‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 56 sur 68 · LES STOÏCIENS 3H'.I · texte numérisé non relu

LES STOÏCIENS 3H'.I

la création de « demeure de .léhovali ». Alaiiilius (1) d('linira Ir monde : « Publica naturœ domus ». nù-nx ■j-xy.ryjv. zi]} •/.ôc7(j.<;> sera la maxime favurite d'Epiclète.

Ainsi d'un côté tous les attributs mt'laphysiques et moraux de la divinité sont Iransportés sans aucune restriction à la nature proclamée éternelle (2), immense, intelligente (3), inlaillible, toute-puissante : de l'autre on ne se contente plus de dire (jue Dieu est l'ordonnateur souverain (i), ou la lin suprême de la nature: c'est la nature môme; il n'est rien sans elle : elle n'est rien sans lui (5). « 11 se môle à la matière universelle de cette sorte de mélange par leciuel les substances s'unissent intimement sans pourtant se confondre, entrent tout entières l'une dans l'autre, bien que chacune d'elles garde ses proprii'tés spéciales... Indispensables l'un à l'autre et identiques en essence, le monde et Dieu apparaissent tantôt comme les phases alternatives que traverse pour se conserver un seul et même principe, tantôt comme les faces opposées et complémentaires d'une seule et même réalité, jamais comme

dresser des statues ni des autels, sans doute parce que son degré d'abstraction et d'universalisation l'empêchait do trouver un facile accès dans les esprits en dehors des écoles philosophiques.

(1) Axlronoiiti(juc:<, I, 278.

(2) Ici toutefois il convient de rappeler que Zenon (Diogic.ne Laehck, VII, 142) avait vivement combattu l'éternité du monde admise par Aristote, et que la i)lupart des stoïciens font allusion à des destructions et des rénovations périodiques de l'univers.

(3) Des deux expressions le.v nutura;, ratio nalurse, usitées concurremment par le Portique, lune est entrée dans nos langues modernes, tandis que l'autre leur restait tout à fait étrangère.

(4) Cléanthe, employant pour la première fois peut-être le mot o jjtc dans un sens inconnu aux vieux poêles, saluait Jui)iter du litre de ^■jjîco; ipyr,'(i, et ajoutait en parlant du monde : r/.tov jzô izloy.p'j.-t'izoi:.

(.')) Ce sont les expressions mêmes de Sénèque (De lii'ne/iciis, l\', 1) : « Quid aliud est natura quam Deus et diviiia ratio, loti mundo et partibus ejus inserta... Natura nihil sine Ueo est nec Deus sine nalura: sed idem est uterque ». (Cf. Questions natmrllcs. H, 4;i) — Clirysippe délinissait Jupiter tr.v xoivr,"/ âTïivTUJv ojt;v.

deux réalités distinctes (l). » Tout au plus Dieu est-il caractérisé parle fait de nous demeurer invisible en partie. « Qu'estce que Dieu ?» demande Sénèque dans la préface de ses Questions naturelles, et il répond: « C'est l'àme de l'univers (2), c'est tout ce que tu vois et tout ce que tu ne vois pas. Si on le conçoit dans toute son amplitude, au-dessus de laquelle on ne peut rien imaginer, si l'on comprend que seul il est tout, on dira que son œuvre est en lui et qu'il est dans son œuvre. »

Mais comment s'exerce l'action divine au sein de cette masse corporelle ? Par elle-même la matière n'a ni vie, ni forme, ni beauté : mais en elle réside une pensée (Xoyoc) qui règle et dirige le développement de tous les êtres, leur fin immanente en même temps que leur germe et leur principe (3). Pareille conception du monde, où l'on retrouve le dualisme d'Aristote transformé et corrigé dans le sens de l'hylozoïsme primitif (4), ne manque pas d'une certaine grandeur. Auparavant déjà, le Timcr nous avait montré « l'Auteur des choses formant à son gré l'àme du monde, disposant au dedans d'elle le corps de l'univers et les unissant en attachant leurs centres l'un à l'autre... Ainsi prirent naissance et le corps visible du ciel, et l'àme invisible, laquelle participe de la raison et de l'harmonie des êtres intelligibles et éternels, entre les choses produites

(1)M. Ogereau, Essai sur le >i)jstcmc philosophique des stoïciens, p. 06 et 72.

(2) Avant Sénèque Manilius avait célébré

, Tanta naturam mente potentem

Intusumque Deum cœlo terr;eque marique.

(3) La première idée de ces lô-ioi G-Ktpixaz'.y.ol remonte à Aristole (Dr gcner. anim., III, G, 743 » 20). Ces Aoyoi ont été détinis assez heureusement par un critique allemand «. die unter sich verschiedencn in die Materie zum Behufe der organisclien Entwicklung gelegten Formbestimmlheiten ».

(4) Des éléments aussi disparates ne peuvent être rapprochés sans quelque contradiction. « Die der alten rs'aturphilosophie entnommenen concreten Anscliauungen fiigen sich nicht vollig den abstrakten aristotelischen Hegriffen, weiche ihre Fassung bilden sollen. » (B/eumker).

LES STOÏCIENS '.VJi

la plus parfaite qu'ait produite l'Etre parfait 'I) ». Mais cette âme du monde que Platon voudrait nous faire admirer à sa suite, a gard(' malgré lui des dehors un peu mythologiques : c'est comme un personnage de plus dans la g^rande scène créatrice qui se déroule sous nos 3'eux. Dans rinlervalle, entre la fondation de l'Académie et celle du Portique, VEpinomis avait pr('paro la transition en transférant au ciel tous les attributs de la divinité : « C'est à lui qu'il est souverainement juste d'adresser nos hommages et nos prières... Qu'on l'appelle monde, Olympe ou ciel, la chose est de peu d'importance, pourvu que, s'élevant à la vraie contemplation de ce Dieu, on observe comme il se diversifie (2), imprimant aux astres leurs ri'volutions, faisant naître les saisons et la vie avec les diiïérenles connaissances (3). »

D'autres rapprochements, cette fois avec des modernes tels que Goethe ou Lamartine, nous aideront à mieux saisir cette étrange doctrine. Cette àme qui selon la théorie stoïcienne fait circuler partout la sève et la vie, qui est comme le ressort caché d'où partent les mouvements des molécules les plus ténues comme ceux des masses les plus imposantes, c'est presque déjà ce que notre langue contemporaine appelle « l'àme des choses' ». l.a nature tout entière revêt ainsi, au moins d'une façon indirecte, une sorte de caractère religieux ( i). Je ne suis pas surpris que certains stoïciens aient qualilié leur

(i) Timce, 30 D.

