III. — Plutarque, Ptolémée et Galien
On éprouve quelque surprise à voir nommer dans une étude sur la philosophie de la nature le célèbre historien de Chéronée, plus connu évidemment comme biographe que comme physicien. Mais ouvrons celui de ses ouvrages qui porte le litre de Causes naturelles. Il contient la réponse (en
(1) « Vers la fin du iii"^ siècle de notre ère, époque de dt;c;i(lfiice, le savant doit embrasser tout le cercle des connaissances humaines et le nom qu'il revendique est celui de pliiiosophe. » (Tan.nerv)
(2) Th. W. Martin, La science et la pfdlosophie, p. 40. — Au i\' siècle (ainsi que M. Tannery l'a établi dans plusieurs études juslement remarquées) c'est chez les Pères de l'E^^lise, non chez les néoplatoniciens, qu'il faut chercher des vues véritablement scienliliques.
général, il faut l'avouer, aussi peu scienlilique que possible) à trente-neuf questions, les unes assez curieuses : et Pourquoi l'eau qui est blanche à la surface, seinble-t-elle être noire au fond ? » — c( ï*ourquoi l'huile que l'on rr-pand sur la mer l.i rend-elle calme et transparente? » — les autres sinjjjulières : « Pourquoi les eaux de pluie mieux que les eaux courantes sont-elles naturellement propres à entretenir la végétation? » d'autres enfin absurdes : « l*ourquoi dans la pleine lune ne peut-un pas du tout suivre les traces des animaux? » Dans celte compilation des [ilus médiocres, une seule chose est à relever : c'est le passage suivant de l'introduction : « Pour éclairer notre conduite, les dieux nous offrent les oracles. Quant aux questions qui sont du domaine de la science, ils les présentent d'eux-mêmes à l'activité curieuse et intelligente des esprits, de môme que l'ordre de doubler l'autel de Délos était une manière d'inviter les Grecs à cultiver la géométrie, » L'idée est assez neuve et Platon eût pu l'envier à son disciple de Chéronée. En revanche, il eût peu goûté la pensée suivante empreinte d'un néo[)latonisme de mauvais aloi : « Incorruptible et libre par nature. Dieu est soumis par l'ascendant d'une loi et d'une raison fatales à dilférenles transformations d'où est résulté l'ensemble de ce qui existe maintenant sous le nom si connu de monde (I) ». Le même Platon eût retrouvé un écho de ses propres pensées dans cette autre réllexion : « La nature qui se mesure parle temps est dans les mêmes conditions que ce qui la mesure ; il n'3' a rien en elle qui soit permanent, rien qui existe : tout y naît, tout y meurt en suivant la marche de la duiée... Ainsi toute nature périssable, placée entre la naissance et la destruction, n'offre qu'une apparence, une vague et incertaine opinion d'elle-même (2) ».
(1) De Ei (ijiud Delphos, 9.
(2) Ib., 11) : o'jokv cpJa;; jjlîvov oùo" ov Èjxiv, àXXi 'ir^vô-^VJOi lîxvTa xa; ci()£tpof;.îva y.azy. xr,'/ -pb; xôv ^^pôvov ouvv£[jir,a'.v. l'Iularque, l'Oinitaiit ici avec la IradiLioii commune de l'aiiliquilé, ne l'ait même pas d'exce|)lion en faveur des âmes des astres, cites aussi incapables d'atteindre l'éter-
PLLlTAnOLUi, PTÛLÉMÉli:, GaI.IEN 'lS[
On comprend sans peino qu'aperçue uniquement sous cet aspect d'un llux et d'un rcllux incessant de sinijiles plii'nnmènes, la nature ne réussisse pas à attirer sur elle les reyards et l'attention pers('v(''raul(' du savant. Quelle science fonder sur ce qui n'a rien de stable, licn d'uniforme, sin(Mi ses pcrpétu(dles variations?
llendons cependant à rMularque cette justice que dans un autre traité il a exposé avec une rare justesse l'altitude dillérente du métaphysicien et du savant proprement dit en lace des problèmes de la nature, a Toute génération a constamment deux causes : dès la plus haute antiquité, théoloyiens et poêles préférèrent ne s'occuper que de la plus parfaite, appliquant d'une façon générale cet adage populaire :
Jupiter est de tout milieu, piiiiripe et fia.
Mais ils n'avaient pas encore abordé les causes n('cessaires et
naturelles (~otT; o' i'/7.^fy.7.'.0(.::i -/.a', ^•j'j'.y.'x'i; oùx ïzi -rpotrrÎEJav a'.xîai:;).
Plus près de nous des hommes appelé physiciens ont au contraire [)erdu de \ue le principe divin qui est si beau : ils ont tout fait d(q)endre des corps, des accidents des corps, des impulsions, des changements, des combinaisons que subit la nature. De là deux théories dont l'une et l'autre sont incomplètes... Mais le philosophe qui le premier les a ouvertement rapprochées a ajouté au principe rationnel, cause de l'action et du mouvement, une matière qui en subit nécessaiiement les efîels (1) ». Ce philosophe, nous le connaissons, c'est Platon {'Il : et sous les formes de langage propres à rantiquil('',
nel et l'infini au milieu de leurs rapides vicissitudes {i-TJoûyj-a. ttoô; •z'j à:0'.ov y.a-. à'rî'.pov o;î'x'.; ypT,jOa'. ;ji£-:apo/,aT;. De- dc'feclu onicttloruiit,
ni). ' ' .
