II. — La cosmologie, — La philosophie de la natv/re
Quoique les mots univers ou monde embrassent au besoin la totalité des existences, on réserve le nom de
cosmologie à la science des faits généraux qui se révèlent dans le monde matériel, et l'on donne celui de pneumatologie à la science de» faits généraux qui se révèlent dans le monde spirituel.
Nous avons dit qu'entre le monde qui embrasse toutes les existences accessibles aux sens et celui qui embrasse les autres, la théorie trace une ligne de démarcation profonde ; qu'elle dit hardiment les unes matérielles et les autres spirituelles ^ et qu'à l'entendre, les caractères des unes diffèrent essentielleynent des caractères des autres. Il est toutefois évident pour la raison que les deux mondes, sortis de la même pensée et œuvre de la même main, sont unis par les rapports les plus intimes et concourent es^ semble aux mêmes desseins. Us ne forment donc réel* lement qu'un seul et même monde, et si leur distinction est évidente, leur union, qui est forcée, ne l'est pas moins. Il n'yaentreeuxniun abîme, ni unenipture réelle, et s'il y a démarcation relative pour un temps donné, il n'y a pas séparation absolue et pour loi]\joars« Telle est au contraire dès à présent la liaison des deux, que le monde sensible est nonseulement la demeure ou le théâtre des êtres spirituels, mais qu'il est encore comme leur corps. Si matériel qu'on le conçoive, il est néamoins une des manifestations les plus éclatantes, de l'Être des êtres; il est V^lki de sa pensée et son œuvre ; il est encore son organe : il est un acte de sa vie, el il est certaÎDe^
ment aussi un agent de sa volonté. Le monde matériel et le monde spirituel, forcément fmis l'un et Tautre de quelque façon et quelqu'indéfinis que nous les concevions, ne sont que deux manifestations différentes de l'infini. Cela est si vrai, que la cosmologie, dans ses théories sur l'organisation, l'ordre et rharmonie, sur la nature et l'origine du monde physique, touche partout à la pneumatologie, et que ces deux sciences, remontant au chef divin qui gouverne les deux mondes, ne sont ensemble que des compléments de la théologie. Nous l'avons déjà dit, en faisant connaître les œuvres de Dieu, elles achèvent de faire connaître Dieu.
Il est à la vérité une cosmologie purement physique qui n'est qu'une simple cosmographie , trèsscientifique sans doute, et d'un prix inestimable quand elle l'est; mais au-dessus de cette éjtude élémentaire qui ne touche pas au monde spirituel, il en est une autre essentiellement spéculative, qui, complétant la première, va jusqu'aux causes de tout, et s'élève des phénomènes aux forces, des forces aux lois, des lois à leur principe. C'est celle-là qui est la vraie cosmologie, et comme elle ne s'attache plus à constater ou à classer les faits, mais qu'elle essaie d'en rendre raison^ on la nomme la philosophie de la natwre.
