LES HÉBREUX
que pour se pénétrer de la grande pensée morale et religieuse qui s'en dégage. C'est qu'en elTct le spiritualisme chrétien (et avec lui, pour une large part, la civilisation chrétienne elle-même) sort, comme de sa racine, du dogme de la création, éclatant trait de lumière qui a dissipé en Judée les ténèbres du dualisme répandu dans le reste de l'Orient.
A vrai dire, c'est moins une cosmogonie qu'une géogonie que contient la Genèse : et encore dans la Bible la terre estelle très rarement considérée en elle-même et pour ellemême, mais plutôt dans ses rapports avec l'homme et spécialement avec l'homme moral. L'univers est une éloquente manifestation de celui qui l'a créé. « Les cieux racontent la gloire de Dieu, et le tirmament nous révèle ce que sont les ouvrages de ses mains » ; dans cette seule exclamation, on l'a dit avec raison, il y a non seulement tout un trésor de sentiments poétiques, un thème inépuisable d'aspirations et de méditations profondes, mais, ce qui nous intéresse ici d'une façon particulière, tout un filon de philosophie religieuse. Aussi bien le concept abstrait, que nous désignons à tout instant par ces mots la nature, les forces de la nature, est inconnu à l'Hébreu (1) : sa langue n'a même aucun mot pour le traduire. Plus d'une lois on a cherché à expliquer le fait par l'influence latente du climat et du milieu. « La nature, l'crit Renan, lient peu de place dans les religions s('mitiques : le désert est monothéiste : sublime dans son immense uniformité, il révéla tout d'abord à l'homme l'idée de l'infini, mais non le sentiment de cette vie incessamment créatrice qu'une nature plus féconde a inspiré à d'autres races. » « Non, répond Laprade, l'éternel .léhovah, ce Dieu un et sans figure, n'est pas né du déseit et du sentiment de la vide immensité, comme les idoles monstrueuses de l'Egypte et de l'Inde sont nées des fanges du lleuve et des chaudes ténèbres de la forêt
(1) << Apiid Istaelitas, donec al) idolatris corrumpereiitur, altum por multa sœcula de nalura silentiuin fuit. >< (Boyle, i;it(^ par Nourrisson.)
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tropicale, comme la Venus Aphrodite est née des rives élégantes de la mer Ionienne. C'est Jéliovali qui a cri'é le désert et l'a donné pour asile à son peuple. »
Quoi qu'il en soit, dans le Pmtalruquc comme dans les livres historiques, le monde est constamment présenté comme créé, gouverni' et dirigé par le Tout-Puissant absolument indépendant de la nature qui dépend au contraire de lui tout entière. Ailleurs, sous une forme ou sous une autre, l'univers est le produit de l'action divine : mais la divinité se confond avec sou œuvre. Dieu ne vit en quelque sorte que dans le monde et par le monde, sa personnification la plus adéquate et la plus complète. Chez les Hébreux, le Très- Haut est par excellence limmatériel, l'impalpable : la création est son marche-pied. Xon seulement ni la nature ni rien de ce qu'elle renferme n'est digne d'un culte : c'est à peine si elle est associée dans les rites sacrés au culte de son auteur : tout disparaît en lace de la toute-puissance divine (1). a Que m'importent vos sacrifices? dit Jéhovah : l'univers est à moi avec tout ce qu'il renferme » (2). Ce n'est pas à un de ses dieux, si avides du parfum et de la graisse des victimes, qu'un Grec eût osé prêter de semblables paroles.
Est-ce à dire que l'Hébreu ait fermé les yeux sur les magnificences du ciel^ sur les séductions du monde visible? Non. sans doute, et ce qui ne nous permet pas un seul instant de le croire, c'est la richesse de couleurs, c'est l'abondance et la grâce des images que l'on rencontre dans les livres sacrés. H est vrai qu'ici la nature, jamais décrite et célébrée pour ellejnéme, l'est bien rarement à. la façon d'Homère, j'entends comme image des sentiments et des passions des hommes : si
(1; « La nature nest pas même un vêtement pour Jéhovali : il peut la refaire, la briser, s'il lui plaît. Les vents ne sont pas son souffle, ils sont ses eiivoyt's : les étoiles no sont pas ses regards, elles sont ses esclaves. Le monde n'est [)as son image, il n'est pas son écho, il n'est pas sa parure, il n'est pas sa lumière, il n'est pas sa parole : qu'est-il donc? il n'est rien devant lui » (Quinel).
(2) Ps. XLIX, 12.
