CHAPITRE TV
la naliii'e <'( le inoiidr iiioi'.il.
Ouand l'esprit grec se prit à rétlct'liir sur la notion de nature, il rap[)li(jua d'abord, nous l'avons vu, à la substance unique d'où l'on croyait tirés les éléments conslitutil's des êtres, substance demeurant immuable au milieu des vicissitudes continuelles de ses inlinies combinaisons. Mais à colé de ce rôle cosmologique assurément plein de grandeur, la nature n'en avait-elle pas d'autre? Le mrnie principe qui assurait l'unité, la stabilité, la permanence do ce qu'on pourraitappeler l'ordre matériel, ne remplissait-il pas vme mission analogue dans l'ordre moral (I)? Cette cpj^-.s, soutien et réalité du /.ÔTuo;, ne se retrouvait-elle pas avec des attributions semblables ou même identiques dans chaque espèce et dans chaque individu ? Après être intervenue dans la formation de la pierre, dans la croissance de la plante et de l'anima!, n'at-elle pas sa part à revendiquer dans la naissance et le développement des êtres raisonnables? N'appellera-t-on [»as à bon droit « nature humaine » cet (Uément piimordial ({ui fait le fond de notre être à tous, cette puissance inconnue (jui, en nous garantissant certaines facultés, en marque du nu-me
(1) Remarquons une fois do plus, à ce propos, que dans la Grèce antique les diverses hranches du savoir et les divers éiénicnts de la civilisation se relient de bien plus près que ce n'est le cas di^ nos jours,
coup les limites d'une main souveraine? et d'autre pari, ce qui constitue notre personnalité, ce qui est la manière d'être propre et distinctive do chacun do nous, n'est-ce pas notre « nature individuelle »?
Celle longue chaîne de réflexions, le génie grec l'a-t-il traversée? S'il y a quelque témôrilé à le prétendre, il est certain du moins que les doux dernières applications du mot ojcT'.î sont presque aussi anciennes que la première (I). Mais pendant deux siècles les «cjctiôXoyoi ne se sont guère préoccupés que de la nature universelle (2), et nos lecteurs viennent d'assister aux controverses mémorables qui ont surgi sur ce terrain. C'est à Socrate (et peut-être aussi dans une certaine mesure aux sophistes ses contemporains) qu'il était réservé d'ouvrir à la curiosité de l'esprit humain des horizons nouveaux, moins vastes, moins ambitieux sans doute, mais aussi plus accessibles et plus lumineux. Si le sage d'Athènes refuse de s'enrôler sous la bannière d'aucun de ces ouj'.xoE qui s'appellent Fythagore ou Démocrite, Heraclite ouParménide, il y a cependant une nature à l'examen do laquelle il a fait servir toutes les forces de son intelligence si sagaco et si merveilleusement aiguisée : s'il s'est détourné de la physique, c'est qu'il se sentait attiré vers la psychologie et la morale. Celte philosophie que selon un mot célèbre il faisait des-
(1) C'est ce qu'atteste l'emploi que depuis une époque très reculée la langue courante fait de l'aoriste à-fjv et du parfait irÉo'jxa (renforcé même parfois de cpjj'.?, ainsi Philoclùte, 79, et Bacchaiites, 896). « La nature propre de chacun de nous, telle que l'a faite notre naissance, est appelée par Pindare fo-i : il en parle sans cesse... L'homme demeure toute sa vie ce qu'il est par naissance » {A. Croiset, Histoire de In litlrraliire rjrrcquc, II, p. 383).
(2) On lit cependant parmi les maximes d'IIéraclite : rfioz àvOpw-to 8atjj.ojv, et Démocrite posait on principe que la pi^eraière règle pratique qui s'impose ù lètre raisonnable c'est de connaître sa nature, de ne rien entreprendre qui la dépasse, de ne rien faire qui la violente. Les rares fragments qui nous soient parvenus de ces deux philosophes permettent de supposer que si nous possédions leurs œuvres complètes, l'histoire de la pédagogie compterait deux chapitres dé plus.
cendre du ciel sur la terre, il a voulu quelle servit à expliquer ce qu'est l'homme, ce qu'est la famille, ce quesl la société : le premier il a soupçonné l'étonnante comple.\il('* de la nature humaine et entrevu les problèmes de tout genre, si curieux à la fois et si pratiques, qu'elle pose devant quiconque cherche à la délinir. L'homme qui n'était rien ou presque rien pour les philosophes antérieurs est bien près d'être tout dans les préoccupations de Socrate, aux yeux duquel il est de toutes les créatures celle qui est le plus étroitement apparentée à la divinité.
Et Socrate n'est pas seul ù se complaire ainsi dans l'étude de l'âme. C'est pour avoir tourné de ce côté leurs investigations les plus pénétrantes que les tragiques (l) et les comiques du grand siècle athénien ont mérité une si brillante renommée, que Périclès et ses émules dans l'art oratoire ont exercé sur. l'agora un irrésistible ascendant. Isocrate, comme le philosophe dont parle La Bruyère, consume sa vie à observer les hommes et à raisonner sur le devoir (2). Voyez avec quelle profondeur Thucydide {'■]) analyse les mobiles de notre conduite, les motils de nos résolutions, avec quelle noblesse il oppose aux faveurs passagères de la fortune le mérite personnel, la force intellectuelle et morale à laquelle se mesure la valeur comme linlluence sociale des individus. Il n'est pas jusqu'aux sophistes qui n'aient contribué dans une large mesure au développement de cet esprit nouveau. Ce qu'ils prennent en effet pour [)oint de d('part de leurs expositions oratoires, ce n'est plus l'ubjel, la nature extérieure, c'est le sujet, la faculté pensante et raisonnante qui est en cha-
(1) Qu'est-ce que le drame de Soptiocle, et surtout celui d'Euripide, sinon une « dialectique en action des relations sociales » et des devoirs de riiomme ou du citoyen '^
(2) Ce qu"il appelle ay.o-îTv ti; 'y'jti'.- -zà; TÔr/ àvO;iô-ujv {.Yr'()clcs, 13).
(3) i.ui-iuôme emploie lexpression r, oj?-.; tôjv àvOp<ô:r(ov, ot il la décompose en o'.à/o-.a, -('nôiir,, et gj/et;;. II Iraduit ce que nous appelons « force de caractère » par 'iJTîn); 't/j;.
cun de nous. Pour qui l'homme est la mesure de toutes fl
choses, les divers aspects de la nature humaine ont un inté- fl
rêt facile à saisir.
Or, précisément à cette époque, sur le terrain juridique et social la nouvelle acception du mot nature se trouve engagée dans un conflit d'une portée très grave, d'autant plus grave que chez les Grecs, selon une remarque profonde de M. Henouvier, le concept de civilisation opposé à celui de « harbarie » n'a pour ainsi dire rien de commun avec l'idée d'un hien-ètre supérieur et d'une plus grande somme de jouissances, mais implique uniquement une plus large et plus généreuse expansion de la liberté et de l'activité du citoyen.
L'homme tient-il des droits de sa nature, et lesquels ? et n'estil pas autorisé à refuser sa soumission aux lois positives, toutes les fois que celles-ci sont ou paraissent en opposition avec le droit naturel ? Problème troublant, qui a soulevt'dansla Grèce du V'' et du VI'' siècle avant notre ère d'ardentes controverses, et devant lequel dès lors notre programme nous fait un devoir de nous arrêter.
Chez la plupart des peuples de l'antiquité, l'histoire relève comme un trait caractéristique la perpétuité des inslilutions politiques et sociales. Les dynasties se succèdent, des conquérants étrangers survionuent ; h's ressorts essentiels et les cadres de la cit(' changent à [)eine, mœurs et usages opposent à toute transforuialion radicale une résistance victorieuse.il semble que ce qui a été soit la lègle non seulement de ce qui sera, mais de ce qui doit être.
