IV. — Le système solmre
Si, pour se faire de l'ensemble du système solaire une idée aussi claire que permet l'état actuel de la science, on quitte la terre pour s'élever en esprit sur la surface de ce globe de feu et de lumière qui la do-
mine, on peut, en partant de là, compter successivement dans le lointain les corps qui sont comme ses satellites ou ses sujets, vivant dans sa puissante attraction, roulant leur masse autour de la sienne, accompagnés des satellites qui leur font cortège.
De ces globes, le plus rapproché du soleil en est à 8 millions de lieues géographiques (le plus éloigné a plus de 500 millions], et la distance moyenne de Neptune au soleil est trente fois plus grande que celle de la terre , c'est-à-dire douze cents millions de lieues.
Dans cet énorme intervalle, on ne connaît qu une quinzaine de grandes sphères ; mais à côté d'elles se trouve bon nombre de plus petites auxquelles les découvertes de la science en ajoutent sans cesse de nouvelles. Chacune des grandes a ses satellites, son atmosphère plus ou moins distincte, et son auréole de lumière plus ou moins éclatante. Chacune d'elles ayant son orbite à parcourir, est animée d'une force de gravitation analogue à sa course, pour laquelle elle a reçu libre carrière, un espace oh elle est souveraine, au point qu'il n'y a ni collision entre elles ni déviation irrégulière d'aucune, la pondération de toutes étant calculée par une sagesse suprême. Si nous avons parlé tout-à-l'heure de mécanisme, la régularité de l'ensemble n'a pourtant rien de mécanique ; ce n'est point un jeu de forces mortes, c'est au contraire le jeu d'une création animée. On a eu d'autres idées et
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on a cru autrefois que les distances des planètes étaient fixées symétriquement au double de Tune à l'antre. C'était la loi de Bode ou 3e Titius. En partant de Mercure, soit de 0, on arrêtait la distance de Vénus à 3, celle de la terre à 6, celle de Vesta, de Junon, de Cérès et de Pallas ( découvertes de 1801 à 18), à 24 ; celle de Jupiter à 48, celle de Saturne à 96, celle de Uranusà 196. Mais la réalité ne se prête pas à cette symétrie scolastique, et sauf les fractions, la main du Créateur a mis Mercure à 8 millions de lieues géographiques du soleil ; Vénus à 14, la terre à 20, Mars h 31, Vesta à 48, Astrée à 53, Junon à 55, Cérès et Pallas à 57, Jupiter à 107, Saturne à 197, Uranus à396, Neptune à 1,200.
Ce n'est pas là un alignement mécanique à combinaisons uniformes, c'est une ordonnance qui repose sur de savantes proportions, si bien que dès avant la découverte de plusieurs de ces planètes, Keppler, frappé de l'existence des lacunes aocosées par leur absence, faisait des inductions sur leur apparition future. Et, en effet, au moyen de son puissant télescope, Herschell découvrit Uranus (qui met cent quatrevingt-dix-neuf ans à faire son tour autour du soleil), et recula du double les limites du système solaire. Une découverte faite de nos jours , d'après les calculs de M. Leverrier et par le télescope de M. Galle, celle de la planète Neptune (qui met deux cent dix-sept ans à faire sa révolution autour du soleil), les a reculées en-
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ooi-e davantage. Or, nous ne sommes pas au bout. M. Leverrier nous apprend (dans une Note lue à TAcadémie des sciences, p. 4) qu'il y a chan(;e de découvrir bien d'autres planètes si Ton veut s'y appliquer. « Ce succès, dit un hmnme de science, doit nous laisser espérer qu'après trente ou quarante années d'observations de la nouvelle planète,on pourra l'employer à son tour à la découverte de celle qui la suit dans l'cHrdre des distances au soleil. La planète qui nous a révélé son existence par des irrégularités du mouvement d'Uranus, n'est probablement pas la d^nière de notre système solaire. Celle qui la suivra se décèlera de même par les perturbations qu'elle imprimera à Neptune, et à son tour, celle-ci en décèlera d'autres plus éloignées encore, par les perturbations qu'elle en éprouvera. Placés à des distances énormes, ces astres finiront par n'être plus appréciables à nos instruments ; mais alors même qu'ils échapperont à notre vue, leur force attractive pourra se faire sentir encore. Or, la méthode de M. Leverrier nous donne les moyens de découvrir ces astres nouveaux sans qu'il soit nécessaire de les apercevoir. Il pourra donc venir un temps oii les astronomes, se fondant sur certains dérangements observés dans la marche des planètes visibles, en découvriront d'autres qui ne le seront pas, et en suivront la marche dans les cieux. Ainsi sera créée cette nouvelle science qu'il faudra nommer l'astronomie des moisibles ; et alors les savants, juste-
ment orgueilleux de cette merveilleuse extension de leur domaine, prononceront avec respect etavec reconnaissance le nom qui assura à Tastronomie une destinée si brillante. »
Le fait est que depuis Tannonce de M. Leverrier sur les planètes à découvrir et qui ne demandent qu'à être découvertes, on n'a cessé d'en trouver. On en a signalé jusqu'à cinq et six par an, et il est probable que d'autres découvertes, déplus étonnantes peut-être, suivront celles-là. Dès aujourd'hui, le nombre total des planètes^ est de quarante-huit.