(2) Môme conception chez les stoïciens. « Dans l'économie de ruiiivers, ce n'est plus la nature qui s'accommode et se proporlionue selon le degré de ses puissances à la pensée iuunuable de Dieu : c'est Dieu lui-même qui, se distribuant, se dispensant à tout dans l'ordre et la mesure prescrite par la raison, se proportionne et s'acroniniodi' à toutes les conditions » (TiAVAissOX, Ef>saisur la Àirhiphiiaitiuc ilWiislnlr, II, p. 162). Une raison identique se trahit dans les mouviMueuts d''s planètes, l'instinct de l'animal et les lois de la conscience.

{'.i)Epiiininis, 977 A-IJ.

(4) « La science de la nature nous dépasse » (ètt'.v j-'eo r,|j.2;), écrivait le stoïcien .\riston.

392 CUAl'. II. — LA Mi:TAPDYSIQUE DE LA NATURE

physique de « sanctuaire de la science (1) », et que Panétius et Posidonius n'aient pas voulu conunencer par un aulrc enseignement l'exposition de leur doctrine.

Ce qui achève de prouver comhien cette conception de la nature était poétique et sollicitait les imaginations, c'est l'empressement que mit la po<'sic à s'en emparer. Qn\ ne se souvient de la leçon éloquente donnée par Anchise à Enée au M^ chant de l'Enéide : « A|)prends d'ahord qu'un esprit caché dans leur sein anime le ciel, la terre, les plaines liquides : répandu comme une àme dans les membres du monde, il en agite la masse entière et ne fait qu'un avec ce grand corps. » IManilius dans ses Astronomiques (2) ne montre pas moins d'enthousiasme : « Je chanterai la nature douée d'une secrète intelligence et la divinité qui, vivifiant le ciel, la terre et les eaux, tient toutes les parties de cette immense machine unies par des liens communs (3). Je décrirai ce tout qui subsiste par le concert mutuel de ses parties et le mouvement qui lui est imprimé i)ar la raison souveraine. »

En somme, quand on passe en revue les d('(inilions de la nature les plus célèbres données par les stoïciens {4), on est frappé de voir combien elles se rapprochent de nos habitudes d'esprit, sinon de nos théories modernes ; mais ce ne sont pas là pour eux comme pour nous des façons de parler abn'viatives et commodes : ils y attachent une véritable signilicalion métaphysique, dont une logique sévère aurait peine à s'accommoder. En réalité, ce grand Tout, tel qu'il vient de nous être

(1) Dioc.È.NE Lakrce, vu, 40 : xà c' èjtorâTio rô o'jjr/.ôv.

(2) II, ;i9.

(3) C'est là une des tlièses les plus profondes en mrme temps que les

plus familières du stoïcisme. Voici une remar(iue de Cicéron à ce sujet: (( Hœc ita fieri omnibus inter se concinentibus mundi partibus profecto non possunt, nisi ea uiio divino continuatoque spiritu continerentur. »

(4) Cf. DiOGiCNE Laerce, Vil, 148 : ojjtv -otl \xi-t àTigoaivovia; tt.v

ij'jvîyo'jîav tov /.ôfffjLov, ttote ol tT,v ti'jo'jjav xi ettî rPjî. Une troisième définition : e;'.; i\ auT-Tjc; x'.vo'jijiivr, xa-à a-sp tJ.aTr/.ol); Àôyou; est beaucoup moins aisément intellifj;ible.

LKS STOÏCIENS 3'J3

représenté, est caraclérisr par des allrilnits opposi's, cl iiirinu contradicloiros : il est et il doit (Mrc à la lois spiriUid d eurporel, animé et inanimé: on veut,' dit Plutar(|ue, qu'il puisse être tout et on le condamiu' à u'ùlic rien (1).

Du moins une pareille nature, identilii-e avec le monde des intelligibles, ne peut qu'être constante dans ses voies : les lois qu'elle suit ou qu'elle impose sont immuables. C'est en de fort beaux vers que le poète des Astronomiques célèbre dans « la charte de la création {[a'dcrd mund'i) » l'idée chère à la science moderne dune règle invariable pri'sidant à chaque classe de phénomènes :

Nec quidquam iii tanta iiiagis est niirabilo mole Ouain ratio, etct^Mis quod legibus omnia parent: Nusquain tuiba iiocel, niliil uliis partil)us errât Laxius autlevius, mutatove ordine lertur (2).

Ce que nous voyons reparaître ici sous une forme plus acceptable, ne fût-ce que parce qu'elle est plus savante, c'est le destin des anciens (r. û\xy.o\>.hf^ (3) : mais c'est aussi la Providence (i), car leur optimisme aidant, les stoïciens excellent à se persuader que ces deux idf'es, pour nous si dillérentes,

(1) <l>a(vov-ai ~(ù [xr,0£v'. -h ~'x'i -oioùvts;.

(2) I, 181. — Une notion analogue, quoique restreinte à un exemple particulier, se rencontre clie/, Virgile {Géorgiques, I, 00) :

Continuo lias leges ceternaque fœdera certis Imposuit natura locis.

Ecoutons également Lucain parler des débordements du Nil : « Dès l'heure où se constituait l'univers, certains fleuves ont été soumis à des lois régulières, à la stabilité desquelles veille le Créateur suprême : mystère où il faut adorer la bienveillance de la divinité qui a organisé le monde ». — « Natura per constituta procedit », dira à son tour .Sénéque (Qucsl. wtl., lil, lij).

(3) Au dire d'Auludelle (XIII, i), les stoïciens romains, qui en morale ont singulièrement dépassé en subtilité leurî devanciers grecs, mettaient une ditli-rence entre l'atuin et Natura.

(4) Dans le De iinliiradeormn iialbus fait remarqu'^r que le mot l'nnidcnlia n'a de sens qu'autant qu'on ajoute ou ([Utî l'un sous-enteiul dcoiuin.

peuvent être aiséraent conciliées (1). On sait que la doctrine de la falalité était un des dogmes fondamentaux du Portique. Dans ce système où triomphe le mécanisme le plus rigide les causes intellectuelles et morales elles-mêmes agissent à la façon des causes physiques: toutes composent ensemble, comme autant d'anneaux, une chaîne immense q\n lie tous h's êtres. Dieu même est alteint par le destin, ou plutôt le destin, c'est lui qui le personnifie. Le déterminisme contemporain, pour traduire l'inexorable enchaînement des eflets et des causes, n"a pas trouve d'expressions plus fortes que celles dont sont remplis les livres stoïciens (2).