J^a (irèce n'a pas enlièrement ignore' ce prestige de la ti-a-
DROIT ET LEGISLATION -Ji"
dition (Ti : chez elle aussi la coutume eut une grande lorcc (2) et l'antiquitc' demeura longtemps un titre d'honneur. Toulc prescription séculaire semblait, pour ainsi parler, faire partie de la nature même des choses, et à ce titre revêtait un caractère à moitié sacré. Le peuple ne s'intéressant encore que de loin à la vie publique, toutou presque tout se passait au-dessus de sa tète, je veux dire hors de ses investigations et de son contrôle. La loi existante était l'expression de la volonli' invisible et immuable des dieux (3). Quelques familles nobles veUlaient avec un soin jaloux à la perpétuité du droit antique et des rites religieux avec lesquels il s'identiliait (4) : comme on Fa dit très justement, la société était pour tous, avec sa hiérarchie constitutive, une sorte de chœur ci-leste à jamais enchaîné aux mêmes mouvements. Il y avait des mœurs, pas de morale (o) ; des cités et des Etats, pas de politique. Les chefs de la société civile étant en même temps les chefs de la religion, en leur obéissant on faisait acte de soumission à la divinité. C'est de Jupiter qu'Agamemnon et ses descendants tiennent le sceptre, insigne de leur dignité. Plus tard le tyran, incorporation de la volonté populaire, a le privilège de (h--
(Ij L'Athènes des guerres médiques trouvait dur le joui,' de l'éducation ancienne, et néanmoins, comme elle le portait allègrement !
(2) Lorsque Pindare écrit ces vers fameux : « La loi est la rciii'> de tous (vôfjLOî -âv-tov ^aj'.Xs'Jî), mortels et immortels : elle mèue avec soi la I^orce et d'une main puissante elle en fait la Justice », parle-t-il en penseur qui promulgue une règle de morale, ou « avec la résignation ingénieuse d'un poète lyrique obligé de chanter des actes ([u'il réprouve »? Ces deux interprétations ont des partisans: néanmoins Nageotte a eu grand tort de voir dans ce passage une cons<'cralion de la maxime : La force prime le droit. Platon, (iuoi(iue inclinant vers un commentaire de ce genre {Lois, lil, G90 H, Tlil K. — X, 8!)0 A) no va certainement pas aussi loin.
(3) "OTa è-j-w hoixrM-.r,zu, oio;;; a"j-:à ojvaTa'. ÀÔTa; (Isis dans Diodore
de Sicile, I, 27).
(4) Le crime du despote inaudit par Tliéognis est .lavoir révélé .. au.v petites gens » les arcanes du droit.
(ii) Les adages attribués aux sept sages manquent de ce caractère général, systématique et spéculatif, qui est [)roprc à la science.
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crcter le droit : sa puissance est illimitée : selon l'expression du poète (I), il est la loi vivante. Les Doriens en particulier, d'esprit roide, peu avides de nouveauté, étaient élevés dans le culte de la force et le respect de la consigne : des siècles se passeront sans qu'une pierre se détache de l'édilice construit ou du moins supposé construit par Lycurgue.
Mais chez d'autres tribus de la grande famille hellénique il était impossible que la rétlexion d'une part et l'esprit de discussion de l'autre ne fissent pas de rapides progrès. Longtemps assimilés au point de se confondre, le domaine du conventionnel et celui du naturel commencent à recevoir des frontières dilférentes, à entrer timidement d'abord, puis bruyamment en conflit. Les orateurs populaires se rient des grands qui ont constamment à la bouche les lois et coutumes des ancêtres, prétendant ainsi éterniser un état de choses dont ils sont seuls ou presque seuls à tirer profit. Les croyances religieuses elles-mêmes ne sont pas épargnées ; le premier regard que l'esprit grec émancipé jette sur la mythologie traditionnelle est un regard de défiance et même d'hostilité. Ecoutons parler Grillas : «Il fut un temps où la vie humaine était sans loi, semblable à celle des bêtes, et esclave de la violence. Les hommes fondèrent la loi pour que la justice fût reine et l'injure asservie. Mais comme on conlinuait à commettre en secret tout ce que la loi devait réprimer quand le crime était découvert, il se rencontra un homme habile et avisé qui, pour imprimer la terreur aux mortels, imagina la divinité (2). » Et comme l'a fait remarquer M. Denis, le théâtre applaudissait dans la bouche d'Aristophane ce que l'Aréopage
(I) Euripide, Supplhmtes, 429. — « Le type normal de la pratique politique depuis le vi« siècle jusqu'à la fin du v% est la souveraineté d'un homme, auteur et interprète de la loi et, comme on l'a appelé, démiurge de l'intérêt public, raaitre à ce titre de défaire et de refaire selon le besoin la macliine sociale. » (M. Espinas)
(2j Selon Platon [Lois, X, 88 ' E), dans les cercles sophistiques religion naturelle endroit naturel étaient également répudiés.
DUOIT ET LÉGISLATION 519
avait condamm' dans celle de Protagoras afliiinant (pie les dieux n'existent que pur la loi (1).,
Ajoutons que les (Jrecs du V siècle voya;^enl bt-aucdiip, plus que ne l'avaient fait leuis devanciers : au cours de It'ur st'jour à l'étranger, ils rencontrent sur leurs pas des hhimus, <1cs usages et des lois qui ne sont pas les leurs. Ce qui est permis chez les barbares, n'est-il pas souvent interdit sur la terre hellénique ? et ce qui est vérité en deçà de l'Olympe ou du Taurus n'est-il pas erreui- au delà ? Le caractère arliliciel de tant de législations opposées éclate à tous les yeux, surtout quand on les rapproche des prescriptions naturelles, partout entourées du même respect (2). Puis, regardant plus près de soi, on en arrive bien vite à reconnaître avec le Thrasymaque de la République (\ue les gouvernants érigent en \<n ce qui leur sert : pourquoi s'incliner devant des décrets dictés par le caprice et l'intérêt des puissants du jour ? Dès lors il se trouvera des esprits assez indépendants pour refuser d'assimiler plus longtemps l'œuvre plus ou moins factice des hommes avec les injonctions de la n;ilure ou les arrêts éternels des dieux.
Par (jui cette opposition désormais fameuse, résultat inattendu des progrès mêmes de la civilisation, a-l-elle éié soulevée, c'est ce ([ue l'histoire a oublié de nous a[)pren(lr(' (;]). Erapédoclc pai-lait encore en met;) physicien, non en soiiologue, lorsqu'il enseignait que la loi universelle éti-nd son domaine à l'inlini [V) : mais on lit chez ce même Heraclite.
(1) DernanJait-on l'explication de la diversité des dieux aditn's dans les différentes cités? On répondait en proclanianl que leur cuit'- l'IaiL d'invention liumaine, ou avec Prodicus on les réduisait à d'- simples personnifications des forces de ia nature, aussi variées que (••» fnrces elles-uièmes.
(2) '< Varietitem nalura non |)alitur » (Cickuon).
(3) Dioi,'ène Lat-rce noniinf à cette occasion Anlic'laiis, disciple d'Aiiaxagore (il, 10;.
(4 Vers 438 9. éd. Mnllacii. — Une reinar(|ui' anaKi;,'uc sa|ipliiiai' au subjectivisnie des sensations dénoncé pai llc'inuci'ile : vi^'-j v'"-'^'-'» ^'j'ii'j -i/.pôv, =■:£/, OE à'TOijta y.aî /.îvôv, suhji'ctivisnie ijni, tlan» un autre
520 CHAP. lY. — LA NATURE ET LE MONDE MORAL
qui a célébré en termes si catégoriques la raison commune, up[)ui et fondement de toutes les législations positives (1) : « La loi et hx nature par qui tout se fait ne s'accordent pas sur ce que nous devons reconnaître. La loi a été ('tabiie par les hommes poui' eux-mêmes ; la nature a éié disposée par les dieux et ce que les dieux ont établi est toujours droit (2). » Qui ignore avec quelle rare élévation, avec quel pathétique émouvant cette distinction s'aflirme dans une scène célèbre à'Antigonc ? (3) Lorsque la lille d'OEdipe s'écrie : « Ce n'est pas Jupiter qui a {)romulgué cette défense », le poète ne veut certainement pas donner à entendre que les lois humaines doivent n'être comptées pour rien. Il déclare simplement que s'il existait une puissance capable de relever les hommes de leurs obligations morales, cette puissance ne pourrait être que celle du dieu suprême.
Nous touchons ici à une époque où l'antiquité des traditions ne suffit plus à recommander ni à sauvegarder ce qu'elles protègent. Ce qui caractérise le mouvement intellectuel dont la drèce et Athènes en particulier furent le théâtre pendant la dernière moitié du v° siècle, c'est d'une part l'airaiblissement de l'idée du droit et de la justice, dc'clarée de pure conven-
domaiiio, allait devenir entre les mains des sopliistes le point de départ d'une véritable révolution sociale.
(1) C'est la thèse reproduite dans un fragment attribué par Stobée à Archytas, mais où se trahit une lorte saveur stoïcienne : AîT tov vôjjlov àxô)vOu6ov r^[XZ'i xà (ûjctî'. [x:\x.t('j[Lt^o'i zb xà; cpjjio? oîxaiov.
(2j L'auteur du traité hippocratique tteo'. ZialxT^^ s'exprime en termes à peu près identiques (I, p. OiiO) : Nôjjiov eOEjav avOpw-oi aùxo'. ewuto'ij'., où Y'.vfoaxovxï;; Tiipl wv ÈOsTav. ojjiv ol Tiàvxîî Oîoî O'.c/.ÔTjjirjC'stV oxoTCi: ol Oîol èOîTav ctltl ôpOw; £X-'-
(3) Vers 4-aG et suiv. La courageuse jeune lille invoque, comme nous dirions aujourd'hui, « le cri de la nature », lorsqu'aux instances de Créou qui veut lui faire reconnaître un ennemi dans Polynice révolté elle répond : ouxot a'jvéyOe'.v àXXà a-Jix'j,'.\z~.'j £«'jv (v. ;)23). — .M. Faguet {Drame ancien et drame moderne) fait ohserver que dans Aniicjone les caractères sont plus ou moins développés, non suivant leur importance dans l'action, mais selon (]u'ils contribuent plus ou moins à mettre en relief le contraste entre la loi civile et la loi naturelle.
tion, et parallèlement l'ascendant croissant de la force (I). de l'autre le besoin do secouer le joui;' de foute autorité, de remuer, selon l'expression de IMalou, tout ce (\u\ était iiiunobile (2), le dessein hautement ariiclu' de tout reinellre eu question ; la libre pensée cite à son triluiuai les institutions existantes, oblij;ées de justilier de leurs titres et condamnc'es, dès qu'elles ne subissent pas victorieusement celte redoutable épreuve, où elles ont encore plus à craindre des caprices de la raison individuelle que de l'antagonisme de la raison universelle. Le moi, le jugement personnel est érigé en eiïet en arbitre suprême de toutes choses ; ainsi se trouve inauguré le règne du subjectivisme dans ce qu'il a de plus danger(;ux. Plus de beauté absolue, plus de vérité absolue: le bien bii-uième, comme la sensation, comme le plaisir, n'a désormais qu'une existence flottante et mal assurée.
Les hommes, les uns savants, les autres beaux diseurs, qui ont gard(' dans Thistoire le nom de « sophistes » ont-ils créé cette situation? non sans doute,maisilsen sont les représentants les plus en vue. Ce qui lit la force de la sophisti(|ue, née des entrailles de l'hellénisme, c'est qu'elle a servi de point d'appui, de centre de ralliement à la ])rofonde évolution qui se dessinait alors dans les sentiments et les idées de la Grèce. Le premier et le plus grand des sophistes, a dit Platon dans sa licpublique, c'est le peuple, lorsque ce peuple ne veut être contrarié ni dans ses opinions ni dans ses caprices. Au surplus, la (jrèce de lu tiii du v'^ siècle n'est pas le seul pays où les esprits devenus plus éclaires, plus raffinés, ont du même coup ralliné leur corruption.
Or une des thèses chères aux sophistes, plus possédés encore
(1) Alors ?e précise l'état d'espiil que l'I.iton cl, Aristote aprrs lui ont désigné de façon si expressive sous le nom d" u àine lyraniii([ue ».• T'I nous apparaît dans [Wnabase (II, 0) Ménon de Tliessalie, par opposition à Proxénos en qui se personnilie au cuiiliaiie le respect de la loi.
(2) Voyez Aristophane, traité de son temps et depuis de conservateur endurci : et par lui jugez des autres.
522 CllAT. IV. — LA NATURE ET LE MONDE MORAL
de la fureur de dominer que de la passion de jouir, c'est précisément l'insurrection contre les maximes courantes de la cité, l'assaut donné, au nom de la nature (1), à toutes les barrières artificielles établies et légitimées par la loi. L'homme avisé (2) sait le peu de cas qu'il convient de faire de la législation positive ; c'est s'humilier que de se laisser imposer un joug qu'on a le pouvoir de secouer. Chacun a le droit naturel de suivre ses penchants, d'aller jusqu'au bout de ses moyens d'action, de développer en liberté la plénitude de son être (3) : si la loi et la coutume essaient de s'3^ opposer, qu'on se révolte (i), du moment qu'(tn est sur du succès.
Nul lecteur de Platon n'ignore avec quelle hautaine éloquence ces principes (si toutefois il n'est pas déraisonnable de se servir ici de ce mol) sont défendus par le Calliclès du Gorfjias : « Dans l'ordre de la loi il est injuste et honteux de cher-
(i)Beiin(We,stomsfer Review ,VLwr\\ 1885) fait remarquer à ce propos que ProLayoras, plus liabile que ses rivaux de popularité Prodicus et Hippias, louait tour à tour et avec une conviction égale oûa-.; et vôjjio;. Tanlôl il fait dériver toute morale d'une convention sociale : tantôt il semble admettre (mythe du Protagoras) que le double sentiment de la justice et de l'honneur (ôî/.r, et alow;) est le fondement nécessaire de toute société humaine : et on le croirait prêt à aflirmer avec un de nos plus célèbres contemporains que riiomme do nature, « c'est la bèteféroce que le plus civilisé d'entre nous porte ou lui-même et qui a parfois de soudains et horribles réveils ». — Ainsi, au .wui^ siècle, tandis que les uns voulaient ramener l'humanité dans les forêts, les autres portaient aux nues le piogrès des lumières, ce que les Allemands appellent d'un mot expressif Die Aufkinnmrj.
(2) « In dem gesleigerlen W'ellbcweib der Civilisation erwies sicli auf alleu Gebieten der Wissende als der Tiichtigere ». (Windelbandy Mais, comme on peut s'y attendre, les sceptiques, Pyrrhon en tête (DiocÈNE Laerce, IX, 61), n'ont pas moins accentué que les sophistes cette opposition entre la coutume et la nature.
i.3) C'est là, comme on le sait, la nioi-ale usuelle des politi(]ues de la •Henaissance. et le cyréuaïque Théodore ne faisait qu'en tirer les dernières conséquences lorsqu'il traçait ce programme à ses disciples : yki'hiiv zt '/.'x\ ii.ot/£'j7îiv y.of; Uooj'jXt^ts'.v zm /.aîpto* oùoÈv yx-p toôtcov cp'j7î'. 'Azfjh') E'vai (Dior.KNK I.akhce, 11, U'.l).
(4| C'est la théorie hardiment soutenue par Ilippias dans le Violagoraf. ['-Vil D) : 6 vôji.o; x'jpàwoî ''jv zwi y/iUzio-io-K TtoÀXà Tiaoà -t^v a jjtv
cher à l'emporlor sur les auti'^s. Mais la naliirc cllc-iiiùme démontio (ju'il csl juste que celui (|ui vaut mieux ail plus (ju un uulrc qui vaut moins (I), et le plus puissant plus que le plus laible (2), Elle le fait voir de mille manières, tant duns le reste du règne animal que dans les races et les sociétés humaines (3). » C'est exactement le langage leim et par Tlirasvmaque, ce digne émule de Calliclès, au second livre de la Rvimb tique, et par ce personnage inconnu a qui, au irioment où il allait devenir criminel, Euripide prête celte paiole : « La nature l'exigeait : que lui importent les lois » ? (i) Rendre la nature complice et même seule responsable de leurs rêves ou de leurs pires excès, n'est-ce pas de la part des cœurs corrompus un trait de génie ?
Ainsi parlaient les sophistes, réclamant pour l'homme de talent sans scrupules les joies enivrantes de la domination avec les gémissements des vaincus pour accompagnement
'^'.JXs-y.'. . Mais cette servitude apparente est la rançon d'inappréciables
bienfaits.
(i) « A cliacun selon sa capacité «, devaient dire nos SainlSimonions. Cette argumentation de Calliclès est d'autant plus perfide, qu'un certain fond de vérité y colore adroitement le soplùsme. Démocrite déjà disait : o-jt-. -ô i'^X-'-"' '^'■''''fi'-'^'' "'1* "/.pH^tT^ov. (fr. 193). Aiistote s'exprime à peu près de même.
