II. — Grandeur et nombre des globes
La grand.eur des sphères célestes qui sont à notre portée, si énorme qu'elle soit, peut s'évaluer et se formuler en chiffres. C'est le monde qui est incommensurable, ce ne sont pas celles de ses parties que nous pouvons atteindre.
Le monde lui-même est indéfini, sinon infini ; il ne se mesure pas, du moins il n'est pas mesuré, et le nombre de ses parties même n'est pas compté. Si quelques-uns de ses globes sont connus, et si une multitude de ses détails sont décrits, l'ensemble est encore un mystère. 11 est facile à la science d'évaluer ses grandeurs en chiffres ; il est impossible à l'intelligence de les concevoir un peu nettement et de se faire une idée précise de ce qu'elle compte avec tant
d'exactitude. Elle conçoit un peu par voie de comparaison, mais elle ne peut comparer qu'à ce qui est le plus à sa portée et ce qui ne l'est pas assez, la terre. Elle a ce globe sous ses yeux et sous ses pieds ; elle n'en voit néanmoins ni la figure ni l'ensemble, et elle n'en conçoit la . grandeur qu'au moyen d'une autre comparaison encore, c'est-à-dire des globes ' qu'elle fait en petit pour se rendre compte du globe en grand. En s'efforçant de grossir par l'imagination ces globes faits de sa main, et qui sont la seule espèce de sphères dont elle voit la figure et l'ensemble, elle se flatte d'arriver à une notion assez juste d'un corps réel. Mais, d'abord, ni là surface, ni la forme de ces objets d'art ne ressemble vraiment à la terre. Ensuite, dès qu'on grossit une sphère artificielle pour lui donner les dimensions d'un globe réel, notre pensée se perd réellement dans le vague ; et quand nous avons bien aligné en chiffres, soit la grandeur des corps célestes qui font partie de notre système solaire, soit celle des autres découverts en sus, l'esprit ne s'en figure nettement aucun. Nous n'avons réellement aucune idée précise de leurs dimensions, par la raison que nous n'en avons point de notre point de comparaison. En effet, la terre nous donne un diamètre de 1719 lieues géographiques, et un périmètre de 5,400; mais nul ne peut se figurer ni un rayon, ni un cercle de cette grandeur. Quant à la surface, on voit, en se plaçant très-haut, sur l'Etna, par exemple.
4«of de l'ensemble ; mais personne ne se représente exactement un millième, ni à plus forte raison un quatre-millième. Quelques-uns des corps célestes, trois des plus belles planètes, sont plus petites que la terre. Vénus n'a que quatorze cent quatre-vingtquatorze lieues géographiques de diamètre, ainsi quinze lieues géographiques de moins ; Mars n'a que huit cent quatre-vingt-douze lieues géographiques, la moitié de notre diamètre; Mercure, que six cent soixante-onze. D'autres, moins belles, sont plus petites encore : la Lune n'a que quatre cent soixantedix lieues, le quart de la terre ; Pallas est au moins trente fois plus petite que la Lune. Vesta et Junon lui sont si inférieures, que leur diamètre ne peut guère être indiqué, et on ne les voit qu'au moyen du télescope, ce qui les fait qualifier de télescopiques. La grandeur de ces astres ne semble donc pas trop dépasser notre conception. Cependant, nous ne la saisissons pas avec netteté.
