‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 62 sur 68 · IV · texte numérisé non relu

IV

Il affirme que « l'origine des choses nous demeure impénétrable : secret éternel, bien au-dessus de l'intelligence des hommes et même de celle des dieux il). Ce qui tombe sous les prises de la science, ce sont les rapports des êtres, leur forme, leur composition. Ici l'homme peut fêter son triomphe ; la raison règne dans l'univers soumis à ses btis: l'immensité des objets, leur obscurité, rien ne Tarrète. Le monde est devenu notre conquête : nous en jouissons à ce litre : enfants des astres, nous nous élevons jusqu'à eux ».(-) La science moderne pourrait avec bien plus de droits encore s'approprier ces belles pai-oles : il lui serait diflicile de témoigner de plus de conliance et de plus d'enthousiasme. Dès ce temps l'esprit humain se sentait et se savait fait pour commander au monde.

Tous, il est vrai, ne parlaient pas de ce règne de linlelligence avec une égale fierté. Cicéron, par exemple, qui cepen-

et, en eiïet, a suivre ainsi [.as à pas la nature sans autre boussole, sans autre lumière (jue le témoignage des sens, arbitres souverains de l'a connaissance, les empiriques de tous les temps, depuis les pllilosopllf'^ de rionie jusqu'aux positivistes de l'heure présente, ont dû se recoiinaitre impuissants à pénétrer dans la sphère des « premières cau"^.-. et des (iremiers principes ». Et cependant aussi longlemiis (ju'on n<s'est pas élevé jusque-là, l'édifice de la science reste inachevé.

(t) Pensée singulière, peut-être sans exemi)le dans tout le reste d«la littérature classique, et qui lait souger à certains apliorismos dil'inde antique.

(2) Kt dans un autre passage:

Nec i)riu8 iinposuit rébus (inemquo inanuiiKjiK' Quain cneluin aîcendit ratio, cepitqtn' profumlan Natui-am rerum claustris, viditriiio qiioii iis.iuaiii e^t... Eripuit ca-io lulinen sceplrumque Tonutili.

498 cnAP. m. — la science de la nature

dant, au témoignage de Pline, ne s'était pas absolument désinléi'essé ni de la physique ni de l'histoire naturrlle, en était resté dans ce double domaine aux vues de Pliton(l). Il rappelle volontiers après l'auteur du Phèdre que l*ériclès dut une partie de son génie oratoire aux leçons d'Anaxagore, le philosophe physicien; en plus d'un passage il nous montre dans l'examen et la contemplation de la nature le véritable aliment de l'âme et du génie : c'est là, dit-il, le plus sûr mo^'^cn de réduire à leurs véritables proportions les choses d'ici-bas, et tel développement ]ihilosophi(jue qu'on lit i^ons sa plume pourrait se résumer dans cette antithèse toute moderne : que l'homme e.st grand, quand il se compare à la matière! qu'il est petit, quand il se mesure à l'infini (2) !

Mais quand il s'exprime de la sorte, Cicéron visiblement répète une pensée éloquente de ses modèles grecs plutôt qu'il ne traduit une conviction personnelle, fruit dune pratique journalière. Ce sont du reste les résultats qu'il apprécie bien plus que les investigations qui les ont rendus possibles (>). ('e qui Tenthou-iasme, c'est 1 industrie de l'homme réussissant, comme il le dit en termes expressifs, « à créer dans la nature même une seconde nature (i) ». S'il traduit en V(3rs les Astronomiques d'Aratus, c'est en versilîcateur qui aime à se nsesurer avec les difllcullés de son art, non en savant charmé des conquêtes de la science. Entre

{\) Quand on songe à l'étendue de lalàclie accomplie par Cicéron, on éprouve quelque scrupule à lui reprocher de n'avoir pas compris aussi bien la physi(iiieque la philosopliio proprement dite dans ses i-emarquables travaux do vulyari^aLion. Mais qui peut dire tout ce que la postérité y a [leidu ?

(2) Cf. De leifibiis, I, 23, et De repitblica I, 17 : «.Animus cum cœlum, terras, maria, rerumque omnium naluram perspexerit, ea(|ue unde gencrata. (pio lecursura, quando, qunmodo obitura. quid in iis mortale oi caducum, quid divinum œlernumque sit, viderit... quam se ipse noscel ! quam despiciet! »

(3) Kn vrai llDiiiain. il écrit: « Non me deus ista scire, sed his tantuminoclo uli voluit » (D<; divin., I, 18.)

('4) De nalura deorum, U, 60.