Plaçons ici une remarque qui a son imporlance. Il serait (liffirile tie citer dans l'antiquité un système philosophique d'où la nécessité (ava-//./;) ait été complètement exclue. JMais pourne parler que de Platon et d'Aristote, il est certain qu'avec un sentiment plus ou moins vif de la supériorité de l'action libre et réfléchie qui accomplit le bien avec intelligence, ces deux philosophes ne font intervenir qu'en seconde ligne et et en s'elforçant de restreindre son rôle cette puissance inférieure, dont ils ne se servent que pour expliquer ce qu'il y a d'imparfait et d'inachevé en apparence dans l'œuvre de la création. Les stoïciens au contraire étendent son empire sur toutes choses sans exception '3). Il est vrai que puisqu'ils en font la

(1) Stobke {Ed., I, 5, io).

'2) Voir le De l'alo de Cicéroii et notammeni, la plirase suivante ; (c Faluin aulem id appelle, quod Grœci £'.aapui£vr,v, id est ordiilem feeriemque causarun, quum causa causa:; uexa rem ex se iîiguit. Ka est ox omni aHernitate iluens nécessitas sempiterna». — Cf. Auhi-Gelle (VI, 2):« Fatum est sempiterna qua;dam et indeclinabilis séries rerumet eatena volvens semelipsa sese et implicans per œternos consequentiai ordines ex quibus apta connexaque est. »

;i) Ze'j.: t, -r,î 'Juiî-ipa; àvay/.?]; i'/y.yy.r^ (.Enomaiis dans Eusèbe, Prép.cvan'j., VI, 10). Il importe de ne jamais perdre de vue qu'aux yeux des stoïciens la finalité et la nécessité ou, pour emprunter.les expressions d'un critique allemand, « das idealvernimtti;.'e » et << das naturnothwendif^e » sont absolument confondus, i.e destin (/.ôtijloj ou A'.ô? XÔYo;) cesse d'être aveugle comme la tinalilé d'être libre.

loi de la sagesse suprùme, ils accordent à la raison tout ce qu'ils sont contraints d'enlever ù la liberté.

Ainsi puisque la nature ne coniiait aucune force supérieure ni même aucune force rivale (1), toutes ses œuvres doivent porter la marque de son excellence : il ne saurait être ici ([uestion (les exceptions et dérogations admises par Platon et Aristote. Plus que toute autre, l'école stoïcienne a été frappée de l'admirable harmonie, de runit(' [)arfaite de tous les éléments dont se compose l'univers. Aux 3^eux et surtout à l'esprit qui le contemple, ce monde avec les milliers d'astres qu'il renferme offre le spectacle d'un tout magnifiquement disposé où toutes les parties sont liées et solidaires, où chaque être a sa raison, où rien n'est en vain, selon le mot de Manilius :

'Sec quidquam rationis aget, frnstrave creatum est (2),

où enfui un concert incessant maintient partout la plus étroite connexion (3). Aucune partie ne peut être affectée sans que le reste en subisse le contre-coup : les Grecs appelaient celte inlluence réciproque des êtres cr'j[jt-â9£'.a (4) : et pour célébrer cette liaison des choses, cet accord merveilleux entre les innombrables ressorts de la machine du monde, les stoïciens ont accumulé tous les termes que leur fournissait le langage : c'est un sujet qui prête au développement et sur lequel ils reviennent sans se lasser. Il faut lire, [)ar exemple, Cicéron décrivant dans le Z)e naliira deoî'um la sollicitude inlinie qui a présidé à l'organisation de nos sens (5), ou reprenant avec

(1) a Cœteris naturis niulta oxteriKi quoiniuus perficientur, possunl obsistere : universam autem naturam nulla res potest impedire » (De itatura (leoruni, II, 13).

(2) Aitronomiqiiei^, II, 231.

(3) De nahtrn deorum, II, 7 : •< Tanta rerum consontieiis, consftirans, continuata cognatio. »

(4) Cicéron, De divinationf (II, 14), se raille assez spirituelleiiieiit des prédictions qu'on tentait de justiner par l'unitédela nature ^llliv•ers('ll.^

(.")) II, o7 : « Quis opifex, praeter naturam quanihil esse potosl calli • dius, tantam solertiam persequi potuissel in sensihus? »

396 CnAP. H. — LA MÉTAPHYSIQUE DE LA NATURE

son abondance habituelle la démonstration socratique et platonicienne de l'existence de Dieu jjar l'ordre du monde (i). H est vrai que les stoïciens, avec leur sentiment si profond de Tart qui est dans la nature, attribuaient trop aisément à l'ouvraj^e lui-même l'industrie et l'habileté de l'ouvrier.

Mais comment expliquer dans l'univers les lacunes et les incohérences au moins apparentes sur lesquelles les épicuriens leurs adversaires insistaient dans un dessein facile à comprendre? On pai'lail alors ou des contrastes indispensables pour faire ressortir pleinement la beauté, ou d'un relâchement inévitable à la suite d'une tension prolongée dans la force qui crée les choses : réponses qui ressemblaient (Honnamment à des défaites (2).

Au sur[)lus, d'après la doctrine du Portique, l'univers n'est pas un assemblage de masses inertes : une àme commune p('nètre toutes choses et en constitue le lien vivant (3). La nature est ainsi assimih'e à un animal immense dont tous les êtres org^aniques et inorganiques sont les membres (4), Cette àme du monde, qu'ils identifiaient avec la divinité (a), les stoïciens l'appellent -^p xe/v'./.ôv, ou pour emprunter les expressions de Cicéron traduisant littrralement la formule de Zenon, « un feu vivifiant, artiste, qui procède avec ordre et méthode

(i)ib., II, ;;.

(2) o Magna dii curant, parva negligunt », disant les stoïciens, ici eu complet désaccord avec la thèse que soutient avec tant de conviction fauteur des Lois (X, 902 Ej. Ils se hâtent au reste d'ajouter que lesiniperfectionsdii détail disparaissent derrière le mérite achevé de l'ensemble.

('■',) On jteut voir dans Sénrciue à quelles ridicules analogies se laissaient entraîner des iiommes qui, ignorant la véritable structure du corps humain, prétendaient n(''annioins s'en servir pour expliquer l'univers.

(4j Ilveùjjta £votr)/.ov o; 'oXo-j toj /.ôjjaoj (Stohke, Ed., I, ;i8) — 'llvùxiOai TVjV uu;jLTrâ7av O'jTÎav, 7:v£j;j.axo; tivo; oii tAit^ci aÙTrjî ovr[yjrno^ (.\leXAN- DRE d'Aphrodise). — Lcs vei's de Virgile dans VEncidr sont trop connus pour qu'il soit à propos de les transcrire ici.

