H) II
(2) On sait avec quelle vigueur et quelle persévérance elle a été dénoncée el raillée sur le lliéàlro par cet Alliénien de la vieille roclie qui s'appelle Aristopliane.
(3) llippias notamment nous est représenté dans ]c l'nihi'jnins répondant du liaul du siège élevé où il est assis aux proidémes de physique et d'astronomie que lui posent des jeunes gens émerveillés de son inépuisable érudition.
446 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
droit à une place dans le chapitre que nous écrivons? Ce nest pas notre avis, en dépit de l'affirmation contraire de Cicéron il): car d'un côté, si l'on considère la partie positive de leur enseignement, ce furent bien moins des créateurs que des vulgarisateurs, et de l'autre il parait bien établi (Ù.) qu'on ne peut attribuer à aucun d'entre eux des recherches sérieuses dans le domaine des sciences naturelles. Tout au plus cite-t-on Gorgias comme s'étant approprié quelques-unes des théories d'Empédocle (3), jusqu'au jour où il jugea plus original de soutenir, à l'exemple des Eh-ates^ que le monde sensible n'est que néant et illusion. On nous parle bien sans doute d'un certain Antiphon, auteur d'un Uzp\ àlr^ddrj.^ en deux livres dont le second aurait été consacré à l'explication des phénomènes naturels : mais sur cette « Physique » tout renseignement plus précis nous fait défaut.
Au surplus, quelle contribution durable pouvaient apporter à la science des hommes qui déclaraient qu'il n'existe aucune connaissance définie et démontrée vraie à l'exclusion de toute autre (4)? Un historien contemporain de la philosophie ancienne attribue aux sophistes « une réelle signitlcation scientifique » ; mais par là il veut dire simplement qu'en faisant table rase de tous les systèmes des philosophes naturalistes leurs devanciers (5), ils ont, sans l'avoir cherché peut-être, amené les esprits à chercher la V('rité dans une direction nouvelle et
(1) De oralorc, II, 32, l;iS : « Quid de Prodico Ceo, quid de Trasymacho Ghalcedoiiico, quid de Protaitora Abderita loquar, quorum uimsquisqui; pluriinuiTi Icmporibus illis eliaiu de iiaLura reruni et disseruit et scripsit .'' »
(2) Telle est du moins l'opinion d'un critique autorisé entre tous, M. E. Zeller.
(.'}) Consulter sur ce point l'i'Lude de Diels, Gor'jins et Emppdoclcs, insérée dans les Mcinoiic^ de rAcuIrmic des sciences de Beiliu, 1881.
(i) O'jx îTva'. o'jcTiv Cop'.a'xivr^M o'joîvô; : c'est en ces terme's qu'Ammonius {in Ca(ef). 81 ^) résume la pensée de Protagoras.
(.■>) Voilà pourquoi M. Baiimker dclinit la sophistique « la banqueroute de la pliilosopliie de la nature ».
frayé ainsi les voies à la révolution socratique. Pareil service est vraiment trop négatif pour qu'il y ait lieu de s'y arrêter.
L'étude détaillée que nous avons antérieurement (1) consacrée à l'enseignement et au rôle de Socrate nous dispense de soumettre ici l'un et l'autre à une nouvelle analyse. Le jugement qu'il portait sur les connaissances scientifiques de son temps nous dit assez qu'elles n'avaient à attendre de lui aucun progrès. « En somme, ce qu'il cherche et voit dans l'univers, c'est la raison toujours présente, agissant d'après un hut ou des fins raisonnables... Le point de vue iclèologique se montre partout dans sa manière d'envisager la nature et les êtres qu'elle contient. Qu'il ait abusé de cette méthode et qu'il ait trop restreint sous ce rapport le champ de la science, préoccupée de connaître avant tout les causes physiques, cela est certain. 31ais on n'est pas ri'foi-mateur sans être exclusif et sans opérer une réaction » (2). Il nous plait d'ailleurs d'ajouter que M. Brochard, plus juste ou moins prévenu contre les doctrines spiritualistes que Lange (3), loue le saiïe Athénien d'avoir su maintenir en lui, sans sacrifier l'une à l'autre, deux croyances qui semblent s'exclure : la foi en un ordre surnaturel et la conviction scientifique.
Une réserve fondée sans doute sur des considérations analogues à celles dont s'était inspin^ Socrate se retrouvait dans
(1) Voir pages 32.)-33o.
(2) BÉNAKD, La plnlo^opliié ancienne, p. liJO.
(3) « Plus la raison créatrice apparaît élevée et puissante, plus son instrument semble indifl'érent et insiynitiant : de là le mépris de Socrate pour l'étude des causes extérieures. » M. Soury est bien autrement sévère : « Ceux qui, en Grèce, ont arrêté le dévelop[ieiiiont de la physique, de l'astronomie et de toutes les sciences inductivcs s'appellent Socrate, Platon et Aristote. "Voilà ce qu'il ne faut pas (jublier. Ce qu'on prend d'ordinaire pour la pliilosophie est proprement le commencement de la scolastique ». Nous avons déjà répondu à cet incroyable paradoxe: mais les pages qui vont suivre cji seiunt peutêtre la plus solide réfutation.
as CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
l'ouvrage de son disciple Aristippe 'i^p'. ojcrioÀôvio>' (1) : du moins les cyrénaïques passent pour n'avoir fait aucun fond sur les prétendues démonstrations des çjt-./.oî de leur temps (2).
iMais Platon avec son merveilleux génie était fait pour renouer l'alliance de la philosophie et de la science, si étroitement unies au lendemain de leur commune origine. Pendant longtemps, disciple et continuateur de Socrate, il s'était renfermé à dessein dans l'étude d'ailleurs si vaste et si captivante du monde moral, ou s'il se préoccupait de l'univers physique^, c'était pour l'éléguer ce que nos yeux contemplent parmi « les ombres de la caverne ». Dans la Uèpublique (3), faisant hon marché du désaccord possible ou plutôt inévitable entre la théorie et la l'éalité, il veut que le véritable astronome laisse là le ciel visible et ses phénomènes, image imparfaite du ciel intelligible, ou du moins ne les fasse servir à son instruction qu'à la façon dont un géomètre userait des figures et des dessins tracés par le plus habile des artistes. Manifestement ce langage est celui d'un penseur aussi épris de la spéculation rationnelle que dédaigneux de tout le reste.
Toutefois, ainsi que nous l'avons constaté précédemment en parlant du philosophe, Platon a été peu à peu amené à atténuer ce que son idéalisme avait à l'origine de tranchant et de hautain. Déjà dans le Philèbe (4) il accorde que dans aucune science il ne convient d'isoler absolument la théorie de toute application pratique. Aussi bien celui qui reprochait à Anaxagore de s'être born(' à une explication trop g('nérale du monde sans jamais descendre aux détails, lesquels cependant n'olTrent pas moins de beauté que l'ensemble, ne pouvait.
(1) DiocKNE Laehce, VIII, 21.
(2) Id., Il, 92 : à'^'! j-:7v:a'. o£ y-al ttov ^'jaiy-wv otà Tr^v Èji'va'.voiJiâvrjV
(3) VII, ;i29.
(4) Voir le texte cité p. 198.
LES SAVANTS DANS LK MUNnK GREC 4 iO
sans une grave inconséquence, s'exposer cxaclcnienl à la même critiijue (l). Et si dans le Tiincr nous ne cessons pas de nous trouver en face du métaphysicien invariablenunl lidric aux vues fondamentales de son syslènif, ici il est doublé d'un savant qui tient à ses côtés une place d'honneur, avec pleine conscience de son rôle. xVinsi après avoir établi que le (b-miurge résolu ù introduii'e le bien dans les clioses n'a pas dédaigné de recourir, pour l'exécution de ses desseins, à des « causes auxiliaires », il afiirmt' (|uc l'étude de ces dernières importe souverainement à la connaissance véritable de la cause première (2).
Platon a donc cherché à pénétrer les secrets du monde matériel, copie vivante de son modèle éternel, mais, circonstance digne de remarque, au lieu de remonter comme Socrate de la perfection relative de l'œuvre à la supériorité éniinente de l'artiste, il a préfén' suivre une marche inverse et conclure de la perfection essentielle au démiurge l'harmonie qu'il a dû infailliblement réaliser dans la création.
Considérée en effet en elle-même, et abstraction faite de son auteur, celle-ci soulève des problèmes de tout genre et d'une complexité déconcertante (3). Dans ce domaine par excellence de la contingence tout est plein de confusion et d'obscurité (t) :. comment l'intelligence peut-elle se llalter d'y
(1) A ce point do vue M. I.utoslawslci u"a pas tort de citer au uuinlire des traits caractéristiques de la dernière évotutiou du platonisme le suivant : « No explanation of tlie universe is accepted as su'ficient, untess it accounts for tlie sinallest and niost unsii,'ni(icant détail as well as for tlie greatest ideas » (p. 471). Mais c"est par la plus étrani.'e des illusions fju'il découvre dans le Tintée une théorie des Idées qui ne serait plus celle du Phèdre et de la Uépuhliquc .
