‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 58 sur 68 · LES ALEXANDRINS · texte numérisé non relu

LES ALEXANDRINS

les iinperfeclions quo Lucrèce élalc trioinplialonicnf dans ses vers? Plotin(I) répondra sans liésiter : « Cchii ([ui hlàiiie l'ensemble en ne considérant que les parlies est injuste. On ne condamne pas une tragédie parce qu'on v voit tigurer d'autres personnages que des héros, un esclave, un paysan qui parle mal : ce serait détruire la beauté de la composition que de retrancher ces personnages inférieurs et les scènes où ils figurent. » (III, 2)

Au surplus, il y a entre le corps du monde et rame universelle une harmonie assez parfaite (2) pour assurer la durée de ce vaste ensemble (II, 1). Comment pourrait-il périr? Il faudrait qu'il y eût un autre plan plus conforme à la raison que l'existence et l'admirable disposition des êtres créés. Loin do traîner comme un fardeau la création matérielle, l'àme la meut sans^eine et en fait un être vivant un et sympathique à luimême (IV^ i). Néanmoifts pour qu'il y ait une gradation constante dans les êtres (3), il est indispensable que la Providence ne se fasse pas sentir partout également. « A mesure que l'on descend, les choses s'altèrent, se troublent et se corrompent, pour linir par n'être même plus rien (4). » Telle une source

tpaivE-ca-! ti; ooTa), parce que les choses qu'elle entendre ont pour ainsi parler un fonds d'existence divin (Oîîav tw; ïyt<. xr.v oTrap;-.'/). Et à la suite de Platon, les néoplatoniciens soutenaient que pour atteindre les vraies réalités, objet propre de l'entendement, il n'y a pas de route plus sûre à suivre que la compréhension de l'ordre naturel (xJTT, -foLO Tà;'.^ y.xxà (O'jatv, Eiinéade V, 1, 10).

(1) Il avait môme composé un traité spécial llp"<; toj; xa/.ôv tôv oTjIjlÎo'jsyov toû y.oTtjio'j y.xl tov 7.Ô7;jlov sivai XÉY'Jvxa;. {Enndadc II, 'J).

(2) C'est par là que Synésius, comme les stoïciens, cherche à justifier la divination, et il ajoute cette réflexion : « Fii:urez-vous un livre écrit en divers caractères, phéniciens, égyptiens, assyriens : le sage les déchiffre, mais nul n'arrive à la sagesse autrement qu'en recueillant les enseignements de la nature. » Les alchimistes tiennent exactement le même langage.

(3) Réminiscence péripatéticienne. « La nature marclie par sauts, ou plutôt par intervalles. » (Damascius)

(4) SvNKsius, VEi/yptien, I, 9. — « Qu'on ne s'étonne donc pas, dit a son tour Damascius [Les premiers princiijvs, § 284) si la nature est la

416 CUAP. II. — LA MÉTAPOySlQUE DE LA NATURE

(le lumière rrpand autour d'elle une clarté, dont l'intensité décroit en proportion de l'éloigncnient, jusqu'au point où elle s'edace dans la région des ténèbres. Plotin se retrouve d'accord avec Platon son maitre pour ne voir dans la matière qu'une simple occasion pour la manifestation de Tldée.

La Nature, qui est une, domine toutes les natures particulières (l) qui en procèdent et m-anmoins y restent attachées, rameaux de cet arbre immense que nous appelons univers (IV, 4), Mais (et cest ici une des conséquences certainement les plus remarquables du système) la propriété essentielle des racines et du tronc se transmet jusqu'à la dernière extrémité (les branches. Ici-bas, toute vie est pensée ou dégradation de la pensée (2) : tout pense dans la mesure du possible, et les animaux raisonnables et les brutes et les plantes même avec la terre qui les porte (3). Les âmes inférieures, celles qui sont le plus éloignées de la pureté de leur principe, n'en sont pas moins enchaînées à leur destinée, comme fascinées par un attrait magique, mais réellement retenues par les liens |)uissants de la Nature (i). Celle-ci, toute privée qu'elle soit de

dernière vie, et vie suspendue à la zoogonie intellecluelle. >' Tout ce paragraphe, où il est à plusieurs reprises question de la nature, est malheureusement aussi obscur que le reste de l'ouvrage (Voir la traduction française de M. Chaignet, II, p. 393 et suiv.)- — Chez Proclus, d'apiî'S M. de Wulf (Ld pliilofiopJdc mrdirrdlc, p. 120), la matière est un produit direct d'une des triades du voù:, et non point, comme chez Plotin, un écoulement linal de l'àme du monde.

(I) Cette distinction entre la nature en général (iiKliirn oiinii^ ou iiuiversa) et les natures particulières était déjh familière aux stoïciens. Plotin se sert maintes fois du mot oja-.; dans le sens d'essence, à l'exemple do Platon et d'Aristote. C'est ainsi qu'il dit [Enncade III, 9, 2) : « Toutes choses tendent àFachèvement de leur nature » (e's -Jj ir,; cp'jaeco; à'pi<J-ov ).

(2') Ilàia 'Çôyr; -i^iri'z'.c, -ti; (III, 8, 7).

(3) Anticipation du système de Schelling.

(4) IV, 8. — On lit dans Stobée ce texte de Jamblique : T^; ùt\\x■x^^xvrr^z '(, ouata r5-j\i.~y.'j'j. Î7X-.V ï'i ifi cpj7£'.. Ce même philosophe délinit la Nature, (ju'il identifie ainsi avec le Destin, « la cause qui «nie au monde contient, également unies au monde, toutes les causes de la génération, causes que les essences supérieures et ordonnatrices renferment en elles, séparées du monde ».

LES ALEXANDRINS 'i 1 7

raison et d'imaginalion est capal)l(' d'une soi'lc de ((lultMiipIatioii silencieuse, image d'une conteni[)lation jtliis nohic et [)lus complète (1). Il se fait en elle comme une ix-iitHration réciproque de la substance et de la cause : être ce qu'elle est et produire ce quelle produit sont en elle une seule et même chose : en elle, de même (|ue dans les intelligences de peu d'élan et à qui la méditation prolongée répugne (2), la contemplation se mêle étroitement à Faction. I-'espcce de connaissance et de sensation qu'on peut lui attribuer est à la connaissance et à la sensation véritables ce que les impressions du sommeil sont à celles de la veille. Il est vrai que Plotin, comme elTrayé d'une pareille concession, semble la retirer dans cet autre passage : « La ÎVature ne connaît pas, elle j)roduit seulement, elle n'imagine même pas : passive par essence, elle est l'acte delà puissance active, de l'àme universelle; elle termine la série des êtres et occupe le dernier degré du monde intelligible ; la matière qui la compose, inditîérence pure (àop'.jTîa), lie amère des principes supérieurs, rc^pand son amertume autour d'elle et en communique quelque chose à l'univers (3) ». Plus haut c'est l'idéaliste qui parlait : ici c'est le mystique qui reprend le dessus. Quel que soit celui qu'on écoute, il faut convenir que l'une et l'autre de ces deux explications méta-

(1) III, 8. — « Il y a une merveilleuse pa^e de Plotin oii il oppose le silence méditatif de la nature au vain havarda;j;e de l'homme : mais ce silence est plein de pensée, c'est-à-dire au fond plein de parole. La nature, en ellet, selon le grand philosophe alexandrin, contemple en même temps qu'elle crée : elle produit toujours des êtres nouveaux, mais selon des formes intellii;ibles, et sa fécondité éternelle est un besoin éternel de s'instruire et de penser. » (JAUHi'.s, De hi rcalUc du monde sensible, p. 157.)

(2) M Les dieux, quand il en est besoin, a^^issent et sauvent le monde : mais ce n'est pas là ce qui fait leur excellence : car il y a plus de bonheur à jouir de l'ordre étaldi qu'à bien ordonner soi-même les choses inférieures: dans le premier cas, la pensée se tourne vers la parfaite beauté : dans l'autre elle s'en détourne. »

(3; II, 3. — « Aux confins de la matière, la nature enfante les démons, race tumultueuse et perfide, entièrement insensible aux charmes de l'être divin. » (Sy.nésius)

physiques excluent bien plus qu'elles ne provoquent une investigation scientitique approfondie de la n;iture (1).

Avant de prendre congé de Plotin, signalons un écho de notre philosophie moderne dans la phrase où parlant des maux qui semblent frapper les bons contre toute justice, le philosophe alexandrin fait cette grave réserve : a lîien que ces maux soient étroitement liés au cours des choses, il faut cependant admettre qu'ils ne sont pas produits par des raisons naturelles (Xôyoi tpjj'./.oî) et qu'ils n'entraient pas dans les vues de la Providence, dont ils ne sont que les conséquences accidentelles. »

Inutile d'insister sur les allégories néoplatoniciennes ou sur les procédés à l'aide desquels Porpln^e, Jamblique et Proclus, continuant la tradition du Portique, tentèrent de réconcilier le paganisme et la science en retrouvant dans les mythes, voilées sous un symbolisme théologique, les vérités enseignées par la philosophie. L'Alexandrinisme est, en somme, une régression de la métaphysique vers l'ancienne m5'thoIogie. Gnostiques et néoplatoniciens ont tenté à l'envi de ressusciter les vieilles religions naturalistes, fondant la synthèse des connaissances humaines sur une sorte de communion intime de tous les êtres au sein de la vie universelle. La connaissance de la nature n'avait absolument rien à gagner à de semblables jeux d'imagination.

