I. — Idée générale du inonde et unité des mondes
I/univers est un , et l'on appelle figurément son ensemble un mécanisme merveilleux. On compare sa marche figurément encore à celle d'une horloge douée de spontanéité, mise en jeu, réglée et gouvernée par elle-même, en vertu de sa force propre. Mais si l'univers est plein de vie, coniirae nous avons dit, le mot de mécanisme ne saurait s'y appliquer, et celui d'horloge spontanée ne se conçoit en aucun cas. Mieux vaut renoncer à ces tropes, soit en matière de science positive, soit en matière de spéculation philosophique.
Il est d'autant plus difficile de définir le monde qu'il est plus indéfini, et que la pensée môme ne saurait prétendre à le mesurer. Et tant il est difficile d'en décrire les grandeurs connues, tant ces grandeurs sont immenses et variées, tant les existences inénumérables et les puissances qui les lient, merveilleuses, que nulle assimilation, nulle comparaison
avec une œuvre humaine, une œuvre finie, n'est admissible. De toutes ces existences, de tous ces corps, de tout cet ensemble si divers et si infini, un seul globe, la terre, et un seul être, Thomme, sont donnés à notre science immédiate ; et s'il est vrai qu'avec les connaissances que nous donnent ces deux fractions nous pouvons procéder comme les paléontologues qui construisent une créature tout entière avec de simples débris, un os, par exemple, il est vrai aussi que ce système d'inductions peut singulièrement égarer. L'unité de ce vaste ensemble que la philosophie .a toujours désignée comme un tout, comme un tout complet et comme tout ce qui est (roTrâv, to oAov, to iv xat Trâv), n'est pas douteuse; le génie de l'homme, sur la seule vue de l'univers, par une sorte d'inspiration, et antérieurement à tous les progrès positifs de la science, a pris les êtres qui s'y trouvent pour un seul tout, et marchant harmonieusement vers un seul but, versus unurriy malgré leur grandeur et leur nombre. Il est même impossible à la raison d'y concevoir des lignes de disjonction constituant une pluralité, une succession ou une juxtaposition de mondes étrangers les uns aux autres, tant cette immensité, qui est continue et qui n'est pas une succession d'espaces, s'impose comme une. Mais si l'on ne peut admettre qu'un seul monde, un monde lié dans toutes ses parties, qui toutes ne doivent former qu'un seul et même système, quelque grandes ou quelque distantes les
unes des autres qu'elles soient, il n'en résulte pas encore que ce qui s'observe dans Tune de ces parties puisse s'appliquer aux autres ; et nos inductions les plus légitimes en logique pourraient n'être que de pures illusions en physique. Il faut donc, afin d'être plus sûr d'aller au vrai, que l'observation s'ingénie pour porter sur le plus grand nombre de globes et d'êtres possible, afin d'y trouver, soit de nouveaux éléments de science, soit appui et confirmation des inductions tirées de l'étude de la terre et de celle de l'homme.
Considéré sous ses formes réelles ou apparentes, l'univers offre aux sens, aidés des appareils de l'art, d'énormes masses arrondies, appelées astres, sphères ou globes célestes, planant dans un fluide plus ou moins subtil, placées à des distances très-diverses, mises en mouvement par une force constante, roulant perpétuellement dans un espace incommensurable, s' attirant les unes les autres en se balançant, et conservant entre elles un parfait équilibre, étalant aux yeux des splendeurs dont la magnificence éblouit nos regards, qu'elles soient les attributs propres de chacun, le trésor commun de tous, ou l'effet de la vibration, de l'excitation, de l'influence exercée par les uns sur les autres.
Encore, si magnifique que soit ce spectacle offert à
l'œil, n'est-il qu'une faible image des merveilles en
face desquelles l'intelligence se trouve, lorsqu'elle en
vient h vouloir mesurer au sein de ces pompes si poétiques, la grandeur de ces sphères et Fespace où elles gravissent, ou bien à vouloir compter leur nombre et saisir le rapport qui les lie. En effet, grande est Terreur des poètes et des orateurs qui s'imaginent que la science est l'ennemie de toute cette poésie ; qu'en mesurant au lieu de contempler, et en analysant au lieu d'adorer, l'étude détruit les fictions du génie ou souffle sur les espérances de la foi. La science, tout en comptant et en mesurant ce qu'elle peut atteindre, loin de rien rapetisser, agrandit immensément par des chiffres positifs ce qui déjà paraissait immense sans leur flambeau. Tout ce que voient les sens étonnés du vulgaire ou ce que rêve l'imagination créatrice du poëte, est peu de chose auprès de ce que touche l'œil armé par la science ; et Uerschell mesurant les cieux, donne des conceptions plus poétiques qu'Âratus en les chantant au nom de la mythologie la plus merveilleuse. Dans ces petits corps qui ne sont pour le vulgaire que de simples points, comme dans cq^ corps plus majestueux qui éblouissent par leur splendeur, l'astronome voit des mondes dont il nous révèle les constitutions physiques, les prodigieuses distances, les révolutions savantes, les faits les plus propres à élargir le cercle de nos plus vastes conceptions et celui de nos espérances les plus hautes. Là où la vue commune ne voit qu'un éclat monotone, la science dévoile des phénomènes
variés, imposants. Pour le simple spectateur, tout se confond, ou tout aboutit à des stupéfactions infécondes. La science distingue de sublimes rapports, des rapports de grandeur, de forme, de clarté, de distance, de masse, d'action réciproque, d'attraction, de répulsion, de gravitation, de destination générale. En un mot, on n'entre véritablement dans le monde des merveilles qu'autant que, de la poétique contemplation du pâtre de l'Orient appuyé sur sa houlette, on passe à la contemplation scientifique de Herschell guidé par son télescope.