SÉKÈOCE ET PLINE l'aNCIEN 49'.»

autres dialogues plalouiciens, il met en laliu le Tunoc, sans doute afin de faire provision de niatih-iaux et de documents en vue de quelque traité philosophi(|ue sur l'ori-^nne des choses (1) ; nous sommes tentés d'en conclure que ce côté de la doctrine du maître exerçait sur lui une séduction toute particulière, mais lui-même a pris soin de nous ôtrr crlte illusion, puisque dans la piéTace mise en tèle de sa traduclion il rappelle qu'en plusieurs endroits des Académiques il s'est élevé contre l'ambitieuse prétention de pénétrer les secrets de la nature. N'est-il pas un disciple de l'Académie nouvelle, et notanjment de ce Carnéade qui en ph3'sique rejetait toute certitude sous prétexte que les théories opposées invo(]uaient pour se défendre des arguments d'égale valeur (2) ? Sur ce terrain, Cicéron ne cesse de répéter que toute évidence lui manque, et qu'd faut éviti-r de se prononcer entre des opinions vaines et contradictoires ; «Maxime in physicis quid non sit cilius quam quid sit dixeriin », et ailleurs : « Ulinam tani facile vera invenire possim quam fulsa convincere ! » Disposition d'esprit opportune, parce qu'elle met en garde contre toute iiypotlièse aventureuse, mais fâcheuse en ce qu'elle retarde indéfiniment la constitution de la science.

D'où vient, trois siècles après Platon et Aristote, cette défiance des anciens en présence des révélations de la nature, et leur hésitation dans le seul domaine où l'esprit moderne se llatte au contraire de s'enrichir de données positives? De l'absence de toute démonstration rationnelle, de toute vérification expérimentale : faute de principes reconnus auxquels

(t) Dans les manuscrits, le fragment que nous en possédons est inlilult' lial)iluetleraent De universo. Notons que dans l'iulrodiiclion Cicéioii l'ait allusion à ses entrelit;ns sur la nature avecNigidius physicien tort savant pour l'époque ( « acer investigator et diligens eaium lemm qu;i> a uatnra involutas videntur », dil-il de lui, ot Macrot)e (II, 2) nipète le même éloge), lequel faisait revivre à Kome les tiiéorie-; pytliaguricii^nnes. L'antiquité connaissait de lui deux traités : De tv/WJs et /Je aniiiHilihus.

(2) « Propter conlrariurum ralionum paria momeula » {Acadcniiqiies. II, 39).

500 CUAP. m. — LA SCIENCK DE LA KATURE

on sût la raltacher, chaque découverte restait à l'état de conjecture isolée, de théorie provisoire ; au lieu doiïrir comme à l'heure présente l'aspect d'un solide et bel édifice, la science ne se composait que de pierres éparses, quelques-unes, il est vrai, déjà supérieurement taillées (1).

Sénéque et Pline l'Ancien.

Mais des tem[)s nouveaux sont venus pour Rome : les âpres luttes du forum, la fièvre des guerres civiles ont été pacifiées ])ar l'avènement d'un maître. Repoussé de la vie publique, désormais sans luttes à livrer pour la d(;fense d'une doctrine ou d'un parti, le talent devait se reporter vers les travaux solitaires de la pensée. Forcés parla suppression de l'arène politique à chercher un autre aliment à leur activité, les uns allaient se jeter dans la po('sic, les autres dans les déclamations et les controverses; il était impossible (jue la science n'attirât pas. quelques-unes au moins des intelligences d'élite.

Deux ouvrages surtout, parmi ceux que le temps a respectés, témoignent de la faveur qui entourait à Rome, au premier siècle de notre èi'e, l'étude de la nature ; les Qjiestions naturelles {'!) ila Séni'qne elVIJistoire naiia-elle Ç^i de Pline l'ancien.

(1) A Jlome la science n'a pour ainsi diie aucune obligation au siècle d'Auguste, qui a en revanche si remarquablement mérité de la poésie. Mais Hacon oubliait le siècle de r*ériclès lorsque, généralisant les enseignements que contient sur ce point Ihistoire romaine, il écrivait au premier chapitre du Novum Organon : «Dans les temps mêmes où les lettres et les talents de toute espèce ont eu leur plus brillant épanouissement, la philosophie naturelle n'a eu en partage que la moindre partie de l'attention et de l'industrie des hommes. ->

(2) Ouvrage composé dans les années (52-03 de notre ère.