(2) L'adage si souvent discuté,
La raison du plus fort est toujours la meilleure,
est ici non plus seulement \e résumé d'une fable ingénieuse, mais le fondement de toute une morale.
(3; Tout ce chapitre du Gortjias est à lire : c'est une des maîtresses pages d'un maître écrivain. Nietzche lui-même, qui de nos jours a substitué à la religion de la Vérité le culte de la « Volonté »,de la puissance, n'a rien de plus profond, de plus méprisant, de plus ironique. Il disait : « Platon rougirait, s'il me lisait. » Sans doute : mais Platon connaissait pour les avoir déjà entendues de son vivant des diW.laralions comme les suivantes : « Nous ne tenons pas pour désirable ijue le règne de là justice et de la concorde soit fondé sur la terre (ce serait en effet le règne de la plus abjecte médiocrité et de la pire cliinoiserie) ; mais nous aimons tous ceux qui ont comme nous le goût du danger, qui n'acceptent ni compromis ni acconnnodemcnls, riui ne se laissent pas retenii' captifs ni rogner les ailes. » {Le surhuiiuiic)
(4) 'Il OJ7'.; £f!oj>>£0', ■?) 'jfjix'jy/ oùoev [jlîXe'..
de son triomphe. D'autres se chargeât de faire passer ces maximes de la théorie à la pratique. Dans toute la politique extérieure de la cité de Minerve s'étale ce mépris affiché de la justice. Périclès lui-même, dans une assemblée du peuple, déclare que le pouvoir d'Athènes sur ses tributaires n'a d'autres limites que son intérêt. Que sera-ce, si ceux avec qui l'on traite sont, non des alliés, mais des vaincus ? «. Vous savez, disent aux Méliens les Athéniens leurs vainqueurs, vous savez comme nous que la justice dans les discussions humaines n'entre en ligne de compte que si les forces sont égales des deux côtés... C'est un commandement de la nature de tenir sous sa dépendance ceux dont on a triomphé (l). »
Disons à l'excuse des anciens que pendant ce temps d'autres mieux inspirés tiraient de ce même ordre de considérations des conséquences plus consolantes ou moins cruelles. C'est ainsi qu'Alcidamas, mettant le doigt sur une des plaies les plus invétérées des- sociétés antiques, s'autorisait du droit naturel pour condamner l'esclavage, œuvre des hommes et des lois (2), et Lycophron pour soutenir que les titres de noblesse sont pure vanité.
Veut-on maintenant la note comique dans ce tournoi dialectique qui met aux prises les plus grands esprits? Comme toujours, c'est Aristophane qui se charge de nous la donner. Dans les Nuées, Strepsiade prouve à son père qu'en dépit des lois il a le droit de le battre : « N'était-il pas un homme comme
(1) Thucydide, \', lOo : tô âv6pco~îïov ja-^w^ o'.à TZTz-bi 0— o cij-Etij; à-jai'lY.'J.-x.^ oj îv y.pi-Ti ioyz'.^i. De même que cette [politique froidement, despotique, l'exemple d'Alcibiade, avec ses brillantes qualités et sa funeste et déplorable conduite, met en pleine lumière « la maUaisance des concepts mi'-taphysiques d'ori^jine physique et naturalisle quand on les transporte de l'ordre cosmique dans Tordre moral et social » (Dauriac).
(2) 'EXeuSÉpo'j; àoTJxs —avTa; ô 0-Ôî, o^yj\o-i o' oùoâva Tj '^jt^^ r.fzo[ç/.i ^texte cité par Aristote, Rlirlurique, I, t3). C'est la tlièse de Pliilon (II, 283, éd. Mongey) : à'-^OptoTro; iv. 'jôtewi; ooôXo; oùoeî;, et de Sénèque : « Eademest ergaomnes natura... nos cognatos edidit, qnum ex iisdem et in eadem gigneret ».
nous celui qui lo prornier lit adopter cette défense par ses contemporains? Pourquoi ne pourraisjo pa^- faiic iim- loi nouvelle qui permît aux lils de battre leurs pr'res, comme ceux-ci ont battu leurs enfants ? Vois les coqs et les autres animaux, ne se défendent-ils pas contre leurs pères ? Et cependant quelle dilîérence y a t-il entr(^ eux et nous, sinon qu'ils ne rédigent pas de décrets ? »
Heureusement pour la Grèce, la comédie ne fut pas seule à s'armer de la moquerie contre les novateurs : Socrate d'abord et Platon ensuite ont cru. et nous le comprenons sans peine, ({uil y avait un devoir, et un devoir sacré à remplir en face de cette sorte de niliilisine moral qui menaçait de tout ébranler et de tout détruire.
En ce qui toucbe le premier, c'est un méditatif aux veux duquel (comme pour les cartésiens du xvii'' siècle) le monde extt'iieur, sa composition et ses lois, en un mot, tout ce que ses devanciers embrassaient sous le nom de ov^j-; n'avait plus, nous l'avons vu, qu'un intérêt fort secondaire, tandis qu'il prend pour objet principal et constant de ses réflexions la sphère des pensées et des actions humaines (T. Ouvrons les Mémorables (2) : nous y retrouverons maint épisode de la lutte alors engagée entre 'fj?-.; et vôao;. Socrate, par exemple, y démontre à Hippias (adversaire résolu de la loi en tant que portant atteinte aux droits consacrés par la nature) l'identité de la légalité et de la justice, et l'amène à reconnaître (|ue des lois universelles (V'rites dans le cœur de tous les liommes, et j^ortant avec elles le châtiment de qui les transgresse
(1) Dans les Annale?, de la Faculté des Lettres de Bovdcan.r (IS9I,p. 38 et 3!) M. Espinas insiste sur ce point et ajoute les lignes suivantes que je comprends moins : « Socrate, tout en niant la technolo^-ie. introduit un point de vue technoloiîique de la plus haute impoitanoe ; il renverse les liarrières qui séparaient d'aprùs certains piiilosophes de la nature le cliamp d'action des forces morales de celui des forces physiques. »
(2) Il est à noter que dans son Economique Xénophoii identifie à plusieurs reprises les prescriptions de la nature avec les ordres de la divinité.
o26 COAP. IV. — LA NATURE ET LE MONDE MORAL
supposent nécessairement un législateur supérieur à l'hunianilé. Mais au point de vue de la question qui nous occupe, il y a chez Socratc en quelque sorte un personnage double. Tantôt c'est le philoso[»lie qui domine et qui, en face d'une loi injuste mettant le salut d'autrui en péril, refuse courageusement de s'y soumettre, au risque de provoquer des haines redoutables, ou qui parle des assemblées populaires, du suffrage universel et de ses décisions avec la rude franchise que l'on sait. Tantôt c'est le citoyen qui reprend le dessus, et alors, même quand TF^tat le condamne par le vote des hé'liastes, il va jusqu'à dire que l'Etat est chose sainte et que lui obéir c'est faire acte de piété. Tout, môme la mort, lui paraît préférable à la malédiction des lois. Admettons qu'il y ait un plaidoyer de circonstance au fond de la magistrale prosopopée du Crilon : il sera toujours vrai de répéter à la suite de Xénophon que Socrate aima mieux mourir en respectant la loi que vivre en sinsurgeant contre elle.
Quant à Platon, que cesoitpar une sorte de coquetterie d'écrivain ou pour toute autre cause qu'il ait donné un pareil relief à la ligure de Calliclès (l), il l'a fait réfuter par Socrate d'une manière non moins admirable, quoique plus calme et mesurée. Remarquons d'ailleurs que dans ses derniers ouvrag;es, et notamment dans les Lois, c'est à la nature (au sens philosophique du m.ot) que l^laton en appelle dans plusieurs de ses définitions, et pour concilier les deux partis antagonistes, il pose en fait cette vérité qui depuis n'a jamais été sérieusement contestée : la loi doit être calquée sur la nature (2), le droit positif a pour premier fondement le droit naturel.
Ces deux droits, Arislote les délinit et les oppose avec une rare précision (3), ajoutant que les lois, ne faisant pas les
(1) Dans les Lois, il proteste avec une nouvelle vivacité (X, 889, D-E) conire ce que Hardy appelle « der von Plalo perliorrescirle NaturbegrilT der religios und siLllich emancipirteii gebildeten Kreise Athens ».