La philosophie de la nature est donc moins la science de la nature que la partie la plus élevée de
cette science. Sa lumière surprenant, dans les phénomènes particuliers et dans les objets od ils se produisent les facultés ou les forces qu'ils révèlent, les rapports de ces forces entre elles, les lois qui président à leur jeu, les causes auxquelles ces lois se rattachent, et le but que dans la marche de Tunivers poursuivent ces causes ou plutôt que poursuit la cause des causes, elle va au suprême. Théorie universelle du monde, embrassant à ce titre les principes généraux de toutes les études mathématiques et physiques, elle éclaire et domine à la fois les sciences spéciales, comme la philosophie de Tesprit, et embrasse les principes de toutes les études intellectuelles ou morales. Mais si elle est essentiellement science spéculative, elle n'a pourtant de valeur réelle qu'à la condition d'être élevée sur des bases très-positives. En cosmologie, toute spéculation tire son prix de l'induction, et toute induction le sien de l'observation. Sans les travaux de Bacon, de Keppler, de Newton, de Maupertuis, de Buffon, de Cuvier, de Geoffroy- Saint-Hïlaire, de Humbolt et d'OErsted, les idées de Schelling et de Hegel seraient d'aussi vaines rêveries que celles de Gœthe sur la morphologie des nuages, si lumineuses qu'elles soient d'ailleurs. Il est trèsvrai que la philosophie de la nature n'est pas, pour les penseurs allemands, ce qu'elle est pour les métaphysiciens français ou anglais; pour les Allemands, elle est, comme le dit Kant, « la contemplation du
monde par la raison pure, » une science un peu abstraite et entremêlée de discussions un peu scolastiques ; mais il n'en est pas moins yrai qu'elle a proToqué une étude toute spéciale des forces chimiques et magnétiques, et même une étude très-féconde de la marche des planètes. D'un autre côté, les métaphysiciens et les naturalistes positifs s'élèvent souvent aux plus hautes conceptions de l'intelli* gence sans être initiés aux spéculations purement scolastiques : témoin les chapitres généraux de Buffon sur les animaux et sur les rapports intimes de toutes les parties de l'univers ; les belles pages de Maupertuis sur les preuves de l'existence de Dieu tirées des merveilles de la nature, sur les principes de la mécanique céleste et les attributs de l'intelligence suprême, sur le tableau du spectacle de l'univers, et particulièrement sur celui du globe terrestre ( Maupertuis, Essai de Cosmologie), Et ces vues si hautes sont d'autant plus dignes d'attention que les auteurs en ont moins la prétention de tout expliquer. Voltaire, dans des écrits plus frivoles que ne le comportait la gravité de la question, reproche à Maupertuis l'orgueil d'avoir dérobé au Créateur un de ses secrets les plus cachés. Comme Buffon, dont l'humilité n'était point d'ailleurs proportionnée à la grandeur de son génie, Maupertuis est si éloigné de cette folie, qu'il s'écrie, au contraire, sur l'ambition d'expliquer le système de, l'univers : « Si un Descartes y a si peu
réussi, si un Newton y a laissé tant de choses à désirer, quel sera Thomme qui osera l'entreprendre? Ces Yoîes si simples qu'a suivies dans ses productions le Créateur, deviennent pour nous des Tabyrinthes dès que nous y voulons porter nos pas.»
II est très-vrai que Tesprit humain aime rarement à procéder avec cette réserve, et c'est dans les âges les moins instruits qu'on se plaît à se poser les plus grands problèmes, qu'on en donne les solutions les plus hardies. C'est qu'alors c'est la plus confiante de nos facultés, c'est l'imagination qui domine, et l'on doit avouer que si elle manque de science, elle ne manque pas toujours de bonheur dans ses improvisations. On dirait qu'elle voit d'autant plus clair dans les questions les plus obscures, qu'elle est dans ces âges plus près de ï'origine des choses, et qu'elle se porte vers les mystères du monde en un vol d'autant plus élevé que ses ailes sont moins plombées encore par la science. Du moins, c'est dans sa primitive et féconde audace qu'elle enfante toutes ces cosmogonies qui précèdent la cosmologie, comme les géogonies précédent la géologie, ainsi que l'attestent les littératures du monde entier ; et c'est peu pour sa jeune témérité que de nous expliquer l'origine de l'univers et celle de la terre , elle sait tout aussi bien celle des dieux. Aussi partout les géogonies et les cosmogonies sont accompagnées de théogonies. Partout dans la marche de l'intelligence humaine, la
poésie ta avant la métaphysique, et souvent Thomme reste poète encore quand déjà il est devenu philoso* phe. Le siècle dernier, qui avait è remplir sa mission de critique, et qui s'en est si bien acquitté, jugeait avec rigueur ces créations primitives si pleines de naïves croyances, et il parlait volontiers des vains rêves de V antiquité. Mais une investigation plus approfondie a montré que nos grandes idées sont toutes anciennes, que Thumanité les a toujours professées sous une forme ou sous une autre, et que si elle s*est constamment nourrie de conceptions plus poétiques que scientifiques, si elle a mâle de grandes erreurs à des idéeis sublimes, du moins elle ne s'est jamais alimentée de vains rêves. Sans doute la philosophie de la nature ébauchée par le génie oriental, Ta été avec trop de confiance ; mais à Tépoque des témérités pre* mières a succédé celle de la science créée par la Grèce, et si la cosmogonie et l'anthropogonte sont devenues des théories positives dans les écoles d'Athènes, c'est que des vues très-profondes avaient passé de l'Egypte et de la Chaldée dansles écolesde Thaïes, de Pythagore et d'Anaxagore. Les grandes conceptions sont souvent téméraires, mais elles précèdent toujours les systèmes scolastiques, et si c'est l'habitude de l'humanité de faire la poésie de la science avant d'en faire l'algèbre, cette habitude est un charmant privilège.