(3) En parlant.de cette œuvre de sou oncle, Pline le Jeune l'appelle

SÉNÈQUE ET PLINE l'aNCIEN oDl

De CCS deux écrivains, le premier est avant luul un [iliilnsophe ot un stoïcien, ce qui veut dire un professeur dv morale et un moraliste. Sa valeur scicntilique a é'j' discutée i I i. 11 a personnellement observé, cela est 'certain: mais son savoir est, avant tout, le fruit de ses innombrables lectures. En géologie, par exemple, il se contente d'être au coui'ant de tout ce qu'ont écrit ses devanciers (;t de faire enti-e ces diverses hypothèses un choix souvent judicieux. Bien que l'école à laquelle Sénèque appartient estime en général qu'en dehors des moyens propres à aguerrir l'homme contre lui-même et contre la fortune, rien ici-bas n'est vraiment digne dune sérieuse attention, néanmoins les ambitions scientifiques qu'il nourrit ne sont pas de celles dont il croit avoir à rougir (2). Il veut bien s'étudier lui-même d'abord : mais il demande de qu(-l droit on lui interdirait ensuite d'étudier le monde (3), et sa protestation n'est pas sans éloquence : « Ego non qu.neram quœ sint initia universorum ? qui rerum formator? quis omnia in unum mersa et maleria inerti convoluta discreveiit ? non quceram quis sitistius artifex mundi?qua rationetanta magnitudo in legem et ordinem veneritVquis sparsa collegerit, confusa distinxerit? unde lux tanta lundatur ? ego ista non quseram ! ego nesciam unde descenderim? vetas me cœlo interesse? »

Il se gardera donc de séparer la physique de la morale : macrocosme et microcosme otlrent au sage un égal intérêt. Assez

V Histoire (te la nafure : Quintilien se sert do l'expression naluralis sapientia.

(1 ) Pour nous borner à rantiquité, Pline l'Ancien qualifie Sénèque de » princeps erudilionis lemporis sui », tandis que Quintilien ne le lien! qu'en fort médiocre estime, tout en lui reconnaissant « \Ayiv'imuui stiidii, niuita rerum cognitio » et en ajoutant pour excuser ses méprises : « in qua tamen aliquando ab liis quihus inquirenda qu;j;dam mandabat, deceptus est. »

(?) Et ce n'est pas là pour lui une opinion de circonstance : cai dans les Con&olalions et les Lettres à Luciliu^ il tient exactement le nii^uie langage-

(3) << Me prius scruter, deinde bunc mundum n (l.rtirr I,XV).

^02 CnAP. m. — LA gCIENCE DE LA NATURE

dédaigneux à l'égard du raisonnement mathématique qu'il juge peu à la portée du commun des lecteurs, il déclare qu'il clierchera en tout des démonstrations d'un accès facde (I). 11 est tout prêt d'ailleurs à se moquer des géomètres qui, habiles dans l'art de mesurer lignes et surfaces, ne comprennent rien à la grandeur ni à la petitesse du caractère, et des astronomes qui prétendent retrouver Forhite des planètes dans l'espace et ne savent pas dans quelle voie se diriger eux-mêmes ici-bas (2)ht si, à 1 lieure présente, on exigeait de nous la preuve que pour l'homme les brillantes conquêtes matérielles de la science sont accompagnées d'aulant de conquêtes morales, dans quel embarras ne nous jetterait-on pas? Pour Sénèque, ce sont là deux ordres de faits et de réflexions qui sont et qui restent di^tincts : tout au plus se permet-il de faire jaillir çà et là des entrailles de la ph3'sique quelque leçon inattendue de morale, quelque précepte pour la direction delà vie. A Posidonius qui revendiquait pour le sage l'honneur d'avoir découvert et perfectionné jusqu'aux arts mécaniques, il répond : « Il n"}' a là rien d'impossible : mais ce n'est pas par de telles découvertes que se fait apprécier la sagesse. » Néanmoins, il reconnaît à la physique sa place à côté des autres branches de la philosophie, bien plus, dans l'ouvrai^e dont nous parlons il est bien près de réclamer pour elle l'honneur du premier rang (3).

En somme, les Qiieslioii.s naturelles nous ollient ce que

(1) Ou comme il s'exprime, « probaliones quœ de piano legi possint». Dans iine de ses LeUres (la XC>) Je relève uiv plira&e qui fait soiiiier à un des adages les plus fameux de Bacon : » Verum coipore incurvalo et animo liumum spectanle est qorerendura ».

(2) Un t'crivain contemporain a dit avec raison que telle page de Sénèque fait songer aux auteurs de notre génération qui ont dénoncé et proclamé « la faillite de la science ».

