CIIAP. III. — LA SCIENCE DE LA NATUHE
songera quelque puissance supérieure, Epicure estime qu'il suffit de mettre adroitement à profit ce que les phénomènes nous révèlent afin d'atteindre de quelque manière à ce qu'ils nous cachent (1).
Si donc il a adopté l'atomisme de Démocrite, ce n'est pas qu'il en ait compris toute la portée, moins encore qu'il se soit proposé de l'enrichir de nouveaux développements, mais uniquement parce qu'il a vu dans cette physique une arme plus efficace que d'autres pour réaliser son dessein. Au fond, ce n'est là dans son système qu'une pièce de rapport, une importation étrangère. Pour comble d'infortune, Epicure avait adopté une forme essentiellement didactique, si bien que la sécheresse et la raideur de ses formules (2) ont stérilisé ce qu'il pouvait y avoir de fécond dans l'hypothèse de Démocrite (3) : par ses soins, la science telle qu'il la concevait a été enfermée dans des manuels abrégés, sorte de catéchisme sommaire, où la pensée se lieurte de toute part à un dogmatisme impérieux (4).
Fidèles à l'esprit du maître, les membres de la secte n'innovèrent sur aucun point, tenant une rigide orthodoxie pour leur premier devoir. Aussi, sauf de rares exceptions (telles que ce Mélrodorc dont un fragment contient un éloge convaincu des sciences naturelles) n'ont-ils laissé dans le double domaine
(1) "A-iTTa'. o"6 ixZQo: iav -:•.; xot/w? -o"i; oa'vo;jiivo'.ç à/.olcyjOôr, 7:zp\ Twv àoavwv ar,;jLî •.(".)■: ai (DiOGÈNE Laerce, X, 104).
'(2) Ptnir neiïrayor aucun lecteur, Epicure s'était interdit tout appareil dialectique, tout vocabulaire teclinique : ào/.î'iv toj; ojji/.vÙ?, écrivait-il, yojpslv o'.à TO'jç Twv TrpaYjjtxTwv ciOovvo'j;.
(3) Tandis que Démocrile avait proclamé la subjectivité de la plupart de nos sensations, aux yeux d Epicure l'esprit reçoit tels quels les z'ioMlx venant du dehors : le son et la couleur ont une réalité liois de nous, et la difïérence des sensations résulte des combinaisons variées des atomes.
(4) On vit se vérifier alors cet adage de Bacon : « La science une fois circonscrite et renfermée dans des cadres méthodiques, tout progrès véritable est impossible. »
LES Savants dans le monde grec 475
des mathématiques et de la physique que des écrils sans valeur et des répulalions très effacées (I).
Néanmoins, dans les siècles suivants, It; dt'veloppement du génie grec se fit (si nous écaitons le néoplatonisme où se trahit 1 inlluence orientait) avant tout dans le sens scientifique : comme de nosjours, les sciences spéciales héritèrentde toute la faveur et de tous les progrès auxquels renonçait la philosophie. Il semble que les conquêtes d'Alexandre, en ouvrant à 1 hellénisme des contrées immenses, devaient déterminer dans les esprits un ébranlement inattendu : de fait, la science grecque, ramenée par les événements aux bords qui l'avaient vue naître, y fit encore de grandes choses après le déclin de la poésie et de l'éloquence sur la vieille terre hellénique. Dans la capitale des Ptolémées comme dans la rergame des Attales, savants et lettrt's se partagent la protection et les largesses royales : les mathématiques et l'astronomie prennent un incontestable essor; les sciences naturelles et les belles-lettres se mêlent fraternellement dans les doctes réunions du Musée. A côté du bâtiment princi[)al, où élait installée vraisemhlable-
([) Cf. P. Tannery {Reclicrclics sur riiUtoirc de rastronomie ancienne, p. 92) : « Si le doule est le commencement de la science et si Epicure avait en général montré plus de sens critique, les sages réserves (lu'il avait été amené à formuler contre bon nombre d'opinions courantes auraient pu, confiées à des successeurs animés d"un esprit de progrès, être dans bien des cas fécondes pour la science. Mais restant sur le terrain étroit où s'était placé le maître, ses disciples aboutirent en pbysique et même en mathématiques à un véritable scepticisme pratique, et ils n'exercèrent aucune inlluence sérieuse sur le développement scientifique. » I^eur exemple est une éclatante justification de ce mot de Lange : « Le matérialisme resta stérile dans fanliquité : il n'avait pas de goiit pour les recherches neuves et hardies». — QiianI aux sceptiques proprement dits, disciples de Pyrrhon, il est trop évident (jue la science de la nature n'avait rien à. en attendre, car des contiadictions inhérentes à la perception (Dioi;knk I-arrce, ix, 8.i-86) ils avaient conclu à l'impossibilité de connaître les substances (liret ojx £v'. £Ï(o -'j-cyi /.a'. Oejiwv T7.jt7 y.ir.ié'jt^'s-x'.^ «Y'/osÏTa'. r, ■ïjT'.; a'jTcôv).