(2) Thnée, 69 A : "Avîo to'jtcov où vjvztà aù-i l/.ï'.và, È'f 'o'; ir.'-yjiiCo-xi'j [lôva y.axavoîTv oO o aj XaosTv.
(;{) Ulr'Jii'. ixv/ àllr^Y^i'^l<J f -jUm'i.-.'ii, -îtto'./.'.ÀuÉvx ok OaujJLaj-io;, Comme il s'exprime (Timce, 30 C) au sujet des révolutions des astres.
(4) Cicéron me parait récho fidèle de la pensée de Plaloii quand il écrit dans ses Acadéntiques {II, 39) : « Mirabiliter occulta natura es», ut nullaacif's liumani inirenii tanta sit quic penetrare in cœlum, terram intrare possit ».
constituer une science certaine et vraiment dîgne de ce nom? Une telle science se comprend dans les êtres qui, existant en eux-mêmes, ne subissent aucune altération, ne présentent aucune ombre de vicissitude ; mais comment faire fond sur des pliénomr'ncs qui naissent et meurent, passent et disparaissent, sans autre règle apparente que le caprice du hasard? Quelle ressource reste-t-il, sinon de s'aventurer dans la région illimitée de Ihypothèse, sans la moindre garantie de jamais rencontrer la vérité ? (1) Ce n'est pas seulement aux questions qui, comme l'organisation générale de l'univers, dépassent manifestement la portée de nos sens, c'est aux moindres recherches relatives à la nature que s'appliquent dans la pensée de Platon ces mots par lesquels se termine, dans le mythe du Phédon, sa description de la terre : « Soutenir intrépidement que toutes ces choses sont comme je les ai imaginées, c'est ce qui ne peut entrer dans la tète d'aucun homme de sens (2) m. Si du moins Platon avait deviné et n''soluinent applique la seule méthode qui convienne à ce genre d'études? à peine Ta-t-il entrevue. Malgré le succès obtenu par Hippocrate en s'aidant de l'induction expérimentale, il écrit sans hésiter, à la suite d'une interprétation de la diversité des couleurs, cette réflexion singulière : « Entreprendre de vériher ces indications par l'expérience, ce serait méconnaître la distance qui sépare la nature humaine de la nature divine (3) ». Sans doute, en attendant lo règne encore lointain de la ])hysique, c'était déjà un progrès de substituer dans l'explication des choses la mathématique au pur raisonnement, à la conjecture
(1) Sur co point les textes abondent, et ils sont trop connus pour qu'it soit nécessaire de les reproduire. Cette conception, dianiélralement opposée à celle de nos posivitisles contemporains, s'est perpétuée longtemps après Platon, et Simplicius {in Arist. Plnjs. § o) l'approuve sans hésiter: KaXw? ô ITX-i-fjv tt^v ç.'jTcoXoY''av sîxo-CùXoyîav eXîysv zrrj.'.,
(2) Phcdon, m Q.
(3) Citons ici le texte original (Timcc, G8 D) : El oi •:'.; tojtcuv spYw
r,Yvor,xà); av eI'tj oixçopov.
LES SAVANTS DANS LE MONDE CREC i5i
purement logique (I) : mais ce n'était pas assez (saut peut- «Hre en astronomie) (2), et en dehors de quelques exceptions, «il n'est pas dilTuile de s'apercevoir que Platon, lorsqu'il veut parler de la nature, cotnmence par fermer les yeux à la nature (3) ». 11 ne suit pas observer: il n'en a pas la patience, ou plutôt il n'en a même pas la pensée (4). C'est l'homme des sommets : c'est là seulement, ainsi qu'on l'a très bien dit, qu'il respire à Taise, et ce qu'il s'approprie des sciences de la terre disparaît comme une ombre au milieu des éblouissantes clartés de sa science idéale (.')).
Cela dit, malgré toutes les concessions que nous venons de faire, nous ne consentirions jamais à rayer Platon de ce chapitre consacré aux savants du monde hellénique. D'abord, parce qu'il a eu conscience de quelques-unes tout au moins des légitimes exigences de la science; ensuite parce que sous sa plume se rencontrent, et plus souvent qu'on ne croit d'ordinaire, des réflexions ou des développements que s*'ul un savant était en mesure d'f'crire.
(1) Lorsque dans le Philche (2o E) Platon montre comnienL le nombre a pour fonction de subsliluer partout la règle et l'Iiarmonie au désordre et à l'incoliérence {■7Jii[xi-poL xaî TÔjjLowva k/OsI^' y.piQixb^ i~zp-(7Zt-y.: (f, ojcT'.;), n'a t il pas eu comme un pressentiment du rôle érainent de la formule dans la science moderne ?
(2) On serait tenté de traduire avec M. Tannery ces mots du Gorgias (4ol C) Tj âj-:povo[i.îa lo-rto ■/.•jpoû-at xà -zv-x par : u L'astronomie est une science de raison », si la même expression n'était pas employée ([uelques lif^nes plus bas à propos de la rliélorique.
(3) Daremberg.
(4) Un critique a néanmoins relevé dans les écrits de Platon au moins deux passages [Gorgias fiOl A, et l{('- publique. \\\, 516 C) où c*» que nous appelons aujourd'hui la métliode d'observation est nettement délini.
(5) .< Oui, écrit à ce propos M. Fonsegrive {Fraivoi^ liacou, [i. ^»0), Socrate et Platon clierclient à' se représenter la nature par les pensées de leur esprit : mais comment eussent-ils admis qu'on leur en fit un reproclic? Ils se fussent demandé comment on pnnirait ariiver à expliquer le monde, si on ne le supposait pas au pi('alal)le intelligible. I^t par la même raison ils auraient refusé d'admelhe (juo se servir des causes finales pour expliquer le monde, a- fût fausser la nature et sophistiquer la science. »
N'est-ce pas noUimincnf. un trait distinclif de lespiit scientilique que de cherchor en toutes choses à faire le départ entre le certain d'un côté, iliypotliétiquc et le probable de l'autre? Or, encore que Platon entraînr par son idéalisme ait pu se méprendre sur les frontières intellectuelles respectives de ces deux domaines, jamais il n"a confondu l'allégorie mythique et l'analyse dialectique, les affirmations inébranlables de la raison et les théories llottantes de l'opinion. Bien plus, entendons-le formuler dans le Phiirbe (I) ce judicieux avertissement : « Les sag<'s d'aujourd'hui font wi à l'aventure, plus tôt ou plus tard qu'il ne faut. A[)rès l'unité, ils passent à l'infini de suite et les nombres intermédiaires leur échappent. » Va lui-n)ème, donnant l'exemple, ù l'atlirmation des causes premières joint la reclu^rche des causes secondes, La si-.ience moderne depuis Bacon ne tient pas un autre langage, comme il est facile de s'en convaincre (2). Enfin, plus que pei'sonne, Platon est convaincu du lien étroit qui relie entre eux tous les ordres de connaissance et les rend solidaires dans leur développement (3).
Des hauteurs de la théorie descend-on maintenant aux aj)plications? La liste serait longue de tous les passjiges où Platon a touché, ne fût-ce qu'incidemment, aux questions naturelles. Lserner d(^clai'e que de la seuh; lecture du Timèe il ressort avec évidence qu'un grandiose travail scientifique
(1) 17 A. Avec StallluiUQi je supprime /.a'. -oÀÀà devant Oà-xov . xal ^pao jtîoov.
(2) Nocitm Oriianon, cli. lxxvi : « On va toujours s'élancant jusqu'aux principes des ciii'ses, jusqu'aux degrés exlrènies de la nature, quoique toute v('rital»le ulilité et toute puissance dans l'exécution ne puisse résulter que (\c la connaissance des ciioses moyennes. » — « La recherche de I unité est le facteur essentiel de la science, le principe f^énérateur des hypothèses vraies : mais clierclier l'unité trop vite et Irop has, c'est la source principale des conjectures fausses et des systèmes erronés. » (E. Na ville.)
(3) l.^s textes ahondent à l"a[)pui de cette assertion : il suRiia de citer le suivant : oî7ji.ô; -(ùp ■t.i'j'Jvm^ ~T/-uy/ eT; àvacsavTjJîTX'..
LES SAVANTS DANS LE MONDE liREC 463
résultant de véritables conférences avait déjà dû se préparer à l'Acadéniic et même s'achever au moins en partie sous la direction de Platon (1). On ne nous demandera pas de reproduire ici Tune après l'autre toutes les observations curieuses recueillies ou faites par le grand métaplij^sicien, ni les raisons explicatives qu'il en propose tantôt avec assurance, tantôt avec une hésitation facile à comprendre : néanmoins il est utile d'entrer dans quelques détails.