(3) C'était l<à, nous dit Sextus lùnpiricus («d/;. Maili., VII, 23) la thèse de certains stoïciens s'ap[)uyant sur celle consid'^ration que, de toutes les sciences, aucune n'avait un objet [dus divin. Ceci résultait de leur sysième, mais nous donne aussi la mesure de ce que la pensée ctirélienne a ajouté à la notion de la dignité humaine.

SÉNÈQUE ET PLINE l'aNCIEN 503

nous appellerions aujouririiui un traité de méléorolofrie ( I ). Bien que lu préface n'annonce rien moins qu'une sorte de Cosmos antique, l'auteur s'est arrèlé pour ainsi dire au seuil de son sujrl. Il s'agit pour lui beaucoup moins de déterminer les lois géuérales, les principes const;inls de lu matière que de donner une explication telle quelle des prodiges dont s'alarme, à tort le vulgaire ignorant (2) et decertains problèmes plus ou moins curieux, plus ou moins compliqués que se pluisaieiil à discuter les « honnêtes gens » de son temps (3). Sa mélbode d'exposition n'a rien de sévère, ses démonstrations commencent et (inissent un peu au hasard ( i) : il lui arrive d'annoncer un sujet pour l'esquiver ensuite, ou de substituer habilement à la discussion promise des con>idérations qui prêtent davantage à la pompe du style : c'est le miel dont Lucrèce voulaitxniduire les bords de sa coupe. Mais surtout il est lier d'écrire, même sur ces matières, en philosophe sans cesse préoccu[)c de remonter aux principes (6) et sa lierté s'exprime

(i) Diogène Laërce nous apprend à quel point ces questions préoccupaient les stoïciens (VII, 150-150). L'antiquité n"a guère connu d'autreptiysique soit que cette science alors au berceau n'eiit pas de lien plus étroit avec la philosophie de la nature que la météorologie, soit parce que la contemplation des astres avait été le point de départ de l'une et de l'autre, comme le rappelle Cicéron dans un passage de la ¥•= Tuscidaue (ch. xxiv) qui a en même temps le mérite d'être un sommaire de la science naturelle chez les anciens.

(2) Sur ce terrain Séuèque et Lucrèce, stoïciens et épicuriens se tendent loyalement la main, de même qu'aujourd'hui la religion est d'accord avec la piiilosophie pour faire la guerre à de lâcheuses superstitions.

(3) C'est ainsi qu'Iccius, un des amis d'Horace, se demande

Quae mare compescant causas, quicl femperet annum. Stellae sponte sua jussa?ne vagentur et errent, Quid preiuat oLscurum lanœ, quid proférât orbem.

(Epitres, I, 12)

(4) L'ensemble de l'ouvrage trahit un certain désordre auquel M. Gundermann (A^ei/e Jahrbûcher fiir Philolorjic, ISOO) a pi-oposé de remédier en adoptant la disposition suivante des divers livres : VII, I, IVi., V, VI, II, 111, IV^

(5) m, i : « Crescit animus, quotiens cuipli magniludinem ostondit

504 CHAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

en ternies qui auraient une véritable noblesse, s'il ne s'y mêlait une nuance importune de déclamation : « Equidem tune naturse rerumgralias ago, quum illam non ab bac parte video, quœ publica est, sed quum secretiora ejus intravi : (juum disco quae univers! materia sit, quis auctor aut custos... Ilaec inspicere, hœc discere, bis incubare, nonno transilire est mortalitatem suam et inmeliorem transcribi sortem? — Quid tibi, inquies, ista proderunt? — Si nibil aliud, hoc certe : sciam nmnia angusta esse, mensus Deum (1). » I.a grandeur du monde doit nous enseigner à « mépriser l'étroitesse de notre domaine », et ainsi (comme chez Cicéron)la science, qui se tourne si aisément en sujet d'orgueil pour le savant moderne, devenait une leçon d'humilité pour le sage antique.

Et maintenant qu'à la suite de Platon Sénèque conPine en ]>b)'sique l'esprit humain dans la sphère du vraisemblable, la chose n'est pas pour étonner ceux qui connaissent l'histoire de la philosophie ancienne. JMais ce qui chez lui est aussi remar- (juable qu'original, c'est la haute id<'e qu'il se fait de la .science à venir, ce sont les découvertes merveilleuses qu'il lui ]nédit avec l'assurance d'un prophète. « Un temps viendra, dit-il (2), où l'on sera surpris que nous ayons ignoré tant de

et cogitât ». Un nioderae ne parlerait pas avec ])lus de conviction du rAle capital du principe de causalité : « Videbimus an rerum omnium certus ordo ducatur, et alia aliis ita implexa sint, ut quod antecedit aut causa sit sequentium aut signuni. » (I, 1, 4). Mais c'est au philosophe f[ue ressortissent les recherciies de ce genre : « Sapiens causas naturaliuni qu;erit, quorum numéros mensurasque geometer persequitur... Pliilosoplius primum et quœsivit causas rerum, et observavit effectus, et, quod melius est, initiis rerum exitus contulit. » (II, :>:i).

