l'intellif^ence humaine, enfin pour la science positive et méthodique. »

344 Cll\l'. II. — LA Mf^TAIMlYSinUE DE LA NATL'HE

Le philosophe ainsi mis en cause n'aurait pas trop de peine à se justifier. Sans doute il a subordonné le sensible à l'intelligible : jamais, nous le répétons, il ne l'a tout à fait sacrilié ; au contraire c'est à ses yeux le point de départ obligé de la connaissance ; c'est à la vue des èlres créés que se réveille en nous par la réminiscence la notion de l'immuable etdel'incréé. De même que c'est la beauté corporelle (jui doit nous faire aspirer à la contemplation de la beauté intellectuelle, de même rien n'olfre un»' analogie plus étroite avec le rôle du bien dans le monde idéal que le l'ôle du soleil dans le monde visible. I)"un mol, Platon, ce mélapln'sicien convaincu, n'en aura pas moins sa physique (1 ). Soci-atc, au témoignage de Xénophon, s'était fait une arme des contradictions de ses devanciers dans le doniiiine de la nature ; Platon, mieux inspiré, s'elforcera de les dominer en les corrigeant (2). Son œuvre nous intéresse d'autant [tlus que la perle de tous les ouvrages antérieurs en fait pour nous le premier essai d'une philosophie vt-ritable de la nature, le plus ancien Cosmos dans la bibliothèque scientifique de l'humanité.

La première question qui se présente ici semble bien être la

suivante : qu'est-ce que la malièie dans le sxstème de Platon V

Chez les modernes, ce mot de mal'irvc répond à une notion

(1) Voir le ('lia[)ilro ([ui va suivre : \ji srifuce ilc la imlin-r.

(2) Tliroplii asto à ce propos disait de IMaloii : tojto'.^ Ir'.Yivcy.îvo;. xf; [jilv Oùï-r, /.a', xfi rryjiaz: ■jzpôzipo:. — i.e pylliagorisini' el l'atoinisine, voilà deux sources auxqueltes l'auleur du Tiiiiée n'a pas dédaiune de puiser. Si l'cîxpressioii assez peu coui'loiso x.c('. to'jxwv ;ji£v [j.sOïxxiov (.'ii) U) senililc l)ien viser ceiiaiiies liiéories d(( i)('Muoci'ili', eu rcvanclie c'est, cerlaiuemeul, à c(! pliilosopin' (|ur i'Ialon a euipi'uut/' ci' (pi'il nous apprend des rapporls entre les ligures atomiques cl nos sensations, de môme que son voOô; XoyriJto:; (.■)2 I?) fait penser prcs(jue inunédialement à la vvoju/, t/.ot;/-, de Démocrife, lequel, au lémoi^^naiie de Sextus KniiHcicns (VII, 1 17) s'était le preniici- servi de lexeniplç du vanneur {Tiinvc 'M K) pour expli(iuer la placiî relative des cor|)s lé^^'ers ou lourds dans l'univers.

TLA TON 345

concrète, opposée ù l'esprit par ses (|ualilés eomiiie |tar sou essence. Ainsi entendu, ce mot, je le crains, n'cxislail pas dans le vocabulaire di; Platon (1-): avaiil hii eu Imil cas !(• concept tic uiatiiTc n"avait [)as paru assez claircuicul di-liui pour réclamer une (l('nominalion spi'cialc. Il va de soi (juc la philosophie platonicieiuu' ne pouvait s'accommodtu- des rèvi;ries cosmologiques dr Thaïes et de j'écule ionienne, plaçant dans un éhunenl particuli r tout à la l'ois la cause et la substance universelles. Mais alors d'oii naissent tous les êtres sensibles? D'un principe com[)lèlement indéterminé!, indilh'rent à toutes les lornu's, et pouvant [)ar là, sans cesser d'être lui-même, entrer dans toutes les combinaisons.

r)'a[)rès le Philrbc, tout ce ({ui nous paraît devenir |)lus et moins, tout ce qui est susceptible de grandir el de diminuer, c'est-à-dire de se modifier sans limites, il faut le rassembler en quelque sorte en un, en le rangeant dans res[)èce de l'inlini (-0 à'zï'.pov). Même langage dans le Tiinéc : « Le j)rincipe qui contient (2) tous les ctirps en lui-même, nous devons l'appeler toujours du nu'une nom, car il ne change jamais de nature. Fond et substance de ce qui existe, il n'a pas «l'auti'e forme, pas d'autre mouvement que la l'oi'uu' et le UKuivemeut des êtres ijn'il renferme... S'il ("tait seiublable à l'une des formes qui viennent s'em[)reindre en lui, loi'sque se j)iésenttïrait une lorme contraire ou simplemcuit dilb'rente, il s'v prêterait mal, la métamorphosant en sa propre ap[)arence... Donc cette mère (-i) des choses, ce réceptacle (j-'joo/ï;) de tout

(1 j lUaiit (loniiéi:! la multiplicité des tenues auxquels l'iaton a recours pour rendre celle nolioii, il paraîl élrun^e qu'il u'ail pas soiiiié au mol •jXtt,, qui ne se renoonlre chez tui (sauf pcul-ètre l.'liilcbe ,i+ C, où it est pii> dans un sens assez voisin de celui où nous l'allendioiis dans le Tiinée) que dans son acception pnpulaiie ou avec une si;;niliialion métaphorique.

(2) l.e verlje ctyiihy.'. qui appaiait ici el dans plusieurs passa^'i>s analogues est celui dont se sert constamment IMalmi i|uan'1 il vent mar((uer que telle substance admet tel atlrilmt (X'oir noianini'iil /'///- Iche, 24 K, 2- A, 27 E. etc.)

(:]) IMaton dit aussi tiOr/zr,. — i.e lappoitcmenl de umli'i- et iiittrriii en latin est à noter.

ce qui est visible et sensible, nous ne rappellerons ni terre, ni air, ni feu, ni eau (l), ni aucune des choses qui en viennent, ni aucune de celles d'où ces éléments dérivent. Nous ne nous tromperons donc pas en affirmant que c'est une espèce d'être invisible et informe, propre à tout recevoir, qui participe de l'intelligible d'une façon obscure et inexplicable (2). » C'était, on l'a dit, une grave inconséquence de la part de Platon que d'enlever à la matière toute manière d'èlre, et de la maintenir néanmoins à titre de réalité ; mais après avoir affirmé que les choses tiennent des idées tout ce qu'il y a en elles d'èlre véritable, il ne restait, semble-t-il, qu'à qualifier cet autre principe de iJLTj ov ou tout au moins de Oatepôv (3). Quoi qu'il en soit, les derniers mots de la citation précédente sont une attestation manifeste de ce que M. Dauriac a appelé le désespoir de Platon en face de cette matière qu'il aspirait à définir, et qui lui échappait sans cesse, apparaissant tantôt sous un aspect, tantôt sous un autre, toujours impatiente de nouvelles métamorphoses. De graves considérations le détournaient soit de la considérer comme un corps sensible quelconque, soit de l'appeler à jouer dans la sphère intelligible un rôle parallèle à celui des idées (4).

H est même certain que le philosophe a été plusieurs fois

(1) Comme ravalent fait les Ioniens. — La matit^'ie d'Anaxagore contenait toutes les formes ; celle de Platon prend toutes les formes: deux conceptions moins éloignées l'une de l'autre (^u'on ne serait tenté de se

' le figurer.

(2) Timéc oO M-'-ii b. — Hassfreund résume plutôt qu'il n'éclaircit cette définition do la matière dans la phrase que voici : « Das schlechthin fornilose unverrmderliclie, beliarrliclie und identische Substrat aller veriinderlichen und wecliselnden Erscheinungen und Hestiininllicitcn ».

(3) C'est peut-être ici le lieu de faire observer en passant avec quelle souplesse merveilleuse la langue grecque se prête à ces subtiles distinctions métaphysiques, qu'elle esquisse sans les souligner. — Selon M. Hrochard, ce terme énigraatique Oà-rspov désigne non pas la matière elle-même, mais ce qu'il y a en elle d'intelligible.

(4) Voilà pourquoi il la conçoit d'une part ixzx' àvatcrOr.jia:; à-tôv, et de l'autre âTT-:àv XoY'.^iJito t'.v'. voOtij, ji.ô-|".; ■7:'.<j'z6^ (.•)2 !>).

sur le point tlo r('cluiro cette matière originelle à l'ospare, ou comme il s'exprime quelque part, « au lieu éternel qui ne peut être détruit et sert de tiiéàtre ù tout ce qui existe (I) ». C'est même là, écrit Zeller, une dénomination essentielle et non métaphorique ou accidentelle (2). Ainsi pendant que certains critiques (3) soutiennent qu'il faut maintenir chez Platon la rivalité complète et entière de la matière, d'autres, dans leur ferveur idéaliste, vont jusqu'à prétendre qu'aux jcmx de Platon la matière se confond avec la négation pure, quelque chose d'analogue au /io«-(%r de Hegel. Le plus récent éditeur du Timèe en Angleterre, M. Archer-Hind (4), ne voit dans ce dialogue qu'un monisme idéaliste, une ontologie déguisée, un procès tout dialectique enveloppé dans une descri[)tion impliquant des événements qui s'accomplissent dans le temps et dans l'espace. Si celte interprétation toute moderne et cartésienne était (exacte, non seulement Platon aurait renoncé en fait d'un bout à l'autre de sa cosmologie à toute explication de la mulliplicih' et du changement, mais on ne comprend plus ni comment la matière se trouvait à l'origine à l'état

(1) o2 A. Voici les arguments communément allégués à l'appui de cette opinion : i) Platon distinguant ses trois principes, les appelle ov \z v,y.\ '/ji>or'^ xal -(vni'.^j (52 D) — 2) Les êtres formés à l'imitation des idées sont représentés entrant dans la matière et en sortant (s'aiôv^axa; è;'.ôv-a, oO C) — 3) Le Tiinée parlant de l'ÈxuLayElov emploie l'expression sv (ù (."iO C. — Ci'. 49 E) et non i; oj. — Enfin i) Platon qui s'attache à donner du temps une explication si ingénieuse, ne traite de l'espace qu'à l'occasion de la matière. 11 a très bien vu d'ailleurs ('J2 W) que cette notion d'espace dérivait pour nous de l'expérience sensible.

(2; Aussi l'éminont historien délinit-il la matière de Platon « die Forra der Materialit:it, der r;iumliclieu Getheilthoit- und der Hewt-gung » — La conception de Franck n'est pas très dilTérente : " La matière première des anciens ne représente en aucune manière un ('tre réi'j, un principe positif, (jui partage avec Dieu le privilège de rr^lcrnite : elle n'est que l'ensemble des contlitions qui rendent les choses possibles '>.

(3) Par exemple Sartorius dans les Pliilosu/jliische Monutslirfle.

(4) Sous la plume duquel on lit des phrases comme celle-ci : « Malerial nature is but the refraction of tlie single existent nnily. » Voici d'ailleurs comment cette édition est appréciée dans la /{/•(•//(• vriliiiur: «Œuvre de seconde main, peu personnelle, peu sûre, peu iiiérituire ».

chaotique (l), moins encore comment cette « cause vagabonde (2) » a pu entrer en lutte avec l'inteUij^ence dans la formation du monde, et ne céder que contrainte à la persuasion de la sagesse.

Maintenant examinons de plusprrs la distinction des quatre élémenls admis par Platon (3) avec toute l'antiquité: on sera frappé de voir jusqu'oii les anciens poussaient la curiosité en ce genre de problèmes. « Ou"est-ce qui les constitue chacun avec son caractère propre? lequel faut-il appeler plutôt eau que feu? Ouollc dénomination convient à l'un quelconque d'entre eux à l'exclusion des autres? Comment enfin rt'pondre sur c(^ point d'un ton ferme et asssuré? cest ce qu'il n'est pas facile de dire » 4). Bien que ces corps « roulrnt dans un cercle et semblent s'engendrer les uns les autres », ils n'en offrent pas moins, considérés isolément, une structure particulière, que Timée va entreprendre d'exposer, non sans avoir pr('venu ses interlocuteurs qu'il se servira d'un langage inaccoutumé; mais, ajoule-t-il, vous me suivrez sans peine, n'('tant pas étrangers aux méthodes et aux pi'océdés que je dois employer dans mes démonstrations » (o).

Pour nous rendre compte de cette invasion des mathématiques dans la philosophie, il faut nous souvenir que depuis un siècle surtout les sciences exactes venaient de réaliser de

(1) nàv-:a TX'jxa £l'/£v àXoyw; ''•^'- àj-ié-pw; (."iS A).

(2) Tô TY^; -ÀavojutPvrj; sToo; alzia; (48 A).

(3) (^htv, l'I.iltMi les éléments, entendus au sens physique et non au sens chimique comme chez limpcdoclo, sont d'après Hermann « die erste Schranke, welclie der lormlusen Machl des stolTailifien l'rincips beigeleiit ist ». Toute cette partie du Tiinrc a été l'objet d'un commentaire approfondi dans les Kliales de Th. -II. Martin.

('6] Ces mots caractérisent très bien le rôle essentiel joué par les matlirmali(iues dans ce qu'on a appelé « Téducalion platonicienne », et dans l'initiation exigée jjar le maître de ses futurs disciples. N'ou" blions pas qu'il serait difficile de reprocher ici un excès à Platon sans atteindre du même coup d'illustres pliilosophes modernes, Descartes, Spinoza. Leibniz et môme Kanl.

PLATON 34î>

merveilleux progrès. La lli(«orie des nomlires notainiiiciit, l'histoire nous en fournit la preuve, était poussi-e clic/ les anciens beaucoup plus loin (ju'elle ne l'est en généial clic/ les modernes (1), et si l'auteur du Timèc a puisé quelques ii;ermes de sa théorie dans ses entretiens avec les pvtliaj^oririens de la Grande-Grèce, il était honuue à les adapter à sons^•stèIue et à leur donner un développement tout à fait inattendu (2). Le premier, dit-on, il mit les admirables ressources de l'anah'se au service de la science, et M. Tannerv le félicite d'avoir donné une preuve éclatante de valeur spéculative en pressentant l'achèvement de Tédilice dont il jetait les fondations.