S'agit-il d'abord de la place occupée par notre globe dans l'ensemble de l'univers? Il est considéré, cela va de soi, comme le centre du sj-stème planétaire ; mais est-il en mouvement ou en repos? La question n'a pas cess(' d'être controversée entre érudits (2). Ce qu'il faut remarquer, c'est que le Tiniêe nous olîre un pressentiment confus d(3 la gravitation universelle (3) : on n'y reconnaît en elfel ni haut ni bas dans l'univers supposé concentrique : ï).
S'agil-il de la constitution particulière dii notre planète? Humboldt trouvait dans le PJiédon (o) une théorie complète
(1) Mémusat est allé plus loin encore : « Platon a connu toutes los sciences : et Aristole fut obligi'- d'eu créer de nouvelles alla d'en connaître qui fussent ignorées de Platon, i)
(2) D'après Sartorius, le verbe î'O.ÀE-Oa'. {Timcc, 40 B) ne signifie jkis « se mouvoir en cercle )),mais <c se concentrer >>. Platon entend par là que les parties inl(''grantes de la terre sont sans cesse pressées et serrées autour de l'axe du monde.
('.i) Voici sur ce sujet deux ténjoignages également autorisés. « Ileie (Timde, 02 C) \ve Iiave Plato's tlieory of attraction and gravitation, wliicli is unquestioiuibly by far tlie most lucid and scientific tliat bas been propounded by any ancient authority » (Arciilk-Himi). — M. Plleideicide son côté {Sohralcs unil Platon, p. 058, note), juge comme il suit les vues de Platon sur ce sujet : « Sie sind furjene Zeit auffallend lu;!!, und der Walirlieit ziemlich nabe, indeni sie in geistcskriftiger Losuiig vom barln.'ickigen Sinnenscbein mit dei vulligen lielativil.lt des Oben und L'nten uad in der llauptsacbe auch mit d(M' Erklarung dos « scliwer » aus d'-'iu Zug des Teils zur liauptmusso gauz das llicblige trelTen. »
(4) Tii,u:c,(J2 E.
{'.)) 408 D et suiv, — Dans sa récente llialuiic ih- lu philu^dp/iie nuitic-
454 CUAl». m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
de la terre, et s'étonnait à bon droit de l'indifférence des commentateurs en face de ce curieux passage, où Platon, tout en donnant cours à son imai^lnation, s'est très cerUiinemcnt inspiré soit de ses conceptions personnelles, soit dos inventions des poètes ou des philosophes ses devanciers (I). Dans ce même dialogue, M. Tannery a cru découvrir les lois essentielles du déplacement et de l'équilibre des fluides dans les vases commuiiiquanls (2). D'une manière générale il est permis de dire que Platon nous a légué comme la première ébauche d'un traité de physique dans ses recherches sur les formes, les modilications et les combinaisons des corps matériels, sur leur action au contact de notre organisme, sur la genèse et les lois des sensations diverses qu'ils provoquent.
Si nous passons à l'histoire naturelle proprement dite, plusieurs indices, à défaut de témoignages formels, nous donnent à penser que le philosophe, devançant son disciple Aristote, n'avait pas dédaigné de s'occuper des êtres vivants même les plus inférieurs (3). Mais, comme on doit s'y attendre de la part du plus fidèle admirateur de Socrate, c'est l'organisme humain, considéré soit on lui-même soit dans ses rappoils avec l'àme, qui avait spécialement attiré la curiosité de Platon. Anatomie et physiologie, voilà ce qui remplit les trente dernières pages du Tiniéc de même que la cinquième partie du Discours de la méthode, et en les lisant on se convainc bien vite que si l'une et l'autre de ces deux sciences étaient mêlées de grossières erreurs et manquaient encore de
>■«/<?, M. de WulC a eu tort de s'autoriser tle celte digression pour réunir dans un même groupe le Phcdon et le Timcc.
(1) La même remarque s'applique au mythe final de la licpublique, dont le Songe de Scipion nous apporte une reproduction appropriée au goût des Itomains du temps de Cicéron.
(2) 112 D. On peut rapprocher de ce passage une curieuse comparaison du Banquet (17.» D).
(3) Kpicrate le comique (Athknke, u, ;j9 D) représentait Platon au milieu de ses élèves, s'occupant de problèmes de zoologie et de botanique. Mais peut-être n'était-ce pas là (ju'uu portrait de fantaisie, COU) me le Socrate des Nuée$.
LES SAVANTS DANS LE MONDE GREC 45o
base solido, sur bien des points on touchail dès lors de 1res près à la vérité. En tout cas, l'influence réciproque du jdivsique et du moral n'avait pas échappé au plus illustre des idéalistes, à celui qui nous a laissé des recommandations si justes et si opportunes sur la double hygiène du corps et de l'àme (1). Mais si l'on reproche avec quelque raison aux empiiiques modernes de subordonner presque partout la psycholoi^ie à la physioloj^ie, Platon semble plutôt être tombé dans l'excès contraire, mêlant des considérations morales à ses vues sur le rôle et la naluie dos diverses parties de notre organisme (2), et manifestement préoccupé de tout expliquer dans le monde extérieur par l'intérêt particulier de Ihomme (3).
Peut-être convient-il de rappeler ici un des traits caractéristiques de la métaphysique platonicienne, déjà signaU' dans un chapitre antérieur. Placé en face du même problème devant lequel devait s'arrêter hésitant le profond génie d'un Bescarles et d'un Leibniz, Platon l'a résolu par une conciliation du même genre, en associant la finalité et la fatalité dans
(1) Timce, 87 et su! V.
(2) Si nous en croyons C. Martha, « jamais d;ins lantiquité, la pliysique ne cessa d"(Hio arrangée pour les besoins d(îs dilTi'renles docUines et des diverses secte.! morales ». Or il est diflicile de ne pas reconnaître que la science de la nature ne peut avancer sur un poinL sans i'4re oblijiée de reculer sur un autre, aussi longtemps qu'elle est sous la dépendance étroite d'une théorie philosophique a priuri, qu'il s'agisse du spiritualisme platonicien dans l'antiquité ou du matérialisme évolutioiiiste à l'époque actuelle.
(3) Citons un exemple entre une infinité d'autres. " Ce que nous disons, c'est que Dieu. en créant la terre et en nous la donnant, n'a ou d'autre but que de nous mettre en état, après avoir contemplé dans le ciel les révolutions de 1 intelligence, d'en tirer parti pour les n'-volutions de nofie propie pensée, afin que, instruits par ce spectacle, prenant part à la rectitude naturelle de la raison, nous apprenions en imitant les mouvements parfaitement réguliers de la divinité à corri- L'er l'irrégularité des nôtres » {Timée, 47 B). — Un livn- récent de géoiirapbie pliysiquf>, qui n'a pas eu moins de succès dans r.\nçien que dans le Nouveau Mon.le. Kartli and imut, par M. A. (irvoT, re|iose tout entier sur cette conception que l'homme est la finalité de la terre.
4ûG cuAr. m. — la science de la nature
rexpUcatiou de la nature (1). Toute une partie du Timée est consacrée ex professa à mettre en lumière le nMe de cette « ne'cessile » qui s'oppose à l'inteHij^ence (2), et dans ce domaine il semble bien que le philosophe, ait en vue des causes purement mécaniques, analogues à celles que Descartes introduira dans l'univers : tout se réduit à des changements de lorme et de lieu (3). ^Jais c'est comme malgré lui, et dans le dessein de pallier les imperfections manifestes des créatures, qu'il semble adopter ce déterminisme immanent des choses : l'esprit général de son système implique une solution toute dillerente. On dirait même que dans les Lois (livre X), comme pris d'un remords d'avoir ouvert aux recherches profanes une route trop large, il ne veuille plus accepter, pour rendre compte de l'existence et de la conservation du monde, que l'intervention d'une àme éternelle, au gouvernement de laquelle tout est soumis. ElTrayé par le déclin du sentiment religieux chez ses contemporains, il n'a pas su distinguer, comme le devait faire Bacon ])lus tard, entre la demi-science qui éloigne de Dieu et la vraie science qui ramène à lui.
Quoi qu'il en soit, si dans le domaine de la science pure le Timée (i), sorte d'encyclopédie platonicienne, pùlit singulié-
(1) Timiic, 48 A : |j.î;ji'.Y;jivrj vj to5?£. -roj xÔTao'j ^^vjzt.^ È; àva-f/ir,; -zz
(2) Cette opposition se retrouve jusque au plus profond de l'ànie liumaine, dont la partie mortelle (ce que nous appellerions la vie orf^aniquc dans son indéniable action sur le moral) nous est représentée oîivi xa; i.jy.^(/.7.~.'X èv sav^w itxOyîiJia-a kj^o'j.
(3) Dans VUinnanitc )iouvvlle,'Sl.E. l'ottier considOirecette assertion du Timée : « le corps du monde doit se suflire à lui-même », comme la preuve que l^laton avait parfaitement compris le déterminisme physique.
(4) On sait que yràce à un concours particulier de circonstances, notamment grâce aux deux traductions de Cicéron et de Clialcidius, le Timée n'a pas cessé d'être lu dans notre Occident, -alors que les autres ouvrages de Platon étaient ensevelis dans l'oubli durant plusieurs siècles. Ce dialogue a eu ainsi dans l'histoire des idées une influence profonde, chez les uns frayant la voie à de curieuses découvertes, chez les autres contribuant à perpétuer d'antiques préjugés.
remonta coté do nos traités modornos (1), souvonons-nous que « les ancêtres ont cet a^•anla^o inal'K'naljlo que rien ne })eut compenser chez les successeurs, celui d'avoir devancé les temps et ()uvert la carrière (juo sans eux peut-être leurs lils n'eussent jamais pai'courue ». D'aillcuis, coritrairciucnt au lj3''cée, l'Acatlémie a uiéiliocrenu'ut cstiuu; la s(ien( e. (Jiiclqucs-uns des discij)lcs iniméiliats de IM.ilou, Speusi[)[)e et Lacvde par exemple, sont eit(''s parfois comme awiiil appdrlé j)ar leuis recherches personnelles une contrihulion aux proiiros de riii>toiro naturelle : mais le> nouveaux Académiciens partageaient^ en raggravant encore, le (lemi-d('dain du maître pour les sciences physiques (2). lj'o|q)ositiou entre l'esprit et la nature, entre l'idée et le phénomène, avait ('té tro]) accentuée par Platon p(mr que la solution de cette antinomie fût possible au génie élioit de ses successeurs.
Des vues hien dillerentes se font jour dans récole [x'-ripa-
téticienne, Les travaux scientifiques d'Aristote sont assez
connus pour qu'il soit inutile de les rappeler en détail. Je ne
dirais pas qu'Aristote le premier dans l'humanité « a essayé
d'épeler scientifiquement le livre de l'œuvre divine » :
(1) Ici encore il ne faut rien exagérer. Le plus récent des exégètes (lu platonisme, M. Lutoslawski, cite parmi les découvertes postérif^ures dont IMaton a eu comme la divination Valoiiii^imc cliimi<iuc (Tiiitcc, ."iC) C), Vdiialijsc (le l'eau (iiO D), lo < liciilus on loiirfiiUdii vital (43 A), les ^■pcvmatozoaires (91 C), la (clr/iaUiic [Lois, 903 D). le di/Dainhiiic appliqué à l'ex[)lication de toutes les qualités physicjues (897 Aj, cl il ('cril ;ï propos de ce dernier point : « Tliis audacious antici(iatiou ol" modiMU views is one of Plato's many liappy guesses, which produce on llie impartial reader tho strange impression of ou inacconnlable a iniari knoM-ledge of nature. » [The oriyine and gvoalh of l'ialo'^ lixjlc, p. .Mi).
(2) AcadcinùjHCx, I, '.]8 : « Qu.t de nalura rcnim sunl qna-sita, videamus : estne quisquani lanto inllatus eriore,ut sibiso illa scire pcrsnaserit? » Plus les stoïciens manifestaient unfî foi aveugle dans le h'-moignage des sens, plus les académiciens leurs adversaires étaient lentes de se rejeter dans l'e.xcès opposé.
458 ClIAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
d'autres avant lui en avaient déjà donné l'exemple : ce qui est certain, c'est que personne n'avait encore poussé si loin ce travail (i). Nous avons dit plus haut comment il a fait de la nature le pouvoir souverain avec lequel l'esprit de l'homme aurait désormais à se mesurer. Au nom des causes finales il exclut le hasard de son explication de Tunivers avec la même conviction que nos savants modernes au nom des causes efficientes. Sa ferme croyance à la finalité, loin de décourager ses recherches, leur a servi au contraire, comme nous l'avons montré aiUeurs, de visible stimulant, et réciproquement sa science, si supérieure à celle d'un Démocrite par exemple, a servi efficacement la cause de la finalité. Après s'être élevé aux problèmes les plus ardus, il s'abaisse sans effort jusqu'aux êtres les plus infimes, jusqu'aux détails les plus minutieux (2). Comment ne s'intéresserait-il pas à tout ce que produit celte merveilleuse ouvrière, la nature, assuré qu'il est de retrouver partout quelque trace de sa puissance et de son habileté? « Même dansée qui peut ne pas flatter nos sens, écrit-il, la nature a si bien organisé les êtres, qu'elle nous procure à les observer d'inexprimables jouissances, pour pou qu'on sache remonter aux causes et que l'on soit vraiment philosophe... Il ne faut apporter aucun dédain dans l'étude des êtres, car en chacun d'eux éclate quelque convenance naturelle qui s'y rencontre non par relfet du hasard, mais essentiellement en vue d'une fin {'4]. » Seuls ceux-là peuvent en douter, qui, par négligence ou à dessein, oublient
(1) a Par une lieureuse fortune qui lient à son génie personnel et à son leinps, Arislote a organisé à lui seul toutes les sciences de son siècle, soit qu'elles fussent déjà connues quoique imparfaites, soit qu'il les ait spécialement enfantées. » (Harthi-lemy Saint I1u.aire)
(2) C'est ce qui a fait dire à Ilurnboldt : « In IMato's hoher Aciitung fiir niatlieraatisclie (ledankenentwickiung wie in den aile Organismen unfassenden morpliologischeu Ansicliten des Stagiriten lagen gleichsani die Iveime aller spaleren Fortschritte der Naturwissenscliaflen. »
(3) De pari, anim., I, 5, 64o» h ■Kii: -'A; yji:y.o'.; iizz-A t-. Oa'j;j.àsiov.
de replacer chaque partie dans l'ensemble (1), Le pinlliéisnu' stoïcien aimait à répéter ce mot de Clirysippe : (.( 11 n'y a rien de vil dans la maison de .luplter ». .Arislole, appuy»- sur sa conception fondamentale de la nature, n'eût fait aucune diflicullé de s'approprier cette mémorable maxime (2).
Il y a ainsi dans le Slagirite deux hommes, l'un que la spéculation occupe tout entier, l'autre qui se plaît à observer, à classer, à décrire (3) : mais ils sont d'ordinaire si étroitement unis qu'on a peine aies isoler. Néanmoins, M. Hou'roux (i) a eu raison dédire que chez Aristole l'idée de science se dégage plus nette que chez Platon, plus générale que chez Anaxagore et Démocrite. Il a entrepris d'assigner à la physique son caractère propre, qui la sépare de la métaphysique d'un côté comme de la mathématique de l'autre : et ainsi dans k voie que Platon avait ouverte, il allait faire un pas décisif en avant (oj.Sous sa forte impulsion les sciences naturelles négligées par Socrate, abordées tardivement par Plalon, se constituent, s'affirment, et si elles restent encore, p ir bien di3S côt('s, sous la dépendance de la philosophie première, par
(1) AzT Tov Tiipl zj-juit^ o'.'xJ.t'fô'xz'JV) -l'A -7,- Tj-)^)iiiiù- /.a; -?]; oAr, ;
(2) A la suite du pas3a;,'e cité dans le texte au l)as de la page précédente, Aristole rapporte celte rcponsed'néraolile à des visiteurs étonnés de le rencontrer dans sa cuisine :« Entrez sans liésilei- : Dieu est ici aussi
^ bien qu'ailleurs. » — Gœtlie de même se vantait, comme d'un inappréciable privilè^'e, de la faculté qui lui faisait « posséder la nature entière par cœur, jusque dans ses plus petits détails ».
(3) Ou comme s'exprime .M. Uodier dans sa thèse sur Straton(p. i:!2) : « Il y a deux physiques d'Arislote : l'une exposée dans la Rhi/si jue, le De c^elo, le De (jeneralione, entièrement logique, ayant pour bul de prouver la nécessité du réel : l'autre scientifique (nulle part plus apparente que dans la Mi-U'urulogir) se bornant à rechercher l'oxplicalion mécanique des phénomènes constatés par l'expérience. »
(4) La grande Encydopédie-, art. Àiistotc.
(5) Telle est l'opinion à peu près unanime des bisturions di' la philosophie. Je n'ignore pas cependantque M. Tannery d.-clare .Vri^tuti; en recul sur Plalon en physique, sous prétexte que ce dernier est moins formaliste et laisse plus de liberté à la pensée.
460 cnAP. m. — la science de la nature
raccession d'un élément empirique, elles ne permellent j)lus qu'on continue à les confondre avec elle. Le concret tournit la base, le terrain solide sur lequel doit s'élever l'édilice.
Ce qui frappe, à première vue, chez Aristote, c'est cette curiosité universelle, celte soif de connaître qui l'a poussé à explorer en tous sens l'œuvre immense de l'homme et de la nature (1). Même en refusant d'ajouter foi aux textes qui nous le représentent installant à sa porl(^e, à Athènes, un aquarium et un jardin des plantes avec les généreux envois d'Alexandre (2), cette légende greiïée sur des faits est une preuve de ce dont on le croyait capable. Pour s'occuper simultanément de tant de recherches, il n'avait besoin ni des exhortations, ni de la munificence rovale de son élève, l ne volonté plus puissante l'y pousssait, écrit Villemain : cette loi (le res[)rit humain qui, apiès tout ce que la Grèce avait fait dans l'imagination et dans les arts depuis ti'ois siècles, ne lui laissait à scruter que la nature, et encore les travaux d'Aristole sont-ils d'une supériorili' philosophique plutôt que technique.
Sagace et patient observateur par goût et sans doute aussi par tradition de famille (3), le philosophe ne s'est pas contenté d'enseigner que pour découvrir h^s principes et les lois piopres à chaque science les principes communs (Haienl insuftisants et stériles : il a pressenti la vraie mé-
(1) Ouels sont les titres du recueil que nous possédons sous le nom de l'riiblviiics a li^urer dans les œuvres d'Aristote'? Grammatici ar- Iniil. Vai tout cas, et mali^ie ce que certaines pages olVrent de l)izaii'e et d'enfantin, cette façon d'aborder successivement à tous les points de vue les questions les plus diverses n'en est pas moins digne d'attention. Au Lycée, les « classes de sciences » ne devaient pas manquer «l'intérêt.
(2) <( Ne quid usquam gcnitum ignoraretur a magistro », comme s'exprime l'iiiie l'ancien. I/W/s/c/rr des aiiiiiiaux ne contient à cet égard aucune révélation qu'on juiisse dire décisive.
(^i) Son père .\icoma(iuc, médecin d'Amyntas II, appartenait à la corporation des Asclépiades.
LES SAVANTS DANS LE MONIIE GREC 4Gi
tliodo à suivre dans rex[)l()iation du momie mah'iiel. Il a le jioùl du fait pri'cis, cl s il ne parle pas en teiiues e\|ii-ès des lois de la nature, il sait (jue la eoiuiaissaneo V(''iilalde des plu-uoinènes doit être dégaj^ée de rexpérience par la r(^il'\i )u : ou lo voit, sur le point de conclure, liiisser des problèmes sans solution, faute d'être en [)()ssession d'un nombre sullisaut de faits pour les établir, ou encore abandonner SCS p opres hypothèses comme contenant trop débunenls a priori [\). Aux théories qu'il combat il opjiose à eôté du raisonnement la ri'alité qu'idles coniredisent : c'est le cas [)our tel ou t(d axiome fondamental du svstènie de r)('mocrite.
Il y a plus : Arislole censure ouvcrlenM;'nt tous ceux de ses devanciers qui ont applique une fauf^se métbode. Ainsi, (|ucl reproche adresse-l-il en première liii'ne aux P\ lliauoriciens qud ju^e en tout le leste plutôt avec indulgence? celui d'avor prétendu à la science de la nature sans s'inquiéter en aucune façon de ce qu'elle rentei-me (2), Kt [)arallèlement il lone ceux qui dans cet ordre de l'erlici'cbes ont suivi une niai-rhe plus logique et plus sensée. Voici, à ce pr(q)os, un bie.'i curieux passage (3). Après avoir réfuti' les théories de Démocrite sur la nature des couleurs, il se pose cette question : « Pourquoi si peu d'explications acceptables des pliénonièn s même les plus simples? )) Et voici ^-a réponse : « (Test 1 absence (rexp('rience (à:rE'.pîa). » Ceux-là seuls aboutissent à des b\[)othèses cpii soii-nt riitionnelles et cohérentes (a'. £-■ TToA'j Z'j'''ri-7.'. Tj'iz'.zivi). qui sc sout pour ainsi dire établis au sein même de la nature (Ô'to' hiL<jv.t\y.'j.'5<. ijl5X).ov h -roT; ci'j7'./.ol;) et l'ont prise p iiii' point de di-part de leurs investigations (ipyj.v 7:o'r.7à;xî/o'. v.'j-'x ■j.'j^:-/ ■r-.tp èjxî) ; les auttcs, tout entiers à leurs idées préconçues, daignent à peine abaisser leurs regards sur le
(1) M. Rodier cite comme exemples deux passaf,'es de la Cininutdon des animaux : III, 10. TOO^iJO et II, 8, OiS^T.
(2) 'Kti;: (iUTt/.û)^ pOjXovra; Xi-^iiv, otxaiov aù-oJ; i\z-i'^tvj ix Hipl
(3 De la (jcncralion et de la corruption, I, 2, .Tlfi»."J.
462 CHAP. Iir. — LA SCIENCK DE LA NATURE
monde extérieur (àOîtôpr^TOi twv û-ap/ôvTOJV ovT£;,-pôs olîya. BXâ'Iavxeç),
dogmatisent avec une fâcheuse facilité. Et il n'est pas téméraire d'afiirmer que ce qui a le plus contribué aux faux pas avérés de la science d'Aristote, c'est moins une méprise capitale sur la question de méthode que le manque de faits patiemment observes et intelligemment analysés (1).
Avec la même assurance qu'un moderne, Fauteur delà P/fi/siqiie enseigne que le propre du savant, c'est la recherche des causes (2), et si on cette matière il s'est maintes fois égaré, ces erreurs étaient, selon le mot très juste de Barthélémy Saint-llilaire, en partie la rançon de ses liantes facultés philosophiques qui avaient hâte d'échapper à la complexité du détail [)our atteindj'e à l'unité de la loi, et qui tentaient, mais vainement, de résoudre en un petit nombre de formules métaphysiques la prodigieuse variété des phénomènes. Platon, nous l'avons vu, ne s'avançait qu'avec une hésitation bien compréhensible sur un terrain encore peu connu et mal exploré ; Aristote s'est trop tôt flatté d'en avoir achev(' la conquête, et il lui arrive de proposer comme une véritt; certaine ce que son maître s'était borné à présenter plus modestement comme une supposition viaisemblable.
Ilàtons-nous d'ajouter que chez Aristote le naturaliste est incontestablement sup<'rieur au physicien. L'esprit pén('trant qui, dans la Phijsiqur, nous a légué tant de subtilités sur Tes-
(1) « Si dans les traités péripatéliciens, (juelques erreurs nous clioquent, nous devons toujours nous dire (ju'une première étude est nv-
' cessairement exposée à laisser de coté bien des pliénomènes, quelque pénétrante qu'elle soit... On ne peut pas parcourir toute la carrière d'un seul pas, même lorsqu'en l'ouvrant on ne sest pas trompé et qu'on a tracé aux autres une voie parfaitement sûre. » (iÎAinniÎLEMv Saint-Hila)re). — Mais de là à soutenir avec le même critique que li^ monde n'avait pas besoin d'un Novuin Orijanon et que la méthode d'observation est tout aussi entière dans Aristote que dans fîulTon, dans Cuvier, dans Dumas, il y a loin évidemment.
(2) Ct. Physique, II, 7, 1U8''2ii : -zpl -aaiov (twv a'-r'.wvj Eioivat too •ijaty-où, et UiOGÈNE Lakrce, V, 32 : V'./ toi- gjj'./.oIî a'.T'.oXoY'.xwTa-o: riv-wv l'ib/izo ij.aX'.7TX wttô /.a! Tcipl èXa^^TTcov -zà; a'-taç à-ooioôva'..
sonce do l'infini (1), de l'ospace, du temps et du mouvement, a pris généreusement sa revanche dans V IJlsloire des animaux' (2;. Avec quel soin il note leur structure^ leur conformation, leurs mœurs, leur manière de vivre 1 Jci, ses vastes connaissances, ses qualités d'obseivateur (peut-être même d'expérimentateur), ses vues profondes remplissent d'étonnement.
Je n'ignore pas que certains critiques ont la prétention dr montrer comment tombe pierre à pierre, après avoir bravé pendant plus de deux mille ans toutes les injures du temps, le vieil édifice de la philosophie naturelle d'Aristote (3). Pour être vraie sur certains points, cette thèse est tout à lait erronée sur d'autres (i). Non content, par exemple, d'avoir en physiologie substitué aux jeux d'esprit de ?on maître des hypothèses plus ou moins plausibles, le fondateur du Lycée a créé l'enibrvogénie. C'est à lui que remonte la notion d' (( organisme » qui depuis, et surtout de nos jours, a fait si brillante fortune (o). Il n'a pas moins heureusement devin<' la grande loi
(1) Cf. P/'.'/s., ni, 4, 203''o : Ilpo7y[y.o'j7a ~o~.^ çsuj'./.oT; 7, toj à-£Îpoj Osfupîa.
(2) C'est ce que reconnaissent avec la mémo netteté des penseurs aussi (lifTéreuts que Schopenliauer et M. Milliaud. Flourens et Milne-Edwards ont cité plus d'une fois avec éloge, comme faites visiblement d'après nature, telle et telle des descriptions d'Aristote,
(3) M. SoLRV, ouv. cité, p. 260.