(1) Préface.

(2) « Veuiet tempus quo ista quro, nunc latent, in lucem dies extraliet. » (VII, 2;)). Comparer ces vers si surprenants d'un des chœurs de Mcdèe :

Terminus omnis motus, et urbes Mui-os terra posuere nova Nil qua fuerat sede reliquit

Pei'vius orbis.

Venienl aiiiiis Sii'cula seris Quibus Oceanus vjncula rerum

SÉNÈQUE ET PLINK l'aNCIEN îiOS

choses mauifostos... Nous nous [)laigiions do ne pas coiiiiailrr Dieu : que de conquêtes sont n-servées aux siècles futuis ! La nature ne livre pas tous ses secrets à la fois : nous nous croyons initiés ; nous ne sommes qu'au seuil du temple. »

Sur plus d'un point, Sénèqiie a eu le mérite d'émettre des conjectures ingénieuses et de discerner non sans Iiabilet(' la vraie cause des phénomènes : c'est ainsi qu'il a très bien démèh' la vraie nature du son (II, (•). .Mais on chercherait en vain dans tout l'ouvrage quelque délinition de la nature, quelque théorie vraiment scient ilique sur les éléments dont elle se compose, sur le mode d'action des forces auxquelles elle sert de théâtre. S'agit-il des perturbations lentes ou soudaines qui ont modifié et modifient incessamment la surface du globe? Sénèque veut qu'on les mette au compte d'un défaut imprévu de la machine : mais il ne permet pas qu'on fasse un procès de ht'iiliuence au constructeur.

Tel qu'il est, le livre des Questions nnfurellcs a été beaucoup lu dans l'antiquité, et plus tard. La morale de Sénèque, qui avait ses admirateurs en plein Moyen Age, a contribué à rendre sa physique populaire et à lui assurer une autorité véritable, au moins jusqu'à la renaissance péripatéticienne (1).

Dans la Rome impériale, Pline l'ancien, esprit vif et curieux, chercheur inlatigable, a seul élevé à la science un monument encore plus complet. Sauf le gc'uie, ce fut le Buiron et le llumboldt de son temps. Ses dernières lignes montrent qu'il avait pleine conscience de son mérite : « Salve, parens rcrum omnium Natura, teqne nobis (hiiritium solis célébra tam esse numeris ()nmii)us tuis fav(> (2). »

Laxet et ingens pateat tellus, Tethysque novos deletrat orbes N'ec sit terris ultima Thule.

(H II est facile de s'en convaincra en parcourant, [lar exemple, le Spcculuin iiinjic^ de Vincent de H eau vais.

(2) xxxviii, ::.

Chez les Grecs eux-mêmes personne n'avait encore exécuté ni même conçu un ouvrage aussi vaste, une encyclopédie aussi étendue de tout ce qui pouvait s'appliquer aux besoins delà vie et de l'art, anthropologie, biologie, minéralogie. Quoique Pline semble avoir pris à tâche de parcourir le domaine entier du savoir humain, il juge téméraire la prétention des savants qui s'arrogent le pouvoir de mesurer pour ainsi dire l'univers (l) : les calculs astronomiques paraissent éveiller sa déllance plutôt que de provoquer son admiration. « La raison, écrit-il, fournit un prétexte à l'impudence : on a osé deviner la distance de la terre au soleil, et Ton double cette distance pour obtenir celle du ciel, dans la supposition que le soleil est juste au milieu » (IF, 21) : phrase qui fait touîher du doigt et les procédés par trop simples en honneur chez les savants d'alors, et les bizarres préjugés qu'ils continuent à partager.

Ce qui manque à Pline, c'est l'esprit philosophique, c'est la critique et la méthode. Son œuvre, si riche en renseignements de toute espèce, « ne s'élève pas au-dessus de l'érudition décousue... Les idées qui le rendent si intéressant, voire même si poignant, ne sont que des remarques accessoires qui ne dominent pas son expoi-ition scientitique, mais sont énoncées au hasard, par accident. Pline est un savant qui pliilosophe quelquefois : il ne connail pas la philosophie de la science (2) ». Il est superflu de faire remarquer que V llisloire

[\) Cicéron de même fait dire à Scipion l'Africain, à propos de son ami l^anélias qui s'était beaucoup occupé de recliercties météorologiques : <( Pour moi, dans toutes ces recherclies, je ne partage pas trop sa couliance • il parle des merveilles les plus inaccessibles comme s'il les voyait de ses yeux et s'il les touchait de ses mains. » Que diraient Cicéron et Pline de nos astronomes contemporains?

(2) M. PiCHON, lUsdiirede hi liltcialure latine, p. 487. Je lis quelques lignes plus bas : « Du temps même de Pline, les études scientiliques sont b;iltues en brèche par la philosophie... Aussi la science du premier siècle a ['U produire des œuvres utiles, solides, parfois originales : mais elle n'a pas eu d'influence générale sur tous les esprîts : elle est restée en marge du mouvement des idées ; elle n'a pas été un principe de vie. ))

SÉ^ÈQUE ET PLINE l'aNCIEN 507

naturelle Q^i une œuvre de seconde main : c'est avant loiil dans les compositions de ses devanciers que IMine a ('■IikIh' la nature (1). On peut le comparer aux érudils alexandi iiis qui, sans prendre la peine de jeter les yeux autour d'eux, faisaient en déroulant les volumina de la Bibliothèque royale toutes leurs observations sur le ciel et sur la terre, ou encore à ces historiens dont parle Polybe : « ÎN'ayant voulu s'insti uire que dans les livres et ne parlant que d après le témoignage d'autrui, ils ressemblent à ces peintres qui ne peignent que d'après des mannequins et des animaux empaillés (2) ».

L'immense étendue de cette encyclopédie peut servii- d'excuse à lauteur : ajoutons à sa décharge quelle est riche en vues originales, en indications rares, en traditions curieuses, véridiques ou imaginaires, exposées dans un style quelque peu déclamatoire, mais où le pittoresque naît parfois de l'incorrection môme. L'ouvrage est dédié à Vcspasien, lequel, dit Villemain, ne pouvait manquer d'accueillir avec faveur un ouvrage qui détournait les Romains d'eux-mêmes pour les occuper de 1 Univers.

La JNalure y apparaît plus rarement qu'on ne serait tenté de le supposer : mais elle y tient le premier rang, comme on peut s'y attendre chez un lioujme qu'on dirait tantôt séduit par les hautes envolées de la cosmologie stoïcienne, tantôt conquis aux déclamations impies de l'épicurisme. Du reste, IMine parle d'elle presque sur le ton d'un moderne ; il cite volontiers les jeux ou les travaux de la Nature, métaphoie banale et sujette à toutes sortes d'équivoques ; il vante sa Providence

(1) C'est ce qu'avait déjà fait Varron, et il croyait devoir s'en excuser : « Eo liodie pliilosopliia perducilur ut pra;clare nobisciTi af,'alur si in liis œlatem ronsumimus exponendis (juilms anti(iui su;i; ptniionem comniodaljant conlexendis. Apum niella comediriius, non i|isi facimus. » - Au l" siècle de notre ère. la niulliplicitè des sources d'infornialion faisait croire que l'homme n'avait d('soiiMais plu-^ rien a decouviir, et M. Vidal-Labiaclie a raison de dire que VIlisL nre naluvelli^ traduit d'une façon Irappanie Ii^ sentiment de iiaulc et universelle curiosité qui avait alors envahi certains esprits.

(•2j xu, 2a.

(livre XVIT) qui a donné une fécondité exceptionnelle aux animaux inoiïensifs (VIII, 81) et ménage de secrètes compensations aux êtres envers lesquels elle a paru se montrer inclémente (V, 20); il s'émerveille de Tindustrie prodigieuse de la Xature dans l'organisation des insectes (XI, 2) (1); il s'extasie devant sa surprenante variété (XXII, 1) ; il célèbre la raison qui lui sert de guide et assigne un but même aux plus singulières d'entre ses productions (2). On croirait lire Hernardin de Saint-TMerre et retrouver chez ce Homain du premier siècle des pages détachées des Etudes de la nature.

Par une sorte de finesse d'auteur, il annonce dans sa préface que dans Ti'tude de Tunivers il s'attache à la partie la plus commune et la moins relevée (3) : néanmoins, chaque fois que son attention se porte sur l'ensemble, chaque fois qu'il rencontre sur sa route la pensée de l'ordre qui préside à l'univers, on ne saurait me'connaître dans son stvle une émotion sincère (i). De même que les historiens du temps parlent volontiers de la majesté romaine, de même Pline invoque « la majesté de la nature (5) ». Aussi bien le monde est à ses )'^eux un dieu éternel, incommensurable, qui n'a pas eu de com-

(1) « Nusquain alibi spectabilius naturae rerum artiflcium, quum iiatura nusquam magis quam in niinimis totasit». N'est-il pas permis do dire de cette simple plirase qu'elle contient en germe une des pages les plus célèbres de Pascal?