Au terme de cette histoire sommaire de ce que nous avons nommé «la métaphysique de la nature» un mol iînal sufiira pour ne pas anticiper sur l'appréciation contenue dans notre conclu-

(1) Disons cependant qu'avec Jamblique, éclio Je Pytliagore, le noni- Lre était redevenu la loi de la création. Voici, par exemple, comment s'exprime ce philosophe dans un fia.irmcnt conservé par l'sellus et publié par M. Tannery dans la llevuc dca études (jrccqucs,(i'tid'2, p. 3i4) : ()'. iyy.zy.oaixi^oi toi'; (TtujJiaj: Xoyo'. o'jar/.o( ï'a'.v àpiOijto'. £v Te toT; ^<;J0'.; a'j.a y.y.': toï; ojtoT;. 'c/.ajTOv va: tojtwv ypôvo'.; aj;ETa'. xa: çOivE: /.xt yp-ri TÔv o'.ÀÔ70-iov -.'A; '^ji'.yjy.; ah'oi; -lOTziaoTTE'.v. D"aulres phrases sont

LES /\LI'.\ANDRIiNS -U'J

sioii. < )n u VU combien au berceau ilc la science grecque la Udlion de nature était vague et ilottanle :.c'était avant tout la substance mal délinie que l'on supposait se reirouvi'r au fond de tous les êtres. Peu à peu celte notion grandit et s'étend ; on essaie de la bannir : elle revient triomphanle et s'assure un rôle actif dans la formation et les transformations du monde. Avec Platon elle est subordonnée à Dieu ; avec Aristote elle devient un substitut de la divinité ; avec Zenon, c'est la divinité elle-même ; avec J^picure elle remplace de son mieux Dieu absent ; avec les rs'éoplatoniciens^ c'est la dernière et la plus lointaine participation de l'être divin (1).

L'idéalisme l'ennoblit ; le mati'rialismc l'exalte ; l'empirisme la grandit; le mysticisme la rabaisse. Dans tous les S3^stèmes elle tient sa place, elle joue son rôle, à peine proportionné à son incessant ministère dans l'œuvre ininnuise de la création.

des échos à la fois de l'iaton et d'AristoLe, par exemple : to f.'j^j; h -r, 'ij-E.'. -sôjTov liz: y.y.\ àpyr^^(iYM--x:o'/ a'-riov, el un [)eu plus loin : i-il ol

(i) Se plaçant à un point de vue un peu dillérenl, Nouiri>son a écrit: « Eu résumé, malyré de longs et prodij^ieux eflbiis, ranlii|uilé gréco-romaine n"a pas réussi à s'élever au-dessus de l'idt'e cuniplexe de nature, tantôt attribuant à l'esprit les modes do la matière, tantôt à la matière incorporant l'esprit (jui n'est dès lors qu'une maliérc plus sensible et plus rarétiée : mais toujours, par l'une ou l'autre \oie, arrivant bon gré mal gré à identifier logiquement et la [dupart du temps sous le nom de nature l'iionime, le monde et Dieu. >' .Ne puui railon pas signaler certain laisser-aller, sinon certain parti [tris tiaiis ccili' dernière appréciation "? Il me semble que résumer en ces ti-i inr- la cosmologie des anciens, c'est vraiment ne pas tenir un eumiil'' siillisant des théories les plus essentielles de Socrate, de l'iatun el J'Aristole.

CirAPITRE III

la s<*i«'in*o <l<' ht iiîiluiH'.

Réflexions générales.

Certains conlempoiuins ne parlent de rien moins que de ci-euser entre la philosophie et la science un abime infranchissable. Que la première vise en tout à l'unité et à Tuniversalité, que la seconde au contraire fasse volontiers son domaine de la diversité, c'est ce que l'on accordera sans peine (1) : mais de là à tracer entre elles une séparation absolue, il y a loin. I']n tout cas. ce point de vue exclusif n'a jamais été celui des anciens.

Dans l'étude de la nature, c'est le côt(' métaphysique qui les a préoccupés tout d'abord ; nous avons dit précédemment pourquoi. La physique représente pour nous une fraction détermin('e et nettement circonscrite de celte élude : chez eux la 'fjj'./.r; comprend (en conformité avec l'étymologiei cette étude tout entière, dans un temps où la philosophie, mère de toutes les sciences, avait encore des droits incontestables à la revendiquer. C'est la science de la nature totale, oi'ganique

(i) .M. Hauh a-t-il poui autant raison de soutenir « que dans les sciences positives la recherche de l'unité a souvent retardé ou risqué de retarder les découvertes » et, parlant de cette conviction, de conseiller au savant plutùt Tine multiplicité de principes, accommodée aux (' méandres j innonilirables de la réalité?

RÉFLEXIONS GÉNÉRALES -iâl

aussi bien qu'inorganique, consciente aussi bien quf mali'rielle, c'est l'analyse des rraliU's communes à des règnes et des groupes dèlres bien dillérenls. JMais la philosophie ellemrme a senti vaguement dabord, et ensuite avec unr nellelc croissante, la nécessité de s'appuyer sur les redierches sp»'- (iales des sciences particulières. Des premiers principes et des j)remières causes il était impossible de ne pas descendre un |ieu plus tôt ou un peu plus tard aux principes dérivés et aux causes secondes, de la nature considérée, selon la belle expression de Pascal, dans son entière et pleine majesti', dans les problèmes fondamentaux qu'elle soulève (I), aux innombrables réalités de tout ordre quelle recèle en son sein, aux ju'oduclions quelle multiplie avec une b'condité assez étonnante pour déconcerter ceux qui ne croient pas à un Gri-ateur.

Aussi quand l'esprit liumain fut revenu de la ])i'emière extase où l'avait jeté la vue de l'univers, il éprouva le besoin de considérer en détail les merveilles dont le vaste ensemble venait de le frapper. A embrasser confusément la totalité des choses, la variété littéralement inlinie des êtres dont se composent les trois règnes de la nature, l'immensité de la tâche était pour décourager les plus vaillants. (Kuvre d'abstraction autant que d'analyse et d'expérience, la division du travail, si désirable qu'elle fût, no s'accomplii'a ici qu'avec les siècles. Les anciens l'ont à peine ébauchée. Dos sciences,, dont la distinction est aujourd'hui universellement reconnue, sont encore chez, eux prescjue entièrement assimilées : seules, et nous en avons donné la raison, les mathématiques ont achevé dès lors leur émancipation : l'oublier, c'est fausser sui" des points souvent importants l'histoire des idées. Mais ne soyons pas pour cela plus sévères qu'il ne convient : y a-t-il si longtemps que les sciences natui'elles se sont pour ainsi parlci- ('lablies

(1) Un critique allemand me paraît, les avoir n'-sunn-s assez. \i\m':nieusement dans ces quatre mots : « Zoitliclier IrspiuiiL', bleibeiides

Daseiu der Diuge ».

422 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

pour leur compte? est-ce que, pour prendre un exemple plus tangible, la physique et la chimie n'ont pas dû attendre une ('poque toute récente pour se constituer en face l'une de l'autre, chacune avec son objet propre, avec ses recherches spéciales, toutes prêtes qu'elles soient à un fraternel échange de lumières sur les matières communes ?

Cependant, dira-t-on, nous voyons très bien les anciens s'attacher à tel ou tel problème particulier. — Soit : mais ce n'est pas qu'ils se soient décidés après réilexion à le traiter à part : c'est ou bien parce que les questions analogues ne s'étaient pas encore posées devant leur esprit, ou bien parce qu'elles s'y subordonnaient d'elles-mêmes à la première. De la multiplicité des termes en usage il faut se garder de conclure liàtivement à l'entière distinction des notions correspondantes. « Les noms de physiologie, de physique, d'histoire naturelle ont pris naissance et ont commencé à être d'un emploi habituel bien avant qu'on eût des idées nettes de la diversité des objets que ces sciences embrassent, partant de leur délimitation réciproque (1). » Les pythagoriciens, quelques-uns du moins, ont joui d'une réputation scientilique méritée : toutefois il n'y a pas trace dans leur enseignement d'un effort sérieux pour mettre à part et distinguer logiquement les diverses classes d'êtres. En lisant le Phcdon (2), on pourrait croire qu'il était déjà question au v° siècle d'une « histoire naturelle » : mais il est visible que l'enquête visée dans ce passage embrasse toute l'étendue de ce que nous nommons aujourd'hui « les sciences physiques ». Le terme de ojT'.oXoYÎa (3) (synonyme, ou à peu près, de ce que

(11 IIUMBOLDT.

(2) 06 A : -^ aro',2Îa YjV oy] xaXo'JTt ty.v t.ioX ojotîio; tTropîav. — On sait qu'ù la première ligne de l'a'uvre d'Ilérodole Wtov!/] doit encore se traduire par « une somme de recherches et d'informations. »

(3) Il est superflu, je pense, de faire observer que ce mot est dérivé régulièrement de (pûd-.; comme ô'i'.oîpâyo; de oç-.:; et î/OjoÀôyo; de

plus tard on appellera xoT;j.oAoY''3t), qui revient si rré([ui'mnîeiit chez les écrivains philosophiques du v*^ cl du iv° siècle, aj)pellerait une remarque identique : c'est en somme l'explication des phénomènes naturels ou rapportée* à une conception théorique ou demandée à la nature elle-même.