(1) 11} , 47 et 48. — Ou peut rapprocher de ces lignes une phrase de Polybe (vi, 57, i) : "Ozi [jlîv ojv r.iii xoï; oja-.v 'JTro/.Etta'. çOopà /.a- \iiz:t-
Tr,v xo'.ajx"/;v itÎtx'.v.
(2) A la suite duquel IMutarque uftirme également que dans l'univri.s
482 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
ce que nous venons de lire, c'est le programme abrégé de celle science spiritualisle^ vraimcnl philosophique el vraimenl savanle, qui depuis Kepler, Descartes et Newton est l'honneur de nos temps modernes.
Dans le développement scienlilique dont Alexandrie fut le centre au iii« siècle avant notre ère, une des premières places, nous l'avons dit, revient aux mathématiques el à leurs applications à l'astronomie (I). Au siècle suivant, lïipparque de Nicée mit à prolit et coordonna avec une habileté supérieun; les travaux de tous ses devanciers (2). Pline l'ancien (3) ne parle de lui et de ses prédictions qu'avec une sorte de vénération : ;( La suite des temps a révélé qu'il n'eut pas mieux fait s'il eût pris part aux décisions de la nature. Grands hommes qui vous êtes élevés au-dessus de la condition des mortels en découvrant la loi que suivent les astres divins, salut à votre génie, interprètes du ciel, démonstrateurs de l'univers, créateurs d'une science par laquelle vous avez surpassé et les hommes et les dieux ! » Et plus loin, après avoir rappelé les instru-
la sagesse des desseins remporte sur la tyrannie de la nécessité {De facic in orbe lunx, 1;)).
(1^ « Là pour la première fois la science des astres, appelée la ?na<//fmali<iue, procède avec des instruments permettant des observations relativement précises et par des calculs présentant une rigueur au moins égale à celle des observations» (P. Tannery). Zeller avait dit que le stoïcisme était la philosopliie qui convenait le mieux à une époque déshabituée de la recherche scientifique : M. Schmekel (p. 47i répond : « Die Blute und Ausbreitung der exakten Wissenschaften bei den Griechen l'allt gerade in die Zeitnach Alexander, und ist eine ganz naturliclie l'olge des philosophischen Lebens, rihnlich wie in der .\ou-
zeit. »
(2) « Les savants modernes sont émerveillés dé la liardiesse de ses entreprises, de la sûreté fréquente de sa méthode, de la grandeur des
ésultats qu'il obtint avec des ressources si faibles » (Croiset). La plupart de ses observations ont été faites à Rhodes, cité qui a jeté alors pendant un siècle un véiitable éclat, jusqu'au jour où les convoitises et lu jalousie de Home lui portèrent un préjudice mortel.
(3) Ui)>loire naturelle, II, 12 et 26.
PLUTAROUE, PTOLÉMÉE, GALIEN 183
nicnls de tout genre inventés par cet astronome pour constater les (lepliicements des étoiles et les variations de leur grandeur apparente : « Cet llipparque qu'on ne louera jamais assez, car personne n"a mieux prouvé que l'homme a une parenté avec les astres et que nos- Ames l'ont partie du ciel, n laissé à tous le ciel en héritage, s'il se trouve quelqu'un qui veuille l'accepter. » .Malheureusement la perle de tous ses écrits ne nous permet pas de savoir jusqu'à quel degré de réllexion philosophique Tavait conduit la contemplation df la
terre et des cieux.
Ptolémée qui lleurit sous iMarc-Aurèle a dû sa célébrité peut-être autant aux circonstances (1) qu'aux services par lui rendus à la science : car non seulement il ne peut réclamer l'honneur d'aucune grande découverte, mais les erreurs dans lesquelles il est tombé laissent supposer qu'il avait peu et médiocrement observé ; aussi des juges compétents ont-ils porté sur lui des appréciations assez sévères. Si nous ne le passons pas sous silence, c'est uniquement parce que le système auquel demeura attaché son nom (sans doute à cause du prestige dont a été entouré dans le monde grec d'abord, et plus lard dans le monde arabe, son trailè (T astronomie partout cité sous le. titre à'Almacjestc ou le très grand) soulève une question philosophique assez intéressante.