Le nombre des petites planètes situées entre les orbites de Mars et de Jupiter augmente chaque jour. On vient de découvrir le quarantième de ces astéroïdes , et c'est le troisième qu'on a trouvé à Paris depuis le commencement de l'année 1856. Or, l'espace où ils se jouent est considérable. Le plus rapproché du soleil , Flore, en est à 84 millions de lieues , tandis que la distance moyenne du plus éloigné, Euphrosyne,-est d'environ H5 millions. Il y a donc là aussi, dans cet espace relativement si petit, un champ de découvertes réellement notable.
Outre les planètes, qui ne sont que la moindre population de l'immense espace indiquée tout-à-l'heure, les comètes, véritables nomades de la région solaire, apparaissent de temps à autre comme des masses de lumière avec un centre ou noyau très-brillant, et souvent avec une ou plusieurs queues qui s'étendent en
forme de vapeur incandescente sur des millions de lieues. La comète de Halley, qui sembla menacer le monde d'une catastrophe en apparaissant au moment où Mahomet II venait de prendre Constantinople (14S6), et qui reparut en 1531 et en 1607, a une queue de 27 millions de lieues. Il n'est donc pas étonnant qu'à d'autres époques aussi ces apparitions si extraordinaires et si inexpliquées encore, aient causé des émotions profondes. Les comètes qu'on a prises quelque temps pour des vapeurs sorties d'un éther ou des fluides éclairés par la lumière du soleil, sont toutefois des corps permanents, quoiqu'elles ne soient visibles que peu de jours ou peu de mois , et qu'aucune d'elles ne se rencontre une année entière, toutes devenant bientôt on ne sait quoi, et allant on ne sait oii. En effet, leurs évolutions paraissent se faire d'une façon très-capricieuse. Parcourant toutes les régions du ciel, puis s'approchant du soleil pour briller de leur plus grand éclat, elles s'en éloignent enfin en pâlissant de plus en plus , et disparaissent les unes , pour ne plus reparaître, les autres, au contraire, pour revenir périodiquement. Ce sont ces retours qui, en permettant d'étudier leurs marches, ont fait reconnaître qu'elles n'obéissentpas dans leurs mouvementsaux mêmes règles que les planètes, que leurs orbites sont plus excentriques et qu'elles ne sont pas renfermées dans une zone déterminée du ciel. Elles ne suivent pas
même constamment la même direction, et pour le
moment, il n'est rien aux mnx qui déroute la science autant qu'elles ou donne lieu à de plus étranges surprises. Mais, sans nul donte, on comprendra un jour les évolutions de ces corps, 6t déjà Ton sait que les uns reparaissent au bout de peu d'années (de quatre à buit ), tandis que d'autres, au contraire, s'absentent pour longtemps (de soixante^uatorze à quelques milliers d'années]. Déjà le calcul fixe les dates d'un grand nombre de réapparitions. Les comètes de 1680, 1769, 1807 et 1811, <Joi vent reparaître dans 8814, 2020, 1540 et 3066 ans. De ces voyageurs qui se montrent tantôt si lumineux et tantôt si pftles dans le vaste champ du système solaire, il y en est qui ajoutent singulièrement à nos conceptions de distance, prises sur les planètes^ car il en est qui s'éloignent du soleil encore quarante^uatre fois plus qu'Uranus, et il est admis que les cinq cents comètes dont l'histoire mentionne l'avènement, ne sont que la moindre partie de celles qui planent dans l'immensité. En croyant aller très-loin, on supposait naguère encore qu'il pourrait bien en exister au moins un million entourant notre soleil ; dès aujourd'hui on en admet des myriades. (Humbolt, Kosmos, v. I, p. 94.) Keppler disait déjà : « 11 y a plus de comètes dans l'espace qu'il n'y a de poissons dans la mer. x>
Si donc les planètes forment l'élite des globes solaires, les comètes en sont comme le peuple ou la multitude.