Mais essayons de résumer dans ses traits essentiels cette singulière conception de l'univers. Aussi bien Platon s'en fait-il expressément honneur, sans s'apercevoir que comme Descartes deux mille ans plus tard, de l'idée que la nature est l'œuvre d'une intelligence il passait à l'idc-e très ditf('rente que la raison se suffit à elle-même pour construire de toutes pièces l'édifice du monde. S'il va réduire à des ligures planes et régulières les atomes irréductibles des (-léments, c'est, n'en doutons pas, afin que jusque dans ses entrailles les plus profondes l'univers soit fait d'ordre et de beauti'.

« Tout ce qui a l'essence du corps a aussi la profondeur. Tout ce qui a la profondeur contient nécessaij'ement en soi la nature du plan. Une base dont la surface est parfaiteiuent plane se compose de triangles ». Quant aux principes d'ordre supérieur, ajoute Platon, Uieu et quelques hommes aimés de lui sont seuls à les connaître (3).

(1) Ainsi I'yllia;^ore et FMaton parlaient de nombres « trianiiuiaires » ou « pyramidaux », tandis qu'Fuclide et son rcole dislin^-'uaicnt avec soin les nombres « linéaires, plans et solides ».

(2) Chez Platon le bien n'est pas un rapport malliémaLiiine, mais les matli('ri)atiques constituent l'inlermédiaire nécessaire (tô uiT^^j) auquel doit recourir le Démiurge divin.

(3) ")'.i D. — Cf. Gœllie, lielrarhtuurji'u i'ihcr NutuniiH^^riiscliiil'l (I. l."i) : << Das unrnittelbare Cewalirwerdeii der Urphicnomoiir versel/t uns in eine Art von Angsl, wir fiihb^ii luiseic Unznliinf^'liclikeit : iiiir diiirii das ewige Spiel derEin[iirie belebt erfreuen sic uns ».

Cela pos<', et les cinq solides réguliers de la géométrie drcrils avec une précision étonnante pour l'époque, le TiméeRSsigne la figure cubique à la terre, comme au plus stable des éléments : le solide à forme pyramidale, le tétraèdre, donne naissance au feu, le plus léger et le plus pénétrant de tous les corps, l'octaèdre à l'air, l'icosaèdre à l'eau : enfin le dodi'caèdre « servit pour tracer le plan de l'univers. » Platon ajoute : c( Voilà d'où tirent leur origine les corps simples et primitifs. Quant aux espèces diverses qui se sont formées dans chacun de ces genres, elles ont leur raison d'êlre dans la disposition (;j"X7'.;) des éléments constitutifs des choses... La diversité en est infinie, et celui qui ne s'appliquerait pas à l'observer Serait hors d'état de parler avec vraisemblance de la

nature » (!)•

11 Y a je ne sais quelle hardiesse dans cette tentative faite par un métaphysicien du iv" siècle avant notre ère pour construire le monde réel à l'aide de pures spéculations géométriques (2) : nous verrons tout à l'heure quel correctif Platon

(1) Tiiaée ol D : li; or, oil Oe'ooo'j; ^ipsTOa; to'j:; fiÉ/Xovxa; irspl o'jctsoj; zV/M: AÔ'(t<j yor^ii^Oa:. L'importance de l'observation et de la recherche expérimentale n'avait donc pas écliappé aujïénie pénétrant d(; Platon.

Chez Pytiiagore c'est à la théorie des nombres qu'était dévolu le

premier rôle en cosmologie : ici au contraire c'est à la théorie des surlaces. Ainsi, comme le fait remarquer M. Milhaud, l'intuition géométrique devient représentation de la quantité; : au lieu de se bornera des additions purement mécaniques. Platon se trouve entraîné vers des préoccupations dynamistes et qualitatives, alors que les postulats mathématiques sur lesquels repose son explication du monde semblaient emi)orter Texclusion de toute llnalilé.

(2) Comment se représenter sinon par quelque-chose d'étendu, c'està-dire justement de géométrique, le reilet des idées dans Tespace ? mais l'esprit n'en est pas i)lus satisfait : « Dass dièse Zutheilung willkiirlicii ist und nur wegen der nolhdiirftigen nalurwissenschaftlichen Einsicht des Alterthums begreifiich erscheint,liegt auf der ITand » (Teiciimtjli.f.r). — Je lis dans M. Tannery, si compétent en tout ce qui touche l'histoire des sciences dans fantiquilé, que les cinq polyèdres réguliers recurent à partir du iv siècle, le nom de « ligures platoniciennes ».

lui-même, hésitant et troublé, s'est vu uhlii^é de lui a[t|»()i-li'r. Quoi qu'il en soit, et sans rechercliL'i- ici les analoj^ai-s «juijii pourrait découvrir dans telle ou lylle théorie moderne, »'coutons un savant respecté résumer l'impression profonde ipiil avait éprouvée en face de cette partie du T'unce : « Plusieurs passages, écrits du point de vue le plus élevé, témoignent de la conscience qu'avait Platon de l'insuflisance de ses connaissances. Ce n'en est pas moins une chose considérable que la distinction des quatre éléments par les formes géométriques qualitiées aujourd'hui de cristallines, et l'historien de la science doit faire remarquer que Platon s'est élevé à cette grande idée par la seule force de sa pensée, tandis que les savants modernes y ont été conduits successivement parla cristallographie, la physique et la chimie. Ne connaissant que des-propriétc's physiques, comment Platon aurait-il échappé à l'impossibilité de comprendre des faits qui sont du ressort des proprit'lf's chimiques (l i ? »

Et maintenant, quelle puissance a fait jaillir de la rencontre des éléments le monde avec toutes ses merveilles? S'en tenir uniquement aux faits et ne pas remonter plus haut jusqu'à un premier auteur, aux yeux de Platon ce serait une aberration, presque un sacrilège. Sufht-il d'ailleurs, pour satisfaire notre raison, d'invoquer je ne sais quel attrait sup[)osé vers l'idéal, je ne sais quel trésor de linaliti' intime déposé dans' l'atome, ou d'imaginer des lois fatales, expressions abstraites des rapports naturels des choses, ou encore d'attribuer les mouvements de l'univers à une force inconnue inhéiente aux corps, à de certaines propriétés ('f J^^i;) ou a quelque chose de semblable? Le religieux disciple de Sociale ne l'a pas mi : avec une conviction éloquente et vraiment communicative il ne s'est pas lassé de proclamer l'existence d'une intelligence

(I) Chkvuecl, Journal des aaianls, 1868.

parfaite, d'une bonté souveraine, antt'ricure à toutes les harmonies que conçoit noire pensée ou ([ue perçoivent nos regards.

Ainsi s'achève hi théorie de hi finalité, à peine ébauchée par Anaxagore, allirmée plutôt (^ue démontrée par Socrale (I).

Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, que IMaton ait totalement ignoré les théories de nos évolutionistes. « On soutient, nous dil-il. (jue le feu, l'eau, la terre et l'air sont productions de nature et de hasard, et que de ces éléments sans vie, poussés çà et là à l'aventure, s'est formé tout ce que nous voyons. On les appelle du nom de nature et l'on prétend que l'àme n'a existé qu'après eux et |jar eux ». Ecoutons maintenant sa réponse. « Tous ces systèmes lauteurs dimpiété ont renversé l'ordre des choses en otant la qualité de premier piincipe à la cause piemière de la génération et de la mort de tous les êtres : ils n'ont pas su ce qu'était l'àme, ce que sont ses facultés... Toutes les productions de la nature (2) et lanature elle-même, selon la fausse idée qu'ils attachent à ce terme (jr^' o-j-a ôsOwc iTzo'iO'xi^ryj::rj ^j-h xoj-q) sont postérieures et subordonnées à l'art et à l'intelligence » (3). L'auteur pla-

(1) >'otons en effet que cette conviction se fait jour non seulement dans le Tiinéc, déprécié à tort comme trop mythique par un certain nombre de critiques, mais encore dans les Loii>, ce testament à la fois philosophique et politique de Platon. (Voir mon mémoire intitulé La thcodkre platonicienne, dans les Comptes rendus de F Académie des sciences morales, t'éviier 1S96).

(2) Dans cette phrase {Lois, X, 81)2 C) : ojt'.v '^o'jIq^j-ol: li'if.-j '(vjzjv/ TT,v -to\ Tx -prjj-co!, il semble bien que Platon vise des penseurs tels que cet Epidicus, auquel Stobée, (jui le place entre Heraclite et Archelaiis, attribue la thèse que voici : 'Yro o'jjeco.; ■'[z'ivr/r,^']^: tôv /.ôtjjlov.

(3) Lois, X, 891 E et XII, 9GG E Dans ce dernier passage, Platon, qui s'étonne qu'on ne tombe pas à genoux devant les merveilles du monde organique et inorganique, paraît à un autre point dr vue reconnaître qu'autour de lui l'étude de l'astronomie et- des sciences connexes était suspecte de conduire à l'athéisme (iOEou; YÎvvs^Oa'. •/.xOîwoaxôta; oj; oTôv xe Yr/vôi/îva v.'ii-'^y.-x:- ■z'A-^'I'x-t., i).X' où O'.avoîx;; pouÀ-/;cîaj(; à^xOCow Tiip'. T£Xou|JiÉvajv).

PLATON :i53

tonicieii de V Epinomis, après avoir reproduit cl ri-fulé ù son tour avec non moins d'énergie l'explication matérialiste du monde, conclut ainsi : « N'oilà un système qu'il est impossible d'accepter, injpossible de goûter (1)». Enseignement philosophique d'autant plus opportun en ce temps-là que l'élude progressive d3 la nature faisait de plus en plus loucher du doigt une foule d'erreurs mythologiques, désormais objet de dérision.

Ainsi la nature (2) est le th(''àtre où s'est exercée ta perfection (3) de l'Etre suprême voulant réaliser hors de lui-même les splendeurs du monde des idées, (i) Un Dieu façonnant la matière à l'image de modèles achevés doit introduire l'ordre et la beauté dans l'univers soi'li de ses mains. Et cependant ici-bas tout n'est pas parfait : pourquoi donc les idées éternelles n'apparaissent-elles dans le monde sensible qu'à l'état débauche ? comment la matière résiste-t-elle à l'artiste divin, réduit à n'imprimer en elle (|u'un pâle rellet des magnificences qu'il contemple? (Irave problème dont Platon en dépit de son optimisme a eu conscience. Et comment l'a-t-il résolu? Ecoutons sa réponse : « L'origine des choses est dans l'action

(i) 988 C. — Cf. 983 A : -:(; -rpo-oî av i^r, tojo^-ov -îpiçÉps-.v o'y/.ov

(2) Slobée en donne clans le système platonicien la délinilion suivante : To -a')/,-ôv tF,- -ijjîoj;, « la partie passive de l'univers. »

(3) Se souvenir qu'àYaOo; (Cf. le superlatif àp-.ato;) traduit avani tout aux yeux du (Jrec non pas la bonté, mais une supériorité de nature.

(4) Ce « démiurge » nommé déjà incidemment dans la lîc/)iil)li<{i(,- (vu, o30 A), sauf à devenir un peu plus tard le peisonnage essentiel du Timce, semble combler par son intervention une lacune indiscutable cb' la ïliéorie des Idées. « Im TimaMis beliaupte icb dass der l)emiui>: desselben durchaus nocli AusdrucU eines pliilosopliiscliwissenscliaflliclien Draniis nach Ergrinzunf^'und Verbesserung namentlich der Ideen. lehre sei ». (M. I'ileideheh, 1. c, p. 039). — De fait on dirait qu'Arislolin'a pas pu ou n';i pas voulu se résignera voir dans cette fiction un principe au sens pliilosopliique, car il se pose gravement la (|Ui'>lion : zî Èff-l -h Èpvît^ôijLîvov -pô; loÉa; à7:o3Xi-ov; {Mfl(ii>li., 1,'.', 'J!M20;.

combinée de la nécessité et tle rintelligence (1). » Celle-ci a présidé ù la création de la partie divine et immortelle du monde : celle là à tout le reste.

Avant l'intervention du démiurge, ce qui existait (2) s'agitait sans trêve comme sans but : un principe désordonné y produisait un mouvement contus, résultant de la violence des forces contraires. Voilà lîo quel chaos l'acte divin retira toutes choses, afin de leur communiquer la plus grande perfection possible « par tous les moyens auxquels la nécessité se prêtait en se laissant persuader par les conseils de la sagesse (3) ». Qu'est-ce que cette nécessité dontTimée parle en tant de passages ? Ce qui dans le monde ne se laisse pas réduire à la notion de ridée, « une force aveugle qui après avoir régné seule sur la matière éternelle est obligée, sans abdiquer, de se soumettre plus tard à l'action supérieure de la Providence » (4). Ainsi la puissance suprême se heurte à des bornes infranchissables; le mal n'est pas l'œuvre de Dieu (5), mais

Cl) Timér, 48 A : ;j<7xa5'.; y.'/y.'(y.r,; y.j.\ voù. Démocrite et Anaxagore étaient ainsi conciliés.

(2) Cette matière chaotique, sur laquelle ni les sens ni l'intelligence n'ont de prise, n'est-elle chez Platon qu'un ressouvenir des traditions anciennes et notamment de la Tlicogonie ? M. Fouillée (PhUonopInc de Platon, I, p. 542 etsuiv.) se refuse absolument à attribuer sinon à titre d'hypothèse symbolique la doctiine du chaos primitif, « si illogique en elle-même et de plus en contradiction formelle avec la théorie des Idées >:, au philosophe qui a écrit le Parmcnide. Cependant la préexistence des éléments est affirmée à plusieurs reprises dans le Timéc, et de la façon la jtlus explicite : mais il parait qu'ici tout est « exotérique, allégorique », et que le vrai Platon ne se rencontre que dans les énigmes du Parmcnide.

