‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 57 sur 68 · IX. — Los Alexandrins · texte numérisé non relu

IX. — Los Alexandrins

Aux yeux des mystiques volontiers enfermés dans un(( sphère idéale, la matière ne peut être qu'un objet d'aversion, et le mépris qui la frap[>e atteint et enveloppe la création entière. La nature est un amoindrissement, une déchéance de l'Etre inlini. Pour contempler la beauté inellable, il faut fermer son regard au spectacle fascinateur des choses terrestres. Quelle valeur peut conserver la luiture ext('i'ieui'e dans un svstème où la pensi-e franchissant dans son vol hardi tous les intermédiaires qui séparent le réel de rintelligii)le, s'élance dans le monde des Idées pour s'élever de là à l'Un absolu ! Deux routes seulement, écrit Plotin (l) à la suite de Platon, donnent accès à cette sphère supérieure : les matlu'matiques et la dialectique, arme spéciale, science propre du philosophe absorbé dans l'étude de la nature. Sachons gré néanmoins à cet idéaliste d'avoir défendu avec tant d'ardeur contre les gnostiqueslabeautéet la magnilicence de la création, qu'il admire, d'ailleurs, avec l'enthousiasme du poète bien plus qu'il ne ranal3^se avec la patiente observation du savant (2).

Avant lui Philon le Juif, trop fidèle aux traditions de sa race pour faire de la Nature, à l'imitation des écoles helléniques, un substitut ou un rival de la Divinité, y avait vu la manilcstation de Dieu considt'ré comme l'Artiste suprême. Sans doute ic monde n'est |)oint chez lui, comme dans la Genl'se, le résultat d'une création pro[)renient dilc, ou r(euvre conlitigente d'une volonté toute-puissante, mais la mise en ceuvrc parles forces (ojvàjit'.;) divines (ii) d'un*' malièrr rhao-

(1) Enncade i, 3,

(2) Voir VAf;HEKOT, Hisloire de l'ccole ir Ah-xandr'f, I, p. iTO el 498.

(3) En tête desquelles (iyure la sagesse divine [luoi-x ou [dus sou-

tique préexistante, ol une conséquence de la permanente activité de l'Etre incréé.

Quant aux néoplatoniciens grecs, ils remplacent le naturalisme tant stoïcien qu'épicurien par un spiritualisme abstrait : l'unique raison d'être de la matière est de faire passer à l'état visible les concepts invisibles de la pensée (1) ; la gnose, émanée qu'elle est directement de Dieu, se donne même pour une sagesse transcendante qui n'a rien à démêler avec les procédés habituels de la science humaine. Tous ces spéculatifs égarés dans leurs rêves ignorent ce qu'est Thomme, ce qu'est la société : à leurs 3-eux tout attachement à la vie resserre notre chaîne terrestre. D'ailleurs leur mysticisme a conduit le plus grand nombre d'entre eux droit à la théurgie, à la thaumaturgie : ils rougiraient de ne pas franchir les bornes que nous impose la nature : dans leurs biographies ce ne sont que visions, enchantements, prodiges et miracles. Ils proclament bien haut leur ignorance de ce Dieu même dont ils veulent à tout prix contempler l'inelTable et impénétrable essence, et qu'ils séparent autant qu'il est en eux de la nature, au lieu de chercher dans celle-ci le reflet de son infinie perfection.

La théorie de Plotin, « le maître qui a imprimé à l'école sa marque, imposé sa méthode, et indiqué son esprit (2) » , mérite cependant de retenir un instant notre attention. Comme ses prédécesseurs et à un plus haut degn- encore, il manque d'une connaissance exacte de la nature : mais sa pensée est puissante, et le système qu'<'lle a conçu est fortement lié dans toutes ses parties.

Sans cesser d'être lui-même et tout en gardant en soi ses attributs, l'absolu passe ou descend dans toute la hi('rarchie

vent Xô-o?) conlL'uaiil les idi'os des clioses de nn-ine que l'intelligence de l'architecte renferme le plan do la ville qu'il doit élever. {De mtindi opifirio, i, 4)

(1) Proclus distin^'ue une triple matière, voy.tv oavta^-y;, a'.70r,t-/-,

(2) M. CnAK'.NET, P^ijcholrxiic (les G?V'CS.

