‹ La philosophie de la religionChapitre 31 sur 41 · III. — La création^ cewore (Tun principe de vie · texte numérisé non relu

III. — La création^ cewore (Tun principe de vie

et d'intelligence.

Qui dit création, dit œuvre voulue au nom d'une puissance absolue et d'une intelligence suprême.

La force physique, qu'on la conçoive matérielle ou immatérielle, qu'on la confonde avec la substance ou qu'on l'en distingue, est si peu l'intelligence^suprême et la puissance absolue, qu'elle est toujours et partout au service de toutes deux. Elle est si peu l'auteur de la création, qu'elle est elle-même une création. Elle est un effet avant d'être une cause, et elle n'est identique ni à la pensée, ni à la substance divine. Elle est figurément la main, jamais l'idée de Dieu.

En effet la véritable mission de la force physique, de la force chimique, de toutes les forces, c'est d'opérer, à titre d'agents de l'intelligence suprême et d'instruments de ses desseins, tous ces phénomènes de forma-tion et de transformation qui jouent un si grand rôle dans l'univers. Des agents suffisent aux œuvres de formation ou de transformation. La création demande autre chose, et la preuve qu'elle ne demande pas moins que l'Intelligence suprême se trouve même dans les aberrations où tombe le génie de l'homme, si sublime qu'on l'admette, dès qu'il veut concevoir autre chose que ce que lui offre la création réelle. Je ne veux citer à l'appui de cette vérité que deux tentatives célèbres, une création de poëte botaniste etunecréationde poëteastrp-

371 ' ^ OOSMOLOGiE.

nome, en d'autres termes, la « plante primitive » de Goethe et les observations faites dans la lune, qu'un romancier a mises sous lé nom de John Herschell. Rien ne montre mieux la diiHérence radicaleentre la création divine et le plagiat humain que ces chef&d'œuvre de monstruosités émanées d'une imagination très-brillante et d'études sérieuses. Je ne citerai pas d'autres exemples, plus éIo<]uentspeut-étreen leurbizarrerie, de ces faciles conceptions sur des êtres, des plantes ou des minéraux, dont on a essaj'é de peupler la diversité desglcd^es.

Avant 1^ puissante réforme d'Anaxagore, on expli* quait le jeu de l'univers sans l'intervention d'une intelligence, et les plus grands penseurs ont salué dans la théorie du philosophe de Clazomènes, la découverte la plus haute de la cosmologie rationnelle. Des philosophes modernes, d'ailleurs très-spiritualistes, et sans vouloir en rien diminuer la part de la pensée divine dans l'œuvre delà nature, ont cependant essayé de voir dans celleci un principe de vie à la fois différent de Dieu et de la matière, une sorte d'âme du monde un peu réduite. Telle est l'idée de Cudworth , sur la trie plmtique de la nature^ l'idée de Scaliger, de la verH plastique de la matière. Descartes lui-même fait la faute d'enlever à l'Intelligence divine de quoi doter les lois de la nature. ^

1 « In eo enim prsesertim peccat Cartesius, dit très-bien M. Janet, un des plus sages d'entre nos jeunes philosophes, quod e naturâ fere omnino toUat intelUgeniiam, omniaque ed motuum leges référât. » V. la thèse, De plastica naturœ vita que a Cudwortho in Systemati intdtectuali celebratur.

GOSMMOGIfi. S7S

Beaucoup de nattinralisteSy sans le vouloir peut-être, font les uns du type^ les autres de Vidée^ d'autres en* core de la force une sorte d'intelligence au petit pied» fraction d'une intelligence suprême. Ils se réfutent eux-mêmes sans s!en apercevoir. Une réfutation plus éclatante» c'est cette belle argumentation de Voltaire : <c Vous voyez la nature partout ; il n'y a pas de nature ; \\ n'y a que de l'art, et l'art annonce un ouvrier, y^ Ce mot est sublime de vérité, et c'est à tort que Leib* nitz cherche à cet argument suggéré par Fontenelle une véritable querelle d'allemand. « Je suis le mieux disposé du monde, dit-il {Système nouvecm de la nor ture)y à rendre justice aux modernes; cependant, je trouve qu'ils ont porté la réforme trop loin, entre autres, en confondant les choses naturelles avec les artificielles pour n'avoir pas eu d'assez grandes idées àe la majesté de la nature. Ils conçoivent (pensent) que la différence qu'il y a entre ses machines et les nôtres, n'est que du grand au petit ; ce qui a fait dire depuis peu à un très-habile homme, auteur des Entretiens sur la pluralité des mond-es, qu'en regardant la nature de près on la trouve moins admirable qu'on n'avait cru, n'étant que comme la boutique d'un ouvrier. Je vois que ce n'est pas en donner une idée assez

digne d'elle; et il n'y a que notre système (celui des unités véritables, des unités réelles, des formes substantielles, des forces primitives, qui contiennent à la «fois l'acte et une activité originale)» qui fasse isonnal-

tre enfin la véritable et immense distance qu'il y a entre les moindres productions et mécanismes de la sa* gesse divine et entre les plus grands chefs-d'œuvre de Tart d'un esprit borné. » Sans nul doute. Mai$ c'est là un autre ordre d'idées, et quand on fait valoir celle de la nécessité d'un ouvrier, ce n'est pas seule* ment d'un système de misérable comparaison» c'est du système de la création ou du système de la formation qu'il s'agit, et Fontenelle s'est bien vengé de cette égratignure en écrivant l'éloge de son censeur.