(-'») « Quid est deus ? mens universi » (Sknèque). — « Deum per materiam decucurrisse,quomodo mel per l'avos » (Tertullien). — Cl". Virgile, Ctcorgiques, IV, 221.

LES STOÏCIENS nOT

à la p'néralioii des êtres (1) ». JVuiiquoi un feu ? Parce que, répond-on, de tous les ('N-ments c*«^st le plus puissant jiar sa tension, le plus rapide et le plus su-lîtil dans ses mouvements. Mais c'est remonter jusqu'à Heraclite et aux premiers bégaiements de la pliil()soj)liie.

Pour expliquer ce retour cmi arrière, il faut se souvenir- ([ur même le spiritualisme incomplet d'Anaxagore n'avait pas trouv(> grâce aux veux des stoïciens ])our qui tout est dr nature corporelli', in(~'mt' ràm(>, même la divinité : il n"v a dans le monde aucune puissance universelle et autonome distincte des corps eux-mêmes. Toute l'activité intellectuelle se résume et se concentre dans la sensation (2) ; en exaltant la raison, ces philosophes ont oublié de lui assigner dans le domaine intellectuel sa sphère propre, son essence particulière.

Nï)us sommes loin, on le voit, du monde des idées de Platon, ou de la vôr,7'.; d'Aristote : reconnaissons toutefois avec de judicieux critiques que la physique stoïcienne, matérialiste dans ses origines, prend un caractère vitaliste et même idéaliste au cours de son développement. « Etranges matérialistes, en vérité que des philosoph(»s qui ont abouti à ne poser dans le monde que des forces organisantes, viviliantes, pensantes, émanées d'une force unique et primitive (iji ! »

On a dit que le stoïcisme réduisait la nature à une vaine conception de l'esprit, imaginairement réalisée par une expression métaphorique. Il nous semble, au contraire, que la Xaturejoue un rôle agrandi, exceptionnel (t), et d'autant plus

(1) Dior.KNE LaerCE, VII, loG : irûp rôyvt/.ôv, ôow paoî^ov £■; -^viiz:-!, et (iALiEN (Hist. phil., 20) •nvîùjjia vnzyyo^», Ôoo-o;7,t'.-/.Ô7.

(2) Quelques critiques sont d'un avis opposé : mais la philosophie de la nature n'est qu'indirectement intéressée à cette discussion.

(3) M. Chai<;net, Psi/cholugic des Grecs, II, — I.e stoïcisme se présente ainsi à nous comme « ein vertiefter hylozoïstischor Moiiismus ».

(4) Ainsi, s'agit-ii de faire pressentir au monde Iremhlanl les horreurs de la guerre civile? La nature y pourvoira.

...Leffés'et fœdera reriim Prsescia monstrifero vertit natura tiiimillu.

{Pliarsdic, II, 2.)

nécessaire qu'elle est en possesion de toute la puissance, do tout le prestige reconnus ailleurs à la divinité. C'est ce qui apparaîtra plus clairement encore quand de la physique des stoïciens nous passerons plus loin à leur morale.

Yeut-on une preuve frappante de la compréhension indéterminée, partant de l'étonnante souplesse de l'idée de nature? Deux ('coles rivales, nettement hostiles, s'en emparent avec la même ardeur et y trouvent l'une et l'autre la formule qui doit résumer presque toutes leurs croyances. Il est vrai que si de part et d'autre le mot est le môme, à aller au fond des choses, quelle profonde divergence ! Là, la nature se confond avec Dieu, ici avec le hasard. Il va de soi que les anciens déjà en avaient fait la remarque. « Quelques-uns prétendent que la nature est une certaine force aveugle qui excite dans les corps des mouvements nécessaires : d'autres, que c'est une force intelligente et réglée qui observe une méthode et se propose une fin. » (1)

A la suite des grands pliih)sophes, ses devanciers, Epicure s'est posé le problème des choses (2) : mais il ne s'est pas mis en frais pour le résoudre. On a dit des stoïciens qu'ils avaient fait de louables efforts pour fondre en un même corps de doctrines Heraclite, Platon et Aristote : Démocrite a sufU a Epi-

^1) tÎALiiLs dans le De naturd deoriim, II, 152.

(2) Son principal ouvrage était un lltpl cpjjsco; en 37 livres : les rouleaux d'IIerculanum nous ont restitué des fragments des Livres II et XI. — Sur la vocation d'Epicurc à la philosophie, voir l'anecdote (déjà Citée dans une autre partie de notre ouvrage) que rapporte Diogène Laërce (X, 2).

LES EriCURIENS 399

cure (I). Les atomes et le vide (2), voilà les seuls éléments dont il a besoin pour expliquer l'uuiveis : les atomes incrt'-és, éternels, inlinis en nombre et agréj^és de mille façons dilîérentes, afin de rendre compte des propriétés opposées des corps : le vide inmiense, sans bornes (3), où ils s'ai,ntent d'un mouvement à eux propre, sans commencement, ni lin (t). Le monde est un composé d'éléments inertes, régis par des lois purement mécaniques, auxquelles s'ajoute, on ne sait comment, cette déclinaison arbitraire célèbre sous le nom de clinamen. Volontiers sceptiques sur tout le reste, en ce qui toucbe leur cosmologie les ('picuriens se i-efusent à toute discussion : contre les dieux issus de la superstition populaire, leur dogmatisme est aussi hardi qu'absolu,

Mais ces atomes eux-mêmes, d'où viennent-ils? Qui les a mis en mouvement, ou sinon, d'où leur vient ce don inexplicable? On oublie de nous l'apprendre (5), et c'est là, selon un

(1) Sauf une différence capitale, il est vrai, et que La Fontaine, sans s'en douter, a très bien résuniûe:

Pendant qu'un philosophe assure Que toujours, par leurs sens, les hommes sont dupés, Un autre philosophe jr.re Qu'ils ne nous ont jamais trompés.

Ajoutons qu'Epicure qui se prétend volontiers « autodidacte » n'a pas été plus reconnaissant pour son maître qu'A. Comte ne le sera pour Saint-Simon.

(2) Ou l'essence intangible (àva-^r.c cijcriçjjla seule forme sous laquelle on puisse concevoir l'incorporel.