(2) Lois, 636 B : tï t'.; àxoXouOwv ir^ cpjTï'. 6f|CTît tov vôfjiov.
(3) Ethique à Nicomaque, V, 10, 1134''18, et 12, Ii36b33. — Dans sa
DROIT ET LEGISLATION j27
hommes qu'elles gouvernent, mais les recevant tout faits des mains de la nature, doivent avant tdut rire conformes à la raison.
Chuse singulière, le même conflit que nous avons vu surgir au temps de la sophistique va ressusciter à la lin du iv° siècle pour mettre aux prises deux écoles puissantes : seulement les rôles en apparence sont intervertis.
l'otir les Epicuriens, pas de justice naturelle, mais des lois reposant sur des conventions (1), lois que l'intérêt a dictées aux sociétés et qui représentent la justice aussi longtemps qu'elles ne sont pas abolies. Dans ce domaine, la volonté du législateur est souveraine :
Jura inventa metu injusti fateare necesse est Tempora si faslosque velis evolveie niundi. (Horace)
On entend bien parler d'un droit de la nature : mais à y regarder de près, c'est ou un code purement utilitaire, ou même l'aflirmation du droit du plus fort dans la lutte pour la vie (2).
Contre cette thèse épicurienne, dc'veloppée avec le talent que l'on sait par Lucrèce au Y" livre du De nalura rerum, le stoïciens s'élèveront avec la dernière énergie (3). Non, la loi
Blirforique {], 13, IGTS^G) Aristote invoque des trmoignajïes nombreux à lappui de celle thèse qu'il existe un cpjjî-. xoivov oîxaiov.
(1) Ils suivent en cela Texemple d'Arislippe, demeuré conséquent avec le caractère sensualiste de toute sa doctrine quand il disait (DiOGÈNE Laerce, II, 93) : jJir^olv zT^ci: oî/.x'.ov o'jiif. r, ■/.■x)Jyi, i).Xà vô;jLf;j ■/.a"' ï%t'..
(2) Cf. Lucrèce, II, 1137 et Dioo. Laerce, X, loO : To -y]; oJa-to; oi/.aiôv ia-t (jyfxooXov -roô (j'jfjtoÉpovto; il; to {jit, ^XdtTr-Eiv à'XXrjXa \i.r,zz J^XaTtTïjOa;.
(3) DiOGÈNE Laerce, YII, 128 : o'jzi: zb otxa-.ov xot-. ;jir, Ohi:. — Dans le seul traité des Lois de Cicéron, les textes à l'appui abondent — 1, .'1 : Natura juris ab hominum est explicanda natura. — I, lo : Non opinione. sed natura conslilulum est jus. — I, l'i : Si iiatuia conlirmatura jas non erit, virtutes omnes lollentur. — II, 2V ; Natura quicnornia legis est. — Lex est ratio profecta arerum nalura. — Lex est sumina ratio insita in natura, etc.
n'est pas une imagination de l'esprit humain : elle est divine par son origine et par son essence, car la raison qui la promulgue au dedans de nous est une émanation de Dieu même. Elle repose sur la nature, en ce sens quil suffit de descendre dans noire consciente pour l'y trouver : s'il en était autrement, c'en serait fait de toutes les vertus. Ainsi la même doctrine qui dans la bouche de Calliclôs parlant au nom de la nature individuelle était un encouragement à toutes les convoitises et à toutes les violences devient ici, appliquée à la nature humaine en généj-al, la plus sûre garantie de l'ordre social. Tant sont diverses les interprétations auxquelles se prête cette notion si complexe de nature !
jMais nous voici amenés insensiblement en face d'un problème d'une portée philosophique et sociale plus étendue encore et plus haute, et sur lequel nous aurons à insister davantage.
L'homme, ici-bas, aune tâche à remplir, et la vertu correspond à son parfait accomplissement. C'est l'état d'une àme qui, victorieuse de toutes les tentations inférieures, s'avance résolument vers le but qui lui est assigné. Or d'où vient la vertu ainsi comprise? (1) Est-elle purement et simplement un don de la nature, ou au contraire une conquête de notre activité libre? vient-elltï de plus haut que nous, ou peut-elle s'acquérir par la pratique, les forces humaines et les leçons des sages suffisant pour y conduire?
Grave question qui s'était posée de bonne heure devant les moralistes grecs (2), et qui n'avait pas encore cessé d'être
(1) Inutile de rappeler que nous avons ici afTaire à la vertu .païenne,
diflérente à bien des ésiards de la vertu au sens chr(^tien et moderne.
'2) Dans la Chine antique, Confucius attribue également à la nature
ÉDUCATION ET MORALK 529
débattue à l'époque où Horace (l) (écrivait à sou ami LuUiiis :
Intor ouncta loges et percolitabere doctos Virtutem doctrina paret, nalurave donet.
S'agit-il d'ahord de la distinction de l'esprit et d'une supériorité plus spécialement intellectuelle ?
Dès le tonips de Pindare il y avait, comme il y eut encore longtemps après, de vives controverses sur ce qu'on appelait la sagesse innée et la sagesse acquise : l'auteur des Oltjmpiques ne gonic que la première et traite la seconde de laborieuse et méchante contrelaçon. « Le sage, dit-il, est celui qui sait beaucoup de nature (c7ooo;o TroXXàE'owîO'jà) : ceux qui ne savent que pour avoir appris, bavards infatigables comme des corbeaux, vocifèrent inutilement contre l'oiseau de Zeus. » De là à ses veux le prix inappréciable d'une haute naissance. Telle est au vi'' et au x*^ siècle l'opinion régnante qu'exprime en très beaux vers THippolyte d'Euripide (2) ; Platon, de son côté, ne manque aucune occasion de répéter que le poète n'est poète que par inspiration (3).
Veut-on parler au contraire de la distinction morale et de l'éclat qui ravonne autour d'une grande àme ?
Simonide i et I^indare s'accordent à voir ici un don des
nos qualités et nos défauts : prétendre corriger son œuvre est une cliiraère. I^e poète Tchuang-Tse est plus généreux : ■ Développez on vous ce qui est de l'homme, il en sortira l'arlilice ; suivez la iialuro. il ou naîtra h vertu. » Rousseau, comme on !'• Toit, a eu des devanciers dans l'Extrême-Orient.
(i; Epitrcfi, I, 18.
(2) Vers 70 : ott;; O'.oa7-/.(ov ar,o"ïv àXX' sv tt, r; j73'. tÔ toovCj/îIv z\/.r,yii.
[^i) Voir VApoloyie (ch. vu), r7o«(.")34A) et surtout le Plu-drc (21;} A) auquel tait écho notre I.amarliiio :
L'homme n'enseigne pas ce qu'inspire le ciel.
(4) Ojt'.; à'/cj Oeôjv ÔL^t-.T/ ).2J3ev ojo'î ttôà-.; o'jo'î ^ootô;. l'our Itiou comprendre cette phrase et d'autres analogues, il w faut jias pordnde vue le sens précis de l'àiErr, dos (irecs et do la virlus d<'S Lalins.
(lieux. c< Zeus, écrit ce dernier, c'est de toi qu'arrivent aux mortels les grandes vertus ainsi que la fortune dont elles sont le couronnement (I). » — « C'est à la nature qu'il appartient de nous enseigner le bien avec une efficacité souveraine (2) », dira à son tour Xénophon. La conclusion du j\iinon de Platon est que la vertu éclioit par une faveur divine {'^) à ceux qui la possèdent, et le plus bel éloge décerné aux Athéniens dans les Lois (4), c'est que « ce sont les seuls qui ne doivent pas leurs vertus à une éducation forcée : elle naît en quelque sorte avec eux, et, parce qu'ils la tiennent des dieux en présent, elle es! franche et n'a rien de fardé ».
Mais une race aussi lière de sa personnalité que la race grecque n'admettra pas aisémeat que ce qu'il y a de meilleur en elle ne puisse en aucun cas être son œuvre, et ce sera au contraire une des causes de l'éminente supériorité du génie hellénique que la conciliation, disons mieux, la fusion par lui tentée et réalisée dans les divers aspects de la vie humaine entre l'action de la nature et celle de l'éducation (3). Démocrite qui, au dire d'Horace, estimait le génie, livré à ses seules forces plus digne d'envie que l'art avec toutes ses gênes misérables, nhésitait cependant pas à dire que l'instruction infuse en nous un sang nouveau (f, otoayTioja'.oTroik'.) (G). ïsocrate
(1) Istfmnques, III, 4. Cf. Ncméennes, III, 40 : « On est bien solide, quand on a ce don inné de la vertu. Celui qui n'a que de l'acquis reste un homme obscur, aspirant à ceci, à cela, ne marchant jamais d'un pas sûr: il goûte à dix mille talents, en esprit incapable d'en posséder un » .