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des êtres, sans en exceplor les plus infi'i-ieurs, dérivrs de sa substance par un jirocédé de génération, (ui, si l'on aime mieux, d'émanation (I) progressive, sur laquelle les néoplatoniciens ne se sont nulle j»art clairiMuent expliqu('s. (lon(;u d'abord en soi comme un être purement idéal, il lirr de luimême les lois (^t les conditions de son entrc-e dans la réalité : ce n'est plus, comme dans le système d'Arislote, le monde qui gravite vers Dieu, c'est Dieu, de qui tout dépend, à qui tout retourne, qui s'abaisse dans le monde (2). Du premier principe comme source première s'écliap[)e et s'écoule le llol des existences Unies, de niêuie que du soleil, comme (Wm foyer inépuisable, se projette perpétuellenu'iit et en tout sens une inlinitt' de rayons. Il y a ainsi comme un océan d'ètr(î (Mernel à la surface duquel se d(-roulent les lignes toujours oscillantes et mobiles des êtres individuels : mais cette source qui jaillit d'elle-même s'épanclie dans une multitude de Ileuves sans être diminuée par ce qu'elle leur donne^ car par un {)rodige étonnant les fleuves qu'elle forme, tout en suivant chacun son cours, n'en continuent pas moins à confondre encore en elle leurs eaux.

Intermédiaire entre l'essence indivisibb^ de l'intelligence et

(t) Je préfère ici ce mot à celui d\'rolit(ion. I/évolutioii pari de l'iui'érieur pour s'élever au supérieur, tandis que l'énianalion, par une marclie inverse, part du monde divin et clieiclie à saisir les liens qui le raltaclient au monde iiumain d'abord, puis au monde matériel.

(2) Déjà aux yeux des stoïciens, si nous en croyons Kavaisson, la nature apparaît « comme une forme inférieure d'existence à lariiieile l'unique principe, la raison, s'est spontanément al)aissé ». \iur le développement de cette pensée dans le texte cité plus haut (p. if'.il, note 2). — Que penser de cette explication? M. II. Keiacrnix {Essai sur le mysticisme spéculatif en Allemajue au xiv sircte, p. ii'.h la juye d'une façon assez sévère : « La procession de l'inité n'est qu'un mot ou n'est qu'un miracle. L'Unité que nous avons cru atteindre >e refuse à se manifester: pour redescendre par la vrai»' dialectiiiue de le sommet imaginaire, il faut supposer dans l'i-lre initial un-' conlradiclien qui détruit son unité: il faut lui substituer la dualili' <iue l'Ioliii voulait en vain supprimer, la dyadede l'Un et de l'imlélini... La n alili'-, la pensée et la vie sont l'inexplicable accident de l'inexplicable essence. »

414 cnnp. ii. — la métaphysique de la nature

l'essence divisible du corps, Tàrae universelle, troisième hypostase divine, constitue le monde de la vie (ô -zr,; >y;s -/.odtaoç) r elle engendre l'univers, c'est-à-dire lésâmes diverses qui animent toutes choses ; elle donne le mouvement au monde, vaste organisme animé : de tous côtés elle l'enveloppe et n'est limitée que par le ciel. Descendue dans le corps de l'univers qui est son œuvre (III, 8), associée à des degrés d'existence de plus en plus imparfaits, elle produit (ce sont les termes mêmes de Plotin) sans conception adventice, sans les lenteurs de la délibération et de la détermination volontaire ; sa puissance génératrice^ à laquelle convient par excellence le nom de nat?a'e{\), forme avec un art admirable tous les êtres à rimage des raisons qu'elle possède (IV, 3) (2), raisons qu'elle fait successivement arriver cà l'existence dans le monde sensible (3). Toutes choses procèdent ainsi d'un principe unique et conspirent à un but unique, et la nature pourrait être également définie « l'ordre établi par l'àme universelle » (II, 2). De là vient que le monde, à titre de prolongement sensible de la réalité intelligible, d'image (l'vSaXiJia), d'ombre (T/.ii), de reflet (xà-oTixpov) de l'infini est, malgré ce qu'on pourrait appeler son néant relatif, une œuvre d'art, un poème divin(4). AUèguera-t-on pour le contester

(1) *'jc7tî T, xà Tcivxa a-jvÉ/ojja xal oio'.xojo-x (IV, 2). C'est elle que célèbre cet hymne de Synésius : « Tu es le principe du passé, du présent, du futur, du possible : tu es le père, tu es la mère, tu es la voix, tu es le silence, tu es la nature fc'conde de la nature, tu es l'éternité de l'éternité. »

(2) Réminiscence platonicienne.

(3) Voici comment s'exprime à ce sujet Jamblique dans son style d'une obscurité emphatique : « J'appelle nature la cause inséparable du monde réel, qui renferme les causes universelles du devenir, causes contenues à l'état séparé, idéal, par les essences et les ordres d'être suprêmes. Là se rencontrent la vie sous la forme corporelle, la raison génératrice (ysveuîo'jpyo;), les formes immanentes à la matière, la matière elle-même et le mouvement. »

(4) Après avoir dit de la nature, dans son Comtnentairc du Tintée : oux£ (b; Oîô; Icrxiv o-jxï I^w xrj; Gsta; lo'.ôxr^xo;, Proclus déclare que l'étudier, c'est se livrer à une sorte de théologie (n (fjj-.oXovfa eeoXoY'-a

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