(3) T-?,c; oL^ji-i-Af^i T^T-waivTjî oià 7r='!0oj;. L"éloquence et la persuasion dont elle est Touvrière jouant leur rôlt; jusque dans l'action créatrice ! il faut être dans rAlhènes de Périclès et de Démosthène pour imaginer pareille conception.

(4) Th. H. Martjn, Etudes svr le Timéc.

(5) On sait avec quelle insistance Platon revient sur cette thèse, au X" livre de la licjmhlique et ailleurs. Déjà on pouvait lire dans le Thdc'tclc : « 11 y a dans la nature des choses deux modèles, l'un divin et bienheureux, l'autre sans Dieu et misérable », et nul n'ignore en

PLANON 3r)5

la conséquence fatale de la nialière enliavanl ses desseins M). Toutrf.us au regard de l*lalon les onihrcs s'évanoiiisscnl dans réclat de la lumière : si l'univers est trop élioil |i(iiir contenir le beau inlini, trop imparlait jiour r('alis('r jus(|u'au bout les plans de l'artiste immortel, il n'en a pas moins sa perfection relative, son imposante grandeur. C'est « un Dieu sensible, image de son auteur » et l'unique moyen par où ce dernier put se révéler à des êtres raisonnables (2). Clirysippe appelait le Timêe « le gouvernement ou la cité de Jupiter » : c'est « un hymne magnilique (3) à la bonté du démiurge, aux merveilles de l'organisme humain, à l'excellence de l'àme qui dans le monde comme dans l'homme dompte la perversité

quel embarras le philosophe a jeté ses commentateurs même les plus ingénjeux, lorsqu'au XMivre des Lo/s il a paru, ne fi'it-co qu'en passant, envisager l'Iiypothr^se de deux âmes du monde, l'une bonne, l'autre mauvaise (Sur ce dernier point je me permets de renvoyer le lecteur à mon mémoire déjà cité sur la Tliéodicce platonicienne). M. Pfleiderer n'a-t il pas raison d'affinnor qu'il n'a été donné à aucun philosophe d'expliquer le problème du mal plus clairement et plus rationnellement que ne l'a fait Platon ?... Serat-on plus satisfait, par exemple, du langage que M. Hébert prête au philosophe athénien {Annales de plnlosophie chrétienne, mai 1893) au cours d'un entretien supposé avec le célèbre Darwin : « Pourquoi avancer inconsidérément sans restriction aucune, que la nature est l'iruvre de Dieu? n"a-t-elle pas joué un rùle actif dans sa propre évolution ? N'est-elle point douée dans son fond d'une spontanéité et d'um' intelligence, obscures dans l'instinct de l'animal, plus claires dans la raison et la liberté de l'homme ?... Pourquoi donc ne pas distinguer entre ce qui résulte du libre exercice de cette spontanéité imputable ;'i la seule nature, et ce qui vient de Dieu, à savoir les énergies primitives d'où est dérivée l'organisation, bienveillante en somme, de l'univers?... Jouissances excessives, excessives souffrances, telle est la loi que la nature a choisie. »

(;) M. Maillet nous offre, il est vrai, une explication dilTérente : « La Providence de Platon est une action qui a sans doute son principe en Dieu, mais qui en même temps provoque et dirige une action corrélative de la nature, entre ses mains un instrument poui- la léalisation dn ses desseins. Influence d'ailleurs toute persuasive, romme celle de l'éducation. »

(•2) Timiie, 02 C et 09 .V.

(3) On i)ourrait ajouter : le premier ([u'ait entendu b' monde idolâtre.

356 CQAP. \ï. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE

de la maiir'i-e par riiarmonieusc uiiiforniilé de ses révolutions » (1).

Si dans l'analyse de la physique platonicienne on voulait se laisser guider par Platon lui-mènie, il faudrait placer au premier rang des notions comme celles de temps et de mouvement. Au lieu de descendre dans le détail, la science d'alors préférait s'arrêter aux notions fondamentales dont nous nous désintéressons au contraire trop aisément aujourd'hui. A ce point de vue, comme les Principes de p/iilosophie et la Y<^ partie du Discours de la mèlhode nous en apportent la preuve, noire Descartes se rapproche encore singulièrement de Platon. Mais on nous excusera de ne toucher à ces questions que dans la mesure où elles éclairent l'idi'e que le Timèe nous donne de la nature.

Le monde, tel que le comprenait Platon, n'est-il pas ('ternel? Le philosophe grec semble avoir hésité, comme Kant, en face de la redoutable antinomie que ce problème faisait surgir devant sa raison. Cependant il enseigne en termes exprès que le temps, œuvre de Dieu et image permanente de l'immobile éternité (2), n'a commencé qu'avec le monde dont il mesure la durée (3), et il ajoute : « Afm qu'il y eût une mesure évidente de la lenteur et de la vitesse relative des astres, Dieu alluma dans le second cercle au-dessus de la terre (i) cette lumière que nous nommons le soleil : il éclaira

( \) I.Li) Carrau.

(2) 37 D : A'.axoTjJitov '^hyj. oùpavo-^ -otsT ijiÉvovxo; auovo; ïv hi\ /.yrS àotOaôv 'oôdav «'.(ô-nov ït-z-ôva : pensée lnillaute, que la poslt'rité a lé|.;iliniement admirée.

('X) Ainsi, selon une remarque ingénieuse de M. tirncliard, ce n'ast pas, comme nous avons coutume de le dire aujourdluii, le monde sensible qui est dans le temps et dans l'espace, mais le contraire.

(4) Notons à ce propos que le système astronomi(jue exposé dans le Timce repose sur l'immohililé de la terre au centre du monde. Il est vrai, si l'on en croit Théophiaste, que Platon vieillissant aurait ou imaginé ou emprunté à l'école pythagoricienne une théorie plus rationnelle.

ainsi d'un vil éclat toute l'étendue du ciel, cl lit participer à la science du nonibio tous les êtres vivants qui en avaient le privilège. » A cette autre question :.la natun- doit-elle durer toujours? le philosophe n'a pas donné davantage de l'éponse lornielle ^1) : car ce n'est qu'aux éléments divins de la création que s'adresse la promesse souveraine du Démiurge : « Vous dont je suis l'artisan et le père, vous êtes indissolubles, parce que je le veux. Tout ce qui est composé peut être dissous, mais il n'y a qu'un méchant (jui puisse vouloir anéantir ce qui est beau et bien proportionné. »

Sur lemouvcuicnt « les vues de Platon sont incomplètes ou peu [irécises, mais pleines de grandeur, et à quelques égards elles peuvent passer pour le dernier mot de l'esprit humain sur ce profond et dillicilc sujet... Après les travaux des philosophes et des mathématiciens modernes, on en sait beaucoup plus long sans doute, et l'analyse a mis en iuniii'rc une foule de détails dont Platon n'a i)as eu le moindre soupçon. Mais c'est hii (jui, le premier, a phic('' ce problème à la hauti-ur (ju'il devait toujours conserver... La question du mouvement dans le monde et dans la nature se lie intimcnnent à la ([uestion même de Dieu et dt; sa Piovidence. Platon l'a bien e()m[»ris et c'est une gloire qui lui ap|)artient mieux (pi'à (jui que ce soit (2) ». L'argument du h premier moteur » n'a été mis en forme que par Aiistote, mais l'idée originelle revient à Platon.

Dans le Tirnrc quatre; grands piincipes doixent rendre compte des lois d'i-quilibre de Punivers : l'impiiUion cii'cu-

[{) Voir iiolaiumeiil Tuner, .18 lî. — Quant à la s('iift iii.lflinie de destructions et de créations qu'implique le myllie du l'dlilii/nc.jp laisse à ceux qui admettent rautlieuticifé de ce dialogue le soin df mettre d'accord cette doctrine avec, les enseignements tout opposés du Tiinrr.

(2) Hartiiklemy Saint-Hilauie. — Kn dehors du Tiinrc. sauf le jiassage du Tlicct ète (i't-i D) où tous les mouvements sont ramenas les uns à ràX),o((>j7'.^, les autres à la oopà, je ne vois (jue les dernicis livres des Lois où IMafon se soil étemlii sui la nature et le> divers i^enies du mouvement.

3o8 en A p. II. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE

lairc qui lui a été imprimée, ratlraction des semblables, la loi de transformation des éléments, enfin la répartition, dans l'espace, de la masse principale de chacun des quatre corps primitifs.

Reste maintenant à expliquer celte forme d'activité, cette source supérieure de mouvement qui s'appelle la vie. Les premiers Ioniens avaient admis qu'une certaine puissance ins('parable de la matière l'organise et l'anime. Le fond de cette théorie se retrouve chez IMaton, mais avec cette différence que les causes secondes, telles qu'il les détermine, ne lui ont caché ni le pouvoir ni la bonté de la cause première, habile à se ménager des auxiliaires dans le gouvernement de ce vaste univers, en vue d'y réaliser autant que possible le règne du bien (I). Et sur ce point Platon fait une constatation qui après vingt siècles et plus n'a rien perdu de sa justesse : « Aux yeux de la plupart des hommes, ces causes ne sont pas seulement secondaires, mais principales, parce qu'elles échauffent, refroidissent, condensent, dilatent et produisent mille effets analogues : or elles sont incapables de raison et d'intelligence. »

C(^ qu'il faut noter avant fout, c'est que sur le terrain cosmologique plus que partout ailleurs Platon est resté lîdèlc aux vues de Socrate son maître. Loin de se persuader avec certains modernes que « la croyance à une finalitt' consciente compromet gravement l'explication scientifique de la nature », après avoir défini avec netteté dans le Plu'don (2) le principe môme des causes finales, il en a fait dans le Thm'c une constante application ['-W. S'il paraît débuter par une explication

(1) Tintée, 4G C : -Là ;'jvaî-i7, ois Oeô^ Û7rr,pî-0JT'. yp^xa-.. C'est de la même façon que le corps est altaclié au service (07:r,p£j(a) de l'ùrae.

(2) 97 C : Tov voOv xoc;;jiîïv Tzà^xa xa". 'Éxaaxov xiOÉva-. xauT-r,, ô'-ri av ^iXxiax' ï/Ti.

(3) Théoptiraste a dit de lui 1res justement : aovo; t]. |j.âXiCTxa xtï àTzo TO'j Tipovooùvxo; a'.xÎGf ■/.■x.-zypr^iy.zo. Mais si Platon approuve hautement et emploie sans cesse cette façon de raisonner, il en pressent les écucils : « Sur les raisons <iui ont déterminé la formation des êtres.

mécaniste des choses, il se lui te d'y superposer une explication finaliste (l) : dos types spécifiques qui ne trouvent ni dans la matière leur cause efficiente, ni dans la gc'oméirie huir repri'sentation nécessaire, ne peuvent être l'œuvre que d'une volonté intelligente. Ici ontologie et téléologie ne tout vraiment qu'un.

Au jugement de Platon (et cette thèse sera reprise après lui par les stoïciens) le monde considéré dans sa totalité doit posséder toutes les perfections de ses parties : aussi nous le présente-t-il tantôt comme un animal vivant, tantôt même comme un dieu : définitions f'tranges, dont s'accommodent mal nos propres habitudes d'esprit. Ce qui a surtout frappé Fauteur du Tinv'e, c'est la nécessité d'établir un intermédiaire entre lidi-e et la matière inerte. Cet interuK'diaire Platon crut le trouver dans l'àme (2), principe divisible en même temps qu'incorporel, « participant de la raison et de l'harmonie des êtres intelligibles et éternels ». A ce prix seulement, puisque le d('miurge est rentré dans son repos, peut s'expliquer la conser-

pour pouvoir dire : voilà la vérité, il faudrait l'avoir apprise de Dieu même ».

(1) « Ttie reality of things lies in their purpose... The finged search for sensation is transformed into a moral and enthousiastic cuit of goodness » (Higi;, Christian platoimls, p. 100 et 106). Ainsi tandis que l'observation nous fait connaître les étapes successives des divers et innombrables procès qui s'accomplissent dans la nature animée et inanimée, seul notre sens moral nous en révèle la signification. — Nous verrons cependant dans une partie subséquente de ce travail la place d'honneur qu'occupe Platon dans la science proprement dite.

(2) Platon ne semble pas avoir clairement saisi en quoi l'unité de l'être moral diffère de celle d'un corps organisé, laquelle à son tour lui sert, comme on le sait, pour définir l'unité nécessaire dans les ouvrages de l'esprit. — Notons en passant que dans le l'Iièdre où IHaton touche d'assez près à ces divers problèmes, il n'est question qu'indirectement d'une àme du monde, théorie admissible pour les anciens, aux yeux desquels l'àme est avant tout un principe de mouvement, tandis que pour nous modernes, tous élevés plus ou moins à l'école de Uescartes, c'est une substance dont toute la nature est de penser.

360 CHA!'. 11. — LA MÉTAI'IIYSIQUE DE LA NATUIŒ

vatioii incLUinio de l'ensemble de la cr(''atit)n avec l'ordre qui }■ éclate de toute part. « Une œuvre privée d'intellij;ence ne peut être plus belle dans son ensemble qu'une œuvre pourvue d'intelliji'ence : donc Dieu mil une àme dans le monde. » Ari-'umentalion ('trange, mais conforme aux idées de l'anliquiti' qui n'avait pas encore appris à isole i- la cause de l'elVet dans les grands phénomènes de la création.

Celte conception de l'àme du monde sans laquelle aux yeux de Platon la nature ml restée muette et inerte, cette « biologie de l'univers », ])our pai'ler comme Galien, avait (Hé ébauchée dans plusieurs des pliilosophies antérieures : plus tard le stoïcisme en fera un de ses dogmes essentiels (1 ). 'J'elle que le Tiinre l'expose dans un langage où un symbolisme qu'on pourrait croire oriental se mêle constamment à l'éb'ment scientifique, elle ne manque ni de poésie ni de grandeur (2) ; mais Platon a eu le tort de prendre pour un être à part, extérieur à la matière, l'ensemble harmonieux des lois qui régissent ce vaste univers (3).