Instituée par Aristote et portée loin par les astro* nomes d'Alexandrie, qui mirent neuf siècles de tra-
vaux à Tagrandir, la cosmologie a décliné sans périr pendant neuf autres siècles, ceux du moyen-âge. Dans cet invervalle, la philosophie de la nature ne fut d'ordinaire qu'une étude scolastique. Toutefois,elle devint une étude d'observation pour quelques Arabes, et il ne fallut enfin qu'un peu de docilité pour les leçons de Roger Bacon, de Raimond de Sabonde, de Telesius, de Ramus et de Campanella, pour abandonner l'astrologie, l'alchimie et la magie, trop favorisées par Gerbert, Albert-le-Grand, Raimond LuUe et Pic de la Mirandole,et pour rentrer en possession d'une science digne des grandeurs qu'elle explique.
A peine ramenée des abstractions aux phénomènes, la philosophie de la nature prit un essor rapide, surtout aux jours de François Bacon, qui réglementa si bien l'émancipation de l'intelligence que sa méthode amena d'immenses découvertes dans le domaine de l'univers. En effet , si cette révolution s'accomplit si glorieusement, ce fut surtout par cette méthode d'expérimentation directe, attentive, réservée, qui vint féconder par l'étude des faits les savantes abstractions de la métaphysique et couper court aux discussions de pure dialectique. Et rien de plus simple que ces procédés, rien de plus logique.
« La vraie méthode, dit Bacon, partant des faits particuliers, et s' élevant par degrés, sans en franchir aucun, arrive aux propositions générales. » Ce n'est là qu'un des procédés de la vraie méthode, mais c'est
celui qu'on avait le plus négligé ; et Newton, qui Ta si sagement pratiqué, dit fort bien qu'il consiste à faire des expériences et des observations, et à en tirer par induction des conclusions générales.
Reconstituées sur des bases solides par ce retour aux procédés positifs, les sciences d'observation prirent en Europe un grand ascendant sous des formes diverses, suivant le génie philosophique ou les mœurs religieuses des différentes nations.
Et d'abord, l'Angleterre, déjà engagée dans des tendances très-graves, y fut fortifiée par cette pieuse direction de Bacon, si bien peinte dans la prière que l'illustre physicien disait toutes les fois qu'il se mettait à l'étude, et dont la forme première (rapportée dans la préface du Novum Organum] successivement modifiée, devint toujours plus expressive. Grèce à cette direction continuée par Newton avec plus d'autorité, la cosmologie anglaise devint cet imposant mélange de physique, de philosophie et de religion, qu'on appelle la physico-théologie. Formulée par Derham et Clarke, jadis ses représentants les plus illustres, et maintenue jusqu'à nos jours, cette science enfanta une brillante série de traités scientifiques et d'ouvrages populaires, décorés des noms des plus illustres docteurs de l'Église anglicane et de ceux des plus célèbres philosophes d'Oxford, de Cambridge, d'Edimbourg et de Glasgow. Toutefois, en célébrant avec un enthousiasme un peu exagéré, les merveilles de la nature, ils ont servi
presque tous et bien malgré eux, rexagération contraire, celle des naturalistes, des déistes et des libres penseurs, qui n'ont voulu voir que les forces, les lois et le jeu de la nature là où d autres montraient la puissance , la sagesse et la bonté de Dieu réfléchies dans ses œuvres.