(3) Voir dans Cicéron {De dirinatione, II, iiO) comment Epicure s'y prenait pour établir que la nature universelle est inlinie. « On trouve dans Lucrèce ce sentiment grandiose et efirayant de rinfinitude du monde, que les savants et les poètes contemporains ont si éloriueniment exprimée » (M. Pichon, Histoire de lu littéraiure laliitr). Il semble vraiment que, comme Pascal, quoique pour aboutir à une conclusion bien diflérente, Lucrèce, lui aussi, ait médité sur « le silence ••ternel des espaces infinis ».

(4) Pour les Epicuriens, le temps appartient aux clioses, tandis que l'espace est un être en soi.

(ij) DiOGÎCNE Laerce, X, 44 : àpyr^ oè to'jtwv ojx ztz'.-j.

mot expressif de M. Brochard, le ^rand scandale du système. 11 est vrai que si le monde s'est fait, ce n'est pas sans peine : car c'est apparemment la cosmologie épicurienne que Plutarque a en vue, au début de son traite' sur La fortune des Romains : « Au dire de quelques philosophes, le monde, au commencement, ne voulait pas être monde : les corps refusaient de se joindre et de se mêler pour donner une forme unique à la nature ; tous les éléments luttant les uns contre \os aulros, il en résulta une violente tourmente jusqu'au jour où la t(Mre commença à s'affermir elle-même. » Désormais, ce sera le signal de l'ordre.

Mais de quel droit parler d'un ordre établi, d'un ordre régulier, quand on fait régner partout le hasard, c'est-à-dire lindétermination absolue ? La contradiction paraît formelle : cependant, sous peine de nier l'évidence, elle s'imposait en présence du spectacle du monde. Ainsi lintelligcnce qu'on a cru exiler rentre d'abord dans la place ou s'y glisse par surprise : elle reprend ses droits méconnus et renverse d'un souffle les inconséquentes théories qui prétendaient se passer d'elle.

« Quand même je ne connaîtrais pas la nature des éléments, j'oserais affirmer à la simple vue du ciel et de l'univers qu'un tout aussi défectueux n'est pas l'ouvrage de la divinité. » Qui parle de la sorte? Lucrèce, dans un de ses passages les plus triomphants (1) : mais tournez quelques feuillets du poème et vous i-ecueillerez cet aveu involontaire : " Telle fut, dès l'origine, l'énergie propre de ciiaque cause, et dès lors la nature suit lidèlement Tordre invariable fond('' à l'heure où se forma le monde » (V, 07(i). Encore une fois, quel est cet ordre? Pourquoi cette marche réglée par des lois <''lernellcs qu'aucune

(1) V, 107. — Si je cherche la doctrine épicurienne avant tout dans Lucrèce, c'est, d'une part, parce quelle n'a pas (pour nous du moins) de plus éloquent interprète, et de l'autre, parce que les textes d'Herculanuni ne laissent plus aucun doute sur la fidélité mise par le disciple à reproduire trait pour trait les théories du maître, qu'il semble d'ailleurs avoir connues surtout par les résumés qu'Epicure avait rédigés et publiés à l'usage des profanes.

force n'est capable de suspendre ou d'altrrer (I,? dOii vient que chaque être a sa constitution propre et son évoluliuu spéciale, que sa durée et son accroissement sont contenus dans des limites marquf'cs, son action renfermé»^ entre des bornes (|u'il lui est impossible de franchir (2)? Nous avons déjà rencontré dans Platon les lois de la nature ; Lucrèce est le premier' à nous parler de sa charte fondamentale {fœdcra). Ainsi, ù propos de l'invariabilité des espèces :

Deuique jam quoniani generatim reddita finis

Cresceudi rébus constat vitamque tuendi,

Et quid quaeque queanl. per f:x>dera uaturaï

Quid porro nequeant, sancituin... (I, ;J80)

Res sic quaeque suo ritu procedit, et oinnes

Fœdere naturaî certo discrimina servant... (V, 921)

Mais cette charte, n'a-t-elle aucun auteur? (jui en assure le maintien d'une main aussi souveraine (3 ? L'univers a donc une cause qui veille à sa conservation et que le poète a en vue, toutes les fois qu'il |)arle de forces naturelles, d'ordre constant : grands mots, <jn Ta dit très justement, qu'il eût fallu éviter s'ils n'ont qu'un sens conventionnel et poétique, mais qui renversent tout r('ditice du système, s'ils renferment implicitement lidi^e de cause pi-emière et de Providence.

b]picure avait coutume de se moquer de ses adversaires qui, embarrassés pour trouver une explication scientilique des j)h<'nomènes, invoquaient l'action divine (i). il se refusait à cDinprendre un dieu partout aiïairé^ disait-il, toujours en haleine.

Nec sanctum numen (cernis) fali protollei-e fines Posse, neque ad versus natura' loîdera niti.

(3) La perpétuité des lois naturelles n'a jamais été aftirnii'-e et ci'Iéiin't» avec plus d'éloquence que dans le De ndluvd rcrinn (11, 2'.»T-307).

(4) De milirra fknrwn, III, 10 : .. Omnium taliuni ratio nvldenda est : quod vos quum facere non potestis, tanqnam in arani conl'ugitis ad Deum. »

Sans cesse accablé de toutes sortes de soucis (1); pour sa part, il se fait une tout autre idée de la vraie félicité (2). C'est ainsi, écrit Constant Martlia, qu'avec le langage de la plus douce piété, il dérobait habilement aux dieux le gouvernement du monde : se flattant d'avoir mis la main sur les causes naturelles, il exilait comme inutiles et surannées les causes divines (3). Mais c'est en vain que, selon une expression énergique de Cicéron, il abuse du pouvoir et du caprice des atomes : lui-même ne prend pas garde que, pour diriger, compléter et corriger au besoin leur œuvre, il est obligé de recourir à la Nature, devenue entre ses mains un nouveau deus ex macJiina. 11 ne s'agit plus seulement, comme c'est fréquemment le cas, d'une dénomination collective des atomes et du vide (4) : c'est une puissance créatrice (5), puissance distincte des êtres qu'elle contribue à former, puissance d'organisation et d'évolution (6), un gouvernement supérieur (7), l'ensemble des causes chargées d'opérer la transformation de

(1) Ib., I, 20 : « Laboriosissimus, implicatus molestis negotiis et operosis. »

(2) Laquelle est à ses yeux exempte de toute charge, à\z:io''jp-^riio<;.

(3) Tertullieu résume quelque part toute cette partie de la doctrine d'Epicure dans un adage concis que je recommande aux positivistes contemporains : « Quio super nos, niliil ad nos ».