D'autres nous présentent les dimensions les plus accablantes pour notre intelligence. Uranus a sept mille quatre cents lieues géographiques en diamètre, Saturne quinze mille cinq cents, Jupiter treize mille neuf cents. Puis, quelle idée se faire du soleil, dont le diamètre est cent douze fois plus grand que celui de la terre? Sa surface étant douze mille fois plus grande que celle de notre globe, et son corps un million et demi de fois plus grand que le corps de la
terre, il est évident que nous ne saurions prétendre à une intuition précise de ces grandeurs. Et cependant, loin d'en décourager Tétude, leur Auteur a voulu nous y exciter. Cette étude, en imagination si accablante, n'est jamais suivie pour nous d'un de ces sentiments qui écrasent ; tant est sublime le spectacle où elle introduit, que l'admiration qui élève domine l'humiliation qui abaisse ; et jamais l'homme ne se sent plus grand qu'en se voyant encore quelque chose au sein d'une telle majesté. Qu'on compare l'état de l'âme après ce travail à celui où la laisse l'étude d'une œuvre humaine, et l'on sentira tout ce qu'a d'ennoblissant celle des choses divines. La méditation répétée de nos œuvres nous détache même des plus belles ; au contraire, plus nous étudions celles de Dieu, plus nous y sommes attirés, enchaînés; les merveilles de la nature nous charment là même où rintelligence renonce à toute prétention de comprendre, et où la science n'a plus de chiffres. La raison de ce charme, c'est précisément l'incompréhensible, l'illimité, l'infini que nous avons devant nous. Et c'est bien là ce que Dieu a voulu ; car nous élever à l'infini, c'est nous élever à lui-même; lui seul est l'infini.
Mais le nombre des globes célestes est-il infini ou seulement indéfini ?
Autant vaut demander si leur ensemble, si le monde, si l'espace est infini ou indéfini : Question
THiOLOGlE. 267
insoluble, car nos découvertes même indéfinies ne nous donneront jamais l'infini.
Une question plus simple, c/est de savoir quel est aujourd'hui le chiffre exact des étoiles connues.
Toutefois, on n'a jamais eu sérieusement la prétention de les compter. On s'est borné à les grouper en constellations, et Yuranographie a dressé des catalogues de ces groupes, avec des essais d'énumération, comme le catalogue d'Hipparque, perfectionné par Claude Ptolémée , nous en offre. Les Grecs disent qu'Hipparque fut le premier qui essaya de recueillir et de transmettre à la postérité les noms des constellations admises de son temps; ils ne disent pas plus que lui quelle fut l'origine de ces noms. Ce que la mythologie en rapporte n'est qu'un tissu de fables, et ce n'est pas aux astronomes ni aux poètes qu'est due cette importante création, c'est au cultivateur, au berger, au nautonnier, c'est au peuple, le véritable my.tbologue, plutôt qu'aux savants. D'ailleurs, peu imparte les noms, c'est dans les quantités, dans le nombre que gît tout l'intérêt. Ce nombre est très-petit, même aujourd'hui; il n'y a sur nos cartes que cent constella-^ tions, dont soixante appartiennent à l'hémisphère boréal, et quarante à l'hémisphère austral. Cela atteste que notre science est encore peuavancée. Ilestdefaitqu'au premier aspect, le nombre des étoiles particulières visibles à l'œil nu ne s'élève guère lui-même au-delà de quelques milliers, et que le nombre de cent groupes
est proportionné à celui-là. Mais les télescopes perfectionnés augmentent ce chiffre d'année en année. Herschell avec les siens en a vu passer deux cent cinquante- huit mille en 41\ et chaque perfectionnement qu'il y apportait, lui en faisait voir davantage. « Il ne parait pas, dit Arago, qu'il y ait plus de bornes à leur nombre qu'à l'étendue de l'univers. »
Si progressifs que fussent nos chiffres, ils ne seraient donc jamais complets, et si exacts que fussent nos calculs, si incomplètes resteraient forcément nos idées, puisque notre conception fait défaut même au sujet des corps beaucoup plus petits que le globe qui nous sert de domicile. Et pourtant l'intelligence humaine ne se sent plus heureuse nulle part que dans les splendides immensités de l'espace; nulle part elle n'est plus fécondée, plus amplifiée; nulles autres découvertes ne sont plus glorieuses que celles qu'elle fait là même où se révèle le mieux l'insuffisance de ses facultés.