(2j « Nihil a natura rerum sine aliqua occultiore causa gigni » (livre X VU I.

(3) « Sterilis materia, rerum nafuia, boc est vita narratur et lioc sordidissima sui parte. » Et il ajoute un peu plus loin cette plirase qui nous sert d'i'pigraplie : « Res ardua obscuris lucem dare, dubiis fidem, omnibus voro nal.uram et naturœ sua omuia. » Hufl'on ne s'en est pas laissé imposer par cette précaution oratoire: « Pline, dit-il, a voulu tout embrasser, et il semble avoir mesuré la .Nature et Tavoir trouvée trop petite encore pour l'étendue do sou esprit ».

(i) M. Heure écrit dans son llisloirr dr la lillrratiire latinr : « Dans sa longue carrière Pline est soutenu par un souffle puissant, par une sorte d'entliousiasme qui rappelle Lucrèce : comme lui il, aime la nature avec une passion âpre et violeiste. »

(.")) VII, 1 : <( Naturœ rerum vis atqiie majestas. »

SÉiNtOUE ET l'LlNE l'aNCIICN 509

menceniciil el iiaui-a point de lin, ouvrage et oiivrir-r tout ensemble (l). l^i-cteuilic (lu'il y a des (licu\ parliculins auxquels conviennent des noms spéciaux et un culli' ;i |Kirt, c est s<' nouri'ir de pures imaj^inalions que la léllexion icnd dignes de lisée (2). Il n'y a qu'un Dieu, c"e^t la Naluic dans sa |)uissance, c'est le monde dans son imnicnsit»'-. Di- nirme c'est se méprendre sur la vraie nolion de rinliiii ici d'ailleurs assez peu et assez mal comprise) que de croire à l'existence d'une série innombrable de mondes, lesquels exigeraient, lisonsnous, autant de natures diiïérenlcs (;3i. Mais ce coup droit à l'adresse des Epicuriens n'empècbe nullement IMine, vf'ritable éclectique comme Cicéron et S('nèque, d'insisici' à leur exemple sur les bizarreries de la création, qu'il explique [Kir une sorte de caprice de la toute-puissante Nature; (i), et s'enhardissant dans cette voie, il en vient peu à peu à accuser la mali^rnitc' de celle dont toul à l'Iieure il exaltait la l*rovidence, à l'aire sans pitié le procès de cette jalouse sou-

(1) Qui ne reconnail ici le dogme stoïcien ? .Mais la |iliiase euliiTC mérite d'ùtre citée : « Mundiim el hoc quod iiomine alio cœlum appellare libuerit, numen esse credi par est, œternani. immensum, necine {5'eiiitura iieque inleriturum uiiquam... Sacer est, totus in toto, imo vero ipse lolum. Fiiiitus et infinito similis, extra, iiitra, omnia com|)lexus est in se : idemque rerum naturœ opus, et rerum ipsa iiatuia » (II, t). Spinoza n'a rien de plus précis ni de plus énergique dans le sens de son système que celte dernière lif^ne.

(2) « Fragilis et laboriosa mortaiilas in parles ista digessit, ut porlionibus coleret quisque quo maxime indigeret... efllgiem Dei qu;prere, imbecillilatis liumana> est ». Au siècle suivant, .\pulèe dans VAne d'or nous montrera son héros se consacrant à la déesse qui la sauvé et qu'il invoque sous dix noms difTérenls, et la déesse Taverlissant que sous ces appellations et ces dehors multiples, elle est toujours et partout « la nature. »

(3) '< Furor est (juosdam... innumerabiles tradidisse niundos, ut Inlidem rerum naluras credi cporteret (juasi. si li;ec iniinitas natur;» omnium artifici possit assignari, non illud idem lu uno iaiiliu-^ >-il inlelligi tanto pra-sertim opère. »

(4) « (Juibus in rébus <iuid possit aliud causa- alleiri." niorlalium quispiam quam dilTusaj per omne natune subinde aliter alque aliter numen crumpens? » (II, 'J3).

510 CUAP. m. — LA SCIENCE DE LA NATURE

veraine qui a permis à la mer d'envahir violemment les continents (1), ou qui a Irailé lliomme avec si peu de bienveillance qu'on peut se demander si elle est pour lui une mère ou une marâtre (2). Tout le passage est empreint d'une G:rave et austère tristesse : c'e?-t (ju'il ne s'agit pas seulement pour Pline, comme pour Lucrècr, de la misère extrême du nouveau-né que menacent tant de périls ol lant de soulîrances {'-i) : l'auteur de V Histoire naturelle découvre sans peine au fond du cœur de l'homme des convoitises, des passions, des défaillances, des craintes ignorées des autres êtres vivants.