(4) « Sunt qui omnia naturai nomine appellant, ut est Epicurus » (CicÉKON). Dans les textes épicuriens on rencontre maintes fois les expressions t; ô'Xtj ojuti; ou t) xwv ô'Xojv oja-.;, et de l'ait, le philosophe a singulièrement élargi l'idée de nature en embrassant sous ce nom l'infinilé des mondes créés par le mouvement éternel des atomes à travers l'infinité du temps et de l'espace.

(")) >< Ilerum natura creatrix » (Lucrèce, I, G23). — « Docuit no^ idem qui caetera, efl'ectum natura esse mnndum » (Veellius dans le De natura deorum, I, 20). Et malgré les diflicultés de cette tùche, c'est s' bien un jeu pour la nature toute puissante qu'elle l'a déjà recommencée et la recommence encore des milliers de fois.

(6) De natura rerum, I, 51 :

Unde omnes natura creet res.auctet alatque, Quoque eadem rursum natura perempta dissolvat.

(7) Ib., V, 78 : « Natura gubernans. »

la matière brute en ori^anismos, et des êtres organisés en rires pensants; c'est mènie^ les épicuriens allaient jusque-là, une Providence (1). Oui ne voit que pareille conception est ici une véritable interprétation? Dans l'épicurisme, rien ne l'implique, tout la condamne. Ailleurs, la Nature pouvait jouer plus ou moins légitimement le nMe de cause : dans un univers résultant du cboc aveugle des atomes, elle est réduite logiquement à n'être qu'un effet.

Et cependant, son nom revient sans cesse, son action est partout.

Je ne parle même pas ici du prologue célèbre du De nalura ri'rum, de cet hymne enthousiaste adressé par le poète à Vénus (2). Pareille invocation n'est-elle pas en désaccord formel avec l'esprit et la teneur d'un poème manifestement dirigé contre la mythologie païenne (3)? N'est-ce pas, en outre, comme l'a fait remarquer M. Bénard (4), un non-sens ou un contre-sens de placer la vie dans un principe chargé de tout engendrer, de tout procréer dans la nature entière, alors que la vie ne saurait être ici ni dans la matière, ni dans ses éléments qui sont les atomes ? Ce morceau n'a-t-il et ne pouvaitil avoir d'autre intérêt que celui d'un ornement convenu, au-

(1) Ib., V, 781 : « Maternum nomeuadepta », et I, 22j : « Nullius exitiuni patitur natura. »

(2) 11 en avait, dit-on, trouvé le premier modèle dans un fragment conservé de la Médce de Sophocle. Je ne cite ici que pour mémoiio la supposition bizarre de Bernardin de Saint-Pierre, imaginant que Lucrèce « avait emprunté les principales beautés de ce prologue au portrait si élevé que nous lisons de la sagesse divine au xxiv" chapitre de V Ecclésiastique ».

(3) Le 11*= livre contient une critique expresse du polythéisme. Cependant il est juste de reconnaître que plus d'une fois le poète a faussé compagnie au philosophe, dans ces vers, par exemple :

Tempore item certo Matuta per oras .^theris Aurorani defert...

(V, Ci.;).

(i) L'Esthétique d'Aristote et de ses successeurs, p. 198.

quel le poète n'avait pas le droit de renoncer (1)? Pour ma part, j'admettrais volontiers avec M. Martha que, sans être infidèle à sa doctrine, Lucrèce a pu mettre en scène et personnifier sous un nom populaire la «grande loi de la génération, la puissance mystérieuse qui partout rt'pand la vie et assure à travers les âges la durée des espèces animales maintenues par son empire. 11 fallait bien expliquer de quelque façon la vie absente du système, quoique partout présente, partout agissante au sein de la créali(m i 2 1.

Au reste, qu'on parcoure toute la suite du poème ; presque à chaque page on retrouvera cette conception d'une nature habile à tout produire (3j et contenant en elle les germes de toutes choses : en approchant de cette puissance mystérieuse que Démocrite n'avait certainement pas connue, Lucrèce, bien différent en cela d'Epicure, éprouve quelque chose comme un sentiment religieux (i). Il y a même des passages où il la fait intervenir avec une force et une solenniti' inat-

(1) Au jugement de certains critiques, le Z>" natuva reniin est en effet à la fois un poème didactique et une t'popée d'un nouveau genre. — Les lignes suivantes de M. A. Croiset nous paraissent intéressantes à citer ici : « Parménide ne croit, eu dévot, ni à Tliémis ni à Ir/.r,, ni même à ces charmantes Héliades, pas plus que Lucrèce ne croit à Vénus qu'il invoque si magnifiquement. Tout cela est de la poésie pure, où la loi proprement dite n'a aucune pari. Le trioraplie de l'imagination n'en est que plus grand, puisque le mythe est vivant et beau ».

(2) C'est la divinité (jui se venge, écrit un autre critique, et force le poète à s'incliner devant une action nécessaire, quelque sens qu'on lui prête et sous ([uelque nom qu'on la dissimule.

(3) « Natuia dœdala rerum h iV, 23.5). Ce «lu'il importe de remarquer, c'est qu'à coté de cet emploi a é minent » de nature, Epicure et Lucrèce n'hésitent pas à se servir du mot soit dans son acception courante (ô "oO /.îvoù oûj;;, Dioc.i^:NE Laehce, x, 44. — naturel inani^ ((ién.), LucuKCE, 1, 3G0), soit dans de simples péripiirases telles que diruni itatnra, aijii.r natura, etc., soit enfin au sens métaphysique de « substance, "à peu prés commoSpinoza (Ainsi De natura rerum,], ver^ ;J44, liTVt, 621), 1001, etc).

