III. — Les Perses (Assyriens et Phéniciens
Le parsisme est incontestablement une des religions les plus anciennes de l'Asie. Ce qui en constitue le fonds primitif et essentiel, c'est le culte de la lumière et du ciel d'où elle paraît descendre : on avait choisi dans la nature comme objet de vénération non ce qu'elle offre de violent, de désordonné et de destructeur, comme la Volupté ou la Mort, mais au contraire ce qu elle renferme de plus pur, de plus bienfaisant, et à certains égards de moins matc-riel. Selon le degré de culture. intellectuelle de ses adorateurs, le feu est tantôt le dieu par excellence, tantôt l'emblème le plus noble de la divinité et de la moralité. Si l'on se souvient que dans le Vrda les dieux sont (ippeiés d(' vos (d'un mot sanscrit qui signifie « brillant »), que les hvmnes sacrés de l'Inde parlent sans cesse d'Indra qui comm.unique à la terre le feu du ciel, et d'Agni (jui lait monter de la terre au ciel le feu du sacrilice, on croira sans peine que parsisme et brahmanisme ont une commune origine. Est-ce une révolution religieuse soudaine qui, à une
époque lointaine, a séparé les Iraniens des Hindous? ou la religion des premiers est-elle issue d'une transformation lente et spontanée ? ou enfin celte réforme résulte-t-elle d'un contact nécessairement tardif avec des populations sémitiques? Les archéologues hésitent entre ces diverses solutions.
A une époque qu'il est impossible de préciser, Zoroastre, élève, dit-on, des Chaldéens d'Assyrie (1), répudiant le culte licencieux des divinités féminines adorées chez les Babyloniens et les Ninivitcs, s'efforça de rendre au parsisme sa pureté originelle ; les anciens rites furent conservés, sauf à être conciliés avec le spiritualisme dont la religion nouvelle é-lait pénétrée. Elle admettait un dieu suprême : le Temps sans limites (Zervana-Akarana), père de deux divinités rivales, Ormuzd (Ahura-Mazdào) le génie du bien (2), et Ahriman legénie du mal. DOrmuzd naquit Mithra, son puissant auxiliaire dans la lutte contre les esprits de ténèbres et qui, à ce titre, a trouvé des adorateurs jusque dans la Rome impériale envahie par les croyances de l'Orient.
Mais d'où est sorti le dualisme inauguré et personnifié avec tant d'éclat dans la religion iranienne par l'opposition d'Ormuzd et d'Ahriman?
La réponse ne paraît pas difficile. L'homme n'avait, en effet, qu'à rentrer en lui-même pour voir la direction de sa vie disputée par deux tendances contraires : appelé par sa conscience à admirer et à pratiquer le bien, il a senti d'autres penchants non moins impérieux l'entrainer au mal. Puis, ou-
(1) D'après M. Maspero, les Chaldéens se ligui aient le monde comme « une chambre close en équilibre au sein des eaux éternelles : » pour eux, la création n'était qu'une mise eu train d'éléments préexistants, et le créateur un ordoiuiateur (dont la fantaisie populaire avait varié à rinfini les noms et les procédés) des matériaux divers que le chaos renfermait.
(2) Il est assez remarquable que dans ce ncmi de l'Auteur de toutes choses la philologie découvre la double conception qui est à la base de la lliéodit'ée platonicienne et péripatéticienne. Ahura contient, en eOét, la racine am ou dlni, celui quia l'rtrr, et Mazda la racine de ôà-r,[J.t, cehii qui sait, celui qui pense.
LES l'ERSES (aSSTRIEi\S ET PHÉNICIENS). 29
vrant les yeux sur le spectacle du dehors, il a cru retrouver dans l'allernanct' de la lumière et des ténèbres il) la lutte même dont son àme était le théâtre, et c'est ainsi que la iS^ature eut l'honneur de suggérer à l'un des peuples les plus cultivés de l'antique Asie la solution la plus simpliste et la plus radicale du problème du mal, sinon la plus nette et la plus explicite. Il paraissait dès lors contradictoire de faire remonter le mal à la source de toute justice et de toute vérité ; on en fit un principe aussi absolu et à certains égards aussi divin que le bien (2; : la création, c'est le vaste champ de bataille que se disputent les deux antagonistes, jusqu'au jour où le mai sera anéanti, la terre tout entière puriliée parle feu, Ahiiman et ses ministres absorbés dans l'empire absolu du bien.
En dépit de ce dualisme, il semble que les Perses aient touché de près à la conception et au culte du pur esprit. Dans leur culte, point de temples, point d'images, point de statues : le feu du sacrifice était allumé sur les lieux hauts, en face du ciel, dont ils donnaient volontiers le nom à leur dieu suprême, si nous en croyons Hérodote : de là Tordre intimé par Xerxès et dont la piét(' d'Eschyle se rc'volte, de livrer aux ilammes les temples de la Grèce, la seule demeure digne des dieux étant la nature dans sa majesté.
Et maintenant, veut-on savoir la genèse de l'univers? Le temps sans bornes est sorti de son repos pour être salué du nom de Créateur (3) : il articule son Verbe, et depuis que ce seul mot du génie du bien, Je suis^ a appelé à l'existence ce monde doué de sa réalit(' propre, l'œuvre de la création se poursuit
(1) Dans la Sànn islandaise, le combat apparent du jour et de la nuit est également considéré comme le centre de la vie du monde.
(2) Chez les Grecs, les théories cosmologiques d'Empédocle et une page célèbre du X'' livre des Loin de Platon sont les seuls échos positifs d'une semblable cioyance.