(2) RpâiiTTOv £7"'. Tcap' aùxrj;; zr^:; ci-jjHdj^ zh àyaOov o^oâjy.EcrOa'..
' (3j Affirmation qui revient dans Platon sous bien des formes, et qui a des alfinités indéniables avec la doctrine chrétienne de la grâce. (4) I, 642 G. — On prête également h. Platon ce mot : Oîoù owpov
(.">) C'est ce qu'Horace, au point de vue artistique et littéraire, a si heureusement exprimé dans les vers tant de fois cités :
Natura lieret laudabile carmen, an ai'te Qiiir'siluiu est, etc.
(6) On cite du philosophe d'Abdère cette maxime significative : -f, cf/ua-'.; •/.al \ ôiost/^r, TiapxTiXryaiôv èttu — Rappelons à ce propos que M. Espinas
reconnaît que si même eu iie reslaiit (Mi'iini;ei- à ainim («Irment de culture il n'est pus aist' de reuK'dier aux iiniierlections (le sa nature (-rà; x^;.ojt£<oç iiioczzliç ÏTzr/.pa.-z'vj)^ Irilucalion n'en est pas moins merveilleuse pour (lévelop[)er ce (|u.' celleci a (l'heureux (xv> YjtjiETÉoav ojj-.v jjeovîteTv) (I). 1| est juste, écrit-il, de louer ceux qui sont vertueux par nature (to'j; '^■'jjh xoTia.!oj; Gv-ca;), plus juste encore de IV'liciter ceux (|ue la réflexion etlalutle ont fi'rmés à la v.'rtii {2). Platon dans la République ne tient pas un autre langage ; « il en est à peu près des autres qualiti's de Tàine comme de celles du corj)s : quand on ne les a pas reçues de la nature, on les ac(iuierl par l'éducation et la culture » (3). Mais il a soin d'ajouter aussitôt : « Quant à la sagesse, elle est d'une nature plus divine. » Comme Socrate, l'éducateur j)opulaire par excellence, comme Platon son maître (4), Arislote dans la formation de l'Iiomme comme dans celle du poète et de l'artiste a su réserver la part de la nature, de l'étude et de l'exercice (5).
explique les contradictions du Protagoras par a le souveiiii- des li<'sitations de Socrate entre la doctrine des sopliistes, d'apiès laquelle la vertu est comme tous tes autres arts le fruit de l'iMiUative individuelle aidc'e de la culture, et sa propre doctrine de rillumination lofjique qui exclut la liberté >k
{\) Ce double pouvoir (de relèvement et de perfectionnennnit) est attriliué en cent endroits à l'éducation par le Socrate des Mémorables (par exemple, II, 6, 39, IV, I, 3, etc.] et Cicéron l'a en vue quand il écrit (Tiisculanes.Ui, 1) : « Quod si taies nos natura genuisset, ut eam ipsam intueri et perspicere eademque duce cursum vita; conticere possimus, haud erat sane quod quisquam rationem ac doctrinam requireret ».
(2i Critias avait coutume de dire : 'E/, ;j.E),itr,; -XeÎo'j; t] cpjjEfo; àyaOoi'.
(3) La contre-partie se lit dans le Timce (87 H) à propos de nos vices : d)v a'x'.aTÉov xoù; 'x.'jTî'jovxa; aâÀXov xwv o'jxî'jo^aî'vcov, y.-A xoj; T^iciovxa^ xtôv xpscsojjiÉvwv.
(4) « Si la nature t'a fait orateur, et que tu cultives ces bonnes dispositions par la science et par l'exercice, tu seras illustre (|ui'l(|ue jour : mais s'il te manque une de ces conditions de succ(!'S, lu n'auras jamais qu'une éloquence imparfaite. » (Socrate à IMit'-dre) — Le f'ro Arclna{y\l, L")) nous offre de cette phrase une traduction presque littérale.
(5) DiOGÈNE LaerCe, V, 18 : xp-.ôjv l'tpT) 'Ap'.axoxÉXr,; oeTv TraiSslx, çii(T2ajç,
Le cynique Hiogène au contraire, dédaigneux des dons de la nature, exaltait la puissance de la discipline morale : quiconque s'applique à se corriger peut triompher des défauts en apparence les plus opiniâtres, des n^sistances les plus obstinées (1). Mais en même temps c'est le propre des cyniques de poursuivre de leurs railleries ce que nous entendons plus spécialement aujourd'hui par « l'éducation ». L'homme « bien élevé », formé par ce qu'on a nommé les « lois de l'imitation », leur est essentiellement anlipalhique ; et plus de vingt siècles avant Rousseau, ils déclameront à plaisir contre les influences sociales bonnes tout au plus à gùler, non à perfectionner, l'œuvre de notre seul maître légitime, la nature. Oubli de la pudeur, mépris des convenances, dédain de toute politesse, voilà le premier article de leur programme pédag;ogique.
Les stoïciens auront garde de le leur emprunter : mais eux aussi prêcheront TelTort, l'elfort persévérant pour atteindre à la supériorité morale dont l'être humain est susceptible : c'est à une constante vigilance, à un travail infatigable sur nousmêmes qu'il appartient de développer les germes fournis par la nature (2) : mais aussi le sage idéal se vante de ne devoir qu'à soi sa haute perfection:
Salis pst ovare Jovem quse douât et aufert ;
Det vilam, del opes ; animuni nii œquuin ipse parabo (3j.
[jiaOï^aEcj;, à7/.r^c7E(.);. — Ou lit au Vil'' livre delà l'(iliti(iue(ll, 1337»!) : Tràaa te'/vt, xal iraîoîia tô 7rp'-jj),c'ï-ov pojÀE-rot'. ttjî o'jtîw; àvx7rXr,poyv.
(1) DiOGKNE Laerce, VI, 71 : o'jol-j eXe-j'^ (Atovi-jr^c) xô irapàTTav Èv ttij p(([j X"-»?'-; àTx.r](TE(o; xaOopOoijGrOa'. , ouva-T,-/ oÈ TajTï;v Tiàv È/.v.y.yjjs:'.. [| appelait cette contrainte exercée sur soi-même o\ xatà tpj^'.v ttôvch. Peut-être n'avait-il pas assez médité l'avertissement d'Aristophane : •/aXETiôv -zf,; o'jasoj; à~07xr;vai, avertissement <ju'Ilorace [Epitre^, I, X) devait traduire en deux vers liien connus :
Naturain expellas fiii'ca : tainen iisque recurret, l'.'l tua periunipct lurtim lastidia victi-ix.
(2) « Semiua nobis scientiaî natura dédit, scieutiam non dédit » (Sénèque). Et il en est de la volonté comme de rintelligence.
(■\) 1,'antithèse avec la Osîa iJLoTpa de l'iaton est, on le voit, aussi nette que possible.
C'est qu'en effet, selon le mot de Sénèquc, « non d.it iialura virlutem : ars est bonam lîeri ». [[)
Ce qui précède laisse à peine soupçonner le rôle capital assigné en morale à la nature par les plus célèbres écoles philosophiques de l'antiquité.
Durant des siècles on s'était contenté, comme règles de conduite, de directions traditionnelles léguées par chaque génération à la génération suivante. Mais ici, comme ailleurs, la réilexion tôt ou tard devait intervenir [)0ur chercher la base rationnelle de ce qui n'avait été jusque-là que croyance spontanée. Quelle contribution la connaissance de la nature humaine pouvait elle apporter à la solution des problèmes londamentaux de la morale .^ Voilà la question par excellence que se sont posée les plus grands d'entre les successeurs de Socrate.
Le nom de Platon éveille d'ordinaire la pensée de l'idéalisme sous sa forme la plus élevée, la plus transcendante : il semble que dans la société de l'auteur des Dialor/ues on doive constamment planer en pleine métaphysique. Un tel portrait de Platon est loin d'être fidèle, car certainement il ne s'y retrouve pas tout entier : son enseignement a moins d'unité qu'on ne se l'imagine, et s'il y perd en rigueur logique, il y gagne beaucoup en intérêt.