Dans le domaine du système solaire, il est d'autres corps uoD moins curieux ; il y a Fimmense anneau de Tapeur lumineuse entre Torbîte de Vénus et de Mars ; il y a les étoiles filantes plus capricieuses, plus inconnues et venant de plus loin que les planètes; il y a les aérolithes, ces globes de feu qu'on appelle quelquefois des pierres météoriques, mais dont Torigine est incertaine, et qui sont probablement des fragments détachés de petits corps planétaires dont la rotation est celle des autres planètes.
Ce dernier fait mérite une attention spéciale, car il accuse, ce semble, un déchirement, un fait non voulu et une sorte d'invasion de domaine, c'est-à-dire l'irrégularité et l'illégalité là même où l'on suppose la légalité enchaînée et la régularité forcée. Cela montre donc en grand ce que nous voyons sans cesse en petit, c'est-à-dire qu'il y a dans les œuvres de Dieu autre chose qu'une action obtenue ipécaniquement et symétriquement uniforme ; cela montre qu'à côté des forces calmes et assises, il y en a d'autres, dans la nature, qu'on peut qualifier d'impétueuses et en quelque sorte de volontaires. Au lieu d'un ordre d'enchaînements invariables, il y a un ordre de libre allure. C'est pour nous de l'imprévu et du mystère, en attendant que ce soit de la science ; mais ce n'est pas du désordre. Pour l'intelligence suprême, c'est sans nul doute un gouvernement régulier ou une création continue, c'est une liberté réglée quoique ce
soit un ordre varié. Mais pour nous c'est une ordonnance qui nous déroute. Elle est en effet nuancée à ce point, qu'il n'y a pas même d'uniformité constante dans les évolutions des grands corps. Ainsi la terre, à certaines époques, gravite avec plus de. lenteur qu'à d'autres, et la comète dite d'Encke a abrégé son orbite, et par conséquent la durée de sa révolution, de près de deux jours dans le court espace de cinquante ans. II est dès lors à prévoir que, plus nous ferons de découvertes dans les espaces célestes, moins nous serons surpris de ces faits qui ne semblent des déviations que dans une fixité imaginaire. D'un autre côté, plus nous avancerons, plus disparaîtra ce qui nous semble ou capricieux, ou imprévu, soit dans la course des comètes, soit dans l'apparition des étoiles filantes, soit dans la chute des aérolithes.
Or, non-seulement on continuera longtemps encore les découvertes dans les espaces du système solaire déjà si explorés, mais on les continuera toujours ; il s'y trouve des problèmes pour les siècles des siècles, et comme ce système se lie aux autres , soit par sa participation au fluide universel ou à l'étber cosmique, soit par la communauté de l'attraction ou de la gravitation générale, soit enfin par l'excentricité des orbites de certains globes, il est probable que les découvertes et les solutions continueront également dans les autres systèmes. Déjà , on suppose que les comètes sont des nébuleuses qui se promènent d'un
système central à un autre ( Lapiace, Mécanique céleste^ p. 396.414), et s'il y en a trois qui se bornent au domaine limité des principales planètes, c'est-à-dire au champ du système solaire, toutes les autres semblent faire une carrière plus vaste. Nous sommes donc entraînés plus loin , non-seulement par notre avidité générale de connaître, mais par cette séduction toute spéciale, la marche des comètes qui nous invitent à les suivre bien au-delà du grand cercle où notre domicile se trouve engagé.
Mais en sortant de ce grand cercle, en franchissant le système solaire à la suite des comètes, oîi allonsnous? Est-ce dans un système plus vaste ou plus borné ? La place assignée à notre système dans l'ensemble infini est-ce la plus petite, la plus grande, ou bien est-ce une place égale à celles des autres systèmes, et tous les systèmes sont-ils des fractions d'une parfaite équivalence?
Cour répondre un peu à ces questions, il faut nécessairement aborder l'étude plus ou moins conjecturale des autres et la question si insoluble pour l'expérience d'un système d'ensemble.