En France, la philosophie de la nature flotta d'abord iiKlécise entre Bacon et Descartes, préférant ici Tcmpirisme observateur et le pieux recueillement de l'un à la libre hypothèse et la méditation spiritualiste de l'autre, et cherchant ailleurs à les unir en un tout harmonieux. GrAces au traité de Fénelon , de Pmistence de Dieu^ brillante imitation de celui de Clarkeet œuvre d'un homme de génie inspiré par un homme de science, cette étude devint familière à l'esprit français ; mais empruntée h l'Angleterre, elle ne tarda guère à subir l'influence de toute cette littérature émanée de la pensée très-libre d'un pays déchiré par les révolutions. Les traces les plus profondes de cette influence se voient: dans lesœuvres de Voltaire, et particulièrement dans les Lettres anglaises; dans les œuvres de Rousseau, et particulièrement dans la Profession de foi d'un vicaire sa/coyard; dans celles de leurs nombreux imitateurs, dont quelques-uns aimèrent trop h transporter sur la nature tout ce que la saine raison ne rattache qu'à Dieu. Chez plusieurs des encyclopédistes, par exemple, c'est un parti pris, d'effacer autant qu'il est en eux l'idée de Dieu^ de
THÉOLOGIE. tm
substituer à ce mot celui de nature, et «u mot de Pi\)mdence divine^ celui de Lois de la nature. Le fameux Système de la nature, qui parut à Londres» en 1770, sous le nom de Mirabaud \ mais qui donne des pages entières de Diderot^ et dont une édition» celle de 1820, porte des notes ou des corrections de cet écrivain, ne fut que l'expression la plus complète de Técole. Cette œuvre qui, d'après son titre, devait essentiellement traiter des lois du monde, s'occupe de morale et de politique plus que de cosmologie, et parle plus volontiers de l'état de nature dans le sens social que du système de l'univers. Toutefois Tauteur n'en manque pas, serf de la nature, de professer ouvertement le matérialisme, et sur la question fondamentale, à savoir l'intelligence législatrice qui préside au monde, son langage quelquefois obscur, est d'une entière franchise. «Ceux qui rejettent avec tant de raison les idées innées auraient dû sentir, ditil, que cette intelligence ineffable qu'on place au gouvernail du monde, et dont nos sens ne peuvent constater ni l'existence, ni les qualités, est un être de raison^.» Selon lui, la nature est elle-même la source
' Secrétaire du baron d'Holbach.
2 Cf. la Philosophie de la nature , par Delisle de Sales. — Robinet, de la nature, 4 vol. in-8«. 1761-68. *- Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'Être, ou Essai de la nature qui apprend a former l'homme. — Moreley, Code de la nature (attribué à Diderot), 1755», in-12.
