I. — Le monde matériel et la natwre
On croit d'ordinaire que le monde matériel a pour synonyme le monde physique et le monde sensible ; mais chacun de ces termes a son sens spécial, et chacun exprime une nuance que ne rendent pas les autres.
Le monde matériel a pour antithèse le monde spirituel. Le monde physique a pour antithèse tantôt le monde métaphysique et tantôt le monde moral. Le monde sensible enfin a pour contre-partie le monde intellectuel.
Malgré ces nuances, les trois termes ont ceci de commun, d'exprimer chacun l'ensemble des existences plus ou moins accessibles aux sens, et si nous
23$ ntoioom.
donnons la préférence à celui de monde matériel, c'est à cause de son antithèse, le monde spirituel, et à cause des nuances particulière$ qu'expriment Tun et l'autre.
Il est un quatrième terme, celui de nature, qui n'exprime pas autre chose au premier aspect que celui de monde matériel, et qui, au fond, offre cependant toute une série d'autres acceptions, car peu de mots en ont plus que celui-là. En effet, il désigne à la fois les qualités d'un être spécial, l'ensemble de tous les êtres, la force qui les gouverne, force qui n'est peut-être ni matière, ni corps, et qui, inaltérable dans son essence, agit constamment sur toutes les parties de l' univers, et semble régir le monde sous un système de lois générales établissant l'ordre, l'harmonie et la marche régulière de tout. II désigne souvent aussi le principe de tout, le premier des Êtres, le Créateur ou Dieu lui«*même. Car c'est bieii hai qu'on entend quand on dit que la nature a tout ordonné avec une sagesse merveilleuse, ou quand on ae sert de locutiom analogues à celle^U. Maïs si d'or- ^naire c'est Dieu qu'on entend désigner lorsqu'on parle de la nature, c'est dans un tout autre sens que le matécialisTne, le naturalisme et l'athéisme parlent d'elle, de ses chefs-d'œuvre, de ses lois et 4)e ses forces. Car ils entendent rédlement une nature mise en place de Dien et prise à l'exclusion de Dieu. £t de U viQnt quQ les écrivains eiuicts» «u ae aevvent peu
de ce mot, ou le distinguent avec soin du Créateur, des lois du monde et de ses forces, sachant bien que la nature est le théâtre de ces forces, ou le ministre de ces lois, mais qu'elle n'en est pas la source ni la souveraine. Toutefois, à notre grand regret, nous trouvons, même, chez quelquesMins des natoralisles les plus éminents, un langage bien défectueux, et il arrive parfois aux investigateurs les plus merveilleux de la nature de substituer, aux conceptions dignes d'une saine philosophie, des descriptions plus poétiques que rationnelles. Assurément personne n'a mieux écrit sur la nature que Bu£Ebn, et cependant, selon Buffon même, « la nature, dépositaire des im* muables décrets de Dieu, ne s'éoarte jamais des lois qui lui ont été prescrites; elle n'altère rien aux plana qui lui ont été tracés, et dans tous ses ouvrages elle présente le sceau de TËternel... La nature pourrait tout, si elle pouvait anéantir et créer ; mais Dieu s'est réservé ces deux extrêmes de pouvoir. Altérer, chan^ ger, détruire, développer, renouveler, produire^ sont les seuls droits qu'il ait voulu céder, i» Sans doute, cela n'est pas faux de tout point ; mais cela ne fait^'il pas de la nature une sorte d'Être à part, qui pourrait tout s'il pouvait anéantir et créer, c'est-à-dire s'il était Dieu ? (let Être est dépositaire des invmuables décrets de Dieu, Or, les décrets de Dieu n'étant que sa volonté elle-même, à prendre la thèse de Buffon à la ieittre et au sérieux, ce ne serait plus Dieu, mais la
nature, qui serait dépositaire de sa volonté ; et certes, si l'on ne doit pas quereller les expressions d'un tel écrivain, il est bien à regretter que de tels exemples viennent de si haut.
Mais on abuse du mot nature plus étrangement encore. On parle d'une nature morte, et c'est, tantôt, la nature prise en hiver que les uns désignent ainsi ; ce sont tantôt les êtres qu'on appelle bruts , inertes, inorganiques, les minéraux, que les autres entendent sous ce mot , quoiqu'il n'y ait rien de mort dans la nature, et que la vie et le mouvement y soient partout. Car les faits ou les états auxquels nous donnons le nom de mort ne sont que des apparences ou des transformations. C'est donc à tort aussi, que dans ce style figuré, on appelle natv/re vivcmte les êtres organiques^ les plantes et les animaux, car la nature et la vie sont synonymes. C'est encore à tort qu'on parle du repoSy du sommsil^ de Pinaction et du réveil de la nature. La nature ne se repose pas ; elle ne dort, ni ne se réveille. Elle n'est pas la vie, mais elle a la vie ; son activité est continue, sa marche constante, son déploiement d'énergie toujours proportionné aux fins qu'elle poursuit.
Dans l'ordre spirituel même on abuse du même terme et on parle dans le style de l'art d'une simple natwre pour faire entendre que la nature, peu ornée en soi, est dans le cas de recevoir un plus grand éclat de la main de l'homme. Créateur de la nature
perfectionnée, idéalisée, l'art, enfant du génie de rhomme, se pose ainsi chose supérieure à la nature, ToBuvre de l'intelligence divine ! On affecte bien d'imiter la nature, mais on a la prétention de la corriger ; on n'ose pas afficher celle de l'égaler , mais, on la surpasse ! Et, en effet, on peut retrancher de ce qu'elle est, et de ce qu'elle fait, on peut y ajouter, mais on ne peut rien faire de ce qu'elle fait, de ce qu'elle est ; jamais on ne distingue mieux la main de Dieu de la main de l'homme, que lorsque la seconde a la prétention de remplacer la première.
Nous l'avons dit, en son vrai sens et dans le monde matériel, la nature est l'ensemble des choses, l'univers fait, doté ou organisé, c'est-à-dire réglé de la main' de Dieu ; et ainsi que les mots monde ou d'univers, celui de nature embrasse tout ce qui est, moins le principe de tout. Mais le mot nature désigne mieux l'enchaînement des choses, le système; le mot univers, l'immensité, la magnificence et l'universalité des êtres; le mot monde (mundus, xoVfxoc) exprime mieux l'ordre et la beauté de tout. Aucun des trois termes ne se prend plus dans le sens de ev xal nav qui embrasse tout ce qui est, même le principe de tout.