Sénèque, Pline, Galien, Ptolémée, voilà des noms auxque's la [)0Slérilé a marqué leur place dans les annales de la science. Si leurs dodes études ne nous servent plus dorades comme à nos pères d'il y a sept et huit siècles, pour l'histolien de la pensée humaine elles n'en continuent pas moins à avoir leur intérêt et leur [)rix. Mais ces savants méritent assurément le reproche qu'adresse M. M. Croiset aux grands esprits de cette époque : « Ils vivaient trop sur un passé qui é;ail épuisé... Après avoir tiré parli des enseignements de l'anti juité, on ne savait pas s'en alTranchir, pour marcher hardiment dans des voies nouvelles. »

Jja Grèce qui a créé ou renouvelé tant de choses dans l'ordre intellectuel, avait lini par découvrir la route à suivre dans

(I) IMiiie s'ispire ici d'une objeelioii fameuse de I^ucrèce iTiais i! ta fait suivre d'une réserve asspz imprévue : « lia Ires parles terraî cœlum abstuiil, : Occarii rapina in incerto est » (II, 68). Ailleurs !VI. \) on lit que le l»ont-Kuxiii a été créé « peculiari invidia naturœ sine ullo îîne induL'enlis avidilati nnaris ».

(•2) « Ut non sit salis a-slimare parens melior liomini Natura an tristior noverca f'uerit «(VII, 1). Mais un peu plus loin se retrouve le disciple de Platon et des stoïciens : » Nalura; vis in oninibu.s momenlis lide caret, si quis modo parles ejus, et non totum conipieclalur animo. »

(:}) « Ilominem lanlum iiuihin! et in nuda humo natali die abjicit (nalura) ad vagitus statim et ploraLum el lacrymas » {Ib.).

SÉNÈOUli ET PI.INE l'aNCTEN 511

l'exploration de la nature : elh^ ny a i;iHTe fait (|ue les premiers pas. La science lielléiiiiiue. contenue dans la duiv'e relativement courte de trois ou qualr(; siècles, n'a pas eu le temps de mûrir ; mais on voit s'y multiplier graduellement les indices delà maturité à laquelle elle eût pu parvenii- si la (iièce ellemême avait sauvegardé plus longtemps riiidépendance jiolitique et nationale qui avait niirqué son apogée. Cette science otlre à première vue d'étranj;es lacunes : des provinces entières de son royaume actuel étaient ou parlieliemcnt ou même totalement ignorées, et la Ct)nnaissance de l'ensemble ne laissait pas moins à désirer que celle des détails. « Aucun savant ne parait s'être élevé à la conceplion de l'univers comme peuplé à l'infini de systèmes siellaires analogues à celui que nous pouvons contem[iler » (I) : et donc aucun n'avait aperçu^ pour parler l'admirable langage de Pascal, la nature entière dans sa haute et pleine m;ijeslé. Des erreurs graves ont jusqu'au bout trouvé créance : il fallait attendre que les enseignements de l'expérience, l'emploi de méthodes plus sûres et d'instruments perfectionnés vinssent en faii(; justice (2).

En revanche, sur quelques points peu nombreux, mais il est vrai d'une grande iuiportance, les aflirmations de 1 antiquilé nont pas cessé de faire loi. l'aile avait déjà très bien posé certains problèmes : malheureusement ils se rangent

(I) M. Tannerv, Recherches sur ['histoire de l'astronomie ancAenne. p. 101. Le même critique conslate que si l'aslrouoinie, chez les anciens, ne voyait dans les astres (juc des satellites de la leri^e, centre de toutes choses, de mt^uie la p-iyMijue n'allait guère au delà des pr-incipes généraux de l'acoustiriiie et de l'optique, et de quelques notions sur la statique et la théorie des vapeurs.

(2/ Un philosophe de grand riiérite, M. V. Egger, a émis l'opinion que la science grecque avait été retardée darrs ses progrès surtout par- son liesoin constant d'évidence et de preuve niathéinaliiiue. Il fallait à resf)rit humain. [)our que la science moderne put naître, une éducation nouvelle qui le dispensât de cet appel irrcessaril à la démonstraliorr ratiorrnelle, et cette éducation, c'est le (idi-isme leligieiix du moyeu âge qui l'a réalisée. La thèse est séduisante, mais demeure très discutable.

Page 1