(4) Parlant d'Aristote, M. Fonsegrive déclaie que « sa tiiéorie générale de la formation des corps, les principes fondamentaux de sa biologie sont ceux-là mêmes qui sont le plus d'accord avec les résultats de la science contemporaine ». Et nous n'en serons pas surpris si M. l'abbé Farges a eu raison d'écrire : « Ces notions fécondes d'acte et de puissance, de matière et de forme, de spontanéité et de finalité, Aristote les a tirées des entrailles de la nature vivante, des enseignements positifs de ces sciences biologiques où il excellait. »
(ij) « Le domaine qu'Aristote assignait à l'étude de la génération n"a point changé. Il s'agit toujours, pour nous comme pour lui, de connaître les moyens que la nature emploie pour léaliser la perpétuité indéfectible de l'espèce par la reproduction des individus. » (lÎAurii. Saint-IIilauie)
464 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
de la fécondation : bien qu'une foule de détails aujourd'hui constatés lui fassent encore inconnus, sa notion do la nature, de l'acte générateur, est exacte : c'est J.-B. Dumas lui-même qui l'a expressément proclamé.
iMais jusque sous la plume de ce philosophe de l'expérience, le plus moderne, à coup sûr, des génies anciens, que de concepions purement spéculatives, dépourvues de toute conlirmation expérimentale (I)! Combien de fois la subtilité de son es[)rit lui suggère des démonstrations arbitraires! Même quand il s'agit de météorologie et de physiologie, la méthode légit me cède trop aisément la place à des procédés d'ordre tout (JilT'rent. Soit pour avoir mal observé, soit pour avoir ern[)runtétrop légèrement à d'autres des indications ou des solulions trompeuses (2), l'illustre philosophe a affirmé des faits reconnus faux depuis (3). Il a des explications auxquelles on a p>i l'eprocher d'être plus verbales que scientifiques. Sesdélinilions et SCS formules, si pénétrantes qu'elles puissent être, ne jettent que peu de lumière dans le domaine proprement scientilique ; telle de ses théories,, et non la moins célèbre, a été accusée d'avoir dévié pour longtemps l'orientation des recherches expérimentales (4).
(1) C'est ce qui a fait dire à Bacon : « Naturalein pliilosopliiam logicic sua' pi'orsus iiiaucipavit, ut eam fere inutilem et conlcntiosaiii
reddiderii. »
(2) Ainsi, c'est sur les traces des Eléates (lu'Aristote aflirnie que le monde pstliMiiL(', sans aucun espace vide au delà.
{'.]} i.an^e en a dressé la liste dans son Histoire du malcriali!<)ne avec un empressement peu sympathique et une satisfaction mal déguisée.
(ij <( On peut dire ([u'Aiistoto a créé les sciences naturelles : il seml)le ijue son puissant esjirit aurait du dni'ner l'élan aux sciences ptiysiques. Si son iuduence au contraire leur fut néfaste, si elles ont attendu pour naître (lalilée et Descartes, n'en cherchez pas ailleurs la raison que dans la tliéorie des qualités substantielles. »(M Milii.\ud^ L^'.s oriijines de la science grecque, p. 179). Et tandis que [Barthélémy Saint-Hilair(! trouvait aussi juste que Une l'une au moins des délînitions périi)at('lici(>nnes du mouvement, M. Tannery répliq-ue : « Qu'Aristote se soit gravement trompé dans ses idées sur le mouvement, c'est un fait (lui n'a pas besoin d'explication. I.'étonnant est seulement que,
LES SAVANTS DANS Llî MONDli: GREC 465
Afiiis si eos orrours diminuent sa gloire, elles ne rcU'iu-cnt pas : il lui reste le mérite, considérable à coup sûr, d'avoir constitué rencyciopédie scientilique de ranliquité. Ce l'ut un de ces travailleurs infatigables dont un moderne a dit : « Leur lampe nocturne éclaire le monde. » Si l'on est étonné de ce qui manque dans ses ouvrages, on l'est bien plus encore de tout ce que l'on y trouve. Pardonnons à celui qui avait accumubMant de richesses d'avoir cru qu'après lui la science n'avait plus à réaliser que d'insignifiants progrès (!). De fait, pen- <lanl toute la période qui va suivre, pour tout ce qui concerne la physique et l'histoire naturelle, Aristote a sufii {2) : il a exercé sur ses successeurs l'ascendant d'un maître qu"i! serait ténii^raire de contredire : si l'on n'est pas allé plus loin, c'est ([u'il semblait avoir posi' les colonnes d'Hercule du savoir humain.
Son disciple et héritier Théophrasle le suivit dans cette voie : je n'en veux d'autre preuve que les très nombreuses dissertations (pour la [)lus grande partie aujourd'hui perdiK-s) consacrées par lui aux sujets scientifiques les [)lus dive;s (3). Cicéron donne à l'école entière cet éloge qu'elle a remarquablement avancé l'explication des secrets de, la nature (4). Mais,
sur ce point, son autorité ait été acceptée pendant de longs siècles sans trouver un contradicteur : mais cela prouve simplement que les questions pliysiques n'ont plus, après lui, suscité un intérêt sérieux. »
(1) « Aristoleles ait se videre brevi temporephilosophiam plane absolulam fore. » (Cickron).
(2) Faisons observer toutefois que sous la plume d'Aristote la science manquele plus souvent de cet attrait qui seul est capable de la rendre populaire.
(3) Diogène I.aërce (V, 42-o0) en transcrit le très long (•at;ilogue, Parmi celles que nous avons conservées, signalons leTiuUc dm planton, où se trouve le germe du système sexuel.
(i) « Natura sicab iis investigala est ut iiulla'pars cudo, mari, et torra, ut poetice loquar. prœtermissa sit... Maximam maleiiam ex rébus p<'r se invesligatis ad rcruni occultarum cognitionem attulerunt. »
466 CUAP. m, — LA SCIENCE DE LA NATURE
selon la remarque de Lange, si l'amour des recherches positives se manifeste avec éclat après la mort d'Aristote, à ce moment aussi la physique et la philosophie commencent à se séparerai à aspirer chacune de son côté à une véritahle indépendance. Qu'ils se rattachent ou non aune secte particulière de phdosophes, les naturalistes de celte époque prennent l'hahitude de se réserver une liberté d'interprétation plus ou moins étendue, assez dédaigneuse des lois a priori posées par les philosophes, et cela à ("heure où, de leur côté, les chefs d'écoles épuisent leurs etloits en controverses sans lin sur les formules abstraites et générales, bases respectives de leurs systèmes. Ainsi ira s'accentuanl le divorce (l) entre l'esprit scientilique et l'esprit philosophique, dont la mutuelle pénétration avait fait dans les siècles préiédeuts la gloire de quelques grands génies. Des esprits snperliciels essayent, sans doute, de faire servir la poésie didactique à la description et comme nous dirions aujourd'hui, îi la vulgarisation delà science : mais ce ne sont ni de vrais savants, ni de vrais poètes (2).
Avant de (juitter l'école péripatéticienne, il est à peine utile de revenir ici sur Stralon, ce disciple infidèle d'Anstote, dont n(iu< avons précédemment résumé la métaphysique toute uatuialste {'■\). S'il est vrai qu'il ait insisté plus que ses devanciers sur l'unitormité des lois de la nature (4), s'il a essayé
(1) Ainsi tandis qu'en musique les Pytliagoriciens s'appuyainnt sur les divisions in illiématiques du monocorde, Arisloxène posait pour unique fondemeiit de ses tiiéories t'^ jug'nnent de l'oreitte.
(2) Les péiipatéticiens eux mêmes, dont on vante d'ordinaire la TioXoaaOîv, avaient l'esprit curieux ptutôt que large et compréliensif. Il n'est nullement prouvé que l'un d'eux se soit proposé d'embrasser, comme Arislole, l'ensemble total des connaissances humaines.
(3) c< Die iXatur war ilim die unbewusste schalTende Kral't, die ailes hervorl)rai-,litp,die Schwerkrafl, der leizleGrund des Seins und Wiikens» (DiELs). — l'ar des voies diverses toutes les écoles du iV^et du iii<= siècle, en deliKts du platonisme, tendent à l'aire de la Nature « la reine et la déesse (l«^s mortels ».
(4| 11 avait, composé des traités -if: vôtwv — t.zz\ xpo'.pT,î -/.ai aj^r^uîw; — Tisp; ijii-aÀXrxùjv [i.r;/jzv7);jLâ-iov — £jpr,;j.à-tov eXs-f/.'^', etc.
LES SAVANTS DANS LE MONDK GRKC 467
(le r(^agir contre l'atteinte app:ircnte portée à l'unilé cl à l'iiniversalilé de la philosophie par les développenicnls divcrj^^ents des sciences particulières, nous ne voyons pas que ranliquil(^ lui fasse honneur d'une théorie scientifique qui lui soil propre. ]l semble néanmoins qu'il ait eu une action réelle ^iur les médecins et astronomes de l'à^e suivant (I).