(1) Dans le vers célèbre où Virgile a Iraduil cet axiome de la cosmologie sloïcieiine (Enéide, vi, 727) Henoît interprète le vérité réfléchi se miscet comme la marque d'une idée plus nette de raction exercée par l'àme du monde sur le corps qu'elle anime. — J'ialon nous la présente comme formée du mélange du nn'mc, de Vaulrc, et d'une essence intermédiaire que M. Hrochard croit étri^ le nombre. Et pourquoi cet alliage? c'est, a-t-on répondu, en vertu du principe : shnilc simili co- (/nnscit7(r, afin que cette àme soit capable de connaître tous les genres de réalités. Cette explication ne me paraît guère satisfaisante : si elle était exacte, il faudrail convenir que les prétendus idi-alish^s de la (irèce antique étaient des réalistes renforcés.

(2) Dans sou iemar(iual)lc mémoire l'ho- die /ilnloiiiscln' Wc/Zs/v/c lîœckli s'exprime comme il suit au sujet des fictions du Tinifc : « Als ideen verdienen sie aile Aclitung ; sic sind iiclit bumaii'' Idi'en. Mcht die reine Koiin des Weltalls ist ausgesproclHîU, sondi-ni ciiu» l'orni, unter welcher dasselbe ein Pytliagoras, ein Platon empfangen. oder wozu er es gestaltet bat. l'nd sollleu \vir trefiliciier Meister scluine (iebilde nicht mit Liebe betraclilen, wenn aucli die Originale, nacb welcben sie gearbeitet worden, nicbt getrofTen siiid ? »

(3; A cette question : « Y a-t-il un immiiImc iiilini de mondes ou senbMiieiit un nombre limité? » Platon n'nond : « Celui inii n'Ib'cliifa

ri.ATON 301

Nous retrouverons un peu plus luin lu conliilMitimi apportée par Platon non plus à la philosophie, mais à la science proprement dite tic la nature : essayons d(ï lésunifu- Ir^ impressions qui se dégagent de celte partie de sou n-uvre.

Evidemment ce ipie les anciens appelaient la plii/sique (1) n'a pour l'Iatnn qu'une valeur toute relative. Sur ce terrain, il ne cesse de le répt'ter, res[)ril humain ne peut aller au delà dune prol)al«ilif('' ou même d'une simple vraisemblance (2j : et les seules afiirmations catégoriques qu'il se permet sont une application d.e ses principes métaphysiques (3).

« Hn lait, le monde sensil)le existe de quelque manière : rationnellcmenl, il n'est (jue possible en lui-même, il est pure

attentivement comprendra qu'on ne sauiait tenir pour un nombre infini — tli«''se de Déniocrite — sans manquer de connaissances (ju'il n'est pas permis de ne pas avoir. Mais n'y en a-t-il qu'un seul ou plusieurs? Proljlème embarrassant à résoudre. Quant à nous, nous pensons que l'opinion d'un monde unique est la plus vraisemblable : mais un autio placé à un point de vue dîneront pourrait foit bien en juger autrement ». (ii.'j G)

(1) Les diverses expressions enii)loyées dans la suite, r, o-jt'.-/./, o'.£;ooo;, 0 ciJT'./.ô; Àôyo;, ou '(, ojj'.x.r, tout court, n'existent pas chez IMaton.

(2) Il y a néanmoins, à mon avis, quelque exagération dans le Jugement suivant d'Arclier-Ilind : ■< IMiysical spéculations according lo IMato are profitable only in so t'ar tliey can be made subservient to mela{)liysical science : to suppose that they liave any intrinsic meril is an. egregious errer. Tliey can only be pursued l'or tlieir oun sake ^\illl a view of récréation. » — IMaton nous avait sans doute promis un divertissement dans lo Timcc : mais ce divertissement a par accès des allures singulièrement sérieuses et scientifiques. D'ailleurs le pliilosopbe lui-même a pris soin de distinguer entre les vérités dont il a la certitude et les hypottièses qu'il avance avec la parfaite conscience dos limites imposées à nos connaissances, limites que lessavaiit> modernes sont si disposés à oublier ou à francliir.

(3) Si de ce chef le positivisme contemporain le condamuo, iap|iolons-nous cette déclaration d'l->. Caro : « .\vatit île sai-ii' l'eidn- dans SOS manifestations variées, nous le pressentons, nous afiirmons a prinri que le Cosmos est intelligible, c'esl-à-iliro ipio se-- pliénoinénos sont de nature à être ramenés à une unité ralionnollo. »

matière : rationnellement aussi il y a une réalité à laquelle il participe d'une manière mystérieuse. » Après avoir ainsi résumé à son point de vue la doctrine de Platon, M. Fouillée ajoute : « Maintenant, est-il nécessaire de donner un nom et comme une étiquette à son système? Dualisme, création, idéalisme, panthéisme, ces mots sonores ne sont-ils pas souvent bien vides? Ce qui est certain, c'est que dans le cas présent ils seraient ou trop précis ou trop vagues pour désigner la doctrine platonicienne (1). » Peut-être cependant notre embarras cesserait-il si l'authenticité du Sophisti' était absolument dt-montrée (2). Que lit-on en elïet dans une page peu connue et rarement citée de ce dernier dialogue :

« Les êtres vivants, les plantes, les objets inanimés contenus dans les entrailles de la terre, est-ce une autre puissance, une autre action que celle d'un Dieu qui a fait que, n'existant pas d'abord, toutes ces choses ont dans la suite commencé d'être? ou bien, faut-il là-dessus adopter la croyance et le langage de la foule, persuadée que c'est la nature qui engendre tout par une cause mécanique que ne dirige pas la pensée l » (3)

Ce qui est remarquable, ce n'est pas que la première opinion soit adoptée par l'auteur avec la même conviction qui lui fait repousser la seconde : ce sont les expressions mômes dont il se sert pour la traduire : ni Platon ni aucun autre écrivain païen ne s'est jamais approché de plus près de la notion judaïque et chrétienne de la création.

(1; « Yel herein Plato was defective that he did not correct and refortn the abuse of tins word ?saturc, that he did not screw it up to a lii}j;her and more spiritual notion. » (Culverwell, On the light of nature, p. 37 de l'édition de 18:i7.)

(2) M. Lutoslawski tient d'ailleurs \o Sophiste pour l'un des derniers écrits de IMaton : " This dialogue belongs evideutly to Piato's old âge, and is, just as the Ti nvrua, miich Intcr tlian the Bcpiiblic .anà Plio'drus » (p. 441).

(3) 26.^ C : Mwv aXXo'j -r'.vô; }] Oeoo o-ifi[ji.iO'jpYO'Jv-o.; o7)îo{jlev 'ja-tepov vfvïîOa'. TTpôxEpov or/, ovta ;

Constatons en outii' (|ue si en maint passade la dt»cliinc platonicienno conline au panthéisme, l'auteur de la /{êpublique et du Timée n'en a pas moins tenté un visible ellort pour échapper à la fascination mystérieuse que ce système a de tout temps exercée sur de grands esprits. Bref, et pour conclure avec Nourrisson, cet idéalisme, quand on a soin de le dégager des abstractions et des mythes (1), se traduit en une philosophie de la nature qu'à beaucoup d'égards les modernes n'ont pas surpassi'e. Si Platon n'est pas allé jusqu'à concevoir et affirmer nettement l'acte créateur, dont ni la raison intuitive ni la raison discursive ne sauraient nous donner une représentation adéquate (2), du moins il a le, ferme vouloir de distinguer et de niauitenir à leur place la matière, l'homme et Dieu. Pour qui pénètre au fond des choses, l'élément essentiel de la philosophie de la nature chez Platon, c'est le divin (3) : cet élément, il le cherche et le met

(t) Dans sa thèse audacieuse De Plalonicis mijthi^, .M. Coutuiat s'appuie sur certaines expressious poétiques et métaphoriques du Timce pour écrire un chapitre sous ce titre : Mundi fabrica nnjthica est. Sans entamer ici sur ce point une polémique eu règle, je me bornerai à répondre avec M. Apelt: « Als tieferste Wahrheit bleibt doch der (Jrundgedanke des Mythus stehen, ini Tima>us zum iieispiel, der (ledanke von Gott als dem letzten Grund der Dinge, als dem heiligen Urheber der Welt. Auch die Ideen verdankeu ihr Sein der Gottlieit. »

(2) A ce propos on a dit avec raison que Platon s'était arrêté devant la seule lacune que la raison se soit reconnue impuissante à combler. Seule la notion de création va jusqu'au bout de l'idée de puissance, c'est-à-dire jusqu'au bout de l'idée divine. C'est (ju'en effet aussi longtemps que la nature est indépendante de Dieu dans son être, elle ne lui est pas absolument soumise dans son évolution : il va ou du moins on conçoit toujours dans le monde un fatum, une fatalité piiniordiale, une nécessité indestructible q^ui limite et entrave l'action providentielle de la divinité.

(3) D'après une légende que rapportait Aristoxènc, un sage de l'Inde venu à Athènes aurait amèrement reproché à Socrate d'avoir prétendu fonder la science humaine en dehors de la scienci' divine. Ce n'est pas à l'auteur du Timee que semblable reproche pourrait être légitimement adressé. II rejette avec une égale conviction toute théorie qui demande à la nature seule l'explication de l'homme.

364 CUAP. II. — LA MÉTAPHYSlOUli DE LA NATURE

en lumière partout : dans la naturo entière, là où Dieu n'est pas, là où il n'intervient pas, c'est le chaos.

.Mais c'est une erreur manifeste de prétendre, comme on Ta fait souvent, que le monde sensible n'a et ne peut avoir aucune place dans le S3^slème platonicien : si la lie publique professe un idt'alisme qui ne s'accommode que de l'immatériel et de l'invisible, dans le Timce le philosophe redescendu des hauteurs de la spéculation pure cesse de regarder avec cette impassible indillérence les pliénomènes si variés de la création. Pour être un plus grand méditatif encore que Mah^branche, il ne se résout pas comme celui-ci à n'écouter qu<> « celui qui ne nous quitte jamais et nous éclaire toujours » : et dans la contemplation de la nature il voit une invitation plutôt qu'un obstacle à ses profondes réflexions sur l'idéal du vrai, du beau et du Lien (I).

Los successeurs immc'diats de Platon à l'Académie ne nous retiendront pas longtemps: d'abord parce que leurs oeuvres ne sont ])as arriv('es jusqu'à nous (2), et ensuite parce qu'on ne voit pas la place que r('lude réelle et vraiment scientifique de la

(1 ) 11 est certain (ine la nature chez IMaton, comme chez tous les penseurs qui mettent le divin au premier plan, n'a en somme qu'un rôle secondaire : aussi le retour de l'idée et du mot est -il bien moins fréquent dans sa cosmoloixie que dans celle d'Aristote. Sans parler de l'acception moderne du tei'mc, dont Timée se rapproche évidemment d'assez près quand il dit (47 A) en parlant des révolutions merveilhuises des astres -.-t-y. -r,; -ovi -avTÔ; ojtecj; zy-rt'^''' loo^av, Platon emploie oôcri; pour désigner soit les (jualités des choses fp. ex., Lo?s. IV, 7141?) soit leur constitution (p. ex., Phrilrr 270 D, Pliilcbe :i9 A), soit surtout leur essence, en concurrence avec les deux mots techniques eloo; et ''M'/, (p. ex., Phèdre 2:\'t 15, r, toj /.-/AÀo'j; 'i'jTi;, n('/>i(hli>jin', IV, i2',) !))• I.c l'iiilrbc et le So/y/z/s/c en particulier offrent de tiès nomlu-eux cas de cette dernière substitution.

(2) Parmi les ouvraj-'es de Speusi[)pe, Diofiène Lai'rce (IV, 2. 4) cite Ta bao'.a en 10 livres ; or, si nous en croyons Athénée, c'était un traité de physique ou d'histoire natui-elb' !)<' inéni- Tin'mi'^tius attribue à Xénocrate un Uio'- ojtîcj;.

naliiro pouvailtenir dans leur enst'ii^iiciuenl (I . Aussi Itim la théorie des nombres idéaux, professée, dit-on. par Speusipiic et X('nocrate, nous ramène aux rêves les plus l)izarres du pvthaçorisme. Le second de ces pliilosoplies passe éf^^alcmcnt pour avoir soutenu une thèse chère à maint philoso[)he allemand et français de ce siècle, à savoir que le [)arfait, au lii'u d'exister au commencement de toutes choses, ne se rencontre qu'au terme dernier de leur évcdution. Il semble éi,'alcment quaprès Platon il n\- ail plus, dans l'enseignement de lAcadémie, de trace positive du beau rôle assigné au démiurge par !e Timct'. Avait-on jugi' (jue dans cette partie de la doctrine platonicienne le raisonnement s'elTaçait trop devant les créations de limagination ? !/liy[)otlièse est permise, bien qu'aucun texte ne la conlirme.

Des fondateurs de la moyenne et de la Nouvelle Académie, Arcésilas et Carnéade, la cosmologie avait encore moins à attendre. Enfermés dans de subtiles discussions sur le critérium et les modes divers de la connaissance, tout entiers aux lutles qu'ils engagèrent contre l'empirisme stoïcien, ils paraissent s'être absolument désintéresses de létude de la nature que nous allons voir, au contiaire, en grande faveur dans le Lycée et le Portique.

