‹ La philosophie de la nature chez les anciensChapitre 67 sur 68 · i-:r,p -ôXîijLOî · texte numérisé non relu

i-:r,p -ôXîijLOî

(1) I-es systèmes de l'un et de l'autre de ces pliilos()|iiirs ne se n'*sument-ils pas également dans la formule célùbie : l/As isl lui Weitleu'!

(2) « J'ai l'air de parler grec (dir^ait Caro exposant dans sa chaire do Sorbonne les théories d'Heraclite), je paile le langage des théories contemporaines. »

L;i lliéoric des quatre élcinenls, elière à Empcdocle, n'a plus droit de cité dans la science : mais Topinion commune lui est demeurée fidèle, tant elle répond heureusement aux états les plus généraux et les plus connus de la matière. Le thaumaturge d'Agrigente ne se doutait pas des prodiges do la chimie moderne ; mais quand il parlait de l'amour qui associe et de la haine qui désunit, ne touchait-il pas de hien près aux attractions et aux répulsions qui sont pour nous la charte constitutive du monde moléculaire? et faut-il beaucoup d'imagination pour se représenter les atfinités chimiques comme le résultat de sympathies et d'antipathies c[ui éclatent, violentes et irrésistibles, au sein de l'inliniment petit (1?

Je ne sais si sur ce terrain aucun philosophe de l'antiquité est plus voisin de nous que Démocrite. Le vide et les atomes, ses deux principes, voilà le double pivot fondamental sur lequel roulent toutes les grandes hypothèses scienlitiques des modernes. La divisibilité de la matière à rinlîni avait le grave inconvénient de l'éparpiller, de l'émietter jusqu'à l'anéantir : par sa constitution atomique elle ofTre à la tlK-orie et au calcul une base appréciable et solide. « La conception de ces particules indivisibles paraît être la conséquence nécessaire des lois fondamentales qui président à la combinaison chimique » (Bertbelot). Elle est supposée par la double règle des proportions définies et des proportions multiples. « Transformée de diverses sortes par des hommes tels que Descartes, J5ovle et Newton, la doctrine des atomes et de l'origine de tous les phénomènes cosmiques par le mouvement de ces atomes est devenue, à notre époque, le fond de toutes les sciences de la nature » ( Soury). Les atomes sont assurés d'y régner en maîtres aussi longtemps qu'une conception plus claire et plus satisfaisante ne les aura pas détrônés. Que si le matérialisme contemporain, en vantant la puissance des

(I' Observons, en passant, que c'est à Einpédocle qu'André Chénier paraît avoir emprunté ses idans de poésie plivsique.

atomes, leurs propriéU'S merveilleuses, leur iuJeslruclihlc durée tentait, comme le malcrialisme anliquc, de s'en faire une arme pour battre en brèche Dieu, et sa Providence, IMalou et Cicéron nous fourniraient pour le ccmi battre des arj^umenls dont la pointe, (juoi qu'on en dise, nest nullement émoussée. Moins célèbre à cette heure que l)('mocrite, Auaxayore cependant ne doit pas être passé ici sous silence. M. lîerlhelot n'a-t-il pas écrit que « les homœomcries sont le germe confus des idées actuelles sur la constitution des corps et sur celles des principes immédiats » ? On a de nuhne le droit de considérer comme un écho (conscient ou inconscient) d'Anaxagore la fornmle fameuse d'ITerbert Spencer : « Le monde s'est constitué en [)assant de l'iiomogénéilé confuse à rin'lérogénc'ité coordonnée ». A un autre [)oint de vue, plus décisif encore, le jour où l'intelligence fut solennellement replac(;e à l'origine des choses, quel élan donné à la science pour chercher €t retrouver dans son vaste domaine les preuves de plus en plus nombreuses, de plus en plus éclatantes de l'ordre unixc'rsel? Et si, comme l'ont cru des esprits éminents, le spiritualisme projette une égale lumière et sur les problèmes fondamentaux du monde physique et sur ceux du monde intellectuel, quelle reconnaissance ne devons-nous pas au nui lire de Socrate et après lui à Socrate lui-même, dont la lumineuse et virile piété unissait sans effort dans l'explication de la nature les données de la philosophie et celles de la croyance ?

De tous les « chefs de chœur » de la philosophie anliijue, c'est peut-être de l^laton que les savants modernes croient avoir le moins à apprendre, ou même le ])lus à se délier : c'est un si habile enchanteur! Assurément ses Idées sont impuissantes à elles seules à mettre de l'ordre dans l'univers, soil^ avouons en échange qu'à titre de causes exemplaires des choses elles aident supérieurement à expliquer celui (jui, en effet, y règne. On j)eut ne pi-endre qu'un niêdioere intc'rêl aux hypothèses physiques du Tiince^Y], encore (jue tel passage

(1; l'réct'deiunieul (vuir p. i48 el siiiv.) nous avons Iciilé de laire le

où le monde nous est représenté comme « un tout unique, parfait,, à Tabri des maladies et de la vieillesse (1) » exprime sous le voile du symbolisme antique qucbiue chose de très voisin de ce que la science moderne entend par « la conservation de la force et de l'énergie » ; mais ce n'est pas tout : l'idée maîtresse de ce beau dialogue, à savoir l'Etre éternel et parfait disposant toutes choses en vue du bien par un acte de bonté, était bien digne de l'admiration des siècles (2).

Si, comme on l'a dit justement, dans la vie d'un homme ce ne sont pas les erreurs qu'il faut compter, mais bien les vérités qu'il a mises en lumière, les pas en avant qu'il a fait faire à l'esprit humain, rien de plus mérité que le respect séculaire dont la postérité a entouré le nom d'Aristote. Quel savoir prodigieux ! quelle largeur de conception ! quelle vigueur de raisonnement ! Parmi les problèmes auxquels il s'est le plus obstinément attaché il en est que nous ne daignons plus approfondir : ont-ils perdu de leur importance, ou serions-nous plus assurés d'en posséder la solution? On l'a fait remarquer très finement : lorsque les chimistes actuels distinguent dans les atomes un principe passif, le môme dans tous, et un principe actif, produisant dans chacun la force qui le met en état de développer son activité propre, ne se rapprochent-ils pas à leur insu de ce qu'Aristote enseignait sous le nom de /orme et de înaiière? lorsque, pour expliquer des phénomènes dont la véritable cause nous demeure inconnue, les savants mo-

départ de ce qui a passé de renseignement de Platon dans la science moderne. On peut aller plus loin et dire avec un critique contcMnporaih « qu'il y a beaucoup d'idées laissées jusqu'à ce Jour incomprises dans les écrits de l'iatun ol d'Aristote, lesquelles n'attendent qu'un esprit ouvert pour se réveiller à une nouvelle vie. »

(I) Thnéc, 32, C-n.

(2j Que sont les lignes suivantes de John Ilerschell, sinon la traduction en langage moderne d'une des plus belles ppusées que nous ayons rencontrées chez Platon : « On ne saurait trop attirer l'attention de celui qui étudie la nature sur ce point qu'il n'y a guère de pkénomène naturel qui puisse être complètement expliqué dans tous ses détails sans la connaissance de plusieurs sciences et peut-être même de toutes »? >

dernes parlent tï attraction, d'a/finitr molcculaire, do ii/pe chimique, de plan de structure, etc., n'est-ce pas revenir bon gré mal gré au langage linalisle si lamilier au [(eripalétisme ? et quand fait-on plus grand usage de ces locutions (jue lorsqu'il s'agit précisément des principes générateurs et (Jiganisaleurs de l'univers (l)?

Passons-nous maintenant à ces systèmes qui, poui- rendre compte de l'ordre et de la richesse du monde ne savent invoquer que le hasard, ou à ces écrivains qui nous représentent la natui'e, artiste aveugle, réalisant des fins qu'elle-même iiinore et agissant dans une sorte de somnambulisme lucide ? n'est-il pas évident au'ils s'inspirent, qu'ils le sachent ou non, d'Epicure et de Lucrèce, auquel l'athéisme de tous les temps a emprunté avec empressement des arguments qui n'étaient peut-elre nullement faits pour lui (2) ?

Goethe ne reconnaît d'autre divinité que l'énergie créatrice de la nature : d'autres nous parlent du monde, corps immense, cité infinie, organisme parfait dont toutes les parties sont vivifiées par une âme douée d'une activité divine : les réminiscences de Chrvsippe et de Sénèque sont ici manifestes. Mettons force vitale où les stoïciens écrivaient feu artiste, et « cours naturel des choses » oii ils faisaient intervenir une Providence singulièrement voisine de l'antique destin : nous

(1) Aristote n'eût fait, je crois, aucune difficulté de signer les deux pbrases suivantes, l'une de M. Fouillée : « L'être intelligent ne fait que s'imprimer à lui-même dans le langage de la conscience claire ce perpétuel essor en avant de la vie qui se retrouve dans la nature entière », — l'autre de M. Boutroux : « Il est raisonnable d'admettre dans la nature comme une tendance vers l'intelligibilité ».

(2) <c Quelques-uns des écrivains du xviii'-' siècle, qui ont eu pour le matérialisme la funeste préférence si éloquemmeiit conib.illue par Rousseau et quelquefois par Vollairc, ont exclusivement admiré Lucrèce, et souveiit recueilli dans son poème de vieux sopliisiues aussi décriés que leur cause, et témoins incontestables de ce cercle uniforme d'absurdités, auquel est comlamné l'alliêisme. Le baron dilolbacb en a béris-é sou Sytitùinc de la aulurc » (Villemai.n).

564 CONCLUSIOX

croirons, en les lisant, avoir sous les j'eux des pages publiées d'hier.

Les métaph3'siciens qui font de la nature une dispersion, une réfraction de l'esprit (1) ou mieux encore une sorte d'évanouissement et d'obscurcissement de l'Etre divin, n'ont-ils pas le droit de chercher dans les Alexandrins de lointains ancêtres ?

Enfin il n'est pas jusqu'à l'évolution, si en faveur dans la seconde moitié du xix*' siècle, dont une étude attentive ne fasse retrouver les éléments au sein de cette vieille philosophie. La théorie d'Herbert Spencer sur les périodes successives de développement et de déclin de l'univers est un retour pur et simple à l'hypothèse d'Anaximandre, sauf que les conceptions du grand penseur anglais portent, selon la remarque de M. Tannery, sur un monde démesurément agrandi par rapport à celui des anciens. Adaptation progressive des organismes au milieu ambiant, lutte pour l'existence, survivance des plus forts ou des plus habiles, toutes ces thèses fondamentales de l'évolutionisme contemporain se retrouvent dans les fragments d'Empédocle : Aristote insiste sur la continuité ininterrompue que présente la série des êtres, le stoïcisme sur le déroulement fatal des conditions et des choses conditionnées dans ce vaste univers ; enfin l'épicurisme sous la plume de Lucrèce (2) a la prétention de nous retracer en traits saisissants l'ascension lente et graduelle de l'animalité à l'humanité. Rendons d'ailleurs à l'antiquité cette justice qu'elle n'a jamais ressenti le moindre enthousiasme pour les plus bizarres imaginations des transformistes.

Bref, et pour conclure, le monde sans Dieu, — le monde

(1) « I.a nature, c'est l'esprit rendu visible » (Schelling).

(2) A propos du tableau que déroule sous nos yeux ce poète dans la dernière partie de son V" cliant, un critique, M. Reverclion, écrivait ce (]ui suit: « Par la Justesse des observations, la précision et la netteté des aperçus, la vraisemblance et la logique des enchaînements, ces pages remarquables ne seraient pas déplacées dans les meilleurs traités d'anthropologie contemporaine ».

distinct de Dieu, — le monde assimilé ù Dieu, ces trois grandes solutions philosophiques du probh''mc de la nature, la drèce les a connues, rationnellement exposées, habilement défendues, éloquemment commentées. U y a ainsi, comme Caro se plaisait à le répéter^ des dynasties d'idées qui se perpétuent îi travers les âges.

Un second point qu'il importe de mettre en lumière, c'est la cohésion reconnue par les anciens et, sauf de rares exceptions, constamment maintenue par eux entre les diverses branches de la science, c'est l'esprit systématique (qui n'est pas du tout l'esprit de système) dont ils se sont inspirés en abordant les questions les plus hautes posées devant leur raison. A leurs yeux, dans la connaissance comme dans la réalité dont elle veut être la fidèle image, et peut-être à un plus haut degré encore, tout se lie, tout s'enchaine, tout s'éclaire et s'appuie mutuellement (l) : volontiers ils auraient appliqué à l'ensemble des choses ce qu'Aristotc a si bien dit de hi nature, qu'elle n'est pas un composé d'épisodes, à la faron d une mauvaise tragédie. Les philosophes antérieurs à Socrate ont eu le tort (mais quelle indulgence ne mt^ritent pas leurs premiers et téméraires essais?) de concentrer leur attention trop exclusivement sur le monde ; et pour mesurer les heureuses

(1) Aujourd'hui, au contraire, en matière scientifique il n'y a pour ainsi dire que des spécialistes, et c'est fâcheux. — Comparer ce juKCinont porté par M. Faguet (lleviie bleue du H novembre 1SU8) sur un phénomène analogue qui s'est produit dans le domaine littéraire : «( La loi de subdivision successive des genres, encore que très humaine et presque fatale, est funeste autant que fatale et il serait bon de ne pa^ la couvrir de bénédictions. C'est précisément le rôle du génie de s'y soustraire ».

conséquences de la réforme socratique, il suffit de mettre en parallèle l'œuvre importante de Platon ou d"Arislole avec ce que riiistoire, à défaut des textes, nous apprend de leurs devanciers. Au premier coup d'œil, quel surcroit de clarté, de netteté, d'Intérêt et de j^randeur ! Il ne s'i-tait trouvé que de rares disciples pour recueillir . les leçons d'un Thaïes ou d'un Empédocle : des écoles se sont fondées, et se sont prolongées durant des siècles ])our perpétuer l'enseignement du Lj^cée et de l'Académie. Aussi bien, loin de séparer l'étude de l'homme de celle de l'univers, ces grands génies attentifs à les rapprocher se répétaient sans cesse à eux-mêmes celte question que dans le PJu-dre Socrate adresse à son jeune ami : « Penses-tu qu'on puisse connaître suffisamment la nature de l'àme sans connaître la nature universelle?» (1) Conséquence pratique : leur cosmologie n'avait pas moins d'étendue que leur psychologie, leur morale ou leur dialectique, et dans les siècles qui suivirent n'a eu ni moins de retentissement ni moins d'éclat. Zenon même et Epicure, dont les regards, comme ceux de leur époque, sont tournés avant tout vers la pratique, ont sur la nature des vues hardies qui non seulement ne sont pas étrangères à leurs préceptes de conduite, mais encore constituent à cette heure, aux yeux d'un grand nombre, la partie vraiment intéressante de leur système.

]*'aut-il rappeler ici que cette union étroite, cette poursuite simultanée de la science de l'homme et de celle de l'univers a survécu à l'antiquité, comme on devait s'y attendre, et qu'elle a été tout à la fois admise et pr;itiqn(^e par Descartes,

(Il De mémo dans le Pliilchc lo Itien de Tliomme nous est, présenté comme une manireslalion particulière du bien universel. — 11 y avait, dira-t-on, quelque exairthation dans ce point de vue. — Soit, mais ne tombons nous pas à l'heure actuelle dans un excès opposé .' •< Il n'y a réellement aucun cercle vicieux à cherctier l'explication partielle des lois et des fonctions normales de la pensée dans les lois de la nature entière, qui com]ireiid notie pensée même, et dans le processus de révolution universelle dont notre évolution intellectuelle fait partie » (M. Fouillée, Revue philosophique, novembre 1891).

par Leibniz et à certains égards par Kanl lui-même ? Constatons cependant qu'au xix"^ siècle une tendance bien din/'icntc s'est fait jour.

Tandis qu'en Allemagne Tidéalisme subjectif de l'^iilitc, l'idéalisme objectif do Schelling, ridéalisme absolu de Ilégel planaient sur les bauteurs et alîectaiciit la mémo i-trange indilTérence à l'égard du monde matériel et des sciences positives, dans notre pays les plus en vue d'entre les « idéologues » adoptaient, pour de tout autres motifs d'ailleurs, une altitude presque identique, qui fut aussi celle de leurs lieureu.v rivaux. Ces derniers (j'entends les restaurateui's du spiritualisme, de 1810 à 1830) ont-ils cru que dans la lutte engagée par eux contre le sensualisme alors régnant, ce qui importait avant tout le reste, c'était de remettre l'àme en possession de sa dignité et de ses droits méconnus? La pliilosopbie qui jadis avait créé la science, qui s'en était fait une alliée naturelle, un auxiliaire empressé, a-t-elle jugé opportun d'alïirmer que « le njonde des esprits » était son authentique apanage, a-t-elle désespéré troplôtde suivre dans leur surprenant essor l'astronomie, la physique, la cliimie, la physiologie modernes? est-ce faute de sympathie pour les savants qu'elle a paru cesser de s'intéresser à leurs découvertes? est-ce faute de confiance en ses propres titres qu'elle a craint, en péuétrant sur leur domaine, de s'entendre traiter d'usurpatrice et d'entrer en conflit avec une puissance jalouse, lièrc de ses triomphes ? Pour l'un de ces motifs, ou peut-être pour tous ces motifs réunis, elle a abdiqué ce que, dans l'antiquité, elle avait toujours considéré comme une partie importante de sa iMche, comme un do ses plus inrontestablos privilègi's (l) ; afin sans

(1) i-'ait Ijien diL'ne <ln remarque, de l'autre enté du [iliin,;"i i'iieure actuelle, un plicnomène tout semblable se ])roduit. A la suit<' d'uu tableau des pro^-rès merveilleux de la science, on pouvait lire dans la Zeitsvhrifl fi'ir Philnaophie un^l pfnlotiopliisriic Krilil:, \X0\, p. 2W : « Dann aber bleiben die Vertreter der IMiilosophie lïn- dii^ V.iniinde- Tunu der Kronrechle, die die KôniRin der Wissensi-liaflen zu lioUlaf^i-n hat, verantwortlich. In der Tbat sie sell»st sind Scbuld daran, dass die

doute de mieux défendre son patrimoine exclusif, on l'a vue se concentrer dans l'étude de l'homme moral comme dans un fort où elle se sentait inexpugnable (1).

Gescliiclite der laallieniaiisclien Naturerklaruiiir niclit melir als eiii Tlicil der Geschiclite der Pliilosopliie aufgefasst wird : sie liabeii ver- SdUmt in der Zuri'ickfùlirunf; der ivissenscliaftliclien MeMiodeii auf allgeiueine GrundsUze dor Erkeiintniss die Fortschritte der Naturwissencliaftftii zu folgen und dadurcli ist ihr Eiiifluss veiioren geganpeii. »

Aussi la SociiHc j^hilosophiquc de Berlin a-t-eile mis au concours pour i893 la question suivante : « Das Verlialtniss der Philosophie zu der empirischen Wissenschaft von der Natur » avec le programme très net que voici :

'( Unter den gegenwurtigen Vertretern der Wissenschaft ist die Meinung weit verbreitet, dass in der Erforschung der Natur das empirische Verfahren das allein berichtigte sei ; das Recht einer Philosophie der Natur wird entweder in Frage gestellt oder mit Entschiedenheit bestritlen. Zum Zweci<;e einer begrïmdeten Enlsclieidung iiber dièse Ansiciitwûnscht die Philos. Gesellschaft eine eingehende Untersuchung folgender hauptsiichlicher Fragen :

I. Welche Ziele verfolgt einerseits die Philosophie, andererseits die empirische Forschung, und welche Mittel und Verfahrungsweise stehen jeder von beiden zu (îebote ?

II. (iiebt es Voraussetzungen fiir die empirische Naturforscliuug, die notwendig der Philosophie zu entnehmen sind, oder Grenzen ihrer Tragweite, die eine Ergiinzung durch philosophische Forschung erforderlich machen ?

III. Faits sich neben der empirischen Naturforschung eine Philosophie derNaturals niuglich und berechtigterweisen sollte,welches Verhâlfiiiss zwischen ihnen wiirde sich als das der Natur der Sache entsprechi'iule ergeben, und in VNelclicm Sinne ware ein Zusammenwirken der beiden Forschungsarten gcboten ? >■>

Une obligeante communication du secrétaire de la Société philosophique m'appi'end qu'à, la suite de ce concours deux mémoires, l'un (le M. Sclimilz-Dumont, l'autre de M. Wettcrhan, ont été couronnés. Le second a été depuis imprimé à Leipzig en 1894.

J'ai hâte d'ajouter qu'obéissant à des préoccupations analogues, l'Académie des sciences morales avait prorogé à l'année 1900 lo sujet suivant déjà proposé pour 1897 : Des rapports généraux de la philosophie ctil>'s sc/ences. Mais la section de philosophie, après lecture desmémoires envoyés, n"a pas jugé qu'il y eCit lieu de décerner de prix.

(1) On est quelqun peu étonné à l'étranger de voir dans noti'e pays les cours de philosophie officiellement rattachés aux Facultés des lettres. Mais on n'a pas le droit d'en conclure, comme on l'a fait, qu'ils

CONCLUSION oG9

Quelles furent les conséquences de cette résolution, née des circonstances autant que d'un dessein rélléchi? Tu divorce dont philosoplies et savants ont eu inégalement à soulTrir, mais qui, de part et d'autre, a eu et ne pouvait avoir (pu- des suites funestes. Comme si la science oifrail encore les mômes incertitudes qu'au temps d'Heraclite et d'Anaxagore, Cousin et ses disciples immédiats reprenant l'attitude, sinon les arguments de Socrate, ont laissé entièrement de côte la nature et l'univers ; et celte abstention fut interprétée comme un aveu d'impuissance. On insinua que la philosophie, confuse d'avoir si longtemps envahi ce i|ui ne lui appartenait pas, confessait implicitement ses torts, ne demandant qu'à faire oublier par sa réserve présente ses témérités passées. Notre spiritualisme, si hrillant sur d'autres terrains, semblait avoir perdu jusqu'à la conception de cette cosmologie rationnelle (1) qui tenait encore une si belle place chex les maîtres du xvn*' siècle: il a vu se produire en dehors de lui, presque malgré lui et, hélas ! en grande partie contre lui cctt"' prodigieuse poussée scientifique qui a renouvelé les méthodes, perfectionné les procédés de l'expérience, étendu presqu'à rinlini les frontières du savoir humain et enfanté des découvertes qui semblent un défi jeté à l'imagination la plus hardie. Oubliant qu'elle devait être « l'explication universelle »^ la métaphysique avait rompu avec la réalité objective, avec le monde concret des laits et des phénomènes (2) ; le positivisme, selon l'expression de Janet, s'empara sans coup férir de ce boinnn vacans et y planta son drapeau.

A cette évolution la philosophie ne pouvait que perdre en ampleur, en fécondité, en .-h'vation. Xon seulement elle se

aient jamais cessé d'être « une œuvre de vriitr ■> poiu lui'iiilri- un raractèro purement oratoire.

(1) Faisons cependant une exception pour les deux cours remarquables professés par Caro à la Sorbonne en I8S.'{ et 1884.

(2) « Pour la plupart nous ignorons les savants ou les comprenons vaguement » (M. Hauli dans la llcvur de mclaiihn^ique et de morale^ mai 189:;).

privait des armes les plus puissantes (l) dans sa lutte contre un idéalisme d'importation étrangère, lequel d'une part donnait la main au phénoménisme pour supprimer la notion de substance et Tunilo du moi pensant, de l'autre niait en nous toute communication avec un monde extérieur qui, disait-on, échappe à toutes nos prises, en dépit dos vains efl'orts que nous multiplions pour le saisir (2). Mais il y a plus : on tenta même d'affaiblir l'aulorité de la philosophie sur les esprits en la réduisant à une mine sans fm de controverses psychologiques plus ou moins subtiles, à l'usage spécial d'une élite d'intelligences lines et déliées ; on lui contesta le droit de se prononcer sur la valeur des plus hautes In^pothèses scientifiques, le droit d'intervenir dans cette analyse de plus en plus précise des forces naturelles, passion des générations contemporaines : et sans môme lui laisser la libre possession de la sphère qu'elle s'était réservée, on la pria ou on lui enjoignit de n'avoir plus à en sortir (3).

En présence de ce dédain, de cette hostilité si peu déguisée, on se souvient involontairement du temps où la philosophie, celte recherche des premières causes et des premiers principes, régnait avec une autorité incontestée sur l'harmonieux ensemble des connaissances humaines : l'esprit se rei)orle, avec une admiration qui ne va |)as sans regret, vers ces mémorables systèmes dt' l'anliquilé où sans doute la matière était subordonnée à l'intelligence, le monde des corps à celui

(1) l*our nous boriior ici à celte simpie rt'llexinn, est-ce qu'au sortir' de kl i.'alerie des nuichiiies à notre Exposition de 1900, en présence des résulluts stupéfiants réalisés par 1 industrie contemporaine, il est possible de douter un seul inslant et de noire connaissance très réelle des objets matériels et de l'action non moins réeUe de notre faiblesse pensante sur des forces redoutables, mais aveufiles ?

(2) « L'univers existe, mais il est métaphysique et non scientifique » (M. DuNAN, lievue philosophique, 1892).

(3) Sans méconnaître les services rendus par la psyclio-fdiysique et la p<«ycho-physiologie, comment ne pas protester contre la prélenlion de ces deux sciences à se substituerdésormais aux données de l'inlrospeclion et du sens intime"? .

delà pensée, mais où l'inlolligence et la pensée, avec une conscience très nelte de leurs préroi^alivcs, niellaient leur juste orgueil à j)éntHrer dans celte sphère inférieure oi'i se pioduil et où agit la matière, résolues à tenter tout au moins d'en poser les lois fondamentales et d'en expliquer les (Honnantes harmonies. Jusqu'à Socrate les anciens eurent peine à se dégager de la nature: après rintelleclualisme des trois derniers siècles, l'esprit moderne a peine à y rentrer, et sous nos yeux les métaphysiciens de presque toutes les écoles (1), au lieu de vivilier incessamment leurs doctrines au contact des recherches et des découvertes de la science expérimentale, préfèrent se réfugier dans la critique de la connaissance, dans les antinomies du relatif et de l'absolu, du subjectif et de l'objectif, dans les postulat'^ de la morale, dans les profondeurs abstraites de l'infini el du transiini.

Ne jouirons-nous pas de nouveau de celle alliance féeonde entre la philosophie et la science, alliance qui, après lanl de siècles de progrès ininterrompu, offrirait cerlainement un surcroit de portée, de solidité et de grandeur? On a dit ; « Le philosophe n'est pointhislorien ou litlérateur: il doit ètregi-omètre et physicien ou il ne sera point philosophe » (2). (L'est aller un peu loin peut-être ; mais il reste incontestable que des connaissances étendues sont nécessaires pour entrer dans l'ordre concret des êtres et aborder pratiquement les grands mystères de la création {'■]). N^on-seulement on ne peut plus songer aujourd'hui à

(1) Hors (le France cepemlaiit IVcole néo-srolasliqiie.e>t enlrf'-o dans une voie plus sajjo ; témoin les rechercties et les travaux piovoqu»^" par le remarquable ht^ititiil pliUosoj)lii<iue créédepuis quehjues années à rUniversilé de Louv.ijn.

f2) M. l'auslin-liétie dans la Science nouvelle.

(3) Une seule objection pourrait nous élie opposée. Les lois des |diénomènes, telles que la inéibode expérimentale les met «liaqiie jour mieux en lumière sont si variées, si complexes qu'à pn-mièie vue une philosoi)hie de la nalure, au sens on l'enli-ndaient b-s anciens, parait humainement impossible, b^s travailleurs b-s plus laboiitnix pouvant tout au plus se llatter d'en élaborer des frafjments épars. Autant de sciences

renouveler les audaces dialectiques d'unHrgeletd'unSchelling, à qui Ilumboldt leur compatriote reprochait avec tant d'autorité « les courtes saturnales d'une science étrangement idéale » ; mais il faut se persuader qu'une sérieuse métapliysique du monde ne se contente pas d'une sèche énumcraliôn d'axiomes ontologiques ou d'un catalogue des attributs généraux réels ou supposés de la matière. Démocrite, Platon, Aristote, Théophraste, dont la pensée était comme attirée par les plus profondes abstractions, ont fait à leur heure, ne l'oublions pas, œuvre de savants plongés dans l'observation et l'anah'se de la rt'alilé. Ils écrivaient sur les propriétés des plantes, sur les classifications animales, sur les mouvements des astres, sur les ressorts de notre organisme, de la même plume qui abordait sans trembler les problèmes les plus ardus de la métaphysique.

Mais à l'heure présente, s'il y a des philosophes qui se passent trop aisément de science, il y a, et en plus grand nombre encore^ des savants qui se passent de philosophie, déclarant sans sourciller qu'ils n'attendent pas d'autres révélations de la vérité que celles des creusets et des cornues de leurs laboratoires. Or, l'enseignement qui se dégage pour nous do riiistoire delà pensée antique, c'est le rôle capital joué par la philosophie dans le développement de la science (I) ; le premier problème abordé est d'ordre philosophique : c'est précisément une de ces questions d'origine sur lesquelles une

particulières, autant d'états rivaux jaloux de leur indépendance et en tout cas difficiles à courber sous la suprématie d'une autorité commune. (t) I>a preuve nou^ en est fournie par la liauleur à laquelle la Tirèce s'est élevée au-dessus de la science égyptienne et orientale, conlinée dans la sphère toujours étroite de l'empirisme.

école contemporaine nous invile à faire silence, sous piûtexle qu'elles dépassent notre portée (1). Que les physiciens d'Ionie fassent mal préparés à les résoudra, je l'accorde ; la (iréoe n'en est pas moins fière d'avoir ou un Thaïes et un Anaxiinandre, car seuls ces hardis chercheurs et leurs successeurs ont rendu possihles un Platon et un Aristote. (^e qu'on nous représenterait volontiers comme Terreur de ([uelqucs intellij^^ences supérieures a été celle de tout un peuple, car si vous eussiez demandé à un Grec du v'^ ou du w" siècle où se cultivait hi science, il vous eût infaillihlement conduit aux écoles des philosophes.

Et si dans ces écoles le rôle de la raison discursive dans l'interprétation des phénomènes naturcds va grandissant, qui donc songerait à s'en plaindre, et croirait sérieusement déchoir en passant des hypothèses d'un Anaximène et d'un Empédocle aux démonstrations du Thnce et de la Pliysiqiie ? Ce n'est pas Lange, le célèbre historien du matérialisme, en dépit de ses préventions contre les pri'occupations morales que Socrate a léguées à Platon d'abord, puis à Aristote : (( Nous accorderons môme à de telles spéculations une haute importance, quand nous verrons combien cet élan de l'esprit qui s'associe à la l'echerche de l'un et de IT-ternel clans les vicissitudes des choses terrestres rc-agit sur des générations entières en les animant et donne même souvent par voie indirecte une nouvelle impulsion aux iavesligations scientilîques... Le principe moral et religieux qui constituait le |)ùint de départ de Socrate et de Platon dirigea le grand travail de la pensée humaine vers un but déterminé ». Ainsi c'est aux

(1)« L'ensemble des connaissances humaines ressemble à un i.'iand fleuve coulant à pleins bords sous un ciel resplendissant <lt' lumière, mais dont on i;^nore la source et l'embouchure, qui nait et meurt dans les nuages >•> (M. Husot). De fait, la science se fait illusion sur son pouvoir et on lui demande trop quand on veut que jiar ses seules forces elle cherche et découvre le principe initial (jui a doiuié l'être à l'univers et qui en assure la conservation.

métaphysiciens par excollence de l'antiquité que remonte l'essor scientifique le plus liardi et en même temps le plus durable: sans eux l'étude de la nature n'eût pas atteint ce degré de souffle et de vigueur (I). I.a tendance de l'esprit vers le suprasensible aida puissamment à la rechcrclie et à la découverte des lois mêmes du monde sensible, et l'on peut dire avec Barthélémy Saint-IIilaire qu'Aristote n'eût pas créé comme il l'a fait Thistoire naturelle s'il n'eût été philosophe (2). Et comment en eùt-il été autrement? Dans la science comme dans l'art, c'est la pensée qui est l'ouvrière par excellence de la civilisation. Par lui-même, a dit ('.laude Bernard, un lait n'est pas scientifique : les phénomènes sont les matériaux nécessaires de la re.-herche expérimentale : mais c'est leur mise en œuvre par le raisonnement inductif, c'està-dire la théorie, qui constitue et édifie véritablement la science (3). Ce n'est pas seulement parce que, selon le mot de Scbopenhauer, le monde est notre représentation, en d'autres termes, n'existe pour nous qu'à condition que par la voie de l'intuition nous le réfléchissions en notre intérieur : c'est aussi parce que la science de la nature suppose dans cette nature

(1) [-a même tlièse, en ce qui concerne les savants des trois derniers siècles, a été démontrée soit par Papillon {Histoire de la philosophie moderne), soit par M. ^'avilie (Les initiateurs de la plnjsiqiœ moderne).

(2) A. Comte lui-même (d'après M. Lalande dans la Revue philosophique, septembre 1898) a démontré d'une façon qui ne comporte pas de réplique que la science est perdue si la philosophie s'en détache.

(3) Sans un Ampère jamais le monde n'aurait eu d'Edison. Ce n'est pas à ce dernier, c'est à quelque savant obscur enfermé dans ses méditations et ses calculs que la science sera quelque jour redevable d'une véritable théorie de l'électiicilé. —Cf. Jules Simon, Le devoir,]^. 146 : « Toutes les grandes découvertes ont été les fruits heureux de la spé- (^ulation pure... Si la science descend au point de n'être plus qu'une branche de commerce, il n'y aura plus de ces longues vies vouées coûte que coûte à 1 1 poursuite de la vérité. On ne verra plus naître ces grands systèmes qui donnent un nom à un siècle et marquent comme des jalons la glorieuse route de l'humanité ». Or, voilà ce qui fut précisément l'ambition de l'antiquité ; voilà, en dépit de mainte erreur dogmali(iue, ce qui demeurera un de ses titres d'iionneur.

CONCLUSION .)iO

môme un ordre, une stabilité dont lu notion nous est siijzgérée par la raison. Les idées directrices de rinlrlligcm-e sont comme autant de cadres dans .lesquels viennent pour ainsi dire spontanément se ranger les lois fondamentales auxquelles la nature est soumise. La création serait à nos yeux comme une lettre morte, si l'esprit qui en pressent les secrets n'était pas là pour en interpréter les muets symholis : ce qu'il cherche et retrouve sous les choses, c'est sa propre pensée (i). L'intelligible est l'objet propre de la raison (2).

Voilà pourquoi les sciences naturelles, malgré l'indépendance qu'elles réclament à l'égard de toute suprématie étrangère, ont à demander à la philosophie (qu'Aristote quali liait si judicieusement d' « architectoniquc » ) leurs principes régulateurs, de même qu'elles trouvent en elle un complément nécessaire et un magnifique couronnement (3). Ce n'est pas la méthode empirique qui à elle seule eût sufli pour enfanter les plus grands progrès. Que de découvertes, préparées en apparence depuis longtemps par l'observation et mènie par le calcul, n'ont pu s'épanouir, selon la belle expression d'un contemporain, que sur les hauteurs de la pensée ! Oui a les yeux fixés sur le nécessaire peut seul se flatter de con) prendre le contingent ; aussi là où brille dans tout son éclat l'esprit scientifique (pur exemple, dans les travaux d'un l'araday, d'un Dumas, d'un Caucliv, d'un Quatrefaiies et d'un Pasteur),

(i) Pytliagore vivait vingt siècles avant Copernic et Kepler: cola l'at-il empêché de saluer avec admiration la beauté du /.ô-ao; ?

(2) Qu'on veuille bien le remarquer, pourquoi la science des ptiénomènes inférieurs est-elle encore si incomplète? Ne serait-ce pas [)aici' que nous ignorons comment y interviennent ces notions de lin, d'ordre, d'harmonie qui illuminent de leur clarté les grandes lignes architecturales de l'univers ?

(3) Ici, bien entendu, je me place à un point de vue pureim-nl didactique, sans songer à invoquer le ténioigiiage dp M. Fouillée demandant au nom de la morale (Ik-vue bU-ue du :i mais i8'.)'t) (ju'cn étudiant au lycée les grandes hypolhèses auxquelles aboutissent les sciences de la nature on mette en lumière « l'insulTisanco de ces hypolhèses pour résoudre l'énigme de l'existence ».

regardez de près : vous retrouverez sous une forme parfois inattendue la tendance, le langage et, pour tout dire d'un mot, la culture philosophique (I), La science observe et analyse successivement tel et tel cas particulier; elle délermine et circonscrit par ses formules l'action des causes secondes (2) : à la philosophie de reconstituer l'ensemble (3) et de remonter jusqu'aux premiers principes (i). « La science expérimentale, disait Caro, peut enrichir de quelques anneaux la chaîne des phénomènes : son ellort n'aboutira jamais qu'à reculer la limite supérieure de notre ignorance » (3). Que d'admirables progrès réalisés dans le domaine des faits ! mais que d'obscurités lorsqu'avec les seuls procédés de la science on veut saisir le dernier mot des choses? (6) Autre chose en

(i) C'est ce que paraît oublier M. Goblot lorsque dans son Essai sur la (dassification des sciences il nous représente la philosophie, « dont l'objel va s'ajipauvrissant à mesure que celui de chaque science se détermine et s'en détache », refoulée et diminuée de plus en plus par le progrès même des connaissances humaines.

(2) On connaît l'adage séculaire : « 11 n'y a de science que du général ». Il semble qu'aujourd'hui la perspective soit absolument renversée. C'est au point que les anomalies, les singularités, les cas morbides offrent à l'iieure présente un intérêt bien autrement vif et sont étudiés avec bien jjIus d'ardeur que les lois générales.

(3) « La vraie science est celle qui donne à toutes les autres leur achèvement naturel dans la conteini)lation de Tordre universel, dont chacune ne nous révèle qu'un aspect unlcjne et isolé ».

(4) « C'est le devoir de l'ami de Tintelligence et de la science de rechercher premièreuient les causes rationnelles et seulement en seconde ligne celles qui meuvent et qui sont mues par une sorle de nécessité » (Platon). — Même langage chez Epicure parlant des bases de sa cosmologie (Diogène Laerce, x, 116) : xaùxa ;i,aX'.T-a ujvOewpo'j|JLîva paoîtu; xà; —t^l X(7jv xatà jJiîpoi; a'.xta^ <T'j>^ooâv TTOtr^Tii.

{',>) « Si quelques écrivains, pleius d'enthousiasme pour la méthode inductive, estiment que dans la philosophie naturelle le syllogisme a vieilli r\. l'ait son temps, ils commettent une erreur grossière, réfutée péreiH|il()irement par la science elle-même... A ceux qui regardent l'induction comme l'a et I'cd de la philosophie de la nature, il convient de faire remarquer qu'elle n'en est que l'a » (Duoiiiscii).

(6) « >«ous allons à l'aventure, en cherchant l'unité de nos connaissances matérielles dans des abîmes dont nul n'a sondé la profondeur »

effet est calculer la marche du monde, autre chose, la comprendre. Et n'est-on pas tenlé parfois de n-pôter à la suite de Philolaïis : « C'est à Dieu et non à l'homme qu'il appartient de connaître complètement la natui'e » (1)?

Ainsi, lorsqu'on a déllni la matière « un principe de quantité et d'étendue », en a-t-on donné une explication définitive? En dépouillant un corps de tout ce que la sensation nous en révèle, d'élimination en élimination on arrive à la notion d'Aristote, une simple possibilité d'être ; mais nous reculons devant notre imagination mécontente d'une conception où elle ne peut rien saisir, et qu'elle est impuissante à se figurer. Préfère-t-on se représenter lamatière comme « un mode d'action de la force réglée par les lois du mouvement » ? Mais la force et le mouvement, nouveaux prohlèmes : sur leur essence intime, que peuvent nous apprendre les eiïorts même combinés de la physique et de la chimie? comment l'attraclion et la répulsion sont-elles liées ;i l'élément matériel ? quy a-t-il derrière les expressions de molécules, d'atomes, d'éther? Comment ces sujets inconnus et ces milieux supposés arrivent-ils à former des groupes dillerents les uns des autres par leurs propriétés intimes ou visibles? pour répondre, à ])eine sommes-nous plus avancés qu'au temps de Platon et d'Aristote, et cette simple constatation suffirait pour assurer au présent travail quelque intérêt. N'a-t-il pas fallu à ces plii- 1 osophes, au berceau même de la science, une sorte d'héroïsme intellectuel pour se mesurer avec ces redoutables énigmes, et, à vingt siècles et plus de dislance, ne suivons-nous pas avec une curiosité bien légitime la lutte aussi ardente ({ue désint<'ressée de leur pensée contre le mvstèie ?

On l'a dit avec raison : Thonime poursuit aujourd'hui 1 infini par de subtiles analyses, comme il avait cherché au drbut

(IIcmbolut). Néanmoins ces problèmes, cliaque ^.'énûratioii de savants les Iriiup a la gi'ru'ralion suivanle, el le jour où I inteilit;i;ace humaine s'en désintéresserait pour toujours, elle signerait son abdication. (1) 'A OJT'.; Oîîav te /.aloù/. àvOpiuTCÎvav Èvoi/îTZ'. Y^w^rv.

de la science à Tembrasser par d'ambitieuses synthèses ; le savoir humain se subdivise à Tinfini et chaque savant, occupé à sa récolte >ur la branche qu'il a choisie, perd de vue le tronc et les racines de l'arbre (1). Schopenhauer dans son style ironique disait : « Je suis toujours tenté d'appeler « tatillons de la nature » (Topfgucker) ces naturalistes microscopiques et micrologiques à l'excès » (2). Et il ajoutait dans un autre passage : « Avec de la physique pure on n'arrivera jamais à rien. Quelques grands progrès qu'elle puisse accomplir^ elle ne nous fera pas avancer d'un pas vers la métaphysique, de même qu'une surface, aussi loin qu'on la continue, ne gagnera jamais rien en protondeur » (3). Les sciences pratiques éclairent la route où la philosophie doit entrer, et la philosophie à son tour, leur rendant au centuple ce qu'elle en a reçu, agrandit l'horizon de la science qu'elle porte à des hauteurs que celle-ci d'elle-même n'eût jamais gravies.

C'est ce qu'avaient très bien compris les philosophes de l'anliquité. Ils ont pris définitivement possession an nom de la raison humaine de ces régions supérieures d'où tous les assauts du positivisme contemporain n'ont pas réussi et ne réussiront pas cà la chasser (i). a Par delà les limites resserrées de la science, j'aperçois les vastes et réels horizons accessibles à

(1) « Le résultat le plus important d'une étude rationnelle de la nature est de saisir l'unité et l'harmonie au sein de cet immense assemblage de forces » (Uumuoldt).

(2) « Pour qu'elles ileurissent au lieu de s'en aller en poussière, il faut que les sciences vivent d'une vie commune, qu'elles se touchent et se rejoignent par leurs principes généraux » (Saisset).

(3) Telle fut la r.onviction des grands penseurs de tous les temps. « Mit der blosser Thalsilchlichkcit und nackten Gegebenheit mag sicli das Iviihne Denken dicser Manner nirgends zufriedengeben, ohne nach einer r-afio oder jus fncti /.u bolireu» (M. P^leiderer, Sokralesiind Plulo,

(4.) « N'est-il pas i)crmis de dire que ce refus de l'esprit de se laisser enchaîner par les faits positivement connus, cette audacieuse activité qu'il manifeste quand môme pour les dépasser sont le ferment le plus liuissant pour pousser la science toujours plus haut? »(M. Miliiaud).

l'àme qui se dilate... Rien ne fera que les itU-es qui JonneuL aux Ihéories de la nature leur lumière ne soient filles de la plus pure activité spéculative; rien ne retirera du tissu de la science les fils d'or que la main de la philosophie y a introduits » (l).

(1) Papillon, ouvrage cilé.

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