ment la fameuse bibliolhèquo alexandrine, M. Couat nous fait admirer les salles de dissection où lléropliile et Erasistrate inaugurèrent les brillantes destinées de l'anatomie : sur la terrasse de l'édifice, des appareils d'astronomie disposés pour les observations d'un Hipparque d"abord et plus tard d'un Ptolémée : à Tentour, des pares où Pliiladolplie faisait venir des animaux de toute espèce, un jardin d'acclimatation pour les plantes rares : en un mot, tout ce qui pouvait provoquer et encourager l'activité des savants. Kt Térudit historien de l'alexandrinisme ajoute : « Ce n'est plus la conception naïve et grandiose du commencement (1) ; ce n'est pas encore la démarche sûre et hardie do la science adulte. On se contente le plus souvent d'hypothèses, mais, si arbitraires qu'elles soient, ces hypothèses sont cependant accompagnées d'observations et de calculs (2). Toutefois ni ces observations ni ces calculs isolés n'ont pu conduire à la découverte d'une loi de quelque importance. Les matériaux de chaque science s'amassent : aucune science n'est encore née (3) — On ne cherche plus d'ailleurs à étreindre la science universelle et à la tenir sous un seul regard ; on s'est mis à en parcourir successivement les diverses contrées. Chaque science particulière tend à se tailler son domaine, et bien que les savants de ce temps aient encore des prétentions à l'universalité, les connaissances spéciales apparaissent. » Non seulement la pliysique générale reprend à son compte les sp('Culations cosmologiquos dont se détournent de jdus en plus les philosophes, mais la mécanique, l'acoustique, l'optique se constituent en branches indé[)endantes. Malheureusement à Alexanth'ie une curiosité oiseuse tient plus de place dans les recherches de
(1) Allusion aux multiples systènips de la période antésocratique.
(2) Dans les livres de Héron d'Alexandrie (2'" moitié du ni° siècle avant notre ère) chaque assertion est confirmée par un l'ail d'expérience.
(3) Jufjjement un peu sévère, si l'on soiific à la tâche accomi)lic par les grands génies dont nous venons de passer eu revue les ti'avaux.
LES SAVANTS l»ANS LE MONDE GIIEC 477
toute nature qu'une méthode vrainieul scirnliliiiuc (I) : les recensions et les calaloi^'ues ne sont pas <mi uinindrc Intiuicur que les œuvres originales, et les pliénouirnes n'^ntis uiltveilleux occupent bien autrenienlTattention (juc U; cours irgulier (le la nature. A Athènes, grâce aux p(''iipatcliciens, la physique demeura assez longtemps la sciiMice principale et centrale : les Alexandrins furent éiudits et critiques, biographes et collectionneurs (2).
Cependant, jusque dans celte période d'une pau\M-eté au moins relative, riiistorieu de la science peut glaner quelques faits ou noms intéressants, (l'est ainsi que dans le domaine médical en face des doginatiqucs dune part — , attachés aux causes et aux forces spécihques et remontant aux questions les plus hautes et les plus générales de la physique philosophique, et des méUiodiqiu's de l'autre, procédant par genres à l'exclusion de toutes les singularités — on voit se fonder l'école empirique avec un programme dont h' premier article est de bannir le raisonnement, afin de donner pour base à la médecine l'observation répétée et la constatation des symptômes (3).