de ses forces et le principe de ses lois. Moins la franchise, le naturalisme exclusif n'a jamais pensé autrement, et si la nature, ses forces et ses lois rendent raison de tout, cette théorie est la vraie. Mais la nature, ses forces et ses lois ne rendent pas raison d'elles-mêmes; n'étant ni des substances primitives , ni des idées antérieures à ce qui est, elles ne sont rien sans leur auteur, et séparées de leur principe, elles ne rendent raison de rien. C'est ce qui est antérieur à tout qui explique tout ; c'est ce prius, cette raison des raisons, cette cause des causes, qu'il faut reconnaître. S'arrêter aux lois de la nature sans aller jusqu'au législateur, c'est s'arrêter sous les propylées du temple sans pénétrer dans le sanctuaire, c'est en bénir l'architecte au lieu d'en adorer le Dieu. En d'autres termes, enchaîner son intelligence à la nature , c'est abdiquer la raison et mettre des nécessités matérielles, des forces aveugles ou des lois immuables en place d'une intelligence pleine de sagesse , philosophie moins digne d'une créature polie que d'un sauvage. Aussi quand parut le Système de la natv/rej il déplut aux esprits les plus nobles parmi les plus indépendants. Un théologien du clergé de Genève, Vernes, le combattit d'une manière nette, vive et brillante [Réponse au Système de la natwre, Genève 1771). Voltaire en fit une réfutation plus scientifique [Réponse au Systems de la nature^ 177^), et Frédéric le Grand une autre plus métaphysique ( Preuves de Vexistence
de Dieu). Ces traités, qui ne se lisent plus aujourd'hui, se résument dans les belles paroles que l'un d'eux met dans la bouche d'Evhémère : (Œuvres de Voltaire^ t. 50, 154, Ed. Beuchot.) Et si je vous disais qu'il n'y a pas de nature, que tout est art dans l'univers, et que l'art annonce un ouvrier? (Cf. Voltaire, Dictionnaire philosophique, au mot nature,' \, 3i, 266 ; et au mot Dieu, t. 28, 276.) Non-seulement cela est plein d'esprit et plein de sel, mais Voltaire sait attaquer le fondement même du Système de la nature (Dict. Dieux, vol. 28, 383) et il s'élève à la plus haute indignation lorsqu'il gourmande avec l'autorité du bon sens cette manie d'aveugle qui nie le jour, ou cette infirmité d'esprit qui conteste l'intelligence divine que partout la nature proclame. (Œui;re5, vol, 43, p. ^28-233. — Cf. V. 38, p. 11.) Contre ce travers, Rousseau proteste peut-être avec plus d'énergie encore que Voltaire, dans sa célèbre Profession de foi, si pleine d'ailleurs de sopbismes sans portée et de vaines protestations de foi.
Au surplus, la tâche des adversaires du naturalisme fut plus glorieuse par le courage que par la science qu'il fallait aux combattants. Le système qui met la nature et ses lois à la place de Dieu et de sa providence, n'est pour le fond des idées qu'une altération grossière du système de Spinoza, et ce système était réfuté par Leibnitz, par Cudworth,par Fénelon. Quoiqu'il eût été prêché en quelque sorte par des réfuta-
tions plus apparentes que réelles ( V. Lenglet du Fresnoy, Réfutation des erreurs de Spinoza^ Bruxelles, 4731), il n'avait cependant obtenu d'autres sympathies en France que celles qu'y inspirait la haine de la religion telle que l'avait faite le malheur des temps. Grossières et aveugles, ces sympathies n'étaient réelles que là où soufflait un esprit décidément sceptique, ouvertement hostile à la philosophie théiste. Or, cet esprit se contenait d'ordinaire, comme on le voit, dans les pensées de Diderot sur Tinterprétation de la nature. Il ne se produisit grossièrement matérialiste que dans les écrits dédaignés du malheureux Lamettrie, que la France rejeta bientôt de son sein. D'ailleurs, à côté de cette observation contenue, restreinte, honteuse d'elle-même, et désavouée par le bon sens, grandit une cosmologie vraiment scientifique, eelle qui, professée par les Jussieu et les Daubenton, enrichie par les Buffon et les Cuvier, les Geoffroy Saint-Hilaire et les La Place, règne aujourd'hui dans toutes les écoles, riche de découvertes positives faites au ciel comme sur la terre, et formant la base inébranlable d'une philosophie nouvelle que ne renverserait plus la physique à hypothèses et à laquelle elle n'oserait plus s'attaquer.
Eu Italie, la philosophie de la nature, arrêtée dans
son développement, dès Galilée, et un peu réduite à
suivre le progrès constaté ailleurs au lieu de pouvoir
avancer, s'est quelquefois passionnée d'aul
plus que le génie aident de la nation sentait mieux sa valeur et aspirai! davantage k une liberté plus proportionnée k sa véritable portée. Elle a répandu plus de lumières sur les questions positives et spé^ eiales que sur les théories générales et les questions spéculatives.