A la classification méthodique des sciences, l'une des plus belles conquêtes de la raison humaine, s'applique admirablement le mot d'Anaxagore : ouioj tA^-oc '/pr]'j.x-oc l^-i, à/.X' otôv r/.?vTiT£v ô vojc, -^Sv ToùTo o'.î/.pfOr). Ajoutons que si les anciens n'ont pas recueilli au même degré que les modernes les avantages de cette distribution savante, ils n'en ont pas connu les inconvénients, à commencer par cet éparpillement, par cet émicttement de l'esprit dont notre génération souffre plus qu'elle ne veut se l'avouer (1). Autant je comprends l'auteur du traité"hippocratique -tz\ o'-scfi/;; mettant ses contemporains en garde contre toute prétention an savoir universel : Où vip -iz\ â-ivTOiv o'jy^ n-ôv -.t o/jÀcoOr^va'. ôzoTi -.vii ïz-.\^ autant jadmirc Platon insistant sur la nécessité des vues d'ensemble, sur le lien qui unissant en faisceau toutes les connaissances humaines fait de la nature au point de vue de l'intelligence qui la contemple un tout merveilleusement ordonné (xte -.t^-^ -^j^ew; x-à7r,,- jjYYÉvo'j; ojjrjc; (2). Saus doute, nous modernes, nous concevons mal un traite comme le Phi'don, expressi'ment consacré à l'immortalité de l'âme et se terminant par des dissertations de géologie et de physique, ou une cosmogonie comme celle du Timêe contenant des discussions logiques et toute une théorie phvsiologique des passions. Tous les grands génies n'en partageront pas moins l'avis de Platon : (lic('ron, qui loue chez les anciens (3) une ampleur de vues

(1) (c La spf'cialité dans l'ordre intellectuel correspond 'i l'-'iroïsme dans Tordre moral. La spécialité, c'est l'éyoïsme de l'esprit. ' (A. Tonnelle).

(•2) .W/tox, 81 D.

(3) « Omnia luec, quoî supra et sul>ter, uiiuin <'sse et una vi alquc una consensione naturaj constricta esse dixerunt. -

424 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

qu'il regrette de ne plus retrouver autour de lui, le proclame bien haut : « Est cniui admirabilis quœdani continuatio seriesque rerum, ut aliœ ex aliis nexae el omnes inter se aptae colligataeque videantur (1 i. »

Quoi qu'il en soit, c est Aristote (2) qui lé premier a tenté non seulement de distinguer la physique de hi métaphysique, mais de marquer aux diverses sciences leurs frontières jusquelà indécises; le pi'emier il a donné à ses successeurs, dans quelques-uns de ses traités les plus importants, l'exemple de s'y ]-enfermer : le premier il a introduit dans les notions scientifiques ce qui les constitue et les caractérise, je veux dire l'ordre et la méthode de la science. C'est ce qui lui a valu l'honneur de voir tant de peuples et de siècles se mettre à son école.

Ainsi, pour revenir à notre sujet, les Grecs no se sont pas bornés à jeter les bases de ce que nous avons nommi- la philosophie de la nature : ils ont porté successivement leur curiosité sur les divers aspects et les diverses parties du monde extérieur : à côté de leurs métaphysiciens, ils citent avec quelque fierté leurs mathématiciens, leurs astronomes, leurs médecins, leurs naturalistes, d'un mot leurs savants, lesquels ont droit évidemment à être entendus sur la question qui nous occupe, et ce n'est pas une supposition téméraire (jue d'attacher d'avance à cet interrogatoire un vi'iitahle intérêt. Aussi bien l'observation est aussi familière à l'homme que l'usage de ses sens, et si pour les causes que nous avons indiquées la méthode expérimentale, avec tous les procédés qu'elle comporte, ne s'est développée que d'un pas très lent dans le monde grec et romain, si un lui

(1) « La nature est pleine d'analogies. Il n'y a pas de terme si absolu et si détaché qu'il n'enlerme des relations et dont la parfaite analyse ne mène à d'autres choses et môme à toutes les autres. » ([.euîniz).

(2) Ainsi au début de la Mrtcovolonli' il a soin de dire (ju'il aborde une branche des sciences naturelles (aipo; tt,; ijiîOùûoj lajxr,;) et un ])eu plus loin (I, 33.Si'2i) il essayera, non sans quelque hésitation, d'en préciser l'objet.

hltFLEXIONS GÉNÉRALES 423

a tio[) loniiteii;[is jH'i'IV'n- l'emploi assurément plus cxprdilif de riiypotiièse, il était impossible (ju'uiic race iiitclliuriitc et curieuse n'aboutit pas tôt ou lard ;i concim-iir sui' la nature quelques-uns au moins de ses secrets, liieu mirux, qu'il } ail eu tle véritables prétentions à la science clie/ la plupart des pliilosophes antésocrati(|ues, c'est ce qu'attestent les traditions relatives à Thaïes et à Pytliagore, c'est cique les peintures satiriques d'Aristophane dans ses Xiices (1) ne permettent pas de mettre en doute.

Où ('lait la véritable dilliculté ? Aristote l'avait déclaré vingt siècles avant Jiacon : ]'cre scirc, prr causas scire. Mais tandis que l'imagination du métaphysicien se l'eprésente à son gré, sans que rien n'arrête son essor (2), les premières vicissitudes du monde et le jeu des (déments qui composent le& êtres, la laison du savant est soumise à de plus sévères exigences. Encore que les anciens n'aient eu que Itieu rarement l'idée de demander à l'expérimentation un critérium de la valeur de leurs hypothèses f3), dans un domaine ronslamnient ouvert au euntrùlc des sens les erreurs et les contradictions ne sauraient indéliniment se dissimuler. Il s'agit de saisir le passage d'un antéc('dent supposé à un conséquent

(1) Lorsque Socrate raconte qu'il a dû, << pour l^ieii pénfHrer les choses du ciel » adopter pour domicile son çpovT'.TTy^i-.ov at!*rien, lorsqu'en tant de passâmes le poè-te (et Isocrale avec lui) parle de ixî-itosa, de aî-iwsoÀô-'O'. ou iit-iwpolh/jx'., ce n'est pas de Vnn-iklà, de l'inconnaissable qu'il est question, mais bien de ce que nous appelons aujourd'hui encore mctéorologie, cosrnolixjie.

(2) Qui ne songe ici au vers fameux de Lucrèce :

Mœnia discedunt mundi : video per inane geri res.

(3) Voilà pourquoi, de même que do nos jours Claude lii-rnard cl Pasteur, volontairement con(in(^'S dans un laboratoiie, sont rarement coniptt'-s parmi les philosophes maigre'- de suiicrbcs pa-cs jdiiloso- [diiques, de nu^me nous avons quelque peine à nous rcjuV-MMiler sous la \[\v(;e du savant moderne des génies d'un aussi ii lul vol (luc IMaton et Aristote. Quand ils parlent de la nature, il y a U»[> de brillante fantaisie dans les mythes du premier, trop de rigU'-ur lugiiiui- dans les profondes spéculations du second.

426 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

donné : recherche souvent délicate, où l'esprit humain ne saurait montrer trop de pj'udcncc ni s'entourer de trop minutieuses précautions. Ecarter les circonstances accessoires et accidentelles pour ne considérer que ce qui est normal et nécessaire, ce qui se reproduit invariablement à travers la diversité des phénomènes^ voilà la première condition pour atteindre à la connaissance des lois.

Nous venons d'écrire le mot loi. Chose curieuse, les anciens ont parfaitement reconnu que tout dans le monde devait avoir son principe et sa cause. Mais ils n'ont pas vu, ou n'ont vu que bien tardivement, qu'il n'y a pas hors de nous, comme il y a en nous par le fait de notre liberté, autant d'actions différentes que de phénomènes, que dans le monde physique tout obéit à des règles immuables, que certains rap- [)orts invariables se retrouvent au fond de toutes les modifications subies par la matière brute ou par la matière vivante (1). La force de l'induction repose sur la ferme croyance à la régularitc^ et à la nécessité (relative d'ailleurs, et non absolue) delà marche de l'univers, et c'est à Dimuocrite que Lange rapporte Fiionneur d'avoir le premier entrevu et enseigné ce principe. Tl est toutefois avéré que la notion de nécessité se rencontre déjà chez des philosophes antérieurs (2), et qu'Heraclite a eu comme le pressentiment

(1) « I.a recherche des lois est douhlonienL diflicile. D'abord elles sont dispersées et comme noyées dans un océan de relations fortuites. Mais ce n'est pas tout. Elles ne se dérobent pas seulement derrière i;n ample réseau d'apparences illusoires : il y a plus : aucun signe dislinclif, aucun critérium décisif ne sépare l'essence de l'accident. »

(M. (JOBLOT)

(2) Si l'on en croit Thémistius dans son Commentaire sur le TI* livre de la l'Iiijsiquc d'Aristotc, l'amour qui régit le monde (Parmémde), la lutte entre la sympathie et l'antipathie (Empédocle), l'harmonie des contraires (IlF.KACLrrK), toutes ces hypothèses, métaphysiques en apparence, ne seraient que des applications diverses d'.une même conception déterministe : TtâvT^; cryîoôv o\ t.ioI o-jtew; oixlt/fliv-z^ et? Tr,v à^rx-;y.r,j àvy.YO'JT'. "-t.; a'-'-y.-. — Voir en outre ce que nous avons écrit plus haut (p. 2.30 et suivj au sujet du Destin.

de ce grand fait quand il écrivait, sans doulo en pensaiil au mythe de Phaéton, entraînant liors de leur route les chevaux du soleil : « Le soleil ne peut s'ecarler de sa course, car les Erinyes, servantes de la justice, sauraient hien le retrouver et l'y ramener ».

Le terme mOnie de loi (vôijioc) inconnu à Homère, et employé constamment par Hésiode dans son acception juridique, a été, si nous ne nous trompons, pour la première h)is appliqué par Platon à la nature (i), d'ahord dans le Gor(jias

(483 V.) au sens moral : xaTà vÔ;jlov y- -Ôv -■?;; oj-ew; -zi—tn^

puis dans le Timêe (83 E) au sens physiologique impliquant d'ailleurs l'idée d'état normal plutôt que celle de « relations

nécessaires » : 'Ô-.ti av^a tÔv oV-'-Ov -aci toÙ; t?;,- ojteoj; Xa;j.o7.vr,

vôijLOj; (2). Peut-être n'était-il pas facile de réunir ainsi dans une même expression deux idées, partant deux termes qui, comme nous le verrons, étaient perpétuellement opposés dans l'ordre politique et social. Aussi sommes-nous moins -urpris de ne la rencontrer que dans un seul passage d'xVristote [De cœlo, \, 2G843 : v.o -y;A -7,- oj-uo; zV)a,rû6zt; (o--tp vôuLOj; È/.EÎvr,-, est-il dit en parlant des Pythag'oriciens et de leur triade fondamentale) (3). C'était un des dogmes essentiels du stoïcisme que l'ordre immuahle suivi par la nature ;

(1) Dans ses Recherches sur Vlnstoire de la philosophie ancienne, M. P. Tannery fait observer que cliez les Hellènes vôao; impliquait avant tout l'idée d'une institution humaine, à savoir le partage, acte constitutif de la société civile. Le sens premier et étymologique d'àaTpovoi^-a aurait été « distinction ou répartition des constellations ».

(2) Je ne vois aucune raison sérieuse d'admettre avec un critique [ue pour Platon ces lois prenaient la forme d' « arcliétypes divins ».

il n'est pas lof^ique d'invoquer à l'appui de cette thèse le fait qu'un hymne orphique est adressé à un- Ojpàv.oç vôjjio;, envisagé comme une sorte de divinité.

(3) Selon une remarque de M. Boulroux, suggérée tout particulièrement par la lecture d'Aristote, les anciens ne prétendaient tirer de lexpérience que le général et le probable, ce qui arrive ordinair-Mnent fwî £-'. -.0 -o/.ô), et lui demandaient des règles, non des lois universelles et nécessaires.

428 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

mais à leurs yeux cet ordre était la manifestation directe de la raison divine infuse dans tous les êtres. Aussi leurs adversaires ne manquaient-ils pas de leur dire : « ('/est pour pallier votre ignorance que vous ave/ recours à un Dieu comme à un asile qui vous met à couvert : ce Dcus ex rnaclihia vous fournil une explication vraiment trop commode (1) ». Quant aux Epicuriens, en niant s\'stématiquement toute intervention divine, ils ne savaient plus comment justilier l'ordre permanent du monde : en revanche, ils restituaient à la science son domaine et les recherches qui lui appartiennent (2). C'est ù des raisons naturelles qu'ils ramènent toute force nJ) comme tout phénomène.

Mais affirmer que la nature est soumise à des lois, ce n'est qu'une partie, et non la plus importante ni la plus délicate de la m(''lhode inductive : il s'agit en outre de savoir dans chaque cas particulier quel phénomène est cause, et quel autre ellet. C'est ici que les anciens ont procédé avec une précipitation vraiment fâcheuse, car si en toute chose la fécondité des résultats est au prix d'un sacrifice, dans les grandes études le sacrilice nécessaire est celui de l'impatience qui pousse à de hâtives conclusions : défaut dont nos savants modernes euxmêmes ne sont pas entièrement guéris, et qui a entraîné les anciens à s'attacher immédiatement aux explications les plus hasard('es : selon le mot d'Empédocle, pour arriver à la • science ils ne connaissaient d'autre route que la témérité. Four qui réfléchit sur les limites imposées au savoir humain et sur

(1) On commît l'adage scolastique : « Non est philosophi recurrere ad Deum ».

(2) C'est ce qu'exiuiine très nellenienl Ywn des interlocuteurs du traité J)e n<i(ura dan'uin : « Natura3 ista sunt, lîalhe, non artiliciose anilmlantis, ut ait Zeno, sed otnnia cientis motibus et mutationibus suis... Convenientia vero cohairet et permanet natur.i' viril)us, non deorum. »

(3) Encore une notion bien plus familière aux modernes qu'aux anciens, qui la conçoivent d'ailleurs sous xuie l'orme intelligible (o'jvaij.'.;, àvipY^'^) ^'^ >"J" pbysique et sensible [iû}\x-t], v.oi-.o;,).

RÉFLEXIONS GÉNÉRALES i2'J

la brièveté de notre existence (1 ), il est évident ([ue la conquête définitive de la nature ne peut être que l'œuvre d'une Ionique suite de iii'ni'rations.

D'autre part, deux conceptions éj^alemenl anti -scient i Piques faillirent compromettre, dès ses débuts, l'œuvre de la science antique qui n'avait j)our se défendre ni l'objectivité ni le prestige qu'assure à la science contemporaine son immense souveraineté industrielle. Mais ici je laisse la parole au philosophe regretté qui fut un de mes maîtres, V. Janet (2) :

« Lorsque les hommes commencèrent à jeter les 3eu\ avec quelque rt'flexion sur les phénomènes de la nature, un grand nombre d'entre eux leur |)arurent si éloignés les uns des autres, si peu liés, si fugitifs, si arbitraires, si bizarres, qu'ils furent tentés de croire que ces phénomènes se produisaient au hasard et sans causes délermin('es. D'autres, au contraire, se présentaient comme étranges, eirro3'ables, funestes : la foudre, les volcans, les tempêtes, les tremblements de terre durent leur paraître les éclats d'une nature en courroux livrée à tous les désordres d'une violence aveugle et implacable... Ainsi naquirent dans l'esprit des hommes deux idées qui ont laissé des traces profondes dans la science et la philosophie des anciens et même des modernes : d'une part l'idée du hasard, de l'autre l'idée du désordre ». Et Janet montre comment, dès l'antiquité, ces idées ont trouvé tout à la fois des partisans convaincus et de solides et éloquents contradicteurs, et comment la métaphvsique, aidée sans doute par les progrès des sciences naturelles, a fini par faire triompher la croyance à l'oi'dre universel (3).

(i) (Jui ignore la fameuse maxiinc d'lli[tiiocrale : Ars loiuju, illa hrcî'i'.s ? Encore faut-il ne pas perdre de vue que cliez les anoi'^ns les piogrès de la science étaient avant tout une œuvre personnelle, tandis qu'aujourd'hui tous les conlinents et tous les peuples travaillent de concert à cette (nuvre grandiose.

(2) Principes de mctaphijsique et de psycliulo(jie, II, 'VM.

(:<) Le savant écrivain ajoute ici cette remarque intéressante, que l'une des plus grandes découvertes scienliliques des temps modernes.

430 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

Au surplus, de tout ce qui précède gardons-nous de tirer à la l('iière cette conclusion que l'histoire des sciences durant l'antiquité n'offre qu'ébauches grossières ou ridicules erreurs. Toute proportion gardée, ce côté de la culture antique pâlit beaucoup moins qu'on ne se plaît à le croire en face des créations plus admirées, parce que plus connues, de la poésie et de l'art. Et ici je n'ai pas seulement en vue les mathématiques pures, poussées dès la On duv° siècle à un degré qu'on aurait peine à soupçonner, mais même, ce qui a pour nous lui intérêt immédiat, la connaissance des lois du mouvement, de la génération et de la transformation des êtres.

So3'ons justes. Pour aller de l'ignorance absolue de la nature à la science tout au moins relative que supposent les ouvrages dun Hippocrate, d'un Aristote, d'un Archimède, d'un l'toiémée, fallait-il beaucoup moins de génie, moins d'invention ({ue pour produire les chefs-d'œuvre dont s'enorgueillissait la tragédie ou la sculpture hellénique? nous ne le pensons pas. Si, comme l'a dit Stuart iMill, les savantes conjectures sont des rencontres qui ne peuvent naître que dans des esprits riches en connaissances et rompus à tous les exercices de la pensée, les grands philosophes de l'antiquité étaient assurément dignes de cette bonne fortune. (Ihez eux, au milieu d'assertions inexactes, d'anah'ses fautives, de suppositions insoutenables, on voit percer mainte idée juste, mainte vue profonde. Je ne parle pas de ces vastes sj-stèmes (|ui s'imposent aujourd'hui encore à notre admiratioii comme autant d'imposants témoigu;iges do la [tuissance de Tesprit humain. Jus(]ue dans le délail ils ont eu des di\inations heureuses (W Sans anticiper sur ce qui va suivre, faut-il rappeler

celle-là même, on peut le dire, (jui en cosmologie a amené après elle toutes les autres, la drcouvei le de Copeniic, est d'abord née d'une conception métapliYsi(|ue : car ce qui a conduit le ciiailoine de Tlioru à son système, c'est l'idée de la simplicité des voies de la nature.

(1) On sait que Faraday aimait à expliquer ses découvertes par des illuminations intérieures, des c.\tases et presque des visions.

RKFLEXIONS GIÏNKRALES 431

Pvtha.ûore et ses observations sur les vibrations des cordes sonores ? riaton et son exposé, si remarquable du svslèmc nerveux, malgré une expérience anatomiquc évidemmenl très bornée? Arislote et ses travaux physiologiques, ses opinions sur la gamme des couleurs et la nature vibratoire de la lumière ? Galien et sa merveilleuse description du corps humain ? «

Si le progrès scientilique, vraiment amorcé sur tant de points, n'a pas été plus marqué, si dans l'exploration et l'intelligence de la nature les anciens (heureusement pour nous) ont laissé tant à faire aux modernes, l'une ries raisons de ce relard, c'est que, contrairement aux aflirmations d'A. Comte, les sciences ne se développent pas successivement, mais simultanément, et qu'il n'en est aucune qui ne soit à bien des égards dépendante et tributaire des sciences voisines. L'unité même et l'harmonie de la création exigent qu'un perpétuel concours soit donné par chacune à toutes -les autres, et ])ar toutes les autres à chacune. La physique et la mécanique, la physiologie et la chimie ont des afUnités évidentes : et [)our ne parler que de l'astronomie et de la météorologie qui, nous l'avons vu, ont les premières attiré l'attention des anciens, n'est-il pas évident que la première est appeh-e à bénéiicier de tous les développements théoriques et pratiques de ro[di({ue, tandis que la seconde suppose l'aide et l'intei-vonliou de la physique et de la géologie ?

.Mais, dira-t-on, les anciens, comme savants, ont un tort irréparable ; celui de s'être volontairement fourvovéset j)erdus dans le dédale de leurs puériles hypothèses. — (Ju'ils se soient égarés souvent, oui; toujours, non. liien plus, il est permis de soutenir que leurs méprises n'ont pas été sans prolit i) : un grand savant n'a t-il pas dit du système de IMn-

(1) En vérité il y a autre chose qu'un paradoxe retentissaiil dans c(?lte thèse de M. Soury : « (Juelque ju;,'eiin,'iil que fou puili- sur la science grecque eu général, ou recounailra de plus eu plus que les

léniée qu'il avait été indispensable à la découverte de la vi'rit('?(l)Les fausses théories ont tout au moins cet avantage d'éclairer un des côtés du problème, car elles ont presque toutes dans la réalité observée une base, si étroite et si insuffisante qu'elle puisse être : elles provoquent de nouvelles études, ne fût-ce que ])ar les doutes qu'elles éveillent, ou par les démentis qu'elles reçoivent (2). D'ailleurs, quelque progrès qu'aient fait les méthodes scientifiques, les modernes s'engatreant dans des routes encore non frayées n'ont-ils pas été amenés à user du même procédé et exposés à commettre, eux aussi, plus d'un faux pas? Kepler, Descartes, Leibnitz, Ruiîon, n'ont-ils pas, chacun à son heure, fait un saut, si l'on me permet cette expression, dans la région des conjectures? Newton qui disait fièrement : IJijpothcses non fingo, en a fait une lui-même, plus hardie et plus grandiose que toutes les autres, et il lui doit sa gloire (3). A l'heure présente, après

erreurs des anciens ont été plus fécondes que bien des vérités de la science moderne ».

(1) Tout récemment, à la Sorbonne, M. Houtroux n'aflirmoit-il pas que les idées fantastiques des tbéosoplies expliquant les pbénoménes par l'action de puissances occultes et mystérieuses, impénétrablespour notre esprit, ont préparé à leur façon la science moderne? Il n'est personne qui ne reconnaisse dans les alchimistes de l'Egypte, de l'Orient et de l'Occident au Moyen Age les premiers et les plus lointains ancêtres de nos chimistes contemporains, et l'astrologie si décriée a du moins, durant de longs siècles, préservé l'astronomie d'un abandon total.

(2) C'est ce (jui faisait dire à Letronne dans un ordre d'études parallèle, quoique dilférent : '< On doit se compromettre hardiment par

' une hypothèse aventureuse plutôt que d'omettre une hypothèse utile ». Et en parlant d'ilippocrate et de la médecine grecque, Littré faisait cette réllexion : « Ces théories tombées en désuétude, si on les prend du coté de leur erreur, n'ont aucun intérêt : mais qu'on les prenne du côté de leur vérité, elles méiitent encore notre attention ».

(3) Toutes celles de ses devanciers et de ses successeurs n"ont pas eu la même éclatante fortune : il en est, comme la théorie de l'émission, dont la science a dû se séparer. VA voici que naguère-on a entendu un savant qui fait autorité, M. l"'aye, déclarer que la célèbre hypothèse cosmo"onitiue de Lajilace était en contradiction avec l'état actuel de la science et les récentes découvertes des astronomes.

trois siècles de rechorclies iiicessaulcs et de [Jioiligicuscs drcouvertes, certaines branches de la science (la [)h(jtoniétrii' par exemple) ne se composent encore que de résultats isolés doiil l'interprétation est flottante. Dès que nous avons atteint certaines limites, il est vrai de dire que la science n'est que notre ii^norance reculée jusqu'à sa source la plus prolonde : [)arvenu à ce point, on redit avec Voltaire :

La nature est muette, on linterroge en vain.

Toute science, même la plus avanc('c, môme la plus rompréhensive en apparence, ne sera jamais, si l'on va résolument au fond des choses, qu'une approximation de la vérité totale [i).

(1: Une autre circonstance nous empèclie de rendre complète justice aux premières tentatives et aux premières conquêtes de la science antique dans le domaine qui nous occupe : je veux parler de la pénurie siniiulièie des textes et des documenls. — En dehors de la collection liippocratique, c'est à peu près exclnsivemont aux œuvres des philosophes (réduites elles-mêmes, comme on le sait, à rt''taL de frafiments pour toute la période antésocratique) que nous sommes condamnés à emprunter nos maigres renseignements : soit qu'alors il n'y ait eu réellement de savants que les hommes auxquels la tradition a réservé le titre de philosophes, soit que, laute de tout enseignement méthodiquement constitué et régulièrement distribué, les rares traités composés par des savants spéciaux aient iHé peu lus, peu consultés, et soient ainsi peu à peu tombés dans l'oubli. Au m^' siècle deux disciples d'Aristote, 1-^udème pour les mathématiques, Tliéophrastc pour les sciences physiques, ont essayé de résumer et de grouper les décou. vertes de leurs devanciers : mais ces compilations qui seraient pour nous d'un si grand prix non seulement ne nous sont pas parvenues, mais paraissent avoir di^paru d'assez bonne heure. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris qu'en France l'histoire de la science antique ^exception faite de VHiatuire des inalhcmaliiiuoi de Montucla, IT.'JS) ait été si longtemps négligée. Depuis iJO ans l.ittré et Daremberg dans l'ordre médical, plus près de nous dans d'autres parties du domaine scientifique M. Soury {Théories naluralistrs dans l'anliquilé), P. Tannery (/'(»///• l'histoire de la science hellène) et Milhaud [Lcrons sur 1rs oritjincs de ta science (jrecque) ont jeté les bases et tracé les grandes lignes du monument (jue l'avenir se chargera d'achever.

Mais, quelque incomplète et fragmentaire que soit la tradition scientifique i^endant les premiers siècles du développement du génie grec, ce n'est pas ici particulièrement le lieu de le déplorer. Aussi bien, nous souvenant du titre inscrit en tête de ce volume, nous aurons garde de prendre tous les chemins de traverse qui coupent à chaque instant la grande route , nous bornant à parler des sciences de la nature dans la mesure où l'on a tiré de leurs données des conséquences philosophiques ou l'ait intervenir des éléments philosophiques dans leur explication. Qu'on ne cherche donc pas dans le présent chapitre un résumé de tout ce que les anciens ont découvert ou enseigné touchant les innombrables phénomènes dont la nature est le théâtre. Nous n'avons pas, en etïet, à écrire ici successivement le premier ouïes premiers chapitres de chacune des sciences dont l'ensemble constituait la physique grecque, ni à exposer, par exemple, les vues des anciens sur la formation des météores, de la grêle, de la neige, de la foudre, de l'arc-en-ciel, de la voie lactée ; — sur la composition et la décomposition des divers corps naturels ; — sur la production et le développement du fœtus ; — sur les causes de fécondité ou d'infécondité des êtres vivants, etc.

Un simple mot au terme de ces considérations générales. S'il ne faut pas qu'un respect exagéré par l'antiquité nous fasse exagérer arbitrairement l'importance de ses découvertes, il y aurait une égale injustice à les déprécier outre mesure, « Ne nous suffirait-il pas, écrivait, il y a deux siècles, La Bruyère, de n'être savants que comme Platon et comme Socratc? » (1).

(1) Voici, au surplus, trois textes d'auteurs contemporains qui tendent à une conclusion toute semblable. « Le système mécanique du monde fut pur moments entrevu : on ne sut pas s'y tenir : mais après tout le principe était trouvé. Copernic, Galilée et Mewton ne feront que tirer les conséquences d'un ordre d'idées que faisait pressentir rinliiiité de l'univers » (M. Tan.nerv). -^ « Il jie faut pas craindre de l^alTirmer : au v*^ ^iècle avant l'ère chrétienne nos idées générales sur la nature étaient nées eu Grèce : les principes fondamentaux de ces sciences étaient connus, notre conception actuelle du monde avait été entrevue »

LES SAVANTS DANS lE MONDE GREC 435

Il était, nous l'avons déjà fait rcmar([uer, dans la destini'c^ de l'ingénieuse et ])rillante nniliologie (|ui apparaît au berceau de la pensée hellénique d'être aussi contraire aux progrès de la science que favorable au développement de la poésie (1). Aussi longtemps que l'opinion commune se complut à placer une divinité à l'origine de chaque groupe de phénomènes naturels, l'esprit scientifique était tenu en échec, puisqu'une satisfaction telle quelle était donnée à rintelligence humaine en quête dune cause capable d'en justitier la production. On la dit avec raison : les forces qui président à l'ordre du monde étant ignorées, leur place se trouvait occupée par des êtres qui, froides allégories pour nous, étaient bien j)rès, en l'absence de toute autre explication reçue, de passer pour des réalités (2).

(M. SoL'RV, livre cili', p. 13;;). — « Qu"il s'agisse de géométrie, d'analyse, d'opUque, de tliermodynamique, de mécanique céleste, les savants modernes nous apparaissent comme continuant les efï'orts des géomètres grecs : les conceptions suggérées par les faits qu'une longue expérience accumule sans cesse sont issues, dans leur forme précise et féconde, du même fonds d'intelligence humaine que les notions théoriques de la science hellène : elles naissent de la même source de clarté et d'intelligibilité universelle » -{M. Milii.\cd, Les plnlosoplies géomètres de la Grèce, p. 376).

(1) Encore ne doit-on pas perdre de vue cette judicieuse rélle.xion de M. Croiset : « Les anciennes légendes helléniques sont raisoniiahles jusque dans le fahuleu.v, et, si l'on peut dire, naturelles Jusque dans le surnaturel. Tout ce qui heurte trop durement les lois île la nature, tout miracle invraisemblable est banni du inervi-illcux iioiM'-iique ; il V a là quehiue chose de clair et de positif (jui annonce tb-jà la science ».

(2) i( Liess sich erwaiteu, dass eine strengo, nalurwissenschaflliche.

436 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

Un autre indico nous conduit également à croire que la science n"a fait en Grèce qu'une apparition tardive. C'est l'absence jusqu'à Platon, sinon jusqu'à Arislote, d'une terminologie spéciale de quelque précision et de quelque étendue. Or, si c'est manifestement exagérer que de prendre à la lettre l'adage déjà cité de Condillac : « Une science n'est qu'un«' langue bien faite », il n'en est pas moins certain que les s})éculations et les démonstrations des savants ne sauraient se contenter de la nomenclature courante et imi)liquent, comme marque et comme conséquence de l'intervention de l'esprit qui les crée, remi)loi d'une série toujours croissante de concepts et de termes particuliers. Et dans la mesure où notre connaissance très insuffisante de ce passé lointain nous permet de l'affirmer, en Grèce le vocabulaire scientifique a suivi plutôt qu'il n'a précédé le vocabulaire philosophique.

Au surplus, chez tous les peuples, même les plus heureusement doués, la science est l'œuvre d'une période déjà assez avancée de maturité. L'auteur de la Métaphysique [i] a formulé le premier ce qu'on pourrait appeler cette loi économique : c'est lorsque l'homme se sent en possession de ce qui peut assurer sa satisfaction et son bien-être qu'il se met à chercher au delà. Au reste, pour qui connaît le génie grec, on comprend sans peine que pendant bien des siècles les Hellènes de l'Asie mineure aussi bien que ceux de l'Attique se soient montrés plus avides de s'initier aux chants d'Homère que de pénétrer minutieusement les secrets de la nature, plus jaloux de briller dans les luttes d'Olympic ou de Corinlhe que dans la liste des grands inventeurs. JMais après les guerres médiques et l'impulsion ardente imprimée à l'esprit national par les joies du triomphe, d'autres ambitions se firent jour, et la Grèce assista, étonnée et surprise, à une prodigieuse recrudescence de curio-

MeUioJe zur Ilerrschaft f^elaiiiicii wcrde, soUinj,'e die .Xoj^'un;.', das Natuileben nacli der Analo;,'ie des ineiiscliHclieu zu behandelu durch eine Religion, wie die heileiiisclie, genillirl wurde? » (Zeller). (1) I, 2, 082i^2d.

LES SAVANTS DANS LE MONDE GUtC -437

site intellecluelle. Le témoignage d'Aristote sur ce point est aussi intéressant que décisif (1).

Inutile de rappeler ici les e\|)('rienccs et les découvertes de Pytliagore, dont les historiens modernes me paraissent d'ailleurs avoir exagéré [)lulôt qu'atténué rinfluence et la portée (2) : le sujet est trop connu. Des premiers Ioniens (en dehors de Thabileti' [)ratique reconnue à Thaïes) nous ne gavons qu'une chose : c'est (|ue, (h'daignant pour ainsi dire d'abaisser leurs regards vers la terre, ils ne s'étaient int(''ressés qu'aux phénomènes célestes. En revanche, l'attention d'Empédocle s'était portée sur les propricUés du sol, des plantes et des animaux. Les fragments de ses *i>uc7'./J contiennent des traces d'observations anatomiques et physiologiques remarquables pour l'époque : il avait étudié le mode de respiration des animaux supérieurs, comme Diogcne d'ApoUonie celui des végétaux. Dans 1 ordre géologique la présence de pétrifications d'animaux marins jusque sur les montagnes avait suggéré à Xénophane des vues originales sur le passé du globe. D'autre part, ce n'était pas à l'école d'Heraclite que pouvait prendre son essor la science de la nature, dont l'arrêt de mort résulte aussi l)i(Mi du llux et du rellux perpétuel des choses que de leur unili- et de leur immobilité absolue : quel attrait i>[)îiémère création peut-elle oITrir à un éphémère obsjcrvateur ?

Mais avec Démocrite s'ouvre vraiment «ne période nou-

[{) VoUliqw, VllI, G, 13ila-28: T/yAajT'.ojTSOo;/. yào v..-/vÔ;^îvo. o.à -:à; £'j-oo{x; xa- [).t';'x'l.vVr/ô\to'-j<. -r.ohz àpsTTjv sti te -poTspov ■/.-A [ii-y. ta

O'.oc-/.p(vovxî; i\A ir.:^r^xo~T/zt^.

(2) '( Dans l'aiiliquilé le gt'uie resto une puissance soliLairo : il esl pareil aux cimes qui sortent de la plaine et qui ne sont soutenues par aucun contrefort » (Lal'gel). — « I>e pythagorisme .'i)auclie toute la science, mais il l'ébauche avec les illusions de l'ignorance... ses théorèmes sont le premier essor d'une pensée nouvelle, ses théories sont le fruit d'une autre pensée bien plus ancienne » (M. (ioiii.or).

438 cnAP. m. — la science de la nature

velle : à ce nom demeure attaché le souvenir du premier éveil fécond de la science grecque ayant pris conscience de ses forces et relâché les liens étroits qui jusque-là l'avaient unie il la métaphysique. Comme Anaxagore son contemporain, le philosophe d'Abdère consacra sa vie entière à des recherches savantes (1) auxquelles il sacrifia, dit-on, un opulent patrimoine. (( Nul ne m'a surpassé, écrit-il lui-même, dans les constructions et les démonstrations géométriques. » Ne serait-ce pas aux mathématiques qu'il a été redevable comme Spinoza, de l'idée claire tant de la nécessité naturelle que de l'enchaînement ininterrompu des phénomènes ? On a dit de lui qu'il était à Newton ce qu'Empédocle est à Darwin. Que cet éloge soit mérité ou non, il est certain que ceux-là même qui l'attaquent le plus vivement comme métaphysicien ne lui contestent pas le mérite du savant. Citons au premier rang Aristote qui, comparant au point de vue de Texplication scientifique des corps les atomes de Dérnocrite et les triangles auxquels Platon a recours dans le Timèr, donne sans hésiter la préférence aux premiers (2). Chez les modernes, Descartes ne lui est pas moins favorable: « Démocrite a été un homme de très bon esprit, et n'a pas eu les opinions si pou raisonnables qu'on lui fait accroire », Tn critique contemporain est même allé, non sans quelque parti pris, jusqu'à soutenir qu'après Démocrite la science antique a fait un pas en arrière : « Il n'y a selon nous dans l'histoire, qu'une révolution scientifique vj-aiment importante, celle que les atomistes avaient commencée, que le platonisme et l'arislotélisme ont interrompue, et qui a été dé- ' iinitivement accomplie par l'incomparable génie de Descartes (:}) ».