(4) « Me divina voluptas percipit alque horror », selon ses profondes expressions. Epicure s'était borné à réi'hinier la première place pour la science de la nature, chargée de résoudre les problèmes les plus

LES ÉPICURIENS iOS

tendues. Au 111' livre, le poêle veut nous ^U(M•i^ des It-irciirs de la mort, et coinni(> s'il se défiait de l'ellicaeiti' de ses raisons, tout d'un coup il s'elïace derrière un personnalise nouveau. « Si soudain, écrit-il, la Nature ('devait la voix cl nous faisait entendre ces reproches : « Mortel, pour([uoi te désespérer sans mesure? pourquoi gémir et te lamenter aux approches du trépas? Si jusqu'ici tu as passé des jours agréables (I), si ton Ame n'a pas été un vase sans fond où les plaisirs se sont perdus sans laisser de trace, que ne sors-tu de la vie comme un convive rassasié?... Car enlin je ne peux rien inventer, rien produire de nouveau qui te plaise : toujours reviendra le même spectacle (2). »

L'admonestation (que j'abrège) est éloquente (l|) : mais si nous oublions le poète pour ne voir que le philosophe, que sicrnifie en cet endroit et en maint autre l'intervention de la Nature? simple nnUaphore, dira-t-on, prosopopée ingénieuse ; pour nous, il nous semble qu'il y a plus que cela dans cette personnification de l'ordre éternel. Je crains bien qu'aux yeux d'un épicurien qui semble ignorer le moi et la conscience, cette Nature, quelle qu'elle soit, ne soit forcément dépourvue d'intelligence : mais il y a certaines erreurs qu'un esprit éclairé ne peut soutenir jusqu'au bout. En vain Kpicure, s'inscrivant

ardus de la pliilosophie : tt.v j-ïp -wv -/.'jp'Oitâ-tov -^'.-cîav lïa/.p.CôjTa-. oj3'.oÀo-'!a; àp-p"' -^''^' ^^^ voijl'^ï'.v, lisous-nous dans sa lettre à Hérodote (1)ioi;knk I.aerce, X, "8).

(1) De même, lorsque Epicure nous demande de nous montrer reconnaissants de nos plaisirs, à qui peut s'adresser notre gratitude, sinon à la .Nature ?

(2) Idem semper erit, quoniain semper fuit idem (Astronomiques, 1, 510), cri d'enthousiasme du stoïcien qui dans l'ordre du monde i onlemple l'œuvre de la raison suprême ;

Eadem sunt omnia semper (Lucrèce, III, 958),

ou encore : « Subit illud rabidanim deliciarum : (Jnnusque eadem ? » (Sénèque, De tranq. anintl, 2), cri de désespoir de ri'picurien sans cesse en quête de nouvelles sensations et de nouveaux plaisirs.

(3) On sait que Bossuet n'a pas dédaigné de s'en inspirer dans son Sermon .ç»r la mort. ■ •

en faux contre les plus brillantes dt'monstrations de ses devanciers (1), entend bannir toute lin, tout dessein prémédite de la création : en vain cbercbe-t-il à se persuader qu'aucun plan n'a prt'sidé à la disposition de l'ensenible. La correspondance de toutes les parties est aussi maniieste qu'elle est merveilleuse et bon gré, mal gré, il faudra que les mouvements des atomes, quoique se [)roduisant au liasard, rétablissent dans le système, on l'a dit d'un mol heureux, un simulacre de finalité (2),

A la fin de son premier livre, Lucrèce nous met en présence d'une conception qui a sa grandeur. L'harmonie du monde et l'adaptation des organismes à leur fonction ne seraient qu'un résultat particulier de l'activitc' mécanique opérant à l'infini : l'exacte corrélation des détails enfin rencontrée après mille tâtonnements aveugles aurait déterminé la stabilité au moins provisoire de l'ensemble,

Ut semel in motus conjecta est convenientes Materia.

(1) Cf. Lucrèce. IV, 831 :

Omnia perversa pi-iepostera sunt ratione.

Nil ideo quoniani natiim est in corpore, ut uli

Possemus : sed qiiod natum est, id procréât usum,

(2) Est-ce, comme ou l'a tant, de fois affirmé, pour sauver, en lui donnant une base rationnelle, la liberté humaine, qu'Epicure n'a pas liésité à accorder à la matière le pouvoir de déroger à une loi immuable de la nature ? Le cliimnicn (contre letiuel eût protesté Déniocrite) conslitue-t-il vraiment, selon lexpiession de M. Chaignel,, « un mouvement volontaire et libre auquel Tètre se détermine lui-même », ou est-il simplement une loi physique de plus? Je constate, d'une part, que dans les plus anciens textes épicuriens il n'y est fait que d'insignifiantes allusions, do l'autre, que nous sommes ici en présence d'une notion psycliolof.ique transportée })Our ainsi dire de vive force {De nalitm rcnim, II, 284) dans le monde de la matière; et tout en blâmant les termes sévères employés par de grands philosophes modeines (à l'exemple, ne roul)lions pas, de Cicéron et de Plutarque) à propos du clinamcii, M. Chaignet reconnaît lui-même sans détours que « par une contradiction, une inconséquence au moins, la physique d'Epicure reste mécanique » {Ps!/chulu</ie des (ircc:<, II, 272). Ceci nous excusera de ne pas insister sur cette question.

Mais cotte coiivenaiice (1), cet accord, iiicnu' payé si cher, mais sa conservation à travers les àjj^es, où l'athée en trouvera-t-il l'explication? De môme, lorsque dans son V*' livre, rejetant bien loin les fables usées de l'âge d'or pour leur substituer une hypothèse moins séduisante à coup sur, mais plus vraisemblable, le poète applique la notion d'('Volution à la solution des problèmes d'origine ; lorsqu'il nous montre la vie pullulant autrefois à la surface du globe et la sélection naturelle condamnant les êtres mal venus à disparaître afin de faire place à des combinaisons plus viables ; lorsqu'il peint l'homme partant d'une condition presque animale pour conquérir sa glorieuse destinée ; lorsque plaçant, comme tant d'autres l'ont fait depuis, la barbarie au berceau de notre race, il décrit la naissance et le d('veloppement graduel des sociétés, des arts, du pouvoir, en un mot de la civilisation tout entière, ne s'aperçoit-il pas du facteur nouveau qu'il introduit dans le système, dont il doit devenir le ressort fondamental (2)? Sans doute c'est la Nature qui nous est représentée ici comme la première et pour ainsi dire comme la seule institutrice de l'homme, mais cela après qu'on l'a conçue assez complètement à notre propre image pour qu'elle devienne capable de s'éclairer par l'expérience et de produire des créations de plus en plus parfaites (3) Et ce progrès même que

(1) « Ce mot, qui n'a pas de sens dans la logique du système, esl une notion empruntée à une tout autre pliilosophie et qui se glisse inconsciemment, involontairement dans la métaphysique t'picurionne pour en combler les lacunes. » (M. Cuaionf.t)

(2) Chose étrange, les philosophes anciens les plus optimistes, les plus convaincus de l'existence d'une Providence (un Platon, par exemple, dans sa fable de l'Atlantide) affirment, au contraire, sur les traces du vieil Homère, que le monde va en dégénérant.