(1) \A\)enatura deorum (1, 13) fait sur ce point à Speusippc un roi)roctie des plus graves : « Vim quamdain dictns, qua oniiiia rej,'aiilur, oamque auimalem, evertere coiialur ex anitnis cognitionem deorum ». Certains de nos t'-volutionnisles modernes s'expriment d'une façon au fond toute semblable. — Ouant à Xénocrate, dans les fragments que nous possédons, il est question d'un triple Zîô;, j-a-ro;, yi^o;, vs^tô; : mais GJ-ji? n'apparaît nulle j)art. Ce sont sans doute des prt''Occupations d'ordre essentiellement métapli.vsique qui lui avaient fait assigner aux phénomènes célestes sous le nom «le oo^sttx une place intermédiaire entre les a'.TOr,Tà du monde matériel et les vor^T-i du monde purement intelligible. — F.es critiques paraissent égalem<'nt d'accord pour appliquer aux premiers successeurs de Platon à l'Académie une pliiase remarquable du livre .N de la Milaphi/siqnr (t, lOOIa.'l.'J);

■K107L TÏÔV OîoXÔY'O'' ào'.y.îV OlLo'/.O-^t'.lH'Il Ttôv VÔV TIJ'V, '/•! 'vDt7'.V — ^^oi/Oo j7r,;

Si l'on nous demandait quel est de t(3as les philosophes de l'antiquité celui qui a le mieux compris lu nature, qui en a fait l'étude la plus sérieuse, la plus complète, la plus approfondie, nous n'hésiterions pas à répondre : c'est Aristote. Un ancien l'avait qualifié d'une façon à la fois originale et expressive : il le nommait « le secrétaire de la nature » (6 -zr,; ojjeoj; Ypajj.[jiaT£j;) : rien de plus exact. Avant lui nul ne l'avait aussi hien connue : après lui jusqu'au xv!** siècle, combien ont pu l(''^ilimement se vanter de mieux la connaître? Génie puissant, il a, selon le mot de Hegel, asservi à l'idée la richesse et la dispersion des phénomènes, et de l'aveu de Lange son adversaire, son système est le modèle le plus parfait d'une conception du monde, une et complète, que l'histoire nous ait présenté jusqu'à ce jour : par là comme par sa confiance imperturbable dans son œuvre s'explique le prestige qu'il a exercé sur tant de générations. Il est à remarquer, en ell'et, que tandis que Platon a pleine conscience des obscurités et des invslères de la science, de l'incertitude de ses théories, et de ce qu'il est obligé pour ainsi dire malgré lui de mêler de ïamîaisie à ses vues même les plus profondes, Aristote, au contraire, procède d'ordinaire avec un dogmatisme qui semble exclure jusqu'à la possibilité d'une contradiction. On dirait qu'il n'a ni rencontré sur sa route ni même soupçonné ces

(2) En 1802 paraissait un mémoiro intitulé Le premier )notciir et la nature dans le ^jjstème dWri^lote, par Cli. Lévèque. C'étaient les prémices pliilosoptiiques d'une des plus belles et des plus synipatliiques intelligences qu'ait comptées la France du xix« siècle.

difficultés auxquelles nos savants modi^nes les plus ('luinmts se heurtent un peu plus tc»l, un peu plus lard, quand ils veulent remonter jusqu'aux premiers principes de la science. Jl aborde ces problèmes obscurs avec une puissance d'esprit merveilleuse, mais aussi avec une assurance aussi appréciée des uns qu'elle est importune aux autres.

Nous examinerons plus tard ce que la science proprement dite doit à cet infatigable observateur: mais si à ses heures Aristote a été un naturaliste, et de premier ordre, les choses de l'esprit ont pour lui un intérêt égal et même supérieur (1). Avant tout il est logicien, moraliste, mélaph^^sicien (2) : en même temps qu'à certains égai'ds il fait dépendre l'éthique et la politique de la physique, il introduit à l'exemple de Platon son maître dos notions d'ordre métaphysique ou moral dans la considération et l'explication de l'univers, et ce que les uns ont vivement admiré, d'autres le lui ont non moins vivement reproché (3).

On sait qu'Aristote (et il convient de l'en louer) se plait à définir le sens des mots qu'il emploie, en conformité ou en opposition avec celui que leur assigne le langage courant. C'est avec ce besoin de clart(' et de précision qu'en deux endroits (4) il passe en revue les acceptions déjà très diverses alors du mot '^ûc:'.?. A-t-on rocoui's à l'étvmoloiiio ? c'est la

(1) On a résumé très tieureusemcnt les nnérites de sa métliode en disant qu'elle rappelle tout ensemble les idéalistes à l'élude de la réalité et les positivistes au respect des lois métaphysiques.

(2) Méiaplnj<iiquc, III, 3,100.')a 33: 'E~v. o'ijtîv ï-: -o'j cp'jT'./.o'J xi; xvw- -ipc.),... £JT'. do'iîa z'.^ /.-A r, ojT'.xr', à/.X' oj -so;-/]. Rappelons à propos dc ce texte que selon M NVaddinglou ArisLote paiait avoir été le premier à employer les mots désormais si usuels de ojz'./.r, et ojj./.ô; ('l^ '1 oppose tantôt à -t/y:/.6;, tantôt à ^-.aTo; ou è-(Oîtoî).

(3) « Aristole a corrompu dans ses sources toute élude dc l;i iialuie, en plarant dans des formes Iranscendanles les causes du uniuvement » (Lange). Ravaisson qui a élevé à la gloire dc la MiUtiji/ii/si'jnc un monument si imposant, n'en signale pas moins clie/. Aristole des l'orniules qui, pour être plus voisines de la réalil<'' que les nomlires de Pythagore ou les idées-nombres de Plalon, sont cependant i,'nc(ne fort loin délie.

(4) Physique, II, 1 el. Métaphysique, IV, i.

308 CllAl'. H. — LA MÉÏAl-HYSIQUE DE LA NATUHE

simple production d'un être ou iluii phénomène (YÉvsatç twv '^■jo(ji£vwv). Mais l'être étant nécessairement tiré de quelque matière, de quelque substance (l), cette substance sera appelée sa nature (i; ou cfÔEiai ~zù)-'y) -zh cp'jô[xîvov È-vj-àp/ov-c*;) (2). Mais estce là rélémenl le plus important de Tètre ? Non sans doute: la forme, voilà ce qui le détermine, ce qui le caractérise, C(^ qui lui assure une existence individuelle et distincte : de là un emploi nouveau et mieux justifié encore du mot oj^ju {'f\ t^opor, xxî TÔ £Too;,TÔ ryj-M- i-/iiv(3). Enlju par extension ce mot a lîni par désigner toute essence (jjiïTa'jiô-a o'-rjor, /.xl oÀw; 7ï577. ojjîaojji;

XÉyE'uai) (4).

Y(Mil-()ii maintenant connaître en quoi le physicien diiîère du métaphvsicien? Aristote dira que le premier cberche à définir les êtres concrets (o) dans lesquels matière et l'orme sont inséparablement unies, tandis que le second étudie dans les êtres l'attribut, la qualit(' détachée de la matière. Au troisième livre de la Plnjsiqiie nous trouvons une distinction toute semblable tracée entre le physicien et le mathématicien. Il en résulte que la physique est « la science des êtres capables de mouvement et de leur essence immanente (0) ». Parmi

(1) 'Y-0-/.E'[JL£VOV -,'i? '- ■''■^'- =■'' 'J-0-/.ît[Jl.iVW tSX'.'l T, CiJ7'.; aï'..

(2) Tel l'airain de la statue. — Rarnet {Karlu Greck pliilosuplnj, I,ondres 1892) croil, ([ue c'est ainsi (jue les ooTioXô-j'ot de l'école d'Ionie prenaient le mot cpuat;, puisque 'JÀr, n'a éti' introduit dans la langue philosophique ([ue par Aristote.

(:{) C"est la base do la persistance des espèces : ('-Jjxs th-j.: oavEpôv ôt-. tnzi T'. TO'.oùxov 0 or, xai ■/aXoù;j.£v ç.'j7'.v (De j'xiit. nnltn. 1, 1, O41'^2o).' ' (4) Mvliii)li!/si(iiir, IV, 4, lOl.'iatl. Il est incontestable (ju'une des dilficultés les plus fâcheuses dans l'étude de la philosophie résulte du caractère fuyant et llottant de ces termes abstraits tels que nature, force /iialicrc, essence, etc., auxquels tout métaj)hysicien est forcé de recoulir et qui changent d'acception non seulement d'un système à un autre, mais jiaifois à Tinsu de l'auteur, d'une page à la suivante d'un môme ouvrage.

(ii) A propos de ces êtres Aristote lait une remarque intéressante : to ozY. xokcjv (la matière et la forme) o6iiz [.lev où-/, stxî, sùjei oé, oîov àvOpojTTo;.

(6) MélaphysUiHC, V, 1, 102;il'2(j : i '.p'jjtxrj 0£wp-/;xr/.r; x:; xv e'.'yj, à/.Xà ■Oîwoy,x'.-/.rj TTîp'. xo'.o'jxov 0 icrxi vjvaxôv /.'.vïTjOai -/.a'. ~ip\ où^fav xr,v -/.axà

ARlSTOTIi: 3G'J

ces ('très, les uns sont périssables, les autres inipérissaMes : mais tous sont des corps ou renferment des éléments corponls (I), et par nature en général il faudra entendre « la force créatrice, cause première du mouvement et du repos, existant jiar ellemême et non par accident dans l'objet où elle existe 2) » [ip/'r, x'.vrJTsoj; y.a: jjLEiaooÀ^j;). Gela posé, ('tudicr des abstractions, comme les Pj'thagoriciens, c'est toui'ner le dos à la nature (oj -Tîip: csja£(o; Zr^xz'.w) ; même reproclie à adresser à ceux qui comme Platon se mettent dans l'impossibilité d'expliquer le «nouvement (3). La physique conlemi)orainc, avec ses découvertes et ses conquêtes vraiment merveilleuses, eût pu à la rigueur trouver place dans les trcMitières agrandies de celle d'Aristote : mais celle dernière se distingue mal de la métaphysique qui tantôt l'envahit et tantôt se laisse pénétrer par elle (4).

z'n Àôvov oj; £tt! TÔ ToÀ'j oj /(oy'.--/'/. — Cette science est d'ailleurs appelée tantôt T; '^'jTiy.T, z~^'y-.r]lJ.■r^ (Mdtaph. XI, 1061''28) ou f] TZipl oj^îo); È-'.TTr^ar; (Phijs., 1, 1 184alo), tantôt r, z,-j7'.-Ar, axéJ/'.; (De cn-lo, lit. 1, 2y8''20), r^ T.ip\ oûjcto; Xizn'Aa (Ib., 29>!l.2j, o\ -tp\ 'i>ojcw; Xôyoi {Mélaph. I, 8, QOO»"). Simplicius nous apprend que <le son temps sous ce titre commun <l>j7r/.i on comprenait outre la l'hi/siqw le traité Du ciel, le traité Dr Vàmc, et plusieurs autres.

(1) De cœlo, III, 1, 298b3 : al o-jua-x: o-j^Îol'. y] {TwaaTa r] uE-rà jcjaâxojv Y'-'vovxa'.. Les êtres naturels sont désignés tour à lour par les mots -à ci'j7£'., ~7. ojjïi ovTK ou •('.'^'^oiJ.vjy., -à o'jTîi cj'JVcTiôj-ra, -à ci-j7'./.a, a! o'jj'./.al oysîai, etc.

(2) Pkysifpic, II, 1, 1921.21 : w; ouar,; ir,^ «pjiJïfo; apyr,:; t'.voî xa; aixiac ToO /.'.vîTîOsc. •/.a; T,pE[Ji£Tv Èv tîj ârcâpys'. xpwtio; -/.aï jjit, xaxà !TU|jio£or,/.ô;.

(3) Métapin/xique, I, 7, 088''2. Aristote lui-même soumettra celte notion (lu mouvement à une analyse des plus savantes : n'en soyons pas surpris. " Il faut bien nous dire que le mouvement est dans l'ordre des idées le premier fait que doit constater la science de la nature et dont elle doit se rendre compte, sous peine de ne • pas assez se couïprendre elle-même. » ^Hartliélemy Saint-Hilaire, préface de la traduction de la Physique). Mais lorsqu'il s'agit de la science des lois et de l'économie de ce vaste univers, en quoi le Démiurge du Timcc conslituet-il une explication moins plausible et moins raisonnable que le Premier moteur de la ]h-tii])li!/siq)ic '/

(4) « Il importe d'étudier ces matières non pas seulement pnur la connaissance de la nature, mais en outre pour la science des piincipes premiers des choses » {Pliij<.iqw, VIII, 1, 2.il'»;)).

Passons sur la matière qui dans le péripalélisme n'a pas en elle-même d'être véritable (1), ni de qualités tombant sous les sens : bien différente de ce que nos savants ont entre les mains dans leurs laboratoires et leurs amphitbéàtres, elle n'est que par rapport à ce qui doit sortir de son union avec la forme. ISous pouvons la concevoir, non la percevoir (2) : possibilité pure (3), substratum des états les plus opposés, virtualité de tout ce qui est actuel, tantôt considérée comme une substance, tantôt se voyant refuser celte qualification, t'ilc doit toute son importance à ce seul fait qu'elle intervient inévitablement dans la production des êtres. Est-ce à dire, dès lors, qu'il n'y ait qu'une matière unique dont les corps simples sont en quelque sorte les modes (4)? Aristote a cberché sans doute à distinguer entre la matière première et ce qu'il appelle la matière seconde : mais quelle explication vraiment scientifique attendre d'une tbéorie où les qualités élémentaires des corps deviennent de véritables êtres de raison auxquels on a fini jtar attribuer les modes d'action les plus fantastiques!

11 y a comme un dernier écbo de l'hylozoïsme ionien dans cette tendance qu'Aristote reconnaît à la matière (oiy.-r/.ôv, 7100:1yiQixiyo'j) vers la forme (TtEpir/^ov), son complément nécessaire. A peine a-t-on franchi ce degré inférieur de l'être que la nature nous ai)paraît à l'reuvre dans ses incessantes créations. Non seulement elle est le but à atteindre (t ojat.- ~ilo; y.y.\ oj evExa) mais c'est elle-même qui est chargée de le réaliser (r, ahta tj ou 'Év£/.a) (;j). Et elle agit comme le ferait un artiste, travaillant en toute circonstance d'après un plan arrèti'. A unfinalisme d'ori-anisation s'ajoute dans ses œuvres un autre finalisme de des-

(1) « Materia secuiidurn se nec esse luibet, nec cognoscibilis est », écrit S. Thomas cominenlanl son maître Aristote.