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on lui fait une place, c'est pour qu'elle élève à Dieu : courtes et vives, les descriptions sont presque toujours accom()agnees de quelque pensée religieuse. Tantôt c'est un cri spontané d'admiration en face de tant de merveilles (1), tantôt une invitation adressée à la nature entière pour qu'elle entonne un hymne en l'honneur du Créateur (2).
Ici l'àme qui aspire vers le Dieu qu'elle aime est comparée au cerf altéré qui soupire après l'eau des fontaines : plus loin, l'innocent sauvé des complots des méchants à l'oiseau délivré des filets des chasseurs. Le juste sera représenté par l'arbre qui se couvre de fleurs et de fruits au bord d'une eau courante, le pécheur par la poussière que !e vent balaie de la surface du sol. L'épouse de l'homme de bien, c'est la vigne qui tapisse la maison de ses branches fécondes : ses enfants, ce sont les jeunes plants d'olivier qui grandissent autour de sa demeure.
Des comparaisons analogues, reproduites ou développées avec une profusion tout orientale, tiennent une large place dans les livres appelés sapientiaux : mais ici encore il s'agit bien moins do peindre aux yeux d'une façon frappante l'extérieur des hommes et des choses que de mettre en lumière un état d'àme, ou de traduire une pensée morale. Avec les siècles et peut-être au contact de civilisations difTérentes (3), l'Hébreu sentira s'éveiller dans son esprit des problèmes nouveaux. Jusque-là il avait eu, si l'on peut ainsi parler, l'intuition directe, immédiate du divin au sein de la nature : dans les plus charmants de ses phénomènes comme dans les plus redoutables il ne veut voir qu'une chose, l'action toujours présente
(1) Voir notamment le Psaume viii, commençant et se terminant par cette exclamation enttiousiaste : Domim' Dominas nostcr, quain admiraliile est nomen tiium in imivei'sa terra !
(2) Dans le Psaume cm, a dit Humboldt, « on trouve une esquisse entière du monde : funivers, le ciel, la terre avec les êtres animés qui la couvrent, tout y est peint en quelques traits ».
(3) Le livre De la ^ugcst^c paraît être du m'" ou même du n» siècle avant notre ère : c'est un monument de la lutte morale entre le judaïsme et l'épicurisme déf^énéré. Les infiltrations stoïciennes qu'on a cru pouvoir y relever restent en somme assez problématiques.
du Tout-Puissant. Un mot suflit à expliquer l'ordre immuable de l'univers : Jéhovah y règne en maître absolu (l). C'est lui qui lait descendre la rosée sur la verdure, lui qui assure la fécondité des troupeaux, lui qui de son toucher enllamme les hauteurs du Liban et dont la voix retentit dans les roulements du tonnerre, lui que l'œil humain contemple dans les soulèvements de la mer et dans les splendeurs de la montagne. Kn un mot Dieu, partout pn-sent, suffit à tout : derrière la cause suprême s'évanouissent et s'effacent toutes les causes secondes : la recherche patiente des lois est du même coup supprimée. La nature avec les (-nergies qu'elle met en œuvre cesse d'avoir sa vie propre, son existence à part, énigme incessante propost'e à la curiosité de l'homme. Ainsi, si l'il»'breu avant la captivité avait médité sur les œuvres du Très- Haut, c'était avec autant de crainte et de tremblement que d'admiration, et le Psalmiste, pénétn'' de la même circonspection que Socrate, pouvait s'écrier avec plus de sincérité encore : « Je n'ai pas cherché à me hausser jusqu'à ces régions merveilleuses qui me dépassent » (2).
Descendons maintenant quelques siècles pour recueillir les aveux bien autrement significatifs de l'Ecclésiaste. Pour lui la création demeure la preuve par excellence de l'existence de Dieu (3), et il déplore l'erreur des païens idolâtres qui, en attachant leurs regards sur fœuvre, n'ont pas su s'élever jusqu'à l'ouvrier. Les créatures les ont séduits par ce qu'elles possèdent de beauté et de force : mais il y u un être, celui-là même auquel elles doivent l'existence, qui l'emporte infiniment sur elles en splendeur et en puissance. La sagesse éternelle a présidé à la formation du monde où elle a tout disposé
(1) (trdiiKiiidnc (un pi'rf,cver(it dios, iiiinnidnt omnin ^crviinii lihi. l-un- (lasfi Irrrani, et pcnnunct (Ps. cxviii, 90 et 91).
(2) Son amhuhiri in mntjnh, nc<iHc in niirahUihm siii)er me (Ps. cxxx, 1).
(3) Pascal a dit que les écrivains sacrés s'étaient servis de la nature non pour démontrer Dieu, mais pour éveiller et accroitre la foi en lui. Kn harmonie avec l'ensemble de la thèse de Pascal, cette assertion a contre elle plus d'un texte de l'Iv-riture.