Pendant toute la première partie de sa vie, Platon a eu le môme but, la même ambition que Socrate : instruire et réformer ses contemporains en leur faisant connaître la vraie
(I) Je ne parle pas des Epicuriens, qui ne paraissent pas avoir eu sur l'éducation des vues nettement arrêtées. I.e maître se rencontie avec Sénèque pour recommander la frugalité et la simplicité. N'est-ce pas ce que nous prêche l'exemple des animaux, ([ue la nature nous ofl're en modèles (« spécula naturaj », De Finiliii^, 11, li>) ? Il faut du reste se souvenir que si entre épicuriens et stoïciens le point de départ est presque toujours très différent, le |)oint d'anivée est souvent très voisin. S'af,'it-il, par exemple, du coura^'c ;' Voici ce (juVnseignail Kpicure (Diogkne Laerce, X, 120) : àvop-iav 'yJzv. |i.r, y^-^hOa:,
nature de lliommc étudiée à la lumière de la plus fine psychologie. Dans le Cralyl('{\), ?^^'? représente encore la réalité objective, ce que nous appelons couiuiunément c< la nature des choses», qui sont ce qu'elles sont par elles-uièuies {r-.ip -£.fuy.£) et qu'il n'est pas eu notre pouvoir de changer. Cette nature, élément permanent eu op|)Osilion avec les opinions variables des hommes et leurs actes arbitraires, voilà la pierre de touche de nos jugements (2), voilà ce qui doit servir loul à la fois de point d'apnui et de direction au uioraliste et au politique : uue cilé bien organisée est o'.-/.'.30=Tja y.7.-7. ojj'.v (3). Loin
(1) l^uisque l'occasion nous en est offerte, disons un mot du problème philologique fort curieux que pose ce dialogue. Les mots sontils une création arbitraire de l'homme, ou ont-ils un rapport logique avec les choses qu'ils désignent ? — Les uns, à la suite d'Heraclite, voulaient que les choses eussent un nom naturel (-fj^îw; or^îxt'/jpY''i;-^^"^) dont l'étude attentive serait pour le sage comme une révélation implicite de leur essence. « L'examen des mots est le commencement de la science », disait Antisthène, et s'il convient de ne pas exagérer l'importance de Tétymologie, il est permis de regretter que nos philosophes contemporains en fassent un si rare et si parcimonieux emploi. — Les autres, avec Démocrite, ne voyaient dans les mots qu'une convention humaine et ajoutaient avec Gorgias qu'il faut se garder d'aller aux choses à travers les mots. De fait, que de mots ont des significations multiples ! que de choses peuvent être désignées par une profusion (le termes entre lesquels seuls les délicats savent discerner des nuances ! Détail piquant : Epicure, préludant à une science que les récentes découvertes de M. l'abbé Rousselot ont merveilleusement perfectionnée, insistera (DiOGÎîNE Laehck. X, 7;i) sur les différences que l'organisation physiologique et organique des différentes races doit introduire duis le développement des divers idiomes.
(2) " Die -f J7'-; bezeichnet den Normalzustand, der auf dem Wege der mitderErziehung ibind in Ibiiid gehenden Staatsgesetzgobung anzustreben ist » (Ihiinv, Dcv lici/riff dev Plnjsis,^. 12t).— « 'I>jj'.; is the watchvvord of teleology and rationalism against empiricism in the Gorf/ia^, PkwdntA and elsewhere. Especially with regard to the ethical judgments, -^jt'.; is the word regularly used to express the view lliat lliey are not arbitrary and conventional, but iiave a validity of Iheir own : sec for instance Thcidlri-J^, 172 il. .) (LIewelyn Davies, .foMrn^/ uf Pldlolo,jlj, 1897.)
(:<; liépuhliqur,l\\ 428 E. Est-il nécessaire de rappeler (jue c'est avant tout sur l'éducation que Platon fait fond pour réaliser et maintenir la cité de ses rêves ?
ÉDCCATION ET MORALE 533
d'avoir des dispositions iialuielles idetiliqucs, les hommes ont chacun leur vocation propre, leur mission spéciale : lail des gouvernants consiste précisément à la bien discerner. Ainsi ce que Platon a ici en vue, ce n'est même pas la nature humaine en soi, mais bien ce je ne sais quoi dont Tinlluence aussi mystérieuse dans son origine que manifeste dans ses ellets constitue pour ainsi dire Télément a priori de notre être moral (1). En ce sens tout ce qui est contre notre nature est douloureux, lout ce qui est en harmonie avec elle nous est agréable (2). Platon attache même une telle importance à ces dispositions natives que les naturels pervers ou disgraciés (/-a/.o-ijîiî) doivent être éliminés de sa république par tous les moyens possibles. En revanche, toujours au nom de principes abstraits^ il met la femme sur le même rang que riiomme : jamais (dans l'antiquité du moins) la thèse de l'égalité des deux sexes n'a été plaidée avec tant d'insistance et avec une pareille fougue de raisonnement (3) .
Jusqu'ici en feuilletant la République nous ne sommes pour ainsi dire pas sortis des bornes de la « physique » entendue au sens des anciens : mais lout à coup (à partir du livre V, 472 B) la pensée de Platon reçoit une orientation nouvelle : un autre idéal s'est montré à ses yeux. Il a conçu un monde supérieur au nôtre, un ordre céleste et vraiment immuable. Ce n'est plus la nature qui fait loi : elle abdique devant l'Idée : le bonheur appartient à celui que le bien suprême absorbe tout entier dans sa contemplation : c'est la science sous sa forme la plus haute qui va prendre en mains
(1) Plaloii n'admet uu nombre des artistes que les hommes bien nés, capables de saisir la nature du beau et dç l'iionnôte (toù; îj'iyél>; 0'jva[JLÉ.vo'Jî '."/vôJî'.v TTiV toj y.aXoj te /.aï ejt^^tjjjlovo; tiJjLv, Ih. 401 c).
(2) Timce, 81 E,-Vhilèbc, Til D.
(3) De 453 A à 4j7 B, le mot cpjTi; n'est pas n'pétû moins de 2") lois. — « The great frequency ol' Ihe term ojt;; in IMatos (iiaio^^iK's ropresents what has too often been ignored, the experimenlial aspect of his philosophy » (Camphell, Hdpublique, M, p. .'J21 ^. Isocrate esLie seul auteur de ce temps qui fasse de ce mol un si ahundanl usage.
le gouvernement de llmmanité. Voulez-vous connaître la véritable essence des choses ? cherchez-la dans cette sphère idéale dont l'intelligence de l'homme ne peut ici-bas qu'approcher sans l'atteindre (1).
Cependant, le philosophe ne devait pas rester jusqu'au bout sur ces hauteurs : sont-ce les désenchantements et les déceptions qui lui ont ôté ses illusions radieuses? Ce qui est certain, c'est que dans les Lois la sécurité et la félicité sociales ont poui- base, non plus les satisfactions données à la nature, ni même les inspirations d'une philosophie idéale, mais bien le frein jugé plus efficace et plus rassurant des lois et du sentiment religieux (2).
Il semble qu'il y ait sur ce point moins de divergences entre les divers enseignements d'Aristote, et qu'ils tendent un peu plus à une même chose.
La nature, lisons-nous chez ce philosophe, est le seul maître de l'esclave et du barbare : l'homme civilisé y ajoute les lumières de la science et de la réflexion ; l'œuvre de l'art et de l'éducation consiste précisément à compléter, à perfectionner cet ensemble de dispositions innées (3), qui est pour la pensée tantôt un auxiliaire, et tantôt une entrave. La raison nous a été donnée pour aller plus loin que la nature, et s'il le faut, pour lutter même contre elle (4). Par l'habitude, nous arrivons à cr(''er en nous une seconde nature (3), sans
(1) Chose sinjtîulière, le mot oûaiç apparaît jusque dans le vocabulaire idéaliste de Platon : r) -/.Xt'vT) -^ èv zr^ ç'jtrôi ouaa {Hiipuhlique, X, ;)97 H), T.fxo'xZv.^(\xoi.z'jt. VI tï, f^ÛTît IcT-ôJTa [Parmmi(le). Au dire des commentateurs, dans le langage platonicien cette locution h -f, cp'jjct correspond à l'idée considérée comme transcendante.