L'étude du monde extérieur paraît à première vue peu en harmonie avec les tendances éminemment pratiques et morales du stoïcisme, très pro[»rc néanmoins à d'autres égards à lui imprimer une féconde impulsion. Comment en effet la curiosité de l'esprit humain ne serait-elle pas vivement attirée par l'observation des innombrables phénomènes naturels, lorsque la création lui a[)parait comme un vaste ensemble où tout se se tient, où rien n'est superflu, où les choses mêmes d'aspect odieux ou horrible doivent avoir leur raison d'être et une convenance quelconque avec le plan général (2), lorsque comme Spinoza on affirme que tout est ce qu'il doit être, ou avec Chrysippe que rien n'est vil dans la maison de Jupiter (3) ?
De fait, parmi les historiens de la philosophie, les uns rabaissent, les autres vantent outre mesure la science stoïcienne.
(1) C'est à Straton que le médecin Rrasistrate a emprunté (d'après Diels) sa double explication du vide dans le monde de la matière, et de la vie dans le monde or^ianique (r, çoa'.; ïu.rjy.rr\z7.-o opi^z:^ it ToTç îltôoiî xa'. 'jXr.v /.x- ojvârjist;). C'est lui également qui a servi de maître à Aristarque de Samos, lequel a tiré son système héliocentrique des spéculations et des c Iculs dEudoxe et d Héraclide de Pont auxquels Straton. dit-on, l'avait initié.
(2) Aussi le sage ne s'étoiine-t-il de rien : oùovj Oa'j[j.â^wv twv oov.ojv- -wv iraoaoôïcov (DiOGÈNE Laehce, VH, 12;)): factieuse disposition chez un ami de la science, si nous en croyons Platon et Aristote.
(3) « Den Stoikern ist die Naturdas System von Kriitten das von der gôtUictien Centralkralt, die Xô-^o;, vôao; ist. mit Notli\vendigl<eit bestimmtwird, so dass jede Ver.ïnderung gesetzm.issi^' von dem Canzen abliàngt: und so kann vermittelst der logischen Operatiouen an den Naturvorgiiu^ien der logisclie. zweckmàssif^e Zusammenhang des NVeltganzea abgelesen werden » (Dilthey).
468 CDAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
M. Zeller affirme que la préoccupation scienlifique est encore moins marquée chez Zenon que chez Socrate, et ^J. Tannery croit découvrir dans le Porlique primilii des tendances utilitaires incompatibles avec les spéculations désintéi-essées du savant (i). Mais plus tard, un autre courant se fait jour et le môme critique constate qu'au premier siècle de notre ère l'éducation libérale, en tant qu'elle comprend des notions scientifiques, était à peu près accaparée par les stoïciens, tandis que les autres sectes philosophiques ou s'éteignaient ou rétrécissaient à plaisir le cadre de leur enseignement (2). Dans la lièpublique de Cicéron (I, 10) Scipion dit de Panétius, à propos d'une controverse scientifique qui vient de s'engager: « Que n'avons-nous ici notre ami, qui étudie avec tant d'ardeur tous les secrets de la nature et notamment les phénomènes célestes ! )>
Posidonius de son cùté avait rêvé d'être l'Aristote du stoïcisme (3), eten effet il passe pour avoir touché aux questions les plus diverses dans les nombreux chapitres de son Xôvoç o'j^./.ôç, que l'on sait avoir été utilisé par Manilius et par l'auleur du \Uo\ y.ô^aoj. Diogène Lai-rce (4) entre dans toutes sortes de détails au sujet des théories scientifiques dos néo-stoïciens, qui avaient assez ingénieusement partagé entre mathématiciens et physiciens l'exploration de ce vaste univers.
(1) Un optimisme et un finalisme exagérés contribuèrent à égarer les stoïciens. l'artant de la nature éminenle que l'opinion du temps assignait aux astres, (Uéanthe, adversaire convaincu des explications mécanistes de l'univers, était allé jusqu'à assimiler la iiiarche du soleil à celle d'un homme qui s'impose volontaii^cment une règle précise, et Posidonius après lui attribuera au mouvement prcqu'e des planètes une sorte
de T^^O'x'.QZrsK^.
(2) De là à soutenir avec M. Sclimekel que la physique stoïcienne a donné le ton à la science durant les siècles suivants, il y a loin. En ton* cas, anciens et modernes semblent en avoir jugé autrement.
(3) Les recherches de ce piiilosophe sur la grandeur réelle du soleil et de la lune et leur éloignement sont restées célèbres. Chérémon, un autre stoïcien du i^'' siècle avant noLie ère, est l'auteur probable d'un Traité des Comcics.
(4) Vil, 132-100.
Rappelons en outre tout ce qu'a tenté la subtilité stoïcienne pour donner une interprétation physique aux plus anciennes traditions mythologiques. « On dirait, écrit Cicéron, que le pur stoïcisme régnait parmi les vieux poètes, à qui de pareilles idées n'ont jamais traversé l'esprit. » (1) C'était d'autre part une des thèses favorites du Portique que dans la nature lien ne se passe en dehors de rintervcnliou divine: thèse en j)artie renouvelée d'Aristote, laquelle pouvait se défendre au point de vue métaphysique, mais devait déconcerter et même choquer bien des savants (2).
Cette manière de voir n'avait pas cependant, cela va de soi, d'adversaires plus déterminés que les Epicuriens, et c'était une des raisons qui contribuaient à la popularité de leur système. Le décri de la mythologie et de ses fables enfantines faisait dire à tous les esprits sérieux comme à Cicéron: « Tout ce qui naitest produit par une cause naturelle. Sicile vous échappe, n'en continuez pas moins à la supposer avec assurance, et désabusez-vous ainsi de l'erreur qui en faisait à vos 3'euN: un prodige (3). » Les songes passaient vulgairement pour des avertissements ou des présages célestes : « Est-il plus philosophique d'expliquer nos visions par les raisons mystérieuses de quelques vieilles femmes, ou par les elTets de la nature? » (i) Sur ce point Epicure avait cause gagnée.
(1) Dans sa Mincrrc, Diogène de Baijylone s'était, largement inspiré de cette étrange prétention. « Partuni Jovis, ortuinque virginis ad pliysiotogiam traducens dijungit a fabula » (De natiira dcortim, I, 1">). — Comparer ce que Diogène Laërce raconte de Clirysippe (\'II, 187).
(2) Il est vrai que la réponse de Cotta à lUilItus dans le De ndlura ilconun (III, 9) au sujet des astres n'était pas pour embarrasser un stoïcien, habitué de longue date à confondre Dieu et la nature : « Non omnia qure cursus certos et constantes iiabent, ea dco potius tri- Ijuenda sunt quam natur;p. »
(3) De divinatione, II, 28.
(4) Ib., II, 03.
470 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
Mais lai-môme n'avait rien du génie d'un Aiislole (1), et sa valeur scienlifiiiue a été mainles iois contestée : si Kant et Hegel en parlent avec éloge, beaucoup d'autres, à couirnencer par Cicéron (2), en font très peu de cas. Les uns le félicitent d'avoir le premier envisagé la réalité telle qu'elle est, d'avoir dissipé hs fanlùnies créés par l'imagination vagabonde ou elîrayée des morlels, enfin d'avoir rendu aux hommes la tranquillité de l'àme en chassant d'inoptes superstitions (3). — Ceux-ci l'ont loué d'avoir révélé à la science l'inlini (4) en affirmant que le monde s'étend bien au delà de ce que nos sens aperçoivent, et que ni dans le temps ni dans l'espace rien n'a liinili*, rien ne limitera jamais le mouvement et le choc
(1) Timon (dans Diogèue Laërce, X, 3) l'appelle 'jizo.-r,- -j7j -zw/ ci'ja'.xôûv /.al y.jvrytoç.
(2) « Aiiena dixit in pliysicis : si qua in his corrigero. voluil, détériora fecit « {De Finlhit^, I 8). — On connaît l'anecdote de ce Poliéniis, grand géomètre, qui, à peine initié à l'épicurisme, s'empressa de déclarer que lu géométrie était chose vaine. A quoi Cicéron répond qu'Epicure eût mieux fait d'apprendre de Poliénus la géométrie que de la lui faire désapi)rendre. ' '
(3) Comment sur ce point ne pas s'associer à la sage réserve de Cicéron : « Fusa per gentes superstitio oppressit omnium fere aniraos, atque hominum inibecillitatem occupavit... iMultum igituret nobismetipsis, et nostris prol'uturi videbamur, si eam funditus sustulissemus. Nec vero(id enim diiigenler intelligi volo) superstitione lollenda roliligio tollilur » {\)c divinatione, III, 72). — Et Epicure lui nième n'avait pas été d"uii autre avis, si AI. Pii;avet Ta impartialement apprécié. (Voir sa thèse latine de doctorat, déjà citée).