La cosmologie prit une allure plus libre dans les pays du Nord. D'abord, un peu comprimée eu Hollande, immédiatement après Descartes, elle y fut bientôt indépendante de toutes autres considérations que celles de la science pure ; mais le génie de la Baiiofl, ahsoiJ)é par des intérêts posâstifs et une érudition de détail, plus intimidé qu'excité par les abstractions si hardies de Spiooza , se lança peu dans les grandes théories eit les grandes solutions. La philo* Sophie de la nature, non moins libre, se ^veloppa plus largement en Allemagne, où elle trouva un terrain singulièrement préparé. Dès avant Bacon, Jacques Bœhme avait jeté dans le sein de sa nation les germes d'une philosophie de la nature eonçue sous le point de vue le plus idéaliste de tous. Bœhme avait abordé en mystique tous les secrets de la physique générale. Il avait expliqué comment l'esprit de Dieu est sorti de la nature de Dieu , comment la nature visible natt de la même source, comment se forment le soleil, les astres, la terre, les éléments, les animaux, les plantes, et tout, en un mot. Tout étant ■ '^'^ Dieu, tout doit être connu par le moyen de
Dieu. En Dieu et en son Fils sont cachés tous les trésors de la science. Pour tout connaître, il suffit donc de connaître Dieu. Ce point de vue n'avait d'abord trouvé d'écho que chez les mystiques de l'Angleterre et de la Hollande; et l'Allemagne, avant de l'apprécier dans toutes ses hardiesses, passa par plusieurs autres phases, par la Cosmologie prise parLeibnitz et par Wolf dans le sens de Clarke et de Fénelon ; par la philosophie de la nature reprise dans le sens de Bacon et de Locke, et continuée dans le sens de Linnée par Euler, Lambert et Kant ; par la philosophie de la nature prise dans le sens des théologiens rationalistes et des libres penseurs, par Reimarus et Sander. Mais une nouvelle ère commença avec Fichte, Scheliing, Hegel, Steffens et Ocken; et dans cette dernièr^hase, l'Allemagne spéculative s'éprit d'un singulier enthousiasme pour le théosophe du dixseptième siècle. Toutefois, en unissant les vues de Bœhme à celles de Spinoza, d'abord avec plus de penchant pour le panthéisme, puis avec plus de penchant pour le mysticisme, cette philosophie, après s'être occupée moins d'une véritable cosmologie que d'une dialectique de la nature, s'est enfin transformée dans l'enseignement du plus illustre de ses représentants, Scheliing, en une sorte de théorie de la révélation peu fructueuse , plus théosophique et plus gnostique qu'il ne fallait, et singulièrement opposée à la philosophie de la nature des Bach, des Link, des
Mûller, des Mœdler, des Ehrenberg, des Humbolt et des Liebig. Ce n'est que grâce à ces derniers, investigateurs purs et auteurs de travaux qui se rattachent à ceux des Newton et des Linnée, des La Place, des Lavoisier, des Cuvier et des Arago, qu'en Allemagne aussi l'étude philosophique de la nature s'est trouvée établie sur ses bases véritables. Une nation qui aime à suivre les découvertes de toutes les autres , et qui sait y ajouter les siennes sur les questions les plus ardues, a pu seule produire un ouvrage tel que le Kosmos d'Alexandre de Humbolt , qui se distingue parle sentiment du vrai autant que par les richesses de la science, et à qui la France s'est hâtée de prêter sa langue.
Quant à l'esprit actuel de la science allemande, rien ne le caractérise mieux que ces belles paroles de Liebig : « L'homme qui ignore les lois et les phénomènes de la nature, ne saurait se faire une idée de la bonté et de la sagesse infinies du Créateur. Tout ce que peut concevoir l'imagination la plus riche, l'esprit le plus élevé, n'est en comparaison de la réalité qu'une bulle de savon vide et chatoyante. » ( Lettres swrla chimie^ p. 45.) Cela est bien vieux en théologie, mais bien éclatant de nouveauté dans la bouche d'un chimiste ; et cela est aussi sincère qu^il est opportun.