(2) Lois, IV, 713 C-D.
(3) Voii' le texte cité plus haut (page 3ol, note 7) et Ph\i>iiqHC, II, 8,
(4) Politique, VII, 13321)5-10.
(t)) Entre l'habitude et la nature il n'y a guère d'autre différence, •lit Aristote (Rliétoriqnc, I, I17()'G) que celle de « souvent» à « touiours ».
cependant jamais i-f'ussir ù éliminer t'iilièremcnl la pirmiiTr. Aussi un heureux naturel (EÙ'fuia) est-il le don le plus prt'cicuv de la destinée (1). Même chez le sage, l'âme esl distraite des jouissances de la contemplation par les exigences du corps auquel elle est attachée. C'est à la nature que nous devons l'amour de l'iMre, le désir de nous perpétuer, l'aspiration à la vérité et au bonheur, l'instinct d'imitation ; en cr qui touche ces inclinations fondamentales, son action est à la fois si puissante et si sûre que le législateur doit non seulement obtempérer à ses ordres, mais s'inspirer de ses conseils et de ses désirs (2). Bref, pour résumer les théories d'Aristote, dans l'art comme dans la morale, dans l'éducation do l'individu comme dans le gouvernement des Etats, la nature qui est une fin à sa manière (3) marque le but à atteindre, sauf à laisser ensuite à notre jugement et à notre initiative le choix de la route (4).
Sur ce terrain un rapprochement graduel s'opéra entre les disciples de Platon et ceux d'Aristote ; aux deux écoles Cicéron (o) attribue cette doctrine commune : « Finis honorum secundum naturam vivere, id est virtute adhibita frui primis a natura datis. » Mais qu'étaient-ce que ces prima naturœ ((3 ) ?
(1) Eth. Mconi., III, 7, 11141^8.
(2) Les deux mots oja-.; et tp'j7r/.ô; reviennent si fréquemment et avec des nuances si variées dans la seule Politique, qu'un savant allemand a consacré à leur rôle dans ce dialogue un mémoire tout entier.
(3) Politique,!, 2, 12o2''30 : t, 'ijj-.c téXo; -:■:, et dans un autre passage : olov r/.affxôv ïizi t?]; yz^hiLo:: tîXîdOîÎT-/;;, -%j~.r^'j oa;j.3;v ■:/// ojJ'.v slva'. a'jxoy.
(4) « En fait, dit M. Roulroux dans une de ses belles leçons sur Pascal, il n'y a pas, même chez les anciens, de morale purement naturaraliste : ils distinguent de la nature réelle une autre nature idéale (\m nest autre que leur conception du divin. Ainsi )ia/(//e chez Aristote ne désigne pas causalité pure et simple, nécessité immanente aux choses, mais finalité, c'est-à-dire forme parfaite, type accom[>li vers lequel tend le mouvement des êtres. Loin d'être en opposition avec l'art, comme le prétend le naturalisme contemporain, au fond elh^ie lait qu'un avec lui. »
(5) DrFinilnis, II, X].
(6) Ou, d'après un autre texte {Acadcmi<iuex, I, 120\ .< ros, quas pri-
Il est probable que la liste en était tantôt plus courte et tantôt plus lofif^ue, selon l'humeur personnelle des philosophes.
j\Jais voici deux écoles célèbres qui se réclament l'une et l'autre olfici elle mont de hi nature, et ne veulent reconnaître aucun autre juge, aucun autre critérium de ce que l'homme ici-bas doit faire et éviter. De fait, briser sa nature, se renoncer à soi-même, a été de tout ten)ps une idée étrangère au Grec : ce qu'il poursuit comme d'instinct, c'est le complet développement, riiarmonieux épanouissement de tout son être ; et la maxime fameuse, susceptible (l'expérience l'a prouvé) d'interprétations à l'infini, ^-^v ôijioXoYoufjiivw; tt, o6:!t:, était inscrite dans les mœurs bien avant de devenir une formule philosophique. Au reste, comme le fait remarquer Cicéron, lorsqu'en parlant des vrais biens et des vrais maux on veut savoir ce qu'il y a de principal dans les uns et dans les autres, il faut en venir à la source des premiers mouvements et des premières impressions de la nature (1) : quand on Ta trouvée, c'est de là que doit partir toute la discussion (2).
Ainsi demandez à Zenon quelle est la loi fondamentale des actes humains? » Vivre en accord avec soi-même (3) », vous
mas liomini natura conciliât ». Stobée (£c/.,II, 60) nous en oiîre fénumération la plus complète : e'Ï'.ç, -/.ivr^ai;, ayiii^, hjzpytKz, ô'jvotjjL'.ç, opïï'.ç, uyt'eta, "d/'j;, £ÙE;''a, eùaiTOr^aîa, yAlAo;, -râyo;, àp-ctOTr,?, a-. -?,<; Çu)-:'.-/.?,; àpijiovtz; -o-jj-zr^-.z:, puis eùa-uvE^îa, çù'^'j'a, (iiXo-ovt'a, È7T'.;jiov7;, (jLVTjar,, Tx -zojzo:^ -asa-À/Tia, Syj rrjoi~io -.lyvonoï^ ojokv, jjjji'i'jTov oï [jiâXXov.
(1) Voici sur ce point, d'après Aulu-Celle (XII, ."j, 7), le commentaire cli;i philosophe Taurus : « Hoc esse fundamentum rata est (natura) conservand<e hominuni perpetuitatis, si unusquisque nostrum simul alque éditas in lucem foret, harum prius leruni sensum afTectionemque caperel, quœ in veteribus philosophis xol TzpCnoc y-a-rà çjtiv appfllata' sunt, ut omnibus scilicet corporis sui commodis gauderet, ab incommodis abhorreret. » Quelle pauvre morale, si elle ne va pas plus loin ?
(2) De limbui>, V, (j. Mais ailleurs [De le(jibiis, I, 8, 2',)) Cicérou se hâtait d'ajouter : « I^st virtiis nihil aliud quani pri-fectn cl ad summum pcrducla natura. »
(3) Zrjv ôijioXoYoOjjtivioc (Stobée, Ed., U, 13-2). Le premier livre de Zenon avait, dit-on, pour titre Uzp'. toO y.xzi. ojj-.v ^Îo'j.
ÉDUCATION KT MORALR .^39
répondra-l-il, ou sous une forme sinnn plus précise, «lu moins plus complète, et dès lots classi(|ijc (lie/, les anciens, « vivre conformémentà la nature (I) ». Kn la suivant, on ne r(Mni [las risque de s'égarer :
^'unquaIU aliuJ iiatura, aliud sapienlia dicil (2).
Qu'est ce à dire et que signifie au juste ce précepte qui m"est répété à tout instant? Quelle est cette nature qui doit me servir de modèle et dont on affirme avec tant d'assurance qu'elle est la règle absolue du bien (3), et selon le mot de Cbrysippc, la mesure du possible et de l'impossible? Où est-elle? et quelles leçons ai -je à lui demander (i) ?
Faut-il l'entendre au sens de Socrate? veut-on que fermant les yeux aux spectacles du dehors, nous rentrions en nous-mêmes, où dans notre conscience nous découvrirons sans peine notre fin suprême? Les stoïciens délinissent volontiers le bien l'accord et l'harmonie des fonctions qui conservent notre être propre dans son intégrit*- ; est-ce uni(|uement notre qualité d'êtres vivants, est-ce au conli-aire notre attribut d'êtres intelligents et raisonnables (jui est ici enjeu? qui se chargera de délinir la nature de lliomme dans son étonnante et presque effrayante complexité ? qui dira tout à la fois et les obligations et les entraînements de tout genre qui
(1) Ces mots se lisent déjà chez l*oli''mon (Cickhon, Acad. pr., Il, 42j, chez Speusippe (Clément d'Auexandiue, Stiomale^, II, 418) et même chez Heraclite (d après Stobée, Serm., III, 8't). Incontestablement c'est l'interprétation de la loi qui est neuve dans le stoïcisme beaucoup plus que la loi elle-même, laquelle dans sa forme ori^'inelle a un parfum tout socratique. Comme il arrive fréquemment, les stoïciens plus modernes trouvèrent cette simplicité peu de le.ur goût et la transformèrent en If,' i/.oÀojOoj; xr, -oô â/Opw-oj — apa7/.=,jf|.