Mais déjà le débat n'est plus, entre la création et la formation plus ou moins intelligente, il est entre celle-ci et le développement nécessaire; et quand la philosophie de la nature, je veux dire la théorie panthéiste, se lance dans ses grandes explications et qu'elle rend compte de tout ce que la nature offre de plus merveilleux au seul nom de la nature, ces merveilles sont autant de produits de cette puissance. Formes ou choses, tout y est, non plus formation, mais développement nécessaire; tout y devient d'une manière inévitable. Or, il est très-vrai que les forces de la nature' expliquent beaucoup de faits. Prises sous les seules formes de l'expansion et de la contraction, par exemple, elles rendent raison d'une foule de phénomènes imposants. Toutefois, elles n'en expliquent à personne ni le principe, ni le mode, ni la naissance ; elles ne disent à personne comment se font les corps où elles se produisent avec plus d'éclat : corn-

ment se font les étoiles, les soleils, les planètes, les plantes, les animaux. Qu'on essaie. Que par exemple on déduise d'une force quelconque la nécessité légale de la position réelle d'une seule sphère, son inclinaison sur le plan de son orbite, et on sera tout aussitôt convaincu qu'avec les* forces qu'on sait, on n'aurait p{|s fait ce qui est, dans toutes les catégories imaginables. En effet, des êtres sans notlabre sont organisés avec une diversité si merveilleuse et d'une manière si parfaitement appropriée au but de chaque chose, qu'on n'a, pour en expliquer une, que l'embarras du choix. Mais dès qu'on a fait son choix, on n'explique réellement rien, ni une espèce, ni un individu, ni une classe. Laissons de côté le défi porté par un des plus faibles adversaires de cette philosophie omnipotente à son chef le plus illustre, celui de faire figurer dans son système la plume dont il se servait pour écrire ses théories : une plaisanterieT inspirée par le coq plumé jeté au chef de l'Académie, n'est pas une raison. Mais il est évident que les théories de la nécessité n'aboutissent qu'à la fatalité, la plus triste des solutions.

Lorsqu'on revendique l'intelligence et la vie à la nature elle-même afin de ne pas admettre, ni pour elle, ni au-delà d'elle, une vie et une intelligence créatrice, indépendante d'elle, on 3il avec Schelling, pris à l'une des phases qu'il a si complètement abandonnées plus tard : « La nature, fondement de tout.

.378 €0SM0t06IS.

et la nature, phénomèue dëvelc^é, sont au fond une seule et même chose, une chose suprême, libre, indépendante de tout. Et puisqu'il n'y a qu'elle qui soit, elle est l'absolu. La source de tout ce qui vit en tout, c'est elle ; si bien que ses formes elles-^mêmes ne seraient que de vains phénomènes, si elle ne vivait dans ces formes. Prenez un de ces objets, séparez-le de tous les abtres ; arrachez, par exemple, le pommier au sol où la nature le produit ; sevrez-le de ia terre, de l'eau, de l'air et de la lumière dont elle le nourrit, et vous n'aurez plus qu'un cadavre. La nature vit ainsi dans tous les objets qu'elle enfante ; et tous les objets qui existent, c'est elle qui les enfante, ^ui les met hors de son sein, les y ramène, les y absorbe ou les en fait émaner de nouveau.' Mais ces objets, c'est toujours elle, et tous ensemble ils forment elle, c'est-à-dire le tout ou Tabsolu. L'existence suprême, l'essenSe infinie n'existe pas en dehors d'eux. Elle n'est pas plus au ciel ou sur la terre que partout ailleurs. Au contraire, tout en nous et autour de nous est cet Etre éternel qui, dans son déploiement infini, est présent partout ^ »

Abordons i^utdt sérieusement la question de la création. Elle est complexe en ce sens qu'il s'agit, non pas d'un acte unique, d'un simple appel une fois

* V. Matter, SchelliDg, ou la Philosophie de la nature et la Philosophie de la révélation. Nouvelle édition, p. 75 et suivantes.

GOfliiOLmiE. '379

lait à Texistanoe d'une chose, ou de Tenseinble des choses, mais d'une œuvre infinie, universeUe, sans limite de temps ni d*espace, avec une destinée qui se déