V. — Les cmtres systèmes. — Les parties connues
et les parties inconnues.
En passant du plus connu à ce qui Test le moins,
nous ne pouvons que nous intimider. Jusqu'à
â82 THÉOLOGIE.
un certain point, il nous est donné d'entrevoir encore, il est vrai, les autres systèmes, et de faire des inductions sur l'ensemble, mais il y aurait de la présomption à croire que nous savons.
Et d'abord au-delà de cette série de sphères et de cet espace qu'on appelle système solaire^ il y a un intervalle ou un espace auquel nous touchons, et nul ne parvient à se faire une idée quelconque de cette distance, qui dépasse énormément toutes celles dont nous avons parlé jusqu'ici. Nous avons dit qu'une des comètes, celle de 4680, s'écarte du soleil plus que les autres et va quarante-quatre fois plus loin qu'Uranus. Or, l'étoile fixe la plus rapprochée du soleil est encore deux cent cinquante fois plus reculée que cette comète prise dans son éloignement extrême. Et quand même la comète dans cet éloignement extrême serait encore du domaine solaire, il y aurait ait)si, entre le point oîi elle s'arrête et celui ou se trouve l'étoile fixe la plus rapprochée » un intervalle pour lequel il n'y a pas d'expression. Celle de' fabuleux ne serait qu'une figure. Il faut nécessairement reconnaître là un autre domaine, un nouveau système ; et peut-être bien la comète de 1660 en allant quarante fois plus loin qu'Uranus, se trouve-t^elle déjà en grande partie en dehors de notre système.
Quoi qu'il en soit, c'est à partir de la limite que nous indique l'astre deux cent cinquante fois plus éloigné que la comète que se trouvent les sphères appe-
lées étoilea^ et il s'en trouve dans cet wu^delà une quantité innombrable. Car Toeil armé, ou même nu, distingue plusieurs milliers qui sont peut-être même des groupes, et qu'une induction légitime nous autorisOi dans tous les cas, à considérer comme autant de centres ou de soleils planétaires, analogues au nôtre. Du moins, celles de ces sphères, dont on a pu étudier les mouvements , en offrent de semblables à ceux de notre système. Or les groupes d'astres où se produisent les mêmes phénomènes que ceux du système solaire, soumis aux mêmes lois d'attraction, doivent former autant de systèmes particuliers ou de parties d'un ensemble, d'un système central, résultant de l'harmonie des rapports de tous.
En effet, dans la voûte des cieux les étoiles paraissent disséminées de tous les côtés, et' toutes celles qu'on voit à l'œil nu ne sont pas de simples astres ou des corps isolés: ce sont, au contraire, des groupes plus ou moins nombreux, plus ou moins grands, où l'on commence à distinguer nettement des systèmes.
Parmi les groupes les moins grands, on remarque une classe d'étoiles qui pour l'œil nu semblent toutes n'en former qu'une, tant elles sont rapprochées, mais qui sont composées de deux ou de plusieurs confon^ dues ensemble, que par cette raison on appelle dou*bles, et qu'au moyen de puissants télescopes on voit fort bien se tenant à peu de distance l'une de l'autre, ou les unes des autres. D'ordinaire, il y en a deux,
quelquefois trois et même davantage. Ce qui indique entre elles une liaison, ce qui accuse un système, c'est que Tune d'elles est toujours un centre dont l'autre ou les autres sont des satellites.
Et non-seulement Ton a pu constater dans leur marche des évolutions semblables à celles du système solaire; mais ces évolutions sont si nettes qu'on a pu les formuler en chiffres qui font voir que les choses sont établies là sur un grand module. En effet, ces révolutions, fort diverses en durée, y varient de quarante-trois à cinq cents ans.
L'une des deux étoiles de Castor exécute sa marche autour de l'autre en trois cent soixante-treize ans. L'étoile 61 du Cygne, qui met dix ans à nous envoyer sa lumière, met de trois cent cinquante à quatre cents ans à faire son tour. Telles sont les grandeurs qui se présentent là aux calculs des astronomes que leurs incertitudes peuvent s'élever à un trilliard de lieues de poste. (V. sur une incertitude du savant Bessei,.la Note de M. Leverrier lue à l'Académie des sciences, p. 6.)
Outre les indications sur les mouvements de ces sphères reculées, les télescopes en ont fourni sur leur lumière et sur ce fait, que celles d'entre elles qui sont planètes ou satellites, se distinguent des étoiles centrales ou des soleils par une couleur plus foncée : tandis que l'étoile centrale est blanche, rouge, orange ou verdAtre, la planète est verdAtre ou purpuracée.
Parmi les plus beaux et les plus riches de ces systèmes, on remarque le groupe des Hyades, celui des Pléiades, la chevelure de Bérénice et la Crèche, groupes dont tout le monde sait les noms, grâce aux anecdotes de Thistoire ou aux contes de la mythologie. Mais il y a des millions de groupes, qui n'ont pas de noms encore, et il y a par conséquent pour nos inductions des millions de systèmes à établir, à étudier dans leurs rapports avec notre globe.
Tenons-nous également à tous ces systèmes ou à Tun d'eux en particulier?
Nous tenons à la totalité de l'univers, mais non pas à toutes ses parties également. Il est évident que c'est aux plus rapprochées que nous touchons le mieux, que nous sommes unis le plus directement, et si l'étoile la plus rapprochée de nous est un système, il nous est facile de déterminer lé système le plus rapproché. La difficulté est plus grande si cette étoile n'est qu'une des sphères à satellites qui appartiennent à un autre ensemble ou un autre système. Or, cela est réellement encore en question.
Une énigme bien plus considérable sur laquelle la science hésite à se prononcer dès à présent, c'est celle du corps central, c'est-à-dire de l' Etoile-système, dont la force motrice domine tous les autres et les fait orbiter autour d'elle. Des astronomes éminents pensent que c'est Alcyon qui est le centre vers lequel gravite tout notre système. Mais quand même cela
serait démontré, le pn^lème ne serait pas résolu ; car il se pourrait bien qo'AIejon à son tour eût un autre centre qui le dominât. Et quand même on serait parvenu à constater encore ce centre , on terrait surgir aussitôt la question du centre de celui-^^i, et ainsi à rindéfini. Il est donc hors de doute que pour nous cette question capitale, dont la solution nous livrerait les systèmes de l'Univers et nous permettrait d'en affirmer Tunité autrement que par voie d'induction, ne sera jamais tranchée définitivement. C'est qu'il est des choses dont la raison doit décider pour nous sans les sens, et que même dans l'Univers sensible, nous devons vivre de foi.
Le plus éloigné et le plus étendu des systèmes que la science a bien constatés, c'est cette immense agglomération d'une douce lumière qui se dessine sur toute la voûte du ciel, entoure notre système solaire même comme une ceinture perlée et s'appelle voie lactée. C'est là non-seulement le système le plus éloigné et le plus étendu , mais c'est un ensemble de systèmes, auquel semblent se rattacher tous les autres qu'on a pu observer jusqu'ici. Et pour le moment la science s'arrête là. Mais elle est loin dédire qu'il n'y a plus rien h voir au^elà, qu'à partir de ce point les espaces sont vj[âes, que la création n'y a pas encore apparu. On ne peut pas même affirmer que de ce point la création ne parvient pas encore jusqu'à nous. Car déjà il s'y révèle tantôt des points lumineux, tan-
tôt de légères vapeurs qu'on prendrait pour des mages ia£niment petits, pour de simples taches de oature laiteuse et qu'on appelle pour cela les nébuleuses, mai$ qui sont encore des sphères. 11 est aisé de s'en convaincre par cette considération^ que si l'on plaçait )a voie lactée, si imposantes que soient les masses inénumérables de cette ceinture perlée , de cent fois son diamètre plus loin, elle ne serait plus qu'un nuage de ce genre, qu'un peu de poussière lumineuse. Ces taches, ces nébuleuses y sont donc des sphères encore, des systèmes encore, et peut-être même sont-ce (i'immenses agglomérations de ^systèmes, de nouvelles voies lactées. « Ce dont on ne saurait guère dou*' ter, dit sir John Herschell, c'est que la plus grande partie d'entre elles se composent d'étoiles, et dans la série interminable de systèmes sur systèmes , de firmaments sur firmaments que nous entrevoyons ainsi, l'imagination se trouve abîmée et confondue. D'un autre côté, il est vrai, comme cela semble au moins extrêmement probable, qu'il existe aussi une matière phosphorescente ou lumineuse par elle-même, répandue dans les régions immenses de l'espace, de la même manière qu'un nuage ou un brouillard, revêtant tantôt des formes capricieuses comme les nuages chassés par les vents, et tantôt se concentrant comme une atmosphère cométaire autour de certains astres. Quelle est, serons-nous portés à nous demander, la nature, quelle est la destination de tette .matière né-
buleuse? Est-elle absorbée par les étoiles dans le voisinage desquelles elle se trouve, pour les alimenter, par sa condensation, de lumière et de chaleur? Ou bien se résout-elle progressivement en masses, par l'effet de sa propre gravité, pour jeter ainsi les fondements de nouveaux systèmes solaires ou d'étoiles isolées ? »
William Herschell était déjà arrivé à cette coiiclusion. « Si les nébuleuses, dit-il, ne sont, en effet, qu'un amas de matière gazeuse ou plutôt poussiéreuse, incandescente et extrêmement rare et ténue sur les bords, en vertu des lois de l'attraction, cette matière devra finir par se rapprocher de son centre de gravité, s'y condenser de plus en plus, et y former un noyau , qui, continuant à se solidifier, deviendra une étoile véritable, semblable à toutes celles qui sont dans le ciel. Les états divers des nébuleuses observées se rapporteraient d'ailleurs facilement au degré de condensation , auquel elles seraient parvenues. »
Ainsi j grâce aux observations initiatrices des plus illustres astronomes d'Angleterre, on pourra peut-être s'assurer un jour que les étoiles s'engendrent de cette manière, continuellement et sous nos yeux. Il sera beau de constater alors que ce qui était pour nous une nébuleuse diffuse, est devenu petit à petit un noyau scintillant, puis une étoile; que là où il n'y avait que l'obscurité commune de la voûte céleste,
œsMOLOGiE. 289
une sphère nouvelle a débuté , s'est établie, et continue comme les autres sa route et ses progrès. Et quelles grandeurs successivement plus imposantes sans doute cette création perpétuelle ajouterait ainsi à la magnificence de la création primitive, bien propres à donner de la puissance de leur souverain Auteur des idées nouvelles aussi.
C'est le monde en progrès. Une théologie antipathique à la raison, car le panthéisme déplaît au sens, a dit Dieu lui-même en progrès. Ce langage est insensé. Mais il est très-vrai que la manifestation de Dieu, la révélation de sa grandeur et Tintelligence de rhomme pour l'infini sont en un progrès constant. Et il ne faudra pas beaucoup de temps, sans doute, au génie de l'homme, pour vérifier l'exactitude d'un grand fait pour constater que de cette poussière lumineuse,de cetéther cosmique, il se forme peu à peu, par voie d'attraction et d'agglomération, de nouvelles étoiles, et qu'il se trouve dans les espaces les plus reculées de nous un foyer de créations permanentes.
Dès ce moment, nous pouvons annoncer aux âges
à venir des merveilles sans fin. Car déjà, parmi ces
nébuleuses, on en distingue qui sont plus étendues
que la voie lactée, et qui offrent par conséquent un
ensemble de systèmes planétaires plus considérable
que les systèmes du grand disque lenticulaire. Ces
systèmes sont-ils les derniers? Pour notre œil et pour
nos télescopes, oui ; mais il n'en sera pas de même
pour des instruments plus grands, pour ces porte-vue dont la construction deviendra toujours plus aisée. Et il n*est pas impossible que, d'invention en invention, le génie de Thomme se mette en possession d'une lunette pour laquelle il n'y aura plus d'espace. Ecoutons cet oracle .d'Arago : « Jusqu'ici la plu3 'grande lunette achromatique connue n'a que trentehuit centimètres d'ouverture. L'effet de œt instrument paraît devoir être égalé et même surpassé par celui que produiront dans des grandeurs accessibles les télescopes à miroir.
Tù Déjà avec des grossissements de deux cents fois au plus, les astronomes ont pu mesurer exactement 1093 montagnes de la lune : avec une lunette dont la lumière permettra d'employer un grossissement de six mille fois, les montagnes de notre satellite pourront être vues comme le Mont-Blanc l'est de Genève.
» Avec un télescope dont la lumière n'était guère •que le quart de celle que posséderait une lunette d'un mètre d'ouverture , le docteur Robinson a pu récemment inviter les naturalistes à venir en Irlande étudier la constitution physique de notre satellite... L'astronome, muni d'une lunette à très-large ouverture, à grossissement considérable, pourra rendre manifeste ce qui est encore douteux, et apercevoir nettement ce qui est à peine entrevu. » (Arago, Rapport à la chambre des dépuiés^ 5 février 1845.)
D'ailleurs, à nos télescopes nous Cuisant défaut
suppléera notre intelligence, instrument puissant encore là où les autres cessent de fonctionner, et qui, dès à présent, dans ses inductions va plus loin que le télescope qui ne voit plus assez clair et Tarithmé* tique qui ne fournit plus assez de chiffres. Nous avons dit que, dans Tun des systèmes qui dépendent proba^ blement de la voie lactée , dans celui dont la constellation du Cygne est le centre, se trouve une étoile dont le rayon lumineui met dix ans à nous parvenir. La dernière des nébuleuses visibles met vingt-cinq ans à nous envoyer son rayon; et s'il faut le chiffre de S3 trilli^Mis et des fractions pour exprimer le voyage d'un rayon qui met dix ans à nous parvenir, on peut dire qu'il n'y a pas de chiffre pour exprimer le trajet que fait un rayon qui voyage pendant vingt-cinq «os, è raison de 310,000 kilomètres par seconde. Quelle est d'ailleurs l'intelligence qui ne s'effraierait de Tidée d'avoir à comprendre un chiffre pareil? C'est ainsi que nos inductions nous autorisent , nous obligent d'admettre dans l'immensité de l'espace, d'une manière toute certaine, une science d'une grandeur qui écrase la raison et vers laquelle cependant elle s'élance hardiment en jetant ses béquilles. En effet, les vues élevées de William Herschell sur la constitution des étoiles ont donné naissance à une astronomie dont le module est Tinfini. Là tout est non-seulement plus grand que le système solaire, mais plus grand que notre intelligence. Or, les découvertes qui se suocè-
292 eosMOLOGiE.
dent depuis UD demi-siècle paraissent annoncer une science qui laissera encore celle des Herschell et la nôtre bien loin derrière elle. Mais alors ce ne sera pas Tastronomie seule qui sera une science toute nouvelle: la nouvelle cosmologie amènera nécessairement une nouvelle théologie, c'est-à-dire de plus grandes idées sur Dieu considéré en lui-même et en ses œuvres, et une nouvelle pneumatologie , c'est-à-dire de plus grandes conceptions sur Tinfinité des existences intellectuelles et morales semées sur l'immensité des sphères. La découverte de nouveaux faits cosmologiques ne pourra qu'élargir la théorie des lois générales de la nature, et celles-ci, mieux comprises, amèneront nécessairement aussi des vues nouvelles sur leur auteur. Peut-être même les vérités de la religion, tracées directement par la main de Dieu dans ses œuvres , s'y manifesteront-elles un jour à nos sens avec plus de . clarté et de majesté encore qu'elles ne parlent à l'esprit dans les textes sacrés, oîi il a pris pour intermédiaire la main des hommes. Du moins s'il était possible que jamais tous ces textes périssent, nous ne resterions pas pour cela sans témoignage de sa part , et il en serait de même si jamais on venait à nous démontrer l'origine humaine de ces textes.
Des découvertes ultérieures nous apprendront-elles d'une manière précise ce que sont dès à présent, ou ce que seront un jour pour nous les autres systèmes» les plus éloignés surtout? Cela est douteux. Ce qui est
certain , c'est que nous sommes avec eux en rapport assez direct pour qu'ils nous inspirent un intérêt profond. A la vérité, nous ne nous sentons pas encore ' en contact avec ces corps si distants ; mais dès à présent nous nous savons avec e.ux des rapports matériels, sans parler des rapports esthétiques et poétiques, ou des rapports philosophiques et religieux. Une induction forcée nous le dit : puisque tout ce que nous voyons de systèmes d'étoiles à la voûte des cieux forme un seul ensemble, et ^ue nous sommes liés à la totalité de l'univers comme dans la même chaîne un chaînon Test à tous les autres, et puisque le monde physique n'est que le véhicule du monde intellectuel , il y a pour nous dans cette immensité de sphères des perspectives infinies et d'un immense attrait.
Telle est la mystérieuse raison qui pousse l'intelligence d'une façon toujours plus vive dans cette voie de découvertes qui nous mène toujours plus loin et qui nous conduira, sans nul doute, dans le cours des siècles, à des inductions toujours plus' vastes et à des théories toujours plus sublimes.