(3) CétaiL aussi renseignement d'Epicure : \\)J.y. ixi,/ 'J-ô/rj-Tov /.a-

àvarv.oiaOfjVa'. (DiOGÈ.NE I.aekce, X, 7;i). — Tout aulro était la [lonsi-i» des stoïciens. Manilius (I, 47,2) se raille de ceux qui voient dans la nature

Lucrèce célèbre avec une sorte d'enthousiasme (1), ce progrès dont le but est une vie de plus en plus intense, de plus en plus développée (2), sinon de plus en plus vertueuse, en quoi consiste-t-il, sinon précisément à soustraire à l'empire aveugle des forces matérielles tout ce que peuvent leur enlever la raison et l'intelligence secondées par la liberté (3)? Le poète lui-même en cent passages reconnaît que la marche du temps ne suffit pas à elle seule pour expliquer tant de précieuses intentions, tant d'admirables découvertes : il y faut le concours exprès de la raison :

Sic unumquidquid paulatim protraliitœtas In médium, ratioque in luminis eruit oras (4).

De même pour bannir les préjugés, pour étouffer la superstition, pour soustraire Thumanilé aux tyrans intt'rieurs qui l'oppriment, Lucrèce ne compte pas uniquement sur les leçons que nous donne le spectacle des choses : ici encore il fait intervenir les lumières de la raison appliquée à l'étude de la nature :

un ouvrier sans cesse préoccupé de retoucher, de perfectionner son œuvre :

Et natura vias serval quas fecerat ipsa Nec tirocinio peccat.

(1) Bien entendu, sans nous en expliquer le principe, sans nous en faire la théorie.

(2) Aristote (Mctaphj/siquc, Xll, ',l072b32) blâme cl réfute les philosophes qui comme les Pythagoriciens et Speusippe, ÛTîoXaapàvojTiv -uô •/.à/,Ài\7tov y.'y.l â'p'.axov [j.t, h àpx(i ^^■''^'■- 'Shùs à la seule condition d'être étroitement rattachée à la notion d'un Dieu créateur et d'une Providence, la théorie de l'évolution n'a rien par elle-même qui scamlalise la raison. Aux savants de se prononcer sur sa justesse.

(3) On sait avec quelle énergie i.ucrèce plaide la cause de la volonté libre arrachée aux étreintes du destin, fatis aruha putestûs.

(4l Pour être juste, il faut constater qu'en écartant résolument Dieu du monde, l'épicurisme y a fait ressortir mieux qu'aucune école l'action jiersonnelle et incessante de l'homme.

lluiic iiiilui' teiTorem auimi teiiebrasque nocesse est Non radii solis, neque lucida tela diei Discutiant, sed natune species-ratioque.

Or cette faculté qui fait la dignité de l'homme, comment la refuser, non pas à l'auteur di' la nature (réj)icurisme n'en reconnaît pas), du moins à la ?sature qui est obligée de tenir sa place? Et après avoir accordé à dos corps bruts un mouvement immanent, bienmieux que cela, un genre d'activité libre et spontanée, il faudra proclamer Texistenco d'une force cachée (« vis abdita ([uœdam d) qui se joue dans l'univers et qui par son rôle, sinon par ses attributs, tiendra la place du Dieu des stoïciens ou d'Aristote ou de Platon.

lielevons ici une dernière conséquence du svslème. Certes le mal- existe dans le monde : il existe dans la nature. Parmi les philosophes chri'liens, Leibniz n'est pas seul à nous apprendre comment il peut et doit se concilier avec les attributs de l'Etre parlait ; mais qui n'admet pas de Providence, ou n'en connaît d'autre qu'une nature dominée par des lois fatales, ne saurait se faire longtemps illusion : tôt ou tard la réilexion lui découvrira l'inclémence des élém(Mits à l'égard de l'homme, moins favorisé sur cette terre que la plupart des animaux (I). Il nest personne qui ne connaisse le passage fameux où Lucrèce, faisant avec une âpre et sombre ékxjuence le procès de la Xature, lui reproche de hérisser de ronces la faible partie du globe où le laboureur peut enfoncer sa pesante chairue,

Id iiafura sua vi Sentibus obducat, ni vis liumana résistât,

df multiplier sur la terre les causes de destruction,

Ouaro aniii tempera morbos Apportant? quare mors immatnra vapattit?

(1) I/aiïaiblissement des croyances avait popularisé ces rollcxions pessimistes, et nous voyons par les Acad'Uniijiirs (II, .IS) (|ue Carm'ade arait devancé le poignarit réquisitoire de Lucrèce.

enfin de n'arracher l'enfant avec ellort du sein maternel que pour lui faire commencer au milieu des gémissements et des pleurs la plus malheureuse des existences,

Qunm primum in lumiiiis oras Nixibus ex alvo matris natura proi'udit.

C'est le morceau entier qu'il eut fallu transcrire, d'abord à cause de la poésie qui y éclate, puis pour mettre une fois de plus en pleine lumière toute la différence qui sépare la Nature do Zenon de celle d'Kpicure : la première, synonyme de la divinité, est une mère bienfaisante ; la seconde, synonyme de force aveugle, tombe au rang d'une marâtre pour qui l'homme est la plus déshéritée des créatures (1). EUe-mème touche à sa décrépitude, et l'heure de la destruction universelle n'est plus éloignée (2). En attendant, Lucrèce dans ses ta!)leaux fait une large place à ses cruelles rigueurs (3), à ses déchaînements mystérieux. Le Dr natura renim, peut-être à dessein, se ferme sur les effrayantes réalités de la peste d'Athènes, aggravées par ce fait que la doctrine condamnait le poète à se renfermer dans la peinture des douleurs matérielles, sans pouvoir, comme on l'a dit, saisir aucun de ces traits de sentiment (|ui blessent l'inné et l'iUèvenl en l'attendrissant.

(1) Esprit, sagement équilibré, (]uoiqae un peu timide en matière de

doctrine, Cicéron reproduisant ces déclamations systémati(iues a soin

'de les corriger par une réflexion qui l'ait penser immédiatement au

roseau penmnl de Pascal : « In homine tamen inest tanquam obrutus

quidam divinus ignis ingenii et mentis. »

(2) Ce que les Epicuriens pardonnaient le moins à l'auteur du Tintce, c'est de nous représenter le Démiurge communiquant à son œuvre une jeunesse éternelle (32 C). 11 est contraire aux lois de la nature, ilisaieutils, «lue ce ([ui a commencé dure toujours.

(3^ Ainsi voyez le contraste. Virgile parle en termes d'une douceur pénétrante du calme bienfaisant de la nuit : Lucrèce n'en veut voir que les ombres effrayantes :

Nox ubi terribili terras calitrine texit (VI, 851).

LliS ALEXAMDHINS 411

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