(2) SÙJjjia où"/, av e'.V,, atouati/.Tj 0£ (Stoiîéiî, Ed. I, 12, 5).

(3) Il est à remarcjuer que, d"apn''S la tliéorie péripati'ticieniie, le non-ètre et l'être ne sont pas des termes radicalement incompatibles, mais deux états successifs d'une seule et môme chose. •

(4) Certains textes sont contraires à cette supposition : ainsi, l'hi/siqiie, III, 2, 1941'8 : i-'. Ttov -pô; t: rj GXr/ àX)a;j ^ap e'oï-. à'XXr) jXr,.

(o) Physique, II, 8, 19y»30.

lination : « Il y a, écrit Aristoto, un poui(|uui cl iiin' lin dans tontes Ips choses qui existent ou se produisent au sein de la nature. » L'erreur du g^rand philosoplie n"a [las été de croire aux causes linales(l) (qu'il fait passer en quelque sorte au [ircinier plan, mêp.îe avant les causes eflicientes), mais de so persuader que la fin des diverses classes d'êtres pouvait être ou observée imnnédiatement ou, sinon, déterminée doirmatiquement a priori, par une sorte d'induction téléolo2:ique en dehors (ie toute indication, de toute révélation fournie par l'expi'rience. Ainsi le mouvement circulaire étant à ses yeux le seul mouvement continu doit être celui de tous les corps simples : le nombre de*; espèces animales, la succession des saisons sont des conséquences que l'on peut déduire à la façon des propriétés du triangle. Aristote refait de la sorte l'univers par le raisonnement, à l'aide d'idées absolues de convenance ou de nécessité (2) : et la méprise dun grand homme a retardé de vingt siècl(^s la prise de possession définitive de la nature par le génie humain.

Mais si cette conception du monde |)rête à de justes critiques, en revanche quel magnifique piédestal pour la nature, seule ouvrière visible dans cet immense atelier de pioduction(3)! Voilà la puissance souveraine avec laquelle il laut

(1) S'il faut en croire un n'^cent historien de la philosopliie du moyen âge, celte expression « cause finale » apparaîtrait jtour la première fois dans les écrits d'Abélard.

(2) Ceci me remet en mémoire une boutade légèrement ironique de Malebranche, à propos précisément d'une des explications les plus téméraires d' Aristote. Cela est assez surprenant, écrit l'auteur de la llcchcnhe de la cdiHr (III, 1) : mais il n'y a rien de caché à cj grand homme, et il rend raison dim si grand nombre de choses dans presquetous ses ouvrages de physique que c'estavec raison qu'on dit ib; lui iiu'il nous a été donné de Dieu afin que nous n'ignorassions rien de ce qui peut être connu et même, aurait dû ajouter .Vverroi-s, de if (ju'il est impossible de savoir.

(3) Lévèque ne veut pas que dans ces divers textes d'Aiistole on entende par (c nalitre une force générale, unifiue, la nièm<' p,ii (mil ». i-t la raison qu'il allègue, c'est que l'universel n'a qu'une exisli-nce logique. Mais alors pourquoi Aristote parle-t-il con^tammenl de la nature au singulier? N'est-ce pas lui qui admire ce mot d'Homère: oj/.

372 CUAP. 11. — LA MÉTAPDISIOIJE DE LA NATUIiE

compter : partout présente, toujours active, elle prend la place et revèl la grandeur du Démiurge du Timce : conime lui elle s'elTorce de réaliser dans des êtres périssables, autant qu'il est en elle, rélernel et le divin : comme lui elle poursuit par des méthodes aussi ingénieuses quellicaces Tcxf-culion d'un plan harmonieusement conçu. Toutes les créatures nous apparaissent ainsi comme pourvues d'une sorle de ressort intime, système complet de lois harmoniques, force plastique orientée vers leur lin individuelle. Néanmoins la nature n'atteint pas fatalement son butfl) : nonseulement elle est faillible en même temps qu'intelligente, mais devant elle se dressent parfois des obstacles inattendus. Comme Platon, Arislote a été amené à faire une part à cet élément irrationnel que l'un et l'autre ont appelé la n<''cessité(2). La nature aspire au bien, mais le défaut de réceptivité dans la matière lui crée des empêchements invisibles : de là dans son action des déviations qui aboutissent à des anomalies, ou même à des monstruositc's. C'est son privilège et son honneur de ne rien faire au hasard {De cœlo. 11, S, 290''3l, oùoçv -l'ip w; àtjvï Trois- v, 'f j^'-ç), rien en vain (lO, 291'' 13), rien sans raison (3). Et cependant le hasard a son rôle dans

(1) l^es types idraux des êtres représentent pour Aristote des modèles autour desquels la nature f^ravite, si l'on peut user ici de cette expression. Dans ses Prohihnrs (X, io), le philosophe constate qu'à chaque espèce d'animaux apprivoisés correspond une espèce demeurée sauvage, tandis que la réciproque n'est pas exacte : et comparant à ce propos, comme il le fait souvent, les œuvres de la nature à celles de l'art, il termine par ces mots : ô|jt.oîoj^ y.y.\ 'r^ ci'jj'.; ciaùXa fiîv irivTa tto'.eT rÀEto'j; xa-. -Xstdj, CT-ouoaïa o'tlA--.<M, v.'x: o'j -i^i-oL ojvatat. Et il constate que dans la réaiilé il soi t des mains de la nature bien p.Hi de cliefs-d'auivre.

(2) Aribtote est du nombre des philosophes qui estiment que la nécessité, de quelque manière d'ailleurs qu'on la délinisse, n'a pas dans les choses une existence absolue, mais seulement conditionnelle. En outre, tandis iitie Platon dans les Lois avait hasardé l'hypothèse d'une double âme du monde, l'une bonne, l'autre mauvaise, Aristote rejette tout principe intrinsèciue de mal : oV/ 'saxi x.axôv Tiapà xà.TrpàYI^^"^-'

(:{) Ces alTirmations posées, il est d'autant plus remarquable de voir Aristote (^xpliquer par des « jeux de la nature » les fossiles, ces restes ^u^^^•enants dont l'origine a si fort intrigué l'antiquité.

runivors(l). Quoique adversaire inécunciliahle des llu'(M-ies dr Démocrile, Aristote combat les philosophes iini avaicnl e\. lu fonnelienient la Fortune du -ouVernemenl du niuud.-, d d n'iiésite pas à en appeler contre eux à l'opiiiiou du vul-aiie : aussi liicu.au milieu de ses contemporains devenus incrédules le culte do T>/r, hiisait les ])lus inquiétants projirès (2).

Il ne reste donc à la nature qu'à produire le mieux dans la mesure des circonstances, dans la proportion des moyens et des matériaux dont elle dispose 3). Dispensatrice suprême de toutes les qualités, de tous les attributs des choses, c'est elle qui entretient le mouvement et la vie à tous les dei;r('S de l'existence, c'est elle qui veille à la conservation des êtres {A), plus attentive d'ailb'urs au tout qu'à ses parties, plus préoccupée de l'espèce et de la race que des individus. A tout instant il nous arrive, à nous modernes, de considérer la nature comme une puissance autonome avec laquelle nous avons des rapi)orts directs et que nous personnifions dans do^ j)luaseg telles que les suivantes : « La nature a fait ihomme pour vivre en société. » — « La nature a donné l'aiillité au cerf et la force au lion o). )i — lui parlant de la sorte, nous ne faisons que copier Aristote, suivi en ceci par toute la postérité. En elFet, obéissant à son insu à la tendance d'où était sorti, bien

(1) Auxyeux d'Atistotede hasard est la causf ou l"ensenil)le des causes accidentelles qui s'opposant aux desseins maternels de la nature suspendent la marche des êtres vers leur fin. Df-rivaut aj-:ôtjiaTov de iiizr^-j, il voit dans tout résultat du hasard une activité inutilement dissipée.

i2) Consulter à ce sujet l'intéressante thèse de M. Allèjiie : L(( dresse ijrecque Tr/j^, i'aris 1800.

(3) 'E/. -.i~j'j £voï/o;i.ivu)v {])c /taii. iiniin., I\'. ii, 6o8a23). IMalon, on l'a vu pins liant, avait déjà tenu le même langage et en emi«loyaiit presque les mêmes expressions.

(4) De 'jcn. lUliin., III, 3, 75.i» 31 : ù.rxiJ.-/.yi-y.: 'lit^ f, oj-'.; ~ôj r.ArJii'. t/.v 'iOooi-y. Cf. IIICRODOTK, III, 108.

{'6) Veut-on maintenant entendn' un philosophe doni \>' s[)iritualisme religieux est manifeste "? Voici quelques lignes de la CiDimiissmii-c (le Die' et de soi mnitc (ch. iv) : " Sous le nom de nnliiri-, nous entendons une sagesse profonde qui développe avec ordre et selon de justes règles tous les mouvements que nous voyons. »

des siècles auparavant, ranlhropomorpliisme liellénique, le même philosophe qui nous avait d'ahord inontrr la nature agissant sans conscience du but à atteindre, en vient à concevoir son action sur le type de celle de riiomme (1) ; son imagination lui prête une raison, des calculs, une volonté (quoi de plus [roquent chez lui <iuc l'expression ■?, oj^-î po^X^Ta-. ou eOrAE'.), une liberté. Il n'ignore pas, sans doute, qu'il s'agit ici, avant tout, d'un rapprochement, d'une comparaison (2) ; mais son génie et sa ferme logique n'ont pas suffi à le préserver d'une illusion que tant d'autres ont partagée avec lui (3). Bien souvent en le lisant, on croirait que la nature non seulement se suffit à elle-même, mais qu'il n'y a à côté d'elle et au-dessus d'elle aucune autre force, aucune autre puissance debout dans ce vaste univers. A elle de nous expliquer tout et de s'expliquer elle-même (4).

Evidemment Aristote n"a pas pu embellir, agrandir ainsi indéfiniment le rôle de la nature, devenu le principal acteur dans le grand drame des existences, sans se sentir épris pour elle d'admiration : admiration réfléchie, raisonnée, qui s'élève par instants jusqu'à l'enthousiasme. Chez lui, la science est austère ; mais, on l'a dit avec raison, elle n'est ni froide, ni indiilérente. Jamais pout-ètre cet infatigable explorateur des merveilles de l'univers n"a rencontré sur ses pas, épouvanté et

(1) U nous montre en elle ici un savant habile, là un sage administrateur.— ji. Hardy {Dcr Bcr/riff der Physis in dcr griechischen Philosophie, Berlin, 1884) a dressé la liste de tous les verbes successivement employés par Aristote pour décrire cette action réfléchie de la nature. Il en compLe près d'une trentaine : ce qui est à remarquer, c'est que tous sont à l'actif. Aristote dit à chaque instant fj oJat; -oieï : nulle part, on ne lit f, ojaic TZZT.oiriZ7.i.

(2) l'ar exemple, Decœlu, 290* 33 : àXX' eotxEvoijTsp ÏTZizr^oïi àcisXsTv xaùxa .

(3) C'est ainsi que Polybe, voulant expliquer les vicissitudes des êtres matériels ou celles des empires, invoque des lois naturelles (rj ttîç «ûaîio; àvây"''-^/» ^I, 57 — r, -zr^e; oj^ew; oixovojJifa, VI, 9).

(4) Aussi l'auteur anfilais du Chrcticii naturaliste, Hayle, accuse-t-il Aristote d'avoir plus que toul autre contribué à fausser et à pervertir la notion et le mot de nalnvc

AIIISTOÏE 3" 5

tremblant, rinfini : en face du mystrre insondalilc des choses, il n'a pas éi)rouv(' Vltorrur dont sera saisi Lucrèce : du moins dans tout ce qu il a écrit sur la nature, rien n'est sacrifié à l'amour de la phrase, rien n'est dicté par une rhétorique frivole : de l'aveu unanime, tout est prolondément senti et non moins profondément pensé. Jusque dans ses plus humides recherches d'histoire naturelle, il demeure philosophe : c'est parfois son écueil, mais c'est aussi sa grandeur (I).

Ainsi, l'auteur delà Métaphysique avait des vues très nettes sur la hiérarchie des êtres, à ses yeux, selon l'expression de 31. Boutroux, réalisations plus ou moins complètes d'un seul et même type, et dès lors distribués, pour ainsi dire, le long d'une chaîne immense, et partagés en espèces si voisines qu'on ne sait où en fixer rigoureusement les limites (2). Les formes les plus simples préparent les phis complexes et y conduisent. Platon a-t-il rien de plus hardi que cette audacieuse hypothèse qui va démêler jusque dans les profondeurs les plus silencieuses de l'être les premières palj)itations de la vie? De plus, toutes les parties de l'univers sont connexes et leur action réciproque doit servir à expliquer les transformations régulières ou anormales dont ce monde est le théâtre, .\insi, la nature entière ressemble aune tragédie bien l'aile où tout s'enchaine, où tout marche au dénouement sans digression oiseuse (3), sans épisode inutile, ce qui n'était, à l'origine,

(1) liarlliéleniy Saint-Ililairo est alK' jusqu'à dire : « En nruHaphysique, Descartes nV'gale point Aristole, et Newton est resté très inft'rieur... .Nul autre après lui n'a repris l'étude de ces idées fondamentales avec plus d'originalité, de profondeur ou de délicatesse. » (Préface de la traduction de la Pln/siquc).

(2) Cette continuité entre toutes les formes de l'être suflit-elle pour qu'on doive attribuer à Aristote une doctrine évolulionniste? Pour ma part, je ne ("admets pas.

{2) Métaphysique, XIU, 3, lOGOMO : o^v: toiy.t ^'}, z,j-i: l-îi-jn^-^rr,; o^j^ct iy. -rtov csa'.voixivoj-/, iùznzp \xv/i)r^Çi^ TpxYcjoîa. Voilà ce (jui a fait dire à certains commentateurs que la foi au caractère rationnel de l'univers, ce fondement de tout idéalisme, était moins vive chez Platon que chez Aristote.