(1) Il aurait même pratiqué des dissections, au témoignage de CJalien,

(2) ])c ijancr. cl cornipl., T, 2, .'il.'l'>34 : "0),(o; oï -y.poc xà l-nir.olr,^ irsp'. O'jOviÔ:; o'joîIi; ÏTzi'jzr^iiv , £;oj A-/;iji.o/.p'!-o'j* o'jxoc cl ào'.v.î Tzsp: z—avxtov opovTÎaai, et un peu plus loin : \oo<. oà'v xiq xal £/. to'jkov ojov ota'iEpo'jatv o\ cs'jj'.y.io; -/.a', ol Ao^(iy.îo; a/.o-oùvxe;... At, aô/.pixoî o"âv oavîî-'; ov/.zlo'.^ y.al o'Jj'.y.oï; XoYOti; -eTCcTTOat.

(3) M. Pillou dans la lievue philosophique, mars 1890, p. a35. — ■

Vers le même temps vivait Ilippocrale qui, sans avoir créé la médecine, a eu l'honneur insigne d'en demeurer pour une longue suite de siècles le législateur souverain. Malgré l'anciennelé des pratiques médicales déjà en usage au temps d'Homère, la physiologie n'avait guère été plus favorisée que les autres sciences naturelles (1). La médecine (réputi'e un art divin) s'était longtemps transmise comme un privilège au sein de certaines familles ; plus tard les médecins se recrutèrent par voie d'affiliation et d'adoption, jusqu'au jour où les secrets de leur art furent à la portée de tous les esprits cultivés.

En tout cas l'école luppocratique fut la première à porter un commencement de lumière dans ce vaste domaine, à en mesurer toute l'étendue, et à comprendre que les progrès do l'art dépendaient ici avant tout de la connaissance exacte de la nature, sans laquelle et en dehors de laquelle aucun phénomène ne se produit (2). Chaque maladie a ses causes naturelles {ï/z: oja-.v) (3). La médecine doit donc partir non pas d'une ou de plusieurs hypothèses plus ou moins ingénieuses, mais d'observations précises ; séparer des faits la science, disent ces précurseurs d'Aristote, c'est lui ôter ses racines et la frapper

(( Quelles que soient ses illusions et ses erreurs, Démocrile ouvre vraiment la route à la science positive de tous les temps » (Ckoisei).

(1) Le pylliagoricicn Alcméon, qui passait aux yeux de quelques-uns (Clément d'ALEXANDRiE, Slromates, l, 10, 78) pour avoir le premier composé et publié un Xô^oç ci'jj'./.fj;, avait dôya enseigné que la santé réside dans l'équilibre des forces organiques (ôjvà'ïjiî'.;). ^lais c'est surtout comme pbilosopbe qu'il s'était fait connaître : Cicéron le place même avant Pytbagore à la tête de l'école italique. On cite d'Alcméon quelques délinitions assez remarquables, et notamment la suivanio : '0 ypôvoî; O'.âjTTjiJLa ir,^ zo\) TravTÔi; 'ji-j'âtto:;.

(2) Ojo'ev ivE'j çjT'.o; '('r(^i-'x: (De acre, II, p. 76) : affirmation cad'gorique de naturalisme, excluant les interventions surnaturelles auxquelles croyaient les fervents d'EscuIape.

(3) « Il n'y a pas de maladies plus humaines ou plus divines les unes que les autres : toutes sont semblables en ce point et également divines. Chacune est selon la nature des choses et rien ne se fait contre la nature, o

(le stérilité, (^e qui importe donc avant tout, c'est la description et le diagnostic des divers états de notre orpranisme (I) ; le médecin ne peut se passer de l'c-tude du corps vivant (r, 'f j7i; Toj (jw.'jLXTo; ~p/r, Toû sv i/-Tpt-/'.?i XÔYOj) . L'art, si précicux qu'il soit, n'a de valeur qu'autant qu'il se modèle sur la nature, qu'il écoute ses avertissements (2) et demeure en parfait accord, en complète harmonie avec elle (3) : s'il s'en isole témérairement, il s'annihile lui-même. N'est-ce pas la nature, par exemple, qui a pris soin de nous enseigner à alterner la station et la marche, le mouvement et le repos (4), faisant ainsi do la variété des exercices une condition essentielle de force et de santé ? « La nature est le vrai médecin des maladies. Elle trouve pour elle-même les voies et movens sans appel à l'intelligence (.3). » Mais dans les cas où l'intervention de l'art devient néanmoins nécessaire, le grand arsenal on Tfippocrate puise ses prescriptions est la philosophie mécaniste de ses contemporains, et selon l'habitude des anciens, si dans certaines conjonctures sa science se fait la très humble servante de la nature, ailleurs elle n'éprouve aucun scrupule à la régenter (6). 11 connaît le prix de l'observation, mais il

M) ripwTOv [jiïv TravTù? ci-j^tv àvOptoTro'j -c/m\x'. y.'xl o'.aYvw'jai. De là le traité Ilipi àvOowTTO'j g'Jt'.o;, qui est d'Hippocrate ou de l'un de ses disciples immédiats. — Pour Hérodicus de Sélymbiie (cité par Platon à la première page du l'hédrc), toute la science du médecin se réduit à distinguer, en chaque ciiconstance, ce qui estirapi ojjiv ou y.y.z7. ojt'.v.

(2) Anticipation évidente du mot fameux de liacon : naliiva parendo vincttur.

(.'!) A', -.■/•j'xl -r, àvOpforfvr, ç.j7ï'. /.oivojvIojT'.v.

(4) Il çj-'.; X'j-oijLdtTr, ■zy.'jza. è-iTtaTat... xa')/, jjiivo; ttovÉe; àvaTT'^va'., xivÉoîJcvo? Tioviî'. àva-ajTaaOsc'.. — (l'est ainsi que plus tard Polybe invoquera l'exeniplo de la nature pour justifier l'extrême variété de sa vaste composition : MstpTjpa ^j't-r.r/Altcoivxr,v av tj-J^^j tt,v ojjiv, r.Ticxa-:' oûo' OTtoîav Ttov a'.3')/]-£(tjv e»j/.îT toT; a'jxoT; I-'.'A'jzv xa-à zo tj'iv/j.^, à)/// as! \}.z-'-j.?jrj\7^- Ètt'v o',/.î'!a (XXXIX, I. W).

(fi) A rapprocher des vers d'Epicharme sui' l'instinct 'de la poule, cités par Diogène Lai-rce (III, IGi.

fO) Un savant critique a relevé ce fait que les doctrines d'Hippocrate sont bien souvent des combinaisons d'idées portant ce caractère sys-

n'en fait pas une méthode et moins encore son unique méthode (I).

Il V a plus. Aux veux de Pythagore l'àmc humaine partifipait de l'àme universelle. Allant plus loin encore, Ifippocrate avait cru reconnaître dans l'équilihre organique un corn-lalif de l'équilibre cosmique (2) : ainsi la m('deciue est sœur de la philosophie, et ce le médecin philosophe est égal aux dieux ». La santé et la maladie non seulement dépendent de notre tempc'ramcnt personnel {ly.i:izr, ojt'.;), mais trouvent leur explication dernière dans les rapports de l'homme avec la nature extérieure (0À3; xô-rao,-) : vues hardies que Platon s'empressera de recueillir et dont il fera un éloge sans restriction dans un passage célèbre d\i P/ièdre {3). IMais l'insistance même mise par Hippocrate à ('tablir contre le préjugé vulgaire que l'art médical a une base solide dans la connaissance de l'anatomie d'une part, et de la nature en général de l'autre, montre combien, de son temps, les esprits étaient encore peu familiarisés avec l'idée d'une certitude possible dans une partie quelconque de la science humaine (4).

Quoi qu'il en soit, ce qui fait l'intérêt de cette attitude prise en pathologie par l'école hippocratique, c'est qu'elle n'est, dans la Grèce du v" siècle, qu'un («pisode de la lutte enti-eprise

tématique qui se retrouve au fond de tout TelTort scientilique du v'' siècle. De quel autre nom, en effet, qualilier cotte théorie dis forces opposées (ouvàjjitï;) dont le Jeu varié constitue la santé et la maladie?

(1) Après avoir payé un juste tribut d'éloges à la per.^picacité d'Ilippocrate. M. Croiset {llisloivc de la Ult. (jrecqac, IV, p. 192) constate combien cet éveil de l'esprit scientifique est encore récent, et sa nuirclie incertaine et trébuchante.

(2) 'ATL0jji'!|jLrj7'.; -oj ôao'j.

(3) 270 I5-C. — Dans le Banquet Eryximaquè développe des vues toutes semblables, et c'est cei'tainement à Hippocrate que soii;^e l'auteur du Timce dans les lif:;nes suivantes (83 C) : r] t'.ve; '■x-zpio-i }] /.-x: ■:•.; ('ùv ojva-oî ='.; T.o'/./.'x ixvi y.y.\ i'/ôao'.a ^Xi-î'.v, ôpàv ol ï-i aj-ot; vt yivo; Ivôv à;'.ov È-ojv'jjJiîaî —7.1:.

