IV
(4) X, 14. — « nuol(;u"un disait': iiien-ainii'e cité de Cécrops ! cl loi ne peux-tu pas dire :'l{ien-ainiée cité de Jupiter! »
point fondamental. S'agit-il en effet do tracer à l'homme la roule qui doit le conduire au souverain bien, au bonheur? Eux aussi, c'est hi nature qu'ils invoquent, c'est à la nature qu'ils font appel ; c'est elle qui a charge de nous révéler les vérités nécessaires (!), de nous éclairer sur ce que nous ne pourrions pas ignorer sans dommage. Volontiers Epicurc se fût approprié ce mol de Bernardin de Saint-Pierre : « C'est dans la nature que nous devons trouver les lois de notre félicit(', puisque ce n'est qu'en nous écartant de ses lois que nous rencontrons les maux. » Comme Zenon encore, il enseignait que la connaissance de notre véritable Un a pour condition antécédente et nécessaire la science de la nature de l'univers (2) : Tàme humaine ne peut être éludit'e qu'à la lumière du Tout et dans ses rapports avec lui. Ici encore la physique entre ouvertement au service de la morale.
.Mais voici où les deux doctrines se séparent pour ne plus se rencontrer. Tandis que pour Zenon la nature dans l'homme, c'est la partie de notre être par où nous touchons à la divinité et où se révèlent à nous les lois régulatrices du monde, pour son rival c'est le côté terrestre et mortel de l'existence, celui par lequel nous sommes en contact perpétuel avec le monde extérieur. D'un cùté la raison, la sensation de l'autre. L'un nous dit : agir, c'est sortir do soi pour luller ; l'autre : vivre, c'est satisfaire tous ses désirs.
Or que désirons-nous toujours, partout, en vertu de notre tempérament et de notre constitution mêmes? Jouir. Vers
(1) « De qui) (uiiiiiinii iialuia (Consentit, id verum esso nocesse est » {De uatura Dcorum, 1, 18). C'est ce qu'Epicure appelait ouTixa'. -poXr]- J/£i;, et, chose assez siiii-'ulière, au noinlne de ces vérilés primitives il plact; l'existence des dieux : « Natuia iufoiuiatiuneui ipsoruui deoruiu dédit. »
(2) Dio(;k.nk Lakhck, X, 143 : x-y-Eioto; -i; r, toj t7jijL7:avto; ç/jj'.;. Aussi Epicure at-il laisou de terminer sa lettre à Hérodote par les mots suivants : '-x-j-'J. ^o: Z's:: /.î'ya'/sc'.woiîxxxa -£p'. t/,; tiov oÀwv çjaîaj;; È-'.-£':fj.r,[j.£va. Tout le poème de i.ucrèce est la coufirmation indirecte ou explicite de ce point de vue.
quel but teiuleiil spoutaiiéniciil tous nos elïorts? Vers le i)luisir. Le plaisir, voilà le bien premier, inné, propre et intime à notre être (1). En veut-on la preuve? « Tout être aninu'. dès qu'il est né, aime la volupté, et la recherche comme un très grand bien : de même il hait la douleur et l'évite autant qu'il peut, comme un très grand mal : et cela, alors que la nature en lui Ji'a point encore été corrompue et que rien n'a altéré la droiture et la sûreté de son jug-ement (2). »
Il est vrai qu'Epicure ne songeait nullement à prêcher de la sorte la volupté sous toutes ses formes, même les plus grossières : son bien suprême, c'est plutôt l'absence de douleur dans le corps et de trouble dans Tàme. Ce n'est pas là à coup sur une morale sévère, propre à éveiller, à fortifier dans les âmes les sentiments généreux et magnanimes : c'est une moraie sans élan, sans essor, triste et décolorée. La tempérance doit être de tous les instants, la sobriété devient une vertu éminente, Vaurea incdiocritas enfin, à, condition de ne pas trop s'v attacher, un paradissur terre, carceux qui savent le mieux jouir de l'abondance des biens sont ceux à qui ils sont le moins nécessaires et qui consentiraient le plus aisc'uient à en être privés (3).
Dans un passage célèbre, Lucrèce a ('loquemment commenté la pensée du maître : « N'entondcz-vous pas le cri de la nature? elle ne demande qu'un corps exempt de soulTrance, le contentement de soi-même, une àme libre d'inquiétudes et de terreurs. Les besoins du corps sont bornés : [)eu de choses suffisent pour le garantir de la douleur et lui procurer en
(1) DiOGKNE LaERCE, >î , 129 : TOroTov (àY^Gôv), juYYSv./.ôv, jôîjt'^'j-rov 5ià 10 iTy (S'jtî'. ^^yj-'-'i o!"/.î'!ii);.
(2) De Finibm, I, 9 : « Idque facere iioudum depi-avatum, ijisa iialura iiicorrupte atque inteyrc judicaule. » L'arguineiil, aux yeux d'I^iicure, était pôremptoire : « Itaquc negat opus ralione iieque dispulatione, quamobroru voluptas cxpelenda, fui,'ieiidus dolor sil : laiiluia salis esse adinonere ".
(3) DlOGliNÈ LaeuCE, X, i'.W : r/j-.s-y. 7toÀj-:Ai'a; à-oXajO'jjîv o'i y,x'.jtz taÔTr^î OEÔ(JicVO'..
abondance d'agréables sensations. Si vos festins nocturnes ne sont point éclairés par des flambeaux ([ue soutiennent des statues magnifiques, si Tor et l'argent ne brillent pas dans vos palais, si le son de la lyre ne retentit pas pour vous sous des lambris dorés, vous pouvez du moins, étendu sur un gazon épais, près d'une eau courante, à l'ombre d'un grand arbre, goiiter à pou de frais de grandes jouissances, surtout dans la riante saison, quand à pleines mains le printemps sème ses Heurs. » L'auteur des Géorgiques n'aura qu'à jeter à son tour sur ce tbème les beautés et l'éclat de sa poésie pour en tirer l'épisode célèbre,
0 fortunalos nimium, elc.
C'est ainsi qu'au déclin des civilisations, Tbomnie que les raffinements du luxe ont été impuissants à satisfaire se retourne comme d'instinct vers la nature et sa gracieuse simplicité.
Pour en revenir à Epicure, l'antiquité louait volontiers comm.e propre à contribuer à la félicité de la vie la division qu'il avait faite des convoitises humaines : les unes naturelles et nécessaires, les autres naturelles, mais non nécessaires, d'autres enfin à qui manquait à la fois ce double caractère. Les dernières sont étrangères, souvent même fatales au bonheur ; quant aux autres, on les contente sans peine, parce que la nature elle-même a pris soin d'en marquer les bornes. Et il ajoutait cetle maxime à laquelle applaudissait Sénèque : (( Pas de pauvreté pour qui règle sa vie sur la nature (1) ».
Il n'en est pas moins remarquable de voir Lucrèce, un des poètes les plus ouvertement matérialistes qui aient paru dans le monde, non seulement revendiquer avec énergie la liberté Jiumaine que les stoïciens asservissaient ou du moins subor-
(1) « Si ad iiaLuram vivos, nunquam cris pauper. » Ce que'DelilIe a traduit dans le vers bien connu :
Qui borne ses désirs est toujours assez riche.
donnaient sans icmords au destin (I), mais en i)uti'(> prêcher une morale d'ascète, exhorter à hi résignation, au renoncement, et insister sur ruuiverselle vanité (h's clioses. (Jue (hms cette attitude on voie l'immeur personnelle d'un penseur mélancolique joté par sa naissance dans une époque de guerres civiles et de révolutions sanglantes, on n'aura pas tort : mais c'est là en même temps le rellet inattendu de la doctrine é[iicurienne, dominée^ quand au lieu de s'en tenir aux aj)])arcnces on va jusqu'au fond des choses, par un secret et anu-r désenchantement (2).
(1) Epicure déjù écrivait à Ménécée (DiOGi:.NE Laehce, X, 134) : /.pîT—ov '?^v TÛ) TTEol OîÔjv [jlÔOw "/aTa/.oÀo'jOï'tv y, tT[ t(T)v ci'j^'.v.cov i: 'X'J. p iJ.iiT^ oojÀejeiv.
(2) Voir l'admirable cliapitre par le(|uel se termine le Puhiic ilr Lucrèce de C. Martlia.
Au cours de co travail sur la notion dénature dans la pliili)sophie et la science antiques, ou a cherché à faire ressortir la part de vérité et la part d'erreur contenues dans chacune des théories exposées : il leste, avant de terminer, à considérer brièvement ces théories non plus seulement eu elles-mêmes, mais d^ans leurs rapports avec la pensée moderne (I).
Ce qui frappe ici tout d'abord le spectateur rélléchi, c'est la fécondité vraiment extraordinaire du jiénie philosophique en Grèce pendant les trois siècles qui séparent Thaïes d'Epicure. Que d'hypothèses successives! que de systèmes dilléreritsi alors qu'en d'autres temps et d'autres pays une seule et même doctrine diversement commentée suffit à l'activité intellectuelle de toute une suite de générations, ici surgissent perpé-
(1) Ce que M. ('■. l'irot [Comptùs rendus de IWcadcmif drs sciences murales, janvier 11)00, p. 71) a dit avec tant de justesse de l'annaliste politique s'a[ipliiiue r';.'aIoment à l'aniKilistn pIiilosoi>liique : « Oue se passc-l-il dans l'esprit du véritable liislorien? 11 a en lui deux conceptions, deux Ames, celle du passé et celle du présent : il les compare, il les rapproche, il les explique l'une par l'autre ».
tuellement dos penseurs originaux qui ne doivent rien ou presque rien à leurs devanciers ou à leuis contemporains : chercheurs aussi infatigables dans le domaine de la pensée (l) que pourront l'être les modernes dans celui des faits : explorateurs courageux (jue le succès ou l'échec de ceux qui les ont précédés ne dissuade pas un instant de reprendre la lâche à peine interrompue :
l'^t quasi cursores vitaï lampada tradunt.
Pour nous rendre compte d'une aussi prodigieuse fécondité, il faut songer aux dons intellectuels érninents, apanage de cette race privilégiée ; mais des considérations pénétrantes, maintes foisdévelûppées par M. Boutroux dans ses cours de la Sorbonne, méritent aussi notre attention. Devant la philosophie naissante, l'espace s'ouvre libre en tout sens : elle n'était pas obligée, alors comme aujourd'hui, à lutter pour se faire une place entre le dogme religieux qui s'impose à la croyance, et la science, fière de la sûreté de ses démonstrations : elle n'avait pas à se tailler péniblement un domaine entre le monde moral sur lequel une autre puissance réclame des droits de souveraineté, et le monde matériel dont les savants, armés de leurs méthodes propres, se réservenlTaccès. La religion hellénique ne réglait que les pratiques du culte extérieur, laissant libre carrière à l'esprit philosophique dans la sphère de la spéculation : et, d'autre part, la science qui venait de naître n'avait point encore appris à regarder en face la i)hilosophie sa mère, et à revendiquer avec hauteur sa complète indépendance. Pbysique et métaphysique, étroitement et fraternelle-
(1) Sous le rapport du génie et do l,i méditation, ce que les anciens ont à nous offrir est vraiment digne de touti^ notre admiration. Venus à leur place, nos plus illustres penseurs modernes fussent-il arrivés à d'aussi brillants résultats? On hésite à Taflirmer. Il est évident d'ailleurs que moins gênés que nous ou moins distraits par la' masse importune et presque écrasante des détails, les anciens pouvaient d'un seul coup d'œil embrasser un d'autant plus vaste horizon.
ment unies dans le cerveau puissant d'un !*\ thaj^ore, d'un Platon et d'un Arislote, marchaient de cuncerl et du niruie élan à la conqurte de la véiili'.
Cette conquête, elles ne l'ont pas dès lors achev«^e, sans doute : néanmoins quels brillants résultais! à peine pourraiton nommer une philosophie moderne de la nature qui ne suit à certains égards la reproduction, le plus souvent retouchée et agrandie, je l'accorde, maisenlîn la reproduction dt; quelque système ancien. Le lait est d'autant plus remarquable qu'il ne s'agit pas ici de psychologie ou de logique, cest-à-dire de sciences dont les ('léments essentiels étaient à la disposition des anciens comme à la nôtre, mais de cosmologie, c'est-àdire d'une étude appelée, scmble-t-il, à grandir avec les siècles en mettant à prolit lune après l'autre les découvertes inesp**rées de l'esprit humain : car qui se persuaderait que les révélations merveilleuses de l'astronomie, de la physique, de la chimie et de la biologie ne nous permettent pas à cette heure de lire plus avant dans le livre de la création?
Et cependant, pour expliquer les premiers principes de l'univers et le rôle constant de la Xature, il semble que nous n'ayons pas imaginé d'autre solution fondamentale (1): bien mieux, lorsqu'une observation rigoureuse est devenue la base de toute investigation sérieuse dans le monde matériel, la science moderne a retrouvé pour la guider les mêmes notions qui jadis présidèrent aux premiers efforts des penseurs grecs. Et autant il est surprenant de constater combien de théories modernes réputées originales existaient en germe dans les écoles du passé, autant il est instructif de retrouver chez des métaphycisiens morts il y a plus de deux mille ans et les vérités dont lious sommes le plus fiers et les erreurs que nous étalons parfois avec le plus d'orgueil. A mesure qut' les sciences positives ont progressé, elles sont venues sans doute introduire dans ces antiques explications des horizons plus
(i) On comprendra sans peine pourquoi Je ne fais pas intervenir ici le dogme hébraïque et chrétien de la création.
larges (1), des démonstrations plus certaines, une expression plus précise ou des formes plus savantes : mais les principes ont à peine varié, comme s'il nélaitpas donné à l'esprit humain d'en poser de nouveaux (2).
Une revue rapide va nous en convaincre.
Laissons de côté la vieille philosophie de llnde et ces bouddhistes dans lesquels aujourd'hui Schopenhauer ne serait plus le seul à saluer pieusement des ancêtres. Ne parlons que des philosophes grecs, avec lesquels nous avons évidemment une parenté intellectuelle plus étroite : qui pourrait nier leur intervention dans toutes nos controverses contemporaines? Quelle est la question capitale sur laquelle on ne les cite, la difficulté à propos de laquelle on ne les consulte? Encore un coup, entre eux et nous, tout n'est pas filiation pure et simple, imitation lilt('iale. Nous ar-rivons souvent au même but par des voies différentes : nous retrouvons par l'expérience ce qu'ils avaient deviné à priori : nous justifions ce qu'ont hasardé leurs conjectures : à leurs théories, pariois singulièrement abstraites, nous ajoutons la confirmation et le contrôle d'applications de tout genre. Et ce n'est pas un faible honneur pour l'esprit humain que cet accord de ses premières et naïves impressions en lace de la naturi^ avec les recherches et les conquêtes postérieures de l'observation savante.
Il n'en reste pas moins que ces Grecs du v^' et du iv*^ siècle ont aperçu toutes les routes de la pensée ;ils en ont les premiers reconnu et signalé les écueils. Ils ont compris qu'on ne pou-
(1) « Notre vue a plus d'étendue, et quoiqu'ils (les anciens) connussent aussi bien que nous tout ce qu'ils pouvaient remarquer de la nature, ils n'en connaissaient pas tout ni'aiinioins et nous .voyons plus (ju'eux » (1\\k(:al). Mais si nous voulons être justes, n'oublions pas que nos points de départ actuels, ces données si élémentaires que nous n'avons jamais songé à y réfléchir, ont partout exigé des siècles de pens'je ».
(2) C'est ainsi qu'en allant au i'ond des choses, on constate avec quelque suiprise que dans un autre domaine la pensée grecque a devancé le [diénoménisme, le nominalisme et le subjectivisme critique des modernes.
CONCLUSION 5:i7
vaii ni tout raineiuT à la matière cunimo 1rs louions, ni tout réduire à une abstraction comme les Eléatrs, el (|ue |,i s(Mriic(! ne s'accommode ni de l'être perpi'tueljement immohile de Parménide ni de Tètre sans cesse mobile d'iriM-aclitr. Dans leurs voies, nous marchons plus loin et plus sùremeni ipii-ux : mais ils furent les initiateurs (I). « C'est la Grèce cpii a ouvert cette admirable et sûre carrière, où nous ne faisons absolument que la suivre, bien que nous ayons parfois la [di-icntion do découvrir des routes nouvelles. Notre i;ralituile doit être inépuisable comme le l)ienfait (2). »
Tout ce que les anciens qui ignoraient et le vrai sj^slème solaire et la gravitation universelle et la théorie cellulaire et les lois de la chimie ont pu savoir de la nature sans le secours de nos instruments et de nos mi-tbodes, ils Font tantôt aperçu
(1) La même oiiinion ;i et»' exprimée avec non moins do force par un archéologue compétent entre tous lorsqu'il s'agit de la Grèce antique : « Les (irecs ont tout vu ou plutôt tout deviné, l'ius on les étudie de près, plus on pénètre dans le secret de leur pensée qu'ils ont aimé longtemps à cacher sous le voile du symbole et du mytlie, et |ilus nu reconnaît que depuis trois siècles le puissant elfort de l'esprit moderne n'a souvent abouti qu'à démontrer par une série d'observations et d'expériences méthodiquement enchaînées telles ou telles vérités scienliliques que leurs sages avaient entrevues par une rapide iiiluition. Parmi b's théories ou les hypothèses sur lesquelles repose aujourd'hui l'idée que nous nous faisons do la nature, des forces qui s'y jouent et des lois qui y président à la succession des ph(''nomènes, il en est peu qui ne se soi'-nt un instant présentées à l'esprit de l'iui ou de Taulro des philosophes tle rioiiie, de la Sicile, de la (irande-(irè(;e ou d'AIhénes <■ (M. fi. Perrot./{<?fi<c dea Deux Mondes, février ISO ). — Kt comme, selon le mot de M. l'ouillée, rien de ce qui est intelligible n'est resté- élran^-er aux Grecs, le même aveu a été fait dans le domaine de l'art par des écrivains de la valeur de M. Collignou [llisloirc de la sculpture fjrni/uc, 1890).