-76 CIlAl'. 11. — LA Mi:TAl'HYSIQUE DE LA NATUKE

quune simple puissance, passant à lacle avec une plénitude oujours croissante.

Et maintenant, quelle est la vraie cause, quel est le vrai principe de celle luu'monie du monde? A'eii cherchons pas d'autre que la nature (1), cette force éternellement créatrice qui, guidée par une soi'le d'instinct, di'ploie dans sa marche ascendante des énergies de plus en plus j)ai-faites (2). Deinaiide-t-on le secret de cette ascension constante qui élève la nature de la malièie brute jusquà ["homme? Aristole en vient à une sorle de [)anthéisme latent ([ui pénètre toutes les parties de la matière ; le mouvcincuit sans commencement ni lin qui se manifeste dans le monde, anime comme un fover de vie infuse les êtres de toute espèce que la nature a formés (3).

Mais cette perfection, terme dernier de l'évolution de la nature, est-elle totalement absente de ses origines et n'est- elle pour rien dans son progrès? Et Eh. Eévèque a-t-il compris jusqu'au bout lu [tensée d'Aristote quand il écrivait : « Eette nature si prévoyante, si attentive, si bonne el si maternelle [)0ur tout ce quelle enfante est en même temps une puissance aveugle, inintelligente, insensible, incapable de d<''libérer et

(i) Physique, VIII, i, •2o2all : t, -iJTi; a'-ria t,-x7: --Ji^-wj^,

(2) « .\ristole a transféré à la nature la plupart des actes dans lesquels iu)us avons l'habitude de laiie consister surtout le gouvernement providentiel du monde. L'activité divine ne peut serappoiter à une lin qui lui soit e.xtérieure. Seule, la nature se propose un but et y rapporte tous ses mouvements. )> (Maillet)

.M. Kaalmaïui {Die leleologische SalKiphilusuphie ilca Arisloteles iiiid. ilire Bedettlung in ilcr Geyenwart, l'adeiboin, 1893) distingue dans la cosmologie péripatéticienne une double finalité : l'une immanente, assurant la perpétuité de chaque type organicpie, l'aiUre extrinsèque, perpétuant l'ordre général du monde : et il y voit une double réfutation préalable et sans réplique de i'Iiyitoliièse darwiniste.

(3) PInjsique, VIII, I, 2oUiil;{ : àOava-ov /.al a-a'j7T iv 'j-iy/z: o'.ov ^wkj i:; o'jja xoT; oj7£'. rj^r/n-fo-'. -i-;. — Cf. De (jene.r. a)um., III, il, T62a 18 : ÔJ7TÎ -pô-ov T'.và -av-:x. 'i/j/f; iî-za'. ~\r^p7^. — Les critirfues allemands, pour distinguer sur ce point le disciple et iMaton S(Ui m lîlre.oul coutume de dire (]ue dans le système d'.\ristote on rencontre tteine Weltbeseeluii^', aber keine Wêltseele. »

AHISTOTE 377

de faire un ilioix. CoiihulmU concilier do si conlraires assortions?... .le ne connais pas de sentinionl plus prnihio (pic celui dont on est saisi lorsqu'aprrs une de ces descriplions (|ui laissent voir tout le génie d'Aristote, au tuonieiit où Ton se llatte de rencontrer enlin à l'orluinç de ces merveilles de l'organisation des êtres un Dieu puissant et bon, ou se lieuite invariablement à cette nature aveugle, toujours à la fois si vantt'o et si inlirme? »

Arrèlons-nous en face do ce grave problème : aussi bien dans l'ordre de recherches qui nous occupe, il non est pas de plus capital.

Sans doute, ce n'est qu'accidentellement qu'il arrive à Aristote d'associer en termes exprès l*laton et Démocrite, l'action de Dieu et celle de la nature, comme dans sa phrase célèbre • ô <h.b^ y.y.'. r,'j}j7-.- ryj?A-, ^i-r^^j -01OJ7'.'/ (I . Si dans son svstème, Dieu continue à dominer le monde, c'est du seul droit de sa présence et nullement au nom de sou iiiti'iA ention. D'ailleurs, aux yeux d'Aristote, le monde est éternel, ce (|ui simplilie singulièrement le problème à résoudre : et le mouvement luimême n'axant ()as eu de commencement, le fameux aigument du premier moteur, si l'on y prend garde, perd beaucoup dosa [)ort('e métapliysique (2). Néanmoins, jieut-on dire sans injustice que se plaçant en face de l'état actuel de l'univers, Aristote supprime ou ajourne indi-liniment toute question indiscrète sur ses origines? La vérité est qu'il hésite entre les deux solutions que les criliijues allemands nous onta[)pris à désigner sous les noms à'imnianrncc cldolranscoidanc' {'•]).

(1) De cœlo, I, 4, 271a Xi, et en c.fiiit autres eiidioils.

(2| Il est inlt'iessaut de constater l'efTort tenté par ArLstote pour conservei- une relation i-ntie le inonde et Dieu, alors (ju'd su[)priine si radicalement toute relation entre Dieu et le inonde.

(3) C'est un luit que tandis que, dans toute la llii-dlouii- du, >i IDn aime mieux, dans toute la mythologie fiiecquc; la naluie t\st le complément presque nécessaire de la diviniti?, la cai-a''.ti'risli(iu(' du système dWristote, c'est uu contraire l'aliinie cieusi' entre le divin et le monde contingent, sinon pi'iissalde. .Mais au point de vue cosmolo-

Au drbut (lu dixième chapitre du livre Xlï de la Mètapht/sique^ le philosophe se demande si l'univers suppose, en dehors de lui, un principe de souverain bien existant par luimême, ou s'il réalise ce bien par son mouvement ordonné? La question, on le voit, est très nettement posée (i) : malheureusement, elle n'est traitée ni avec l'ampleur, ni avec la précision désirables ; comme s'il était possible de retenir et concilier sans peine et sans inconséquence Tune «H l'autre solution (2).

Toutelois, à considérer avec quelle énergie Aristote réprouve et combat les philosophes qui ont cru aux seules forces de la matière (3), on en conclura qu'à ses yeux la nature n'avait pas en elle les raisons de sa linalité, pas plus que le mouvement ne peut s'expliquer on dehors d'une puissam^e motrice antérieure. Quelque enclin que fût Aristote à l'empirisme, et malgré son hostilité bien connue contre les spéculations platoniciennes, il a su se garder des vues incomplètes et manifestement insuffisantes des a.jc7LÔÀ0Y0'. ses devanciers (4).

gique proprement dit, l'embarras du critique persiste, et Euclcen, par exemple, écrira sans liésiler : » Tm (îrossen und Ganzen, das konneu Avir zusaminciifassend beliaupLeu.ist die Anwenduni; der Zweclvbetraclilung bei iiiiserem Pliilosopheii eino immanente ». TiXo?, o iaxt cputTsw; l'pyov, voilà ce qu'il oppose perpétuellement à Platon.

(1) « Adtriet-on que la nature soit dans sa substance et dans sa forme l'expression de la pensée divine, distincte en tant que cause de la série de ses effets? Admet-on, au contraire, que le monde porte en soi le principe de son existence, la raison de ses effets et qu'il soit inutile de recourir à un principe transcendant? Tout est là. » (Caro, Philoso- ,phie de Giithe.)

(2) VAi. Lévéque, dans le rapport si suggestif qu'il a com[iosé à propos de notre propre mémoire, nous paraît avoir très bien saisi la pensée d'Aristote : « Il semblerait ipril ait mis en Dieu la transcendance et la cause linale, et l'immanence avec la cause efficiente dans la nature. » Un autre critique s'exprime comme suit : « La volonté inconsciente de la nature est comme déterminée par des enlélécbies immanentes et finalement par une entélécbie transcendante, un esprit absolu. »

(3) Sa seule polémique, directe ou cachée, contre Démocrite mériterait incontestablement les honneurs d'une dissertation spéciale.

(4) Je suis loin de penser avec M. Farges qu" « il est impossible

Poui" lui, le moiulc est l'acte otcrnel d'un premier moteur immobile (I). 3Iais comment entendre cel acte?

Par une inspiration de génie, Aristole s'est représenté la nature, distincte de l'Etre suprême et entièrement indépendante de lui quant à sa substance (2), comme une immense et permanente aspiration vers ce même être (3), vers qui lnutc force se dirige, comme éprise de désir et d'amour pour sa perfection (i) : sous la tranquillitt' ou piulôt sous l'inertie apparente de la nature physique, un courant irrésistible entraine les choses à leur fin. llien ne vient de Dieu, tout tend vers lui : ri'^tre parfait, inutile, semblc-t-il, comme cause efficiente, est indispensable comme cause finale (5). On a dit de cette

d'avoir parcouru tous les ouvrages d'Aristote sans être frappé de la grande place que l'idée de Dieu occupe dans sa pensée ». Mais au point de vue spiritualiste, peut-être faut-il se féliciter qu'en dehors de toute préoccupation religieuse et de toute raison de sentiment, l'illustre philosophe ait été amené à ses théories uniquement par une élude profonde et impartiale de la nature.

(1) Dans la PIn/siqiie, le premier moteur dont la nature reste d'ailleurs très obscure semble bien jouer, plus ou moins, un rôle de cause efficiente : mais il en va tout autrement dans la Mctaphiisiqne.

(2) « La nature, pour Aristole, est un être réel, éternel comme Dieu, dont la pensée le pénètre et l'inspire. » (Fkanck). Ces derniers mots me paraissent appartenir moins à l'auteur qu'au commentateur.

(3) Métaplii/xiquc, XII, 10, 1072'' 14 : i/. -ro'.ajxr,;; à'pa ip/r,'^ rîpTï;Ta'. ô oùpavôç y.at tj o-jti;' o'j yàp 6 Osûç otà Tr,v xâïiv, àXX' è/.îtvrj oià -o'jtov

cJT'.V.

(4) « C'est l'amour qui sera avec Aristole, comme avec Hésiode, avec Acusilaiis, avec Parménide, avec les Orphiques, le branle de la vie universelle : mais ce n'est plus la sympathie des éléments qui se rencontrent: c'est un vague et mystique amour du monde pour son principe suprême et voilé, une sorte d'etï'ort ardent et douloureux de l'Univers vers un idéal obscur auquel il aspire et qui met le Ciel en marche vers Dieu. Ce n'était point la peine de tant lailhr Platim et ses métaphores poétiques. » (Darmestetek).

(ii) Deux choses sont ici à remarquer. La première, c'est (juun ne doit pas songer au célèbre argument des causes linales, totalement absent de la Méia])liijsiqKC, bien que, s'il faut en croire Cicêron, .Aristole lui eût fait une place dans ses dialogueti populaires : le point de vue est bien diflérent, malgré l'identité de re.\()ression. — La seconde c'est que « tous les êtres et tous les faits de la nature sont entièrement

conception qu'à regardt'r uniquement son udiniialjle économie, c'était une des plus belles que la philosophie ancienne eût léguées aux âges à venir : mais quand on l'examine de près, on la voit se heurter à de sérieuses diflicullés.

Tout d'abord, de quelle façon Dieu pour qui le yM-yn-^ est inaccessible deviont-ii lui-même accessible au xicrao; ? d'où vient à la nature celte aspiration, cette ops:.u, mouvement spontané qui n'esl ni une intuition, ni une détermination? Estelle dans le monde comme rem[)reinle du Créateur des mains duquel il est sorti ?

Sans doute, certains interprètes ont agile la question de savoir si le iJieu d'Arislole, cause finale et cause motrice par excellence, n'i'tait pas au sens absolu du mot créateur de cette nature qui est constituée à son égard dans une certaine dépendance, et qui, au lieu de forcer la divinité à se retirer devant elle, ne serait, cdoime dans nos traités modernes, (ju'un prèle-nom commode de cette même diviniti' (1). Lemallieur esl que, dans les nombreux ('crits du fondateur du Lyc(''e. il ne se rencontre pas un mot j'entends un mot décisif) pour confirmer celte assertion.

J'accorde qu'en plus d'un passage, on le surprend à diviniser la nature (2), si l'on me permet cette expression : il qualifie sans hésiter le ciel et les astres de « divins », en les opposant à notre univers où il entre une multiplicité ind(''linic

ramenés à des causes iiainri'iles. Ce n'est que la nature prise dans son ensemble qui est suspendue ;'i la divinité » (M. I{oi:ïkouxj. N'est ce pas ce qu'Averroès avait dans l'esprit (juaud il écrivait : « Le jtrouvernemenl du monde ressemble à celui d'une cité où tout part d'un même centre, mais où tout n'est pas l'œuvre immédiate du souverain. »

(i) M. Far^'es, notamment, s'appuie pour soutenir cette thèse sur le mot àp/T, dont Aristote se sert en parlant de Dieu. Mais c'est là le ternie ^'énéral qui désigne indistinctement tous les principes (Ttâv-za Y^p xà a'.T'.a àp-/a'!, dit .Vristote), et non pas d'une manière spéciale la cause efliciente ici seule enjeu. La niémc tentative, faite dans la Kcvuc néoscolastique (oct.94) par M. Fian/. l!r<Mitano, n'a pas eu jiius de succès.

(2| On lit dans le l)r (liiliiuliuiir^ '((l.T'12 j y, ciJT'.; oaïuovïa, à/. A' où Os-a.

ARISTOTK 38 i

d'éléments; cl même quand il dcsccMid de ces hauteurs de l'incorruptible et de riinniuahle à notre séjour terrestre, domaine du changement et de la caducité, cette alliance de la liberté et de la nécessité au sein do hi nature, cette harmonie universelle où l'être sans raison trahit une raison qui a pensé pour lui, lui l'ait dire : -âv-a ojae-. è'/îi tI OeTov ( |). Mais (jui ne sait avec quelle facilité cette épithèle était [irodiguée par les poètes et les penseurs même les moins religieux du monde ancien ? Ailleurs, il nscl l'existence de la nature au compte des causes divines [2j^ et parle même de la puissance divine qui maintient cet univers (3). Mais celte action de Dieu ne peut être qu'une action à distance (4) ; car sous peine de déchéance, le Dieu d'Aristote, acte pur, est condamni' pai- son essence à ignorer le monde (o) et à l'abandunncr absolument à ses propres destinées; c'est un postulat de la logique, de la psychologie peut-être, mais non de la morale comme le Dieu

(i) Ethique à Sicoiiiaque,\U, 14, li;)3b32.