(4) On lit dans un fragment de cet Alcménn déjà noinmi- plus haut: « Des choses invisibles, des choses mortelles, les dieux oui une claire connaissance: aux hommes il ne reste que la conjecture ».

contre les croyances et les pratiques traditionnelles au nom d'une civilisation nouvelle, laquelle se réclame avant tout de rétude et de la libre discussion. On ne se contente pas de croire: on veut savoir (1),

C'est à ce courant qu'appartient manilestement Thucydide, écrivain éminent en son genre : et ce qui nous détermine à faire ici une place au célèbre historien, c'est qu'il personnifie cette réaction sous un de ses aspects les mieux justifiés et les plus respectables (2). Esprit froid et lucide, ignorant ou du moins bien résolu dans son ouvrage à ignorer jusqu'au nom des divinités qu'adore la foule, il professe sur toutes choses les idées d'Anaxagore, cherchant l'explication rationnelle et, comme nous dirions aujourd'hui, scientifique où son prédécesseur immédiat Hérodote se contentait volontiers de l'explication Ihéologique, devinant im simple phénomène physique où tant de ses concitoyens continuaient à soupçonner une puissance vengeresse (3). A propos de ce fait en soi assez insignifiant que Thucydide se plait à désigner chacune des campagnes de la guerre par le degré d'avancement des travaux

(1) L'exploration physique de la nature va désormais marcher de pair avec sou explication métaphysique. — Slrabon (XVII, 672)c ite, d'après Posidouius, un ancien çuaioXoYo;;, Tharsyalkès de ïhrace, comme ayant Tua des premiers révélé aux Grecs la cause véritable des débordements du Nil. M. Ma.llet écrit à ce sujet : « Depuis que l'esprit scientifique s'était éveille en lonie avec Thaïes, les physiciens et les logo^'raphes ne cessaient de rassembler des informations et des documents pour étayer les hypothèses que leur suggérait l'examen de ces curieux problèmes. »

' (2) Le mot ojs;;; est rare d'ailleurs sous sa plume, et d'ordinaire il le prend au sens de Socrate, pour désigner le naturel, la capacité de chacun, par exemple, tI ù-ïp -cr.v Éau-oû ©jtiv à/.o'Jî-.v (II, 3a). Cependant des expressions telles que 'J-ô ojctôw; àvaY/.alc (V, lOo) attestent qu'il use aussi de ce mot dans une acception plus rigoureusement phi;osophi(]ue.

(3) L'un de ses biographes rapporte même qu'il fut accusé d'athéisme. Sans instruire ici ce procès, bornons-nous ;i faire remarquer que la locution xà oa-.jjLÔv.a, dont Thucydide se sert en parlant des grandes calamités publiques, ne dénote pas à coup sur un athéisme intransi- «eant.

champêtres, M. Kspinas(l) fait cette renuirquc : c( (Jurllr (juc soit la valeur de ce système, u'est-il pas ouvertement inspii('' par des vues naturalistes, volontairement contraires ù l'esprit du calendrier religieux? Ne témoignc-t-il pas nettement de la tendance de l'historien philosophe ù considérer le temjjs comme étranger en soi ù toute influence surnaturelle?» Si cette argumentation ne semble pas absolument convaincante, on accordera du moins sans peine à 31. Croiset (2i que pour Thucj^didc comme pour Ilippocrate tous les événements, quelque extraordinaires qu'ils puissent paraître, « sont également divins ou plutôt également naturels. Point de niiracle ni de merveilleux : rien que les causes secondes, toujours les mêmes, aussi régulières que l'ordre des jours et des saisons, rigoureusement égales à leur elFet ». Ce que Ton appelle couramment « la fortune » n'est que « l'ensemble des causes naturelles dont la faiblesse de l'esprit humain n"a [)u tenir compte ». luilin b^ mot fameux y-T^y-y. £■.,- ai! montre un homme qui sait ce que vaut la science et tout ce que l'humaniti' est en droit d'en attendre.

Ce qui est certain, c'est qu'au regard de la Grèce intelligente, bien au delà des milieux forcément restreints où s'exerçait l'influence d'un Empédocle ou d'un Pythagore, une puissance m3^stérieusc a surgi, investie d'un rùle immense, ignorée des générations antérieures qui en avaient à peine connu le nom : la nature. C'est la philos(q3liie qui s'était en quelque sorte chargée de la révéler au monde : elle seule en était capable, parce qu'elle seule embrasse d'un coup d'ieil

(1) Dans un ai'Licle de la Reçue philosophique lequel, sous ce tilre un peu bizarre : La technologie arlijiciali^le, expose comment la part ti<' félément religieux dans les institutions sociales de tout^'enr<' «'sl allée en diminuant dans la (irèce du v*^ siècle. 11 est incontestable t|u'à aucune époque les formulaires {-.t/yx'.) ne se sont inultipli<'s à ce ptiiutsuus la plume des politiciens et des sopliistes, des rhéteurs et des nn'di'cins.

(2) Histoire de la liltéralure (/rec'{ue, IV, 107. — Ci'. J. (iiiard {F.^'nii sur TliKcj/di'le, p. 2o9) : «Thucydide constate, sans s'y associer, l'inipri-ssioii religieuse que produisent les perturbations apparentes de la nature. »

444 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

l'ensemble des choses. Ce qu'elle étudie, ce qu'elle observe, ce qu'elle a l'ambiliou de pénétrer, ce n'est pas, comme lorsqu'il s'agit de la science, telle ou telle catégorie d'êtres : c'est la vie dans toutes ses manifestations, c'est le monde dans sa tolalité, c'est l'être en général. Lorsque les premiers philosophes, en quête de la substance primitive, avaient inscrit en tète de leurs compositions en vers ou en prose les deux mots d'apparence bien modeste \\ip\ cpjiecocils ne se doutaient peut-être qu'à demi de la révolution intellectuelle dont ces mots contenaient le germe. Parler ou traiter de la nature, c'était désormais, sous un terme sinon plus précis, du moins plus expressif que celui qu'avait adopti' l'idéalisme abstrait de certains Elêates (llEpt Toj ov-o,-) parler de rèlre, chercher l'explication rationnelle de tous les eiïets et de toutes les causes, de tout ce qui crée et de tout ce qui est créé.

Assurément, c'est le propre de l'esprit philosophique de généraliser, c'est-à-dire d'enfermer dans la compréhension d'une idée générale un nombre croissant de notions particulières. Mais quand on se reporte à ce qu'était le concept de nature au temps d'Homère et d'Hésiode, ù son rôle si timide et si elïacé, et que l'on considère la brillante destinée de ce même concept après Thaïes et Pythagore, on peut dire que jamais notion n'est partie de plus humbles débuts pour conqui'rir un aussi éclatant et aussi durable prestige. Car, qu'on veuille bien le remarquer, il ne s'agit pas ici ou de la nature humaine exclusivement, ou de la nature orgauis('e, ou de la nature inanimée : ce que désigne le mot '^^jt;;, c'est tout cela à la lois, et chez les Grecs qui avaient un sentiment si vif de la connexion de toutes choses, il n'y a pas lieu d'en être surpris.

l^^t ici comment ne pas songer à ce que Platon (!) nous rapporte de Périclès, dont il fait remonter aux leçons d'Anaxagore l'incomparable mérite politique et oratoire? Or, le pbiloso{)he de Lampsa([ue est « h' premier dont la vie ait pleinement

[\) Phrdir, 270 A.

présenté le lypc du dévouement à la science, de la icclirnlic désintéressée de la vérité pour clle-niènie : c'est sur ce uiodrlc qu'a été construit l'itiral "le la vie contemplative, tel (juil brillait devant l'iaton et Arislote, tel qu'il est diii^ne encore de guider nos i)as ». iM. Tannery qui lui décerne cet éloge reconnaît sans doute que le philosophe grec ne se souciait nullement dune observation tant soit peu exacte. « Il nous apparaît plutôt comme un hardi constructeur d'hypothèses scientiliques, et somme toute, les services qu'il a rendus à la science sont d'ordre secondaire ». Néanmoins l'énumération de ses théories et de ses découvertes en histoire naturelle, telle (jue nous la lisons dans Diogène Lai'rce (l), et l'indépendance d'esprit qu'il avait portée dans l'élude des astres et des phénomènes astronomiques suffisent pour nous expliquer, en môme temps que son inlluence si pré('minenle à Athènes, le surnom de çjj'./.ô; et même de çjT'./.wTa-o; que lui a décerne l'antiquité.

]\lais, poussée promptement à ses dernières limites, ainsi qu'il arrive trop souvent, l'insurrection intellectuelle dont nous parlons faillit tout compromettre et se ruiner elle-même (2). Des hommes que ne gênait aucun principe, dune culture raflinée, avides de popularité, vt'ritables n athlètes de la parole », aj)plaudis par des auditeurs idolâtres, ceux-ci pour l'emphase de leurs déclamations, ceux-là pour la sonorité ou le piquant de leur langage, s'étaient hâtés de prendre et pour ainsi dire d'accaparer la direction du mouvement nouveau : j'ai noninii' les sophistes, dont Platon nous a laisse'-, dans plusieurs de ses meilleurs dialogues, une photographie si vivante (•^. Ont-ils

Page 1