(3) « C'est toi, sage Mazda, toi le premier de tous, (|ue je proclame le maître souverain de la Nature et de l'esprit : c'est en loi (jue repose la terre sacrée, en toi que s'est formé son sein » {Ave$ta). Aucune religion païenne n'a célébré en termes plu» magnifiques la toute-puissance et l'autorité absolue du Dieu suprême.
à travers les âges à l'aide de génies préposés à chaque catégorie d'êtres. La nature n'est pas Dieu même, mais elle est pour ainsi dire le grand-prêtre de Dieu et son fidèle allié dans le comljat contre le principe mauvaise L'homme lui-même a pour premier devoir d'aider la création à se maintenir dans sa pureté et sa fécondité : c'est un soldat toujours armé contre le "-énie du mal. Quant à la divinit(', les attributs que lui décerne la fameuse inscription de Khartoum seraient accept('S presque sans modification par la théologie chrétienne.
Mais si l'histoire des religions est tenue à réserver à Zoroastre une place d'honneur, on ne saurait en dire autant de celle de la philosophie. Dans VAvesfa, comme dans les Upanishads dont il sera parlé plus loin, le mythe côtoie sans cesse les spéculations rationnelles, et la liturgie déborde de toutes parts sur la morale : on n'y trouve ni la métaphysique intermittente ni la poésie débordante des Vêdas. C'est l'œuvre d'une ration laborieuse et conquérante, tandis que les Hindous sont une race essentiellement contemplative, née pour se livrer à la nature au sein d'une adoration voluptueuse ou pour l'étouffer en soi sous les rigueurs de l'ascétisme.
Après avoir subjugué le monde assyrien, saturé de luxe et de mollesse, les Perses finirent par céder eux-mêmes aux atteintes de la corruption asiatique (1). De tout temps Accadiens et Phéniciens (2) avaient vénéré la Nature sous son côté le plus sensuel : ces peuples voluptueux et amoureux de la chair étaient incapables de se figurer la divinité autrement que sous un aspect charnel et féminin. A Babjdone même, surtout depuis le règne d'Artaxerxès IT, Ischtar et Belit (Mylitta) sont plus populaires que Baal, lui aussi un Dieu-Nature (3), per-
(1) Quelles avaienl été les croyances primitives de la Médie ? Après une étude attentive des documents, Robiou déclare que la (juestion demeure entourée d'une profonde ol)scuiité.
(2) La première cosmogonie de Sanchoniathon pose comme fondement des choses <- le souffle de l'air et le chaos obscur, tous deux sans limites dans l'espace ». La seconde a un caractère moins ouvertement matérialiste.
(3) « lîaal n'était pas distinct de la nature créée, du moins aux épo-
LKS PERSES (assyriens ET PHÉNICIENS'. 31
sonniiié dans l'astre qui cliaque aniK'e semblr niourif avec k's frimas pour renaître au printemps. Circonstance remarquable : les divinités multiples qui représentent la vie de la nature ont ainsi un double aspect, enivrant et sombre, où s'unissent étroitement les deux idées de production et d'anéantissement. L'Aslarté sémitique et syriaque en offre un frappant exemple. Cette « déesse du ciel, vraie souveraine du monde », comme elle est qualifiée sur mainte inscription, ne c<'ss(^ pas de créer et de détruire, sur le modèle de la nature dont elle incaiiie toutes les énergies. La même croyance et les mêmes instincts, mais avec une perversion croissante du sens moral et un développement graduel des cérémonies et des pjatiques les plus impures, ont donné naissance au culte d'Aphrodite, si répandu sur toutes les rives de la Phénicie et de l'Asie mineure.
L'une des punitions encourues par ces races esclaves des pires entraînements des sens a été justement ndevée par Laprade : « Les grandes nations si industrieuses, si impuissantes qui régnèrent par leur opulence sur toute l'Asie occidentale ont disparu sans laisser un monument intellectuel. La nature elle-même qu'elles ont adorée n'a pas gardé les débris de leur civilisation et de leurs arts avec la sollicitude qu'elle semble avoir mise à nous conserver les ruines de l'Egypte et de la Grèce. )) Un peuple, qui consent à cette honteuse abdication de la raison devant des penchants inférieurs, j-enonce du même coup à tout rôle vraiment durable et glorieux.
En contact incessant avec ces religions sensuelles, le parsisme tel que nous l'avons défini ne pouvait échapper à leur inlluence. Il en sortit un panthéisme qui ti-ansporta dans le
ques de l'histoire qui sont accessibles à nos recherches » (De Vogiië, Inscriptions phéniciennes de Chypre, 1867). — « L'amour créateur est le dieu souverain de ces populations : le premier de leurs rites, c'est la volupté. Voyez dans Hérodote quelle était la destination de cet édilice de Habylone qu'il appelle le temple de Jupiter lîélus et qui fut le centre des religions assyriennes. Au sommet d'une tour immense un lit aux pieds d'or ofTre chaque nuit une épouse nouvelle au dieu qui répand sur le monde des torrents de richesse et de vie. » (Lapradc.)
monde matrri»^! la notion et l'orijj^ine de la vie, le principe générateur, la puissance créatrice. LiM'ang suprême, assigné à l'élément humide et fécond, paraît une importation des doctrines chaldéo-phéniciennes : la fusion n'était que trop facile à opérer, du moins dans les idées elles coutumes de populations ignorantes, à qui souriait peu la religion trop abstraite de Zoroastre. On attribua à Ormuzd une mère qui reçut le nom d'Anaïs ou Analiit la pui-e), déesse des eaux fécondantes, disposant d'une puissance avec laquelle devait compter Ahura- Mazdào lui-même. Artaxerxès II lui éleva des temples à lîabvlone, à Suse et à Ecbatane, ces trois capitales de son royaume. Confondue par les Grecs avec leur Artémis, elle est mentionnée par Strabon et par Tacite avec le double surnom de Diane persique ou Leucophryne.