Citons maintenant Archinu-de, figure assez remarquable pour que la légende ait contribué autant que l'histoire à l'au-
(1) Ici comme ailleurs les exceptions confirmonl, la règte. « Nos métliodes et notre espiit moderne ne seraient certes pas désavoués par un Archimède et un Aristarque de Sanios : à la lecture de nos ouvrages, ils reconnaîtraient leurs légitimes liéritiers. » (Iîertheloï)
(2) Après avoir fait remarquer que la science grecque s'est consliLuce à une époque où les livres, les ])ililiolliéi|u<'s, les écoles savantes faisaient à peu près entièrement défaut, M. Milliaud ajoute : « Plus tanl, quand Alexandrie réalisa ce groupement (jui semble la condition indispensable du progrès, la science ne brilla plus longtemps d'un vif
éclat. »
(3) ToT; iijL-î'.p'./.oT; àr/f, t, -v.zy y, -Ai'.TT-//.'.; /.'j-zx z'y xj-'-x v.-i: oj7aj-(.j; £yo'j7a((iAUKN).— Diogène Laérce (viu.SO) nous parle d'un Chrysippe i< sous le nom duquel on a un livre intitulé henwdcs puiir les ;/eii.r, car les reclierches sur la nature avaient attiré sa curiosité ». C"es.t ainsi du moins que je propose de traduire la phrase assez énigmalique
478 CHAP. m. — LA PCIENCE DE LA NATURE
réole qui entoure son nom (I). Dans celles de ses œuvres qui ont été traduites, j'ai sans doute vainement cherché une théorie quelconque de la nature, qui put prendre {tia<c à cùlé de celle-; de Platon et d'Aristole. ISéanmoins il avait pleine conscience de son talent et du rôle de la science^ ce.lui qui, sollicité par IJiéron de mesurer la quantité d'alliage entrée dans une couronne qu'on lui disait d'or pur, découvrait par une intuition soudaine la solution du problème, et s'en allait à [)eine vê'.u à travers les rues de Syracuse en jetant à tous le> échos son cri célèbre : £'Jpr,-/.a,ï'jpr,/.a. Il savait quels prodiges l'art du savant est capable de tirer des lois naturelles, celui qui prolongea si longtemps la ré>i-ilance de Syracuse assiégée par M.ircelliis et qui s'écriait avec une si magnifique assurance : (f Donnez-moi un point d'appui, et je soulèverai le monde ». 11 avait conçu l'iilée d'une représentation mécanique des mouvements célestes, celui qui, au rapport de la tradition, avait construit un appareil mù par l'eau et où étaient réalisées dans leurs rapports de grandeur et de vitesse les révolutions des planètes (2). « Arcbimède n'a pas donné des batailles, mais il a laissé à tout l'univers des inventions admirables. Oh î qu'il est grand et éclatant aux yeux de l'esprit ! (3) »
La conquête successive de l'Achaïe d'abord, puis de l'Egypte par les lîomains ne pouvait qu'être préjudiciable à la science grecque, désormais dénuée de tout appui ofliciel dans des provinces soumises à un joug élrang.'r, et réduite comme la littérature à attirer à elle, de l'Italie, des disciples que le sol hellénique ne lui fournissait plus. Après un rrgain passager
(1) « Uiiicus specLator cœli siilorumque, miraliilior lamen iiiventor et mactiinalor » (Tite Live. xxiv, 3i).
(2) « Arotiirnedes quum lau.B, sulis et quinque erranlium motus in splifcram iltigavit, elïerit idorn quod itle qui ia Tiin»o inuiiduin œdificavit Deus, ut turdilate et celeritate dissimillimos motus uiia royeret conversio » (V*^ Tusculanc).
(3) l'ascal. — J'ignore sur quels textes s'appuie M. Séailles. lorsque, dans sa belle étude sur Léonard de Vinci, il nous représente les savants de la lîenaissance invoquant Archimède au même litre que les humanistes Platon, Cicéron et Virgile.
PLUTAHQUE, PTOLÉMÉE, GALIEN 479
de vitalité sous les Àntonins, elle s'eilaco à son tour(l) devant léclat jeté pur une philosophie nouvelle dont elle avait d'ailleurs fort peu à attendre. Kn vénérai, le mystique j)erdu dans ses vairues rêveries, insouciant du monde maléiiel et de la liaison véritable des faits dont ce monde est le théàîre, ou se désintéresse absolument des problèmes scienliliques, ou, s'il les aborde, c'est avec une absence complète de procédés raisonnes et en recourant aux pratiques les plus bizarres. Telle fut la destinée du mysticisme alexandrin. « Les nouplaloniciens (et non pas seulement les illuminés comme Jamblique, mais les savants comme Froclus) enlèvent aux sciences naturelles leur méthode rationnelle et quelques-uns de leurs résultats les plus avérés pour les soumettre au joug d'une autorité illusoire (magie, traditions orientales, etc.) , »(J)
JNéanmoins, avant de passer du monde hellénique au monde romain, trois noms également, quoique diversement célèbres méritent encore de retenir notre attention.