On s'explique sans peine que l'iiumanilé au berceau, incapable de discuter et de contrôler une illusion persistante, ait cru à l'immobilité de la terre : c'est ici l'un des points ou éclate avec le plus de force le divorce entre le sens commun et l'esprit scienliUque. La pliilosopbie n'a pas, comme on l'a dit, créé celle erreur; elle n"a eu d'autre tort ([uc de la prendre trop légèrement à son compte et de la couvrir de son
(1) « Venu le dorniiir dans lu si-rio clironoioiiique îles L'iamU savants de la Grèce, et n'ayant pas eu de successeur, c'est lui qui a révélé la science hellénique aux hommes du Moyen Al'i* d'ahord, i-t ensuite aux modernes. Par là son rôle a été très faraud, ï^upéiimu m^'in»- à son niéiile personnel. » ( Choisit)
autorité. Encore convient-il de constater qu'elle a fait plus d'un effort, stérile d'ailleurs, pour se soustraire au joug de la tradition. On lit dans Aristote cette phrase très précise et très catégorique : « Les Pythagoriciens (1) soutiennent que la terre en tournant sur elle-même, produit la nuit et le jour ». D'où vient que, malgré cette vue ou du moins ce pressentiment de génie, l'opinion contraire ail rnlWr des intelligences de la valeur de Platon (2) et d'Aristole (3)? 11 est permis de penser que le préjugé selon lequel l'homme était non seulement le roi, mais le centre et la lin de la création, rèlre à l'utilité duquel tout ici-has l'-lait subordonné (i), eut comme com[)l('ment naturel, sinon comme corollaire nécessaire, la doctrine qui faisait de notre globe le centre immobile de l'univers et comme le pivot de tout le système planétaire. Ce n'est pas, bien loin de là, le seul exemple que nous offre l'antiquité d'une subordination semblable de la ph3'sique à la métaphysique. Mais le sillon était creusé et lorsque (vers 2(S0 avant notre ère) Aristarque de Samos soupçonna, ou même selon d'autres enseigna formellement que la terre tournait autour du soleil, cette découverte capitale ne trouva aucun écho (5).
(1) S'il fallait écrire ici un nom propre, on songerait avaiil, tout à l'hilolaus.
(2) Voir le Thnéi', p. 38.
i3) l^a philosophie péiipaliHicieiiiie qui attribuait au ciel des étoiles fixes une régularité parfaite et un ordre inaltérable par oppo.'-ition à notre monde sublunaire, où tout est trouble et désordre, allait, semblet-il, à rencontre de la croyance populaire bien plus qu'elle ne s'harmonisait avec elle. « Quoi «lu'il eu soit, malheureusement pour la science astronomique, Aristote proclama l'immobilité de la terre; son adhésion à l'idée de Pythai^ore n'eût pas empêché peut-être le système dé l^tolémée de se former et de parcourir sans doute quelque carrière appréciable, mais du moins nous n'eussions pas attendu Copernic et <i;dilée pour voir se constituer l'astronomie moderne. » (M. Miliiaud, p. 2()()). Entre les deux théories rivales Hipparque, dit-on, ne se sentit pas assez éclairé pour prendre jtarti.
(4) De même les scolastiques alfirmeront que l'honime, en sa qualité de yrdcrocosmc, est « lo point central vers lequel toutes les perfections de la nature converi^ent > .
(">) Si nous en croyons M. Faye, ce sont avant tout des préjugés poly-
l'LUÏAKQUB, l'TOLÉMliE, GALIEN 485
Au ^loyen Aj?e, Ptolémée ayant clé, si l'on poul ainsi parler, incorporé avec toutes ses théories astronomiques dans le bloc péripatéticien, lu philosoplii«' a fini par se solidariser avec son erreur, et chacun sait que Talliance conclue entre les théo-, logiens et VAlmagt:stc laillit soulever contre la cosmologie de Copernic une aveugle et irréconciliable opposition.
Une dernière remarque avant de terminer cette digression astronomique, lu autre mathématicien grec de mérite, ThéoH de Smyrne, passe pour avoir emprunti; à un stoïcien inconnu une vue du monde qui olTre de curieuses analogies avec le système de Tycho-Brahé. Voici le résunu' de son argumentation. De même que l'homme a un centre de grandeur et un centre d'animation, de chaleur et de vie (le cœur) très dilTérents, de même, si l'on peut, d'après des êtres infimes, sujets aux caprices de la fortune et à la mort, former des conjectures sur les êtres augustes et divins dont la grandeur nous (;crase, le monde aurait pcjur centre de grandeur la terre froide (;t immobile, et pour centre de vie le soleil, vrai cœur de l'univers, d'où son âme rayonne jusqu'aux extrémités.
Parmi les médecins postérieurs à Alexandre, plus d'un nous est cité comme ayant allié à ses («tudes professionnelles des recherches sur la nature des choses. Mais tous les textes faisant défaut, on ne peut aller au delà de cette très vague indication. Un >eul a eu celle honne fortune en partage, que la plupart de ses écrits ont passé à la postérité (1). C'est Galien, né l'an 131 de notre ère. Dans sa jeunesse il avait suivi les cours de toutes les sectes qui étaient représentées à
tliéistes qui auraieiil emp(*clié dans l'auliriuilé le liiompliede la voiilô astronomique clairement entrevue. Mais il est certain que seul l'épicurisme (et non le platonisme) a pu suggérer une opposition fondée '^ttr le prétendu troubla ainsi apporté au repos des tlicux.
(1) Il est vrai que .M. Croise-test, en JMance du moins, le prenii^'i d.'s historiens de la littérature grecque <[ui ail consacré à Catien nue étude en lappoit avec ses nombreux et intéressants travaux.
486 CllAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
Pergame, sa ville natale, et cette forte éducation intellectuelle porta ses fruits, car il compte au nombre des esprits les plus philosophiques de son siècle; grand anatomiste, habile physiologiste, il a été lui-même par excellence ce médecin philosophe dont un de ses traités (j) nous trace le portrait idéal.