(2| On serait tenté de relever dans ces paroles une ceitaine exa^'ération: mais roriinient ne pas donner raison à Harlludemy Saint-liiiaii-e quand il ajoute : « {''.nlre les anciens et les modernes, il n'y a point de solution de continuité, ni cet abime inli'llectuel (lu'on a si souvent voulu creuser avec plus d'orgueil que de justice. .Nous en savons plus que nos pères, mais nous ne sonune-^ (lue b-urs hé-iiliers ».
avec une pénélralioa supérieure, tantôt pressenti comme par un instinct particulier.
« Au commencement était le chaos », disaient leurs vieux poètes : « au commencement était la nébuleuse », rc'pètent les savants modernes à la suite de Laplace.
Thaïes et ses premiers successeurs ont eu le sentiment conlus dune unité fondamentale de la substance matérielle, unité dissimulée sous la diverbilé vraiment infinie des apparences : ce principe n"e>t-il pas au nombre des aflinnations les plus C('lébrcs de la science contemporaine? Ces vieux philosophes ne se sont trompés que dans la détermination de cette unité. Ils enseignaient que tout vie^it de l'eau, — de l'air, — du feu. l^a physique actuelle se pose très sérieusement ce problème : tout ne viendrait-il pas de Télher ? — osant ainsi, dans un temps où la guerre est déclarée à toutes les entités conventionnelles, emprunter aux anciens, pour caractériser un milieu hypothétique, l'un des termes et l'une des notions que nous rencontrons dans leurs écrits.
Que dire de Pylhagore? Ce que lui avaient révélé ses observations sur la longueur des cordes sonores, nos traités savants le reproduisent pour toutes les parties de la physique ; ils sont hérissés, de la première page à la dernière, de chiffres, de calculs et de formules. Si tout n'est pas nombre, tout reçoit le nombre, selon la profonde expression de Philolaiis, tout participe du nombre, avec cette restriction toutefois que « dans la physique les nombres sont tout, dans la biologie et la physiologie peu do chose, en métaphysique rien » (Hobert Mayer). « Comme autrefois à l'école des Italiotes, mais dans un sens plus large, les nombres, seuls caractères idéographiques qui nous soient restés, apparaissent comme les forces directrices de l'univers » (llumboldt). Lorsque nous établissons ([ue de l'infiniment petit à l'infiniment grand tout relève du nombre, du poids et de la mesure, quand nous disons que la beauté de Dieu réside dans l'uniti', et celle de la création dans l'harmonie, que faisons-nous autre chose que de nous approprier la sagesse de Pythagore? Et pour prendre un exem-
pie frappant, est-ce que la j^taiulc loi de Daltuii jclalivr aux proportions définies des combinaisons chimiques ne fait pas songer immédiatement à ce qu'enseignaient les Pyliiagoriciens de la proportionnalité universelle?
Parménide, avec son mépris de rexp(''iience vulgaire, son dédain des esprits superliciels qui ne voient dans la naluii; que le théâtre de phénomènes toujours cliangeants et de luttes incompréhensibles, avec son amour de la pensée pure et de ses formes austères de raisonnement, avec son allirmation catégorique de l'unité de l'être, et son besoin de se reposer dans l'absolu, ne revit-il pas en Spinoza et en llégol, tous deux prenant pour point de départ l'élre abstrait conçu par la raison?
Mais voici un autre ancêtre de ITégel ; c'est Heraclite (I ), laissant là la substance pour ne voir que ses trausformalions à l'inlini et faire ainsi de l'être un tissu de perpi'tuelles antinomies : la philosophie scientifique actuelle nincline-t-elle pas de même à substituer à la permanence de la matière la permanence de la force vive et de l'énergie ? Encore que le mouvement n'explique rien et même ne soit rien en dehors des êtres où il se manifeste, n'en iait-on pas comme Heraclite le phénomène unique, générateur de tous les autres, auxquels il sert pour ainsi dire de commune mesure et entre lesquels il établit des équivalences constantes? Lorsque Herbert Spencer nous montre la vie et l'humanité asservies à des intégrations et à des désintégrations constantes, avec cette loi qui les résume : marcher toujours, évoluer sans cesse, mourir pour renaître et renaître pour mourir, que fait-il sinon traduire dans un autre langage la maxime du sage d'Kphêse : II-ivTwv