(4) « Summa vis infinitatis et magna ac diligenti contemplatione 'dignissima est. » Mais entre cet inlini tout quantitatif, si l'on peut
ainsi pailer, et rinlini dont la vision troublante tourmente depuis si longtemps la pensée moderne, il va de soi qu'aucune confusion n"est possible. 11 n'en est pas moins triste de voir dans le même passage du De nahirn ilcoruiii (I, 11») répicui ieii N'eiléius s'armer en quelcpie sorte de l'inlini contre rinlini lui-même : « Dei operam profecto non desiderarclis, si immensam et interminalam in omnos partes m;ignitudinem rcgionum videretis, in quam se injiciensanimus et intendens ila longe latecjue peregrinatur, ut nullam tamen oram ultime videat, in (jua possit insistcre. In bac iuitnr imim'iisitale lalitudinum. longitudinum, altitu.linum, intinita vis innuinerabilium volitat atomorum ». Pour la forme, c'est prescjuedu Pascal.
des atomes (1). — Ceux-là onfin lui l'ont un mérite particulier d'avoir leuio toute prétention métaphysique pour ne s'en rapporter en cosmologie qu'aux données certaines de la mélliode expérimentale : dès qu'on abandonne le chemin de l'observation, disait-il, on quitte les traces de la nature : examinons, étudions les phénomènes au lieu d'invoquer des aphoiismes arbitruires (2). Cet appel à l'expérience a fait dire à maint critique (3) qu'inspirés par un véritable souffle baconien, les épicuriens avaient jeté, deux mille ans. avant le Novum Organon, les premiers fondements de la loi^ique inductive. IMais d'une part rh3'polhèse illogique d'un mouvement sans loi et sans terme, la proscription de toute finalité dans les combinaisons des atomes livrait à la fois au hasard et les recherches du savant et les créations de la nature ; de l'autre, par une contradiction inconsciente, Epicure déclarait stérile en pratique et vaine en théorie la recherche des causes prochaines, des causes secondes, élément essentiel de la science. Qu'on nous permette d'insister sur ce points d'une importance en elîet capitale.
Le philosophe antique, auquel (chose un peu inattendue) donnent ici la main des penseurs contemporains d'un mérite incontesté (i), posait en principe que les faits naturels peuvent
(1) A propos de ces courants d'atomes qui continuellement se placent et se déplacent, diminuant les corps ou réparant leurs pertes, M. Cliaignet {Psychologie dcf. Grecs, 11, p. 279) fait la remarque que voici ; « Cette hypothèse de l'émanation répond à la théorie moderne des vibrations et pourrait bien en être considérée comme l'antécédent ou le type. » Je crains qu'il n'y ait ici une confusion avec la théorie très dilTérente et aujourd'hui abandonnée de l'émission.
(2) UlOGÈNK Laerci:, X, 80 : oO yào xa-' à;'.(oiJLa-:a /.ij-x /.t.] voaoOiCTÎa,; c3ua'.oXoYr,x£ov, a/X (oc -uà oaivrvjjîva l/./.aXt~.zy.'.. — Cf. X, 98, où il blâme xoùc £'.'.; x£ xô âv.avô/,xov oôsojjllvo'j; y.y.\ xà ox-.vôrjiîva a OîT fyqixzla. àiroôiyîîOai |jit, O'jvaijiivo'jî a'jvOîwssTv.
(3) Citons ici au premier rang M. Comperz.
(4) Qui ne connaît la tlièse si remarquable de M. Houtroux sur La continrjcnce (1rs lois (le la naUirc'] V.n même temps un s.i vaut aussi universellement estimé que M. l'oincaré considère ces mêmes lois, telles quelles s'étalent orgueilleusement dans tous nos traités de phy-
472 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
avoir plusieurs causes également probables, égaleraeut vraisemblables, entre lesquelles il nous est impossible de décider (l) : vouloir s'en tenir à une explication unique et rejeter impitoyablement toutes les autres, c'est de la démence (2). Aussi Epicure n'avait-il que du dédain pour quiconque prétendait exposer doctoral ement, sans omettre aucun détail, les phases successives de la production de tel ou tel phénomène (3). Bien plus, dans sa lettre à Hérodote (4) il fait cette remarque profonde que ce ne sont pas les solutions scienti-
sique, comme des rapports non pas nécessaires, mais plutôt probables ou même simplement possibles : « Si un phénomène comporte une explication mécanique complète, il en comportera une infinité d'autres qui rendent également bien compte de toutes les particularités révélées par Toxpérienee. » (Comparer l'introduction mise en tète de son ou- \ rage ml'dulé Electricité et optique.)
(1) Dans ses Météores, Aristote avait soutenu incidemment une thèse analogue : « Pour ce qui est des choses qui ne sont pas manifestes aux sens, on pense les démontrer suffisamment et autant qu'on peut le désirer avec raison, si on fait voir seulement qu'elles peuvent être telles qu'on les explique. » Sur quoi M. de Vorges (Annales de philosopinc chrétienne, novembre 1893) fait cette judicieuse réflexion : «Cela ne signifie point qu'il fût indifférent à Aristote que son explication répondît ou non à la vérité : cela signifie seulement qu'il ne croyait pas possible d'obtenir une certitude plus complète. Il est bon de remarquer ici que les anciens manquaient du principal moyen de vérifier les hypothèses physiques, l'expérimentation de leurs conséquences. Leurs théories devaient donc toujours conserver quelque chose de très aléatoire. En le reconnaissant, Aristote montre un sentiment profondément scientifique. »
(2) DiOGKiNE Lakrce, X, Ii:i : azvixôv /.al oj ■/.aOr,y.ôvTw; -pGCTtùjAÉvov. Même réflexion, X, 97.
(3) C'est ce qu'il appelait tô h ~-i) 'uTopia 7rî--toy.ôî. Un fragment de l'hiiodème récemment publie nous apprend qu'Epicure faisait honte à Aristote de ses minutieuses recherches d'histoire naturelle, déclarées par lui indignes d'un si ;,'rand philosophe.
(4) DiooKNE Laiîrck, X, 79 : « Pour ce ([ui louche la connaissance du lever et du coucher des astres, de leurs phases et de leurs éclipses, et de tout ce qui s'y rattache, rien de tout cela ne sert à rendre l'àme heureuse : au contraire ceux qui approfondissent ces questions n'en sont que plus troublés, et ils ignorent, aussi bien que les profanes, la nature et les causes piemières de ces piiènomènes. »
fiques, mais les solutions philosophiques qui ont le privilt^go d'asseoir Tàmo dans une puix vt-rilahle. Pour assurer hi Iranquillit»' du sai;e. un système du monde est impérieusement re- (juis, et c'est à quoi, dit-il, ont tendu tous ses elîorts (I).
Ici nous touchons à un des points les plus vulnérahlcs de l'épicurisme. Cette science de la nature, proclamée a la vraie libératrice de Tàme », n'est pas moins asservie à dos vues préconçues que la science « iinaliste » de Platon et d'Aristote. Les spéculations d('sint('ressées du savant, du théoricien n'ont aucun intérêt pour Epicure : que l'explication alléguée soit exacte ou non, que ce soit une fiction ou l'expression de la réalité, peu lui importe : il lui suflit qu'elle éloigne efficacement de l'esprit de l'homme les terreurs (jue la superstition multiplie. (2) 11 le dit sans détours : si les phr-nomènes célesies, si l'appréhension de la mort n'étaient pas là comme autant de causes d'épouvante, à quoi nous servirait la connaissance de la nature? (3) Aussi le voyons-nous, contrairement atout esprit scientifique, tantôt se travailler pour rendre compte de faits imaginaires qu'il a totalement oublié de vérifier, tantôt accepter sans hésitation les hypothèses les plus absurdes, dès qu'elles le servent dans la campagne qu'il a entreprise contre le surnaturel (l). Tout est bon à ses yeux pourvu que la nnthologie ait reçu son congé ('j-'Î-'"j'' ô aô6o; i-iz-.M, comme il s'exprim(^). Et pour enipèchcr riionime de
;2) Un moderne ne con:?late pas sans quelque surprise à (juel point Epicure se montre préoccupé du trouble moral [—xo'^yi\) qui avait envahi l'âme de ses contemporains : nous nous représentons si volontiers le Grec comme vivant au sein d'une impassible séréniîi- !
(3) O'J/. av 7:po-;oiô;jiîOx 'i'j7to>.0Y''a? (DiOGKNi' I.aerck, X, 142). Mais, ajoute le piiilosophe. impossible d'échapper à ces craintes sur ce (jui nous louche le plus ('j-ïo toù -/.'jp-coTà-oj), si l'on if^nore la véritable nature de l'univers {[xr^ /.a-î-Vj-ra -':■ f, toj îj;A-iv-:s; ojt-.;) et qu'on se laisse cajitiver par les fables vulgaires (iÀÀ' ■J-o--iJÔaîvÔ7 t; /.a-cà to'j; [jl'jOo'j;).
(i) Voir sa lettre à l'ylhoclés dans Dioyène l-at-rce.