Gomme Ilippocrate, il en appelle sans cesse à la nature, dont les œuvres merveilleuses sont dignes de provoquer nonseulement l'étonnement naïf de Fignorant, mais plus encore l'admiration rélléchie du savant. En toutes choses, dit-il, elle vise au plus grand bien définitif, et son art n'est pas moins apparent dans la construction du corps de l'homme (2) que dans la disposition des cieux (3). Et tout en s'excusant d'apporter à l'appui d'une si grande cause des arguments d'aussi peu de poids, il fait remarquer, par exemple, qu'en ce qui touche les articulations, la nature a pris des dispositions si habiles que le moindre changement compromettrait ou arrêterait le fonctionnement de l'ensemble (4). On porte aux nues l'art des statuaires : pourquoi ferme-t-on les yeux sur celui de la nature? « Est-il juste d'admirer Polyclète pour la symétrie des formes dans la statue qu'on appelle canon, et non seulement de ne pas célébrer la nature, mais de lui refuser toute espèce de talent, alors que, loin de se contenter de créer les parties proportionnelles à l'extérieur, comme le font les sculpteurs, elle leur a donné à l'intérieur une harmonie encore plus merveilleuse? ou plutôt toute l'habileté de Polyclète ne consisfe-t-ellc pas à avoir imité la nature dans ce qu'il était possible de lui emprunter? (5) »
(1) "Oxt ô àpisTo; loccpo; cftAoToço?. « Chez lui le philosoplie ne clé- (lai;^ne pas les enseignements do la médecine et le médecin ne croit pas dérof^er en demandant à laplulosophie des lumières. » (Chauvet, IjU Psychologie de (lalien)
(2) On cite notamment ses observations relatives à l'anatomie de la jambe disposée par la nature « de taron ?'». ne mettre en péril ni l'aisance du mouvement ni la sûreté de la station «.
(3) Œuvres, XIV, 10. ■ (4) XII, 6. .
(5) XVII, 1. Même pensée déjà chez Aristote {De part, anim., IV, 10).
PLUTAUgUE, J'TOLÉMÉE, GALIEN 487
Et il faut entendre Galien refulor en s'arniant tour ù tour d'une abondante éloquence et d'une mordante ironie (I i ceux pour qui la nature n'est qu'une puissance brutale et aveu^^le, ignorant ce qu'elle fait et se jouant à l'aventure, c'est-àdire Epiiure et les pliilosojibes de son école, Asclé[)iade (2) et les médecins de sa secte. Demander à des causes toutes mécaniques, et non à l'espèce divine de la cause, comme s'exprimait Platon, la laison d'èlre d'un accord aussi parfait, lui paraît une déraison absolue, A la suite d'Aristote, il considère la finalité comme de toutes les causalités la plus parfaite, et jetant k'S yeux sur l'ensemble de la ciéation, il s'écrie : « Tout hotnme sensé doit comprendre et célébrer la perfection de l'intelligence qui est dans le ciel, d'où elle anime, ordonne et go uverne tout (3) :... cette étude ne renferme pas moins que les principes d'une théologie éminente, laquelle l'empt)rte eu importance et en portée sur la médecine tout entière (i). » Et en s'exprimant ainsi, il n'est que l'écho de la grande tradition philosophique et scientilique de l'antiquité. Mais insistant, comme il en avait le droit, sur les révélations spéciales de son art, il termine son traité De iisu parliuni par cette conclusion célèbre : « Je viens d'écrire le plus bel hymne ou l'honneur de l'auteur du corps humain. »
(1) « Ces tieureux atomes, en se mouvant au tiasard, ont l'air d'achever toutes choses avec plus de réflexion qu'Epicure lui-niAme ! »
(2) Fervent de l'épicurisme et de la circulation des molécules cor-, porelles, cet Asclépiade, ami de Cicéron et médecin de Mitliridate, soutenait que « le médecin abdique lorsqu'il se plie eu esclave aux injonctions de la nature, alors qu'il lui appartient de la redresser et de s'en rendre maître » (Cf. Maurice Albert, Les. mcded).i> (irecs n Home, 1894).
(3) Tout en proclamant la puissance divine, fialicn, avec presque toute l'antiquité païenne, croit qu'elle est contrainte de se soumettre à certaines conditions inhérentes à la malirre, et il repioche à Moïse, dont il place d'ailleurs la Providence suprême bien au-dessus du hasard désordonné d'Epicure, de n'avoir pas vu que les lois de la nature sont antérieures et supérieures à Dieu lui-même.