(2) Id., X, m : tÔ xt,; 'j-jasto? ofjXov (o; O'.à Tivà; OE'!a; ziTia? -jTiipyz:.

(3) Politique, VIII, 4, 13'JG» 32 : Oï!a; toôto O'jvifAïoj; zp';o'j, r^zic; àt\ •rôoî c-j'iiyj.: zo -àv, ou encore : tô OîTov iitp'.ï-/y. ty/,/ oÀr,v '^jj'.v [Métupli!/siqiie, XII, 8, lOTiH).

(4) Arrivée au sommet de la création, la série ascendante des causes finales se renverse pour ainsi dire et se convertit en une série descendante de causes motrices. Le premier moteur agit sur le -zù>-oojpavô;, qui transmet à son tour le mouvement ù la double sphère planétaire et terrestre. — On lit à ce propos dans un mémoire tout récent de M. Zalilfleisch : « Dass Aristoteles keine Théologie ira heutigen Sinne des Wortes verfassen wollte, liegt klar zu Tage. Er neimt seine MetaphysiU nur desslialb (izolo'( :■/.},, weil sie die Gelieimnisse des Ails, diejenigen iJinge, welclie den gewohnliclien Menschen verborgen zu sein pflegen, entschleiern w otite. »

(o) « Aristote définit Dieu [lai rintelligence seule, et voilà que cette « pensée de la pensée », absorbée dans la contemplation d'elle-nn'Mue comme dans une sorte dégoïsme stérile, ne semble plus qu'une pensée sans pensée. » (M. Fouillée) — Cette partie capitale du systèni»' péripatéticien a trouvé dans Cli. Lévèque un juge encore plus sévère. Cependant en face de ce texte : i/y-r/.}^ clvai T'.và à'.v.ov oùslav à/.(v/,Tov, et d'autres semblables, je n'irais pas jusqu'à dite : « La roriiiuic d'Aristote n'est autre chose qu'une négation ilagrante de la substance en Dieu. »

de Kant. Le système péripattHicien semblo supposer parfois la Providence ; mais il en ignore jusqu'au nom, ou s'il y fait quelque vague allusion (1), on ne saurait en tirer aucun dogme philosophique sérieusement et scientifiquement démontré. A la conception assez singulière que se fait Aristote des rapports entre le monde et Dieu on peut opposer en outre le dilemme que voici. Ou cette tendance dont nous parlons résulte d'une connaissance comme en chaque être raisonnable : or la nature ignore le souverain désirable, et nousmêmes V pensons fort peu ; — ou cette attraction s'exerce en dehors de toute conscience, sans qu'aucun être ait le secret de sa (leslin('e (2), et alors dans l'homme comme dans la nature tout est l'œuvre d'une force inconnue, d'une cause étrangère : plus de volonté libre ni de personnalité. Par certain côté riix [)olhèse péripatéticienne peut séduire : mais de toute manière, quand on va au fond des choses, elle reste obscure et le hiatus infranchissable, à moins qu'on ne l'interprète à la lumière d'une autre philosophie, comme le firent les grands scolastiques du Moyen Age.

Ainsi, tandis que la connaissance empirique de la nature, comme nous le verronsplus loin, a pris un développement inespéré chez Aristote qui étudie les divers ordres de phénomènes en savant T'pris du réel et de l'expérience, sa philosophie de la nature, si intéressante, si bien ordonnée qu'elle paraisse, est en somme moins satisfaisante que celle de Platon son maitre. En vain le centre de gravité de sa cosmologie s'abaisse-t-il du Créateur à la création elle-même : dans sa physique, à la ' considérer attentivement, pas de force active, pas de cause véritable (h) : lacune d'autant plus frappante que la notion

(1) I^ar exemple, Eth. Mroni, x, I170:i27.

(2) Cliacun accordera-t-il ù M. Paulliau que « ce .|u"il y a d'essentiel ilaris la (inalité, ce n'est pas la conscience du but, c'est la convergence des phénomènes vers un même résultat, la systématisation des faits ? »

(3) Aris''*^''^ lui-même, en dépit de son dogmatisme habituel, reconnaît, combien dans la métaphysique de la nature l'entière certitude est dillicile à conquérir.

de cause se trouve analysée et approfondie avec plus de soin dans sa Mètaplujsique, et que le piincipal repi-oclie adresse» par Aristote au système [)latoRicien, c'était précisément l'absence de toute causalité non pas abstraite, mais concrète et elTeclive. Le bien, principe ou plutôt terme de révolution des êtres, voilà à quoi se réduit pour Arislole ia notion idéale de la nature, et ici il est intiniment plus platonicien qu'il ne veut l'avouer ; mais le bien dans ce système n'agit pas, ne crée rien, ne dispose rien, il fait agir, et cela par une attraction après tout des plus mystérieuses (I) : sans compter que ce xôjîjio; suspendu par le désir à la beauté suprême ne reçoit de personne le fond de l'être qu'il n'a pas pu cependant, imparfait et mobile, se donner à lui-même.

Aristote a reconnu parfaitement (et cest son bonneur) que, d'une manière ou une autre, l'esprit infini doit dominer et gouverner le monde ; s'il n"a pas résolu cet obscur et presque indéniable problème, c'est sans doute que la raison bumaine livrée à ses seules forces n'est capable ni de cet elToi't ni surtout de ce triomphe.

Le péril, ou, si l'on aime mieux, l'écueil que nous venons de signaler dans le péripatétisme était si manifeste que dt-jà les successeurs immédiats d'Aristote furent amenés à rejeter toute transcendance. Tbéophraste transporte au ('iel même, tous les attributs de la divinité (2), et s'il s'occupe encore de ce qu'Aristote avait appelé « la philosophie première » , c'est uniquement parce qu'il y voit une sorte de complément utile, sinon nécessaire, de la ph3'sique à laquelle chez lui tout est subordonné. Quelle idée se faisait-il de la nature? Les textes qui nous sont parvenus ne donnent aucune ri'ponse à cette question.

(1) Selon la formule expressive d'un riiliqiif ,i1[.mii;iiii1 o Aiisluli'li's, (lOltiieit wird iiur passiv anyeslrebt ».

(2) Clément d'Alexa.nihue, Piolrci>lkus, V, .'is.

L'évolution dont Théoplirastc avait ainsi donné le signal atteignit son apogée avec son disciple Straton (1), un de ces dissidents comme il s'en rencontre dans toutes les écoles, très habiles en général dans la critique d'autrui, ti'ès faibles au contraire dans l'exposition et la défense de leurs propres opinions. Ses vues n'avaient rien de commun avec celles de Platon, au témoignage de Plutarque, (2) à qui, sur ce point, nous sommes bien forcés de donner raison. L'atomismc lui souriait bien davantage, quoiqu'il reprochât, dit-on, à Démocrite de s'être mis en quête bien moins d'une théorie inattaquable que d'une explication du monde conforme à ses préférences (3). En tout cas, ses points de contact avec Aristote portent sur les détails bien plus que sur les lignes fondamentales du système : sa conception du monde notamment est débarrassée de toutes les notions métaphysiques (\) qui abondent dans la Phijsicpie et dans les deux traités Z)// ciel et De la génération et de la corruption. Aristote eût même probablement renié pour son disciple celui qui, sous prétexte de rajeunir ses théories, n'aboutissait qu'à les mutiler et à les appauvrii'.

Ce qui revient en propre à Straton, — si nous en ci-oyons M. Rodier qui a consacré à ce philosophe une monographie intéressante (5), — ce qui nous semble faij'e son mérite et avoir contribué à sa réputation, c'est d'abord la part plus grande qu'il accorde, l'appel plus pressant et plus frc^quent qu'il fait à l'expi'i'ience prise comme point de départ et non plus seule-

(i) De l.am[)sa(iue, où d'api-rs la tiadilioii les théories de Démocrite iVavaieiit jias cessé d'èlre en honneur. Précepteur de Ptoléniée IMiiladelphe, il reçut de Ploli'mée Soter un j)résent royal de 80 talents, somme considérable pour r(''poque.

(2) Conlrc Cololcs, 14.

(3) Comme Démocrite, il déclarait que celte division des corps matériels en molécules infiniment petites doit être conçue o-j xatà -uo

(4) Notons en particulier la notion de tem[)s qui a cessé d'être « le nombre du mouvement » pour devenir xo ttôœov èv taT; Tzpi'^tc:.

(i)) La l'hysiquc de Slralon de Lxinpiiaquc, 1890.

ment comme moyen clo vérilicalioii (I) : ensuite et surtout la restriction du noml)n^ <l«'s qualités (iio'.o-r^TEî) invoquées pour rendre compte des faits [)aiiiculiers (2). Au surplus, le >urnoni de o-jaixô; qui lui est resl(' attaché dans rantiquib- (3) sufiiraità nous avertir du genre d'études dans lequel il s'.-tait plongé tout entier. Chez lui comme chez Epicure, c'est la nature qui est au premier plan, à l'exclusion de toute essence et de toute puissance divine (i); si le mouvement est éternel, à quoi bon imaginer un principe extracosmique, doué de pensée et d'activité? On n'a plus besoin d'une pareille hypothèse, selon un mol lameux de Laplace. L'univers et tous les phénomènes dont il est le théâtre, toute existence et toute vie résultent directement et fatalement du concours des causes eflicientes, forces inhérentes à !a matière (5). Mais cette nature que Slraton proclame la cause universelle et aveugle (G) de toute génération, de tout accroissement, de tout dépérissement n'a ni figure ni sentiment, comme Cicéron le rappelle.

Qu'il persiste néanmoins, à l'exemple d'Aristote, à l'appeler le grand artiste qui a fait spontanément et ([ui conliuuo à

(1) C"est à lui qu'on rapporte commuuéiaent cette pensée de Folybe (IV. 39, M) dont se lut scandalisé IMaton : -r^; xaxà ojt-.v oL/.p'.ot^-ip'rj Oïdjoia; ej^sTv où ixo-.ov.Cliez Straton c'est le réalisme de l'école alexandrine qui triomphe, selon la remarque très judicieuse de Diels.

(2) Sextus Empiricus {l'i/nii. Hyp., III, 32) dit expressément que Straton considérait les (lualités des êtres comme autant de principes (•jX'.xaî àp/al). Tels les physiciens modernes rendant compte des phénomènes concrets par la pesanteur, la chaleur, la lumière, etc.

(3) 'ï'UT'.xô; î-'.xXïjOe'.ç à-ô -roj T.tpl xr,v OEnjp'xv xauTr,'/ Ttap' ovTtv' oov imixs.lhi'x-zy. o-.axîxpKpiva'. (DioG. Laeuck, \', .'iS, lequel ajoute cette curieuse réflexion : o-tp î'oo; àpya-.ôxîpov xa-. a-ojoaiôx£pov).

(4) Acad., II, 120 : « Omnia eflecta esse natura »i et plus explicitement encore De natmn Deorum. I, l.'i ; « Strato omnem vim divinani in natura silam esse censuit, qua; causas gignendi, augendi et nnnuemli habeal, sed careat omni sensu et ligura. »

('.')) Aca<(., II : « Ipse aulem singulas niundi partes persequens, (juidquid aut sit aut fiât naturalibus fieri aut factum esse docet ponderibus et motibus. »

(6) « Sein lelzles Prinzip ist die ohne Rewusstsein uinl IiitelliL-'^nz wirkende Naturnolhw.endigkeit » (Sieuiîck).

produire toutes choses sans conscience et sans réflexion ; il montre uniquement par là qu'il méconnaît un des caractères les plus essentiels de l'art : ainsi conçue, la nature n'est plus que la personnification imaginaire des causes connues ou inconnues qui agissent dans l'univers. Le hasard préside au monde de la matière, une sorte de sélection à celui de la vie. Ainsi, quelle que fût la valeur de sa science, elle ne pouvait remédier à la pauvreté de sa philosophie. Son attitude à l'égard des problèmes métaphysiques est celle du doute plutôt que de la négation formelle : voilà pourquoi M. Rodier ne consent à le laisser qualifier ni de panthéiste ou d'hylozoïste (1), ni d'athée ou de matérialiste. De même que nos positivistes modernes, Straton s'est renfermé systématiquement dans le monde des phénomènes, se gardant aussi bien de contester l'existence de Dieu que de l'affirmer. Négligeant sans doute comme malaisément accessibles les causes générales et lointaines, il n'a voulu envisager que les causes particulières et immédiates. Mais l'exclusion de la divinité devait entraîner dans son enseignement celle de l'àme qui, dans la théorie de Straton comme dans celle de Dicéarque, retombe à un rang inférieur ou même s'évanouit complètement pour ne plus laisser apparaître en nous que le jeu des fonctions physiologiques (2). Longtemps avant nos psychophysiciens modernes ces péripatéticiens, à commencer par Théophraste^ avaient, selon les propres expressions de Simplicius, réduit à des mouvements les énergies de l'âme. L'empirisme portait SCS fruits {}]).

(1) Au xYii** siècle Cudworth,qui croyait trouver en Slraton un adepte de ses propres théories, avait pour le désigner inventé pn^cisément ce terme d'hijlozo'istc, bien peu applicable à un piiilosoplie qui, au dire de Plutarque, reprochait amèrement aux stoïciens d'avoir l'ait du monde un ^wov.

(2) Stralon considérait le irv£Ûii.a (c'est-à-dire l'air en. mouvement) comme le support mécanique des facultés de l'àme. C'était une théorie renouvelée de Diogène d'Apollonie.

(3) L'auteur inconnu du Utpl y.oj[i.oj, longtemps attribué à Aristote,

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