(4) XVH, 1. « l.es mystères d'Eleusis et de Samolhrace n'ori'renl que de faibles démonstrations de ce qu'ils sont dcsliin's à pinuver, tandis que l'enseignement de la nature est d'une éloquence irréfutable, >»
488 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
Au rosie, « rien n'est plus confus que la doctrine de Galieu sur la nature: ici il en fait une force, . là un être; tantôt il entend ce mot dans le sens universel, tantôt dans le sens j>articulier... Dans plusieurs passa^içes, c'est la substance de toutes choses formée par le lempérament des quatre éléments ; ailleurs la substance première à la base de tous les corps ciéés et périssables (I) ». M. CrtMSt't nous donne la clef de ces dissidences doctrinales : « Au fond, si l'on excepte quelques afiirmalions qui lui sont chères, (ialien a très peu le goût de dogmatiser. En lace des questions difliciles, sur lesquelles les philosophes disputent, lui s'arrête volontiers, avoue son ignorance et ne se croit jjas autorisé à conclure, faute de preuves. Mais où se montre la supériorité de son intelligence, c'est dans ce qu'on peut appeler sa philosophie de la médecine (2). Elle se ramène essentiellement à étudier l'art de la nature : car cet art, le médecin a besoin de le connaître et de le comprendre à fond, pour y conformer sa pratique. La nature a (les fins auxquelles elle arrive par le jeu des forces qu'elle a créées et qu'elle entrelient. Ces forces résident dans chaque partie de l'organisme : en s'unissant entre elles, elles constituent d'autres grandes lorces supérieures et collectives. Telles les forces de création, d'alimentation et d'accroissement Ç^). » Et à la page suivante, le judicieux criti(jue ajoute les remarques que voici : « Aujourd'hui cette doctrine des « forces »
(1) l)AliE.MI!Elir..
(2) Eu eiïel, Galieu lient expressément à être distingué de ceux de ses confrères que l'on appelait alors mclhodiqiies, et qui, nous dit Sextus, négligeaient toute eonsidéialion transcendante ou simplement exceptionnelle pour se borner à constater les phénomènes, à eu observer la liaison et à en prévoir le retour.
(3) lUsloirc de. la liUénilure ;ji'ec(jiie, V, p. 422. — « Avant tout, écrit Galieu, la nature aurait désiré, si cela avait été possible, créer une œuvre immortelle... Ses créations ont vécu des milliers -d'années et vivent encore, grâce au moyen admirable qu'elle a inventé pour substituer constamment à l\Hre mort un être nouveau. » Et il admire la nuLuie réalisant ses lins malgré toutes les imprudences et tous le» désordres des hommes.
l'LUTAHgUL;, TTOLÉMÉE, GALIKN 489
nous apparaît à lia vers les moquciii's doiil Molirie a accablé les médecins de son temps... Mais toutes les grandes explications théoriques des phénomènes du uioiuic, une fois dépassées, en sont là : ce qui n'empêche [)as (ju^en tout lem[)S la science ait besoin di' théories [)our lier ses expériences et eu coordonner les résultats... Or, dans le monde scienliliquc d'alors, nous ne voyons en dehors de cette doctrine que des théories stériles, qui no provoquaient ni observation ni e^périmenlaliou. Au contraire, la philosophie si vigoureusement défendue par (jalien, tenait compte de tous les faits établis: elle lui en faisait même découvrir d'autres... On lui a reproclud'abuser de la dialectique. Mais la dialectique de Galien est celle d'un homme qui sait, qui observe, qui réfléchit et (jui éprouve le besoin de conclure de ce qu'U voit à ce qu'il devine. Sans dialectique de cette sorte, il n'y a jamais eu de grand savant, il n'v en a pas plus aujourd'hui qu'autrefois. »
Et cependant en ce qui touche la méthode, la science moderne ne consentirait pas à se montrer entièrement satisfaite. Sans doute Galien exprime la même lière conliance que Straton dans l'expérience personnelle, et se plaint amèrement du tem[)s infini enlevé aux recherches [)ar les discussions théoriques(i) : « Définition, dissection, expérimentation, voilà les vrais proc('dés que Galien oppose avec force à la méthodes arbitraire et frivole des stoïciens (2). » Tout ce qui échappe chez lui à lospril de système est concluant et fécond : le reste est mêlé d'erreurs. J/anatoinie comparée donne un démenti complet à [)lusieurs de ses pr(»[»ositions : ses explications physiologiques olïrent maintes fois une véritable incohérence; sans cesse en extase devant l'ceuvre de la nature, il a entrepris de tout justifier, de tout ex[)liquer jus(iu'aux moindres détails, et cela à l'aide de connaissances forcément encore imparfaites. De là, dans bien des |)as.sages, une ingénuit.' cpii étonne et qui atteste chez un savant aussi éclairé un aveu-
(1) De naliirs: linhua, I, li.
[2) Chauvkt, ouv. cité.
glement de parti pris. Il eût été du moins préférable, écrit à ce propos Daremberg, qu'il n'eut pas rendu en quelque sorte complice de ses puérilités celte nature dont il vante à tout propos la sagesse et l'équité.
Mais ses nombreux ouvrages, d'une lecture plus intéressante qu'on ne pourrait s'y attendre, témoignaient d'un savoir étendu et d'une culture d'esprit peu commune : aussi, sans être un auteur original, Galien a-t-il exercé une influence profonde sur les générations qui l'ont suivi. Quoique dans un domaine dilTérent, ses traités eurent pendant de longs siècles dans notre Occident, au môme titre que ceux d'Arislote, le privilège envié d'être « l'oracle » de l'école.
Les Romains, nés pour conquérir le monde, n'étaient guère faits pou ries recherches désintéressées et patientes qui sont à la base de la science. On a souvent parlé de leur peu d'aptitudes littéraires: que dire de leur inaptitude scientifique? Dans les programmes de leurs écoles il est question d'arithmétique, de géométrie, jamais ou presque jamais de sciences physiques et naturelles : les études de ce genre passent, d'une part, pour ne convenir qu'à des gens de beaucoup de loisir; de l'autre, pour être hérissées de complications et de difiicultés (l).
Gicéron dans sa République (2) ne leur reconnaît guère
(1) Gicéron ne néglige aucune occasion de parler de ce qu"il y a d'inson<lal)le dans les secrets et les mystères de la nature.
(2) I, 18. Qiiinlilien s'exprime en termes presque identiques. — On ra'ohjectera peut-être la description des neuf cercles ou plutôt des neuf sphères de l'univers contenue précisément dans le Songe de Scipion: mais cette paf;e offre autant de fantaisie que de science véritable, rappelant en cela le modèle qu'elle reproduit, je veux dire le mythe d'Er à la fin de la République de Platon.
d'aalre avantage que d'aiguiser un peu l'espril de la jeunesse et de l'amener à des travaux plus sérieux en picjuant sa curiosité. Quelques hommes d'élite, comme Scipion dans sa retraite de Linlernes, se plaisent sans doute à converser avec les hommes les plus instruits de leur génération (1): mais aux yeux du très grand nombre, les sciences, recherchées uniiiuement en vue de leur application les plus usuelles et les plus vulgaires (2), demeurent confondues avec les métiers dont elles partagent le discrédit.
En outre, disons-le à l'excuse des Romains même du siècle d'Auguste, la hauteur à laquelle la Grèce s'était élevée dans la philosophie et la science, aussi bien que dans la poésie et dans l'art, interdisait à peu près tout espoir de la surpasser ou même de l'égaler (3). Pourquoi entreprendre des essais téméraires dans un domaine où d'autres ont acquis une supériorité aussi incontestée et se donnent fièrement comme n'avant rien laissé à découvrir à leurs successeurs ? Les plus intelligents vont jusqu'à admirer ces exemples, mais sans aucune ambition de s'en inspirer ('»). Nous chercherions vainement à lîonie un Archimède, un Eratosthène. un Euclide ou un Galicn.
(1) Eniiius ne fait probablement que traduire leur pcii^Li- quand il écrit ces deux vers :
Philosopliari est milii necosso, at paucis. Nain omnino liaud ('lacet. Degustandum ex ea, non in eara ingurgitandum censeo.
(2) Les vers d'Horace relatifs à l'éducation de ses jeunes compatriotes sont dans toutes les mémoires et n'élonnent pas chez un peuple qui n'a pas d'autre critérium que l'utile pour juger même la poésie « divine » d'Eschyle et de Sophocle:
Post Punica bella quietus qnœrere csepit Quid Sophocles et Tliespis et ^-Kscliylus ^^tile ferrent.
Qu'on nous permette à ce propos une courte citation de M .A. Fouillée: « Vouloir des vérités utilçs avnnt les vérités belles, c'est vouloir les fruits avant l'aibre. Ce n'est pas aux nations utilitaires que la pn-éminence restera: car elles :^onl stériles en j^'éiiie- et même en simples esprits d'élite. »
(3) Les aveux de Virgile au VI« chant de YEacidc sont aussi explicites qu'éloquents.
(4) Dans les bibliothèques de Pompéi, le seul ouvrage scientitique
L'agriculture, chacun le sait, est l'art romain par excellence, mais de même que les scriptorcs rei riisticœ ne connaissent guère la poésie de la nature, la science de la nature, au sens le plus élevé du mot, ne leur fait pas moins défaut. Ce sont des agronomes estimables, pleins d'estime pour leur utile profession, ce ne sont pas de vrais naturalistes. Aristote lui-même leur eût refusé répithèle de 'fjj'./.o-: ou de 00710X0701.
Ainsi Varron, cet infatigable polj^graplie, le plus savant d'entre les Romains de la république, proclame sans doute l'antiquité, parlant, la noblesse du labourage qui participe, dit-il, à ce qu'il y a de divin dans la nature, tandis que les cités sont l'œuvre de la politique humaine (I), L'âge pastoral a été précédé de l'âge qu'il appelle c de nature (2) », contemporain du berceau même de l'humanité. Mais ce sont autant de réflexions jetées au hasard sans ombre de système.
Si de Varron nous passons à Columelle, nous voyons ce dernier, dès sa préface, protester contre le préjugé accrédité par l'épicurisme que la terre épuisée est incapable de produire comme autrelois d'opulentes moissons. N'est elle pas la mère de tout ce qui existe et à ce titre n'a-l-elle pas re(,'U en partage une jeunesse éternelle? et n'y a-t-il pas quelque impiété à se représenter, frappée d'une stérilité incurable, la Nature à qui a été comnmniquée une fécondité sans lin (3)? Chercher la
qu'on ail rencontré jusqu'ici est le \\zp\ 'vjt£(o; d'Epicure. — En deliors du monde ^rec, il y éi un pays conquis par les armes romaines, où une certaine pliilosopliie de la nature parait avoir rté en honneur : c'est notre vieille Gaule. Un lit en efiet dans (lésar : « Multuni de sideribus, de iiiuiidi ac terrarum magnitudine, de rerum natuia disputant et juventuti tradunt (Druides) » {Commentaires, VI, 1 '1). De son côté Cicéron dit de l'Eduen Divitiacus : a Qui et natur;e rationem, quam physiolo^iam grœci appellant, notain esse siiii prolitebatur » {J)e divinaliune, 1, 41).
(1) De re ruslica, III.
(2) Livre II : « Summum i.'iadum fuisse naturalem, cum virèrent liomines ex iis rébus quas inviolala ullro lerret terra. »
(3) « iN'eque fas exislimare rerum naturam quam primus ille mundi ^'enitor peipelua fecunditato donavit, quasi quodam inorbo sterilitate affectam... Te>Ta quœ divinani et icternam juventutcm sortita commu-
richesse dans des voynjjes au long cours, dans d'Hudiicieuscs explorulions à travers 1rs conlinents. c'est à ses yeux mai!qu<'r de confiance et do respect à l'éjiaid de la nature, c'esl contrevenir à ses lois (« ruplo natura^ fu'dere ».) Colunielle se lail d'ailleurs une idée assez haute de son art pour souhaiter (jutl'agriculleur ait approfondi la nature des choses (« sil oportet naturae rerum sagacissinius »), sans qu'il ail à rougir de ne pas atteindre à la hauteur d'un Dcmocrile ou d'un l'ylhagore (I) (c( si in uni ver- a irruni natura sagacitaleni Denioriili vel P\ iliagorae non fuerit assecutus »).
Lui nu^'me, dans son X" livre où il a chanté en vers les jardins oubliés [tai' Virgile, essaye de dépeindre, à la suite, de Lucrèce, la puissance secrète qui rappioche tous les èlres et renouvelle perpétuellement la vie ; mais une tâche aussi vaste l'accahle et il s'écrie :
Ista canat, majore Deo quem Delpliica lauriis ImpuUt, et rerum causas et sacra movenlein Orijia natur:p, secrelaque fœdera cu'li.
.le viens de nommer Lucrèce. Dans une partie antéiieure de ce trava I, le nu^apliysicien a déjà comparu devant nous : il nous reste à interro^rr le savant, le physicien, l'astronome, le naturaliste : mais eh- z lui ces diveis rôles sont hien ]»rès de se confondre avec celui de phiIoso[)lie, et en tout cas lui sont manifestement subordonnés. Nous ne reviendrons pas ici sur le peu de valeur scientifique d'I^picure : malgré ce défaut, ou peut-être à caus ■ de ce défaut même, le naturalisme caché au fond de sa pliilosophie trouva à IU)me un favorable ac-
nis omnium parens dirta est,. « Varrmi dt-jà avait associé à Jupiter, père des hommes, la Terre Mère (« Tellus Terra mater »), taudis que Lucrèce (II, 636) protes'e avec énergie contre une telle qualilicaliou beaucoup trop religieu>e à son gré.
(1) l)i\ers textes d"auleurs latins fouL supposer que le soiivi-nii- d.- PvHiagore ou du moins de son école était resté assez vivant dans le sud de ritalié.
.i94 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE
cueil : il en coûtait si peu pour le comprendre et le retenir! Citons ici quelques lignes d'un traducteur de Lucrèce, M. Biancliet :
c( Né en Grèce du développement normal de la pensée humaine, l'épicurisme se présenta aux Romains comme une doctrine de circonstance, parce qu'il répondait à une disposition qui, sans être générale ni môme commune chez eux (elle ne le fut jamais), cependant au siècle de Cicéron devenait tous les jours moins rare: ils sentaient le hesoin, ils éprouvaient le désir d'étudier, de connaître la nature... Or, expliquer la nature, telle était précisément la prétention de l'épicurisme : prétention, si l'on veut, chimérique, mal fondée, ridicule même: mais qu'importait pour le succès? Il suffisait qu'elle fit illusion. D'ailleurs à tout prendre, l'épicurisme, considéré comme point de départ dune investigation scientilique de l'univers, valait autant et mieux pour les Romains que les autres systèmes philosophiques de la Grèce (l). gênés par l'insuffisance de leurs méthodes, tous négligeaient d'observer la nature ou ne la voyaient qu'à travers le prisme de leur métaphysique a priori, tandis que l'épicurisme, faisant un dogme de l'infaillibilité des sons, n'avait qua en appeler à leur témoignage pour redresser ses propres erreurs. I\u- là, quelque ruineux que fussent d'ailleurs les fondements de sa morale et de sa métaphysique, l'épicurisme était peut-être, pour cette partie de la philosophie qui touche aux sciences naturelles, la plus pcrft'Clililo des doctrines de l'antiquité, et de plus il aimait ses disci[)les de ce levier tout-puissant qui, entre les mains des modernes, a soulevé le monde : l'expérience ! »
Il y a dans cette pag<> plus d'un détail contestable. Ain-i Je crois moins que l'auteur au goût et aux aptitudes du Romain.
(1) C'est par des niolit's (l'un ordre dilîéreiit. el certainement moins lionorables que Cicéron dans ses Tusculnncs (IV, 3) explique la popularité de l'épicurisme chez ses concitoyens. Doctrine à l'usage des petits esprits, écrit-il ; quelques grosses théories, pas de i-aisonnemenls subtils !
LES SAVANTS DANS LE MONDE ROMAIN -i9o
même du Romain cultivé, contemporain (](' Lucrèce, pour les sciences naturelles (I) : et si l'on onltuid roFuscr à l'ancit-nnc philosophie grecque en général le mérite d'avoir disci-rné la vraie mélhoile dans Téfude des phénomènes, une équilaM»* impartialité exige qu'une exception soit faite en faveur du [)éripatétisme ou tout au moins d'Aristote son fondateur.
Mais pour en revenir à Lucrèce, on peut accorder qu'il y a dans son poème un certain nombre d'idées justes (2) et comme le pressentiment de mainte découverte à venir (3\, à coté de passages où l'argumentation ne manque pas de force, si l'on se reporte aux connaissances et aux idées du temps. Ailleurs (quand il est question de la foudre et des tempêtes, par exemple), ses
(1) Sans doute (et M. ('•. lioissier. dans La rrlùjion romaine, en fait la remarque) il n'est pour ainsi dire aucun grand poêle du siècle d'Auguste que n'ait touché l'ambition de marclier sur les traces de l'auteur dii De iiatura reriiin : mais ce qui est à noter, c'est que chez tous celte ambition est demeurée à l'état de vœu tout jdalonique.
(2) Quelques parties, par exemple, du tableau si détaillé de la lente et progressive évolution de l'iiumanité.
(3) Considérons notamment en quels termes d'une précision inattendue le poète latin expose le principe de la conservation des forces et de L'unité de la matière avec son com[)lément obligé, le transformisme universel :
Nec stipata magis fuit unquam materiaï
Copia nec porro majoribus intervallis,
Nam neque adauuescit quidqiiain, nec dépérit inde :
voyons comment, préludant aux vues profondes d'un des plus grands savants <lu xix*^^ siècle, il aperçoit dans le monde la luUo de deux principes opposés, et la vie toujours empressée à réparer les ravages de la mort : avec quelle énergie (II, 897-900 et !)20-9) il défend la thèse (chère aux matérialistes de tous les temps) de la [irneration sjwnlanrc. naguère encore causi^ de i)olémiques si biuyantes, et d'autre part quelle devise heureuse fournit à la microbiologie ce vers curieux :
Corporibus igitur ctncis natura gerit res.
EnC\n Lucrèce n"a-t-il pas deviné la tliéorif des terrains sédiinentaires, quand il di-linit le sol terrestre une boue i f'ex) laisséi^ pai' les eaux après leur disparition .'Ainsi, conclut M. IMclion (llislnire île lu lillerniiire lutine, p. 29.}) le déterminisme, la psych()[)llysiulogi^■, révolutionisiin-, toutes les doctrines dont vivent les esprits à l'heure actuelle ont dans hi De nnluva rerum leurs x'acines lointaines.
496 CllAP. lir. — LA SCIENCE DE LA NATURE
explications sont grotesques : pouvons-nous nous vanter d'en possédersurtousles points de compiètesetde définitives? Partout il vise à couper court à ces étonnements qui sont le propre des natures ignorantes (I) : mais s'il a raison de combattre les préjugés vulgaires, la théorie souvent fort conipliquée qu'il leur oppose n'est guère plus satisfaisant(^ De môme dans la lutte qu'il déclare aux superstitions nnMliulngiques, il avait pour alliés, nous l'avons dit, tous les esprits éclairés, d'accord j)Our reconnaître que ces superstitions déshonoraient Tidée qu'un être intelligent doit se faire de la divinité. Quant à s'imaginer qu'on a fait œuvre de science parce que de toute manièi'e on a travaillé à bannir le divin du monde, c'est une étrange illusion {2\. Encore ici faut-il reconnaître chez Lucrèce quelques traces d'un sentiment que semble avoir totalement ignoré Kpicure, je veux dire l'enthousiasme, le frémissement intéi'ieurdu savant devant lequel se découvre soudain un coin de l'infini.
Lucrèce, en dépit de ses connaissances si supérieures à celles des Romains de son temps, avait reconnu les difficultés grandioses de sa tâche (3). Un siècle plus tard le stoïcien IManilius.
(1) Horace [Sidlrcs I, ii, 101) répète celte inAnie profession de loi épicurienne :
Deos didici spcuniiii ayere reviuii, Nec, si (juid iiiiri laciat iiatufa, deos id Tristes ex alto cœli deinilt.n'e lecto.
(2) Ne fût-ce qiren se plaçant à un point de vue tout profane : « Le matérialisme de Lucrèce, qui a des prétentions scientiliques, nous donne une cosmo^'onie encore plus enfantine et d'une plus naïve coinpiication ([ue le polythéisme grec. » (M. l'\\vi:)
(.'!) 11 est certain qu'il abonde en hypothèses toutes aussi gratuites les unes que les autres, et entre lesquelles, au grand scandale de ses lecteurs modernes, il se dispense de choisir :
Phires... sequor disponere causas
E (iiiibiis una taineii sit et hic quoqiie causa necesse est :
Sud quii; sit earuin
Pi\'eci{UM-e, haudquuquaui est pedententiiu progrediei^tis.
Li:S SAVANTS DANS LE MONDE UOMAIN i'JT
abordant à son tour des problèmes du nmAnme ordre, aura un senliment plus profond encore du mystère dont aime, ù s'»'nvelopper la nature :
Sic allis mitura iiianel consepta loncbtis, At veruni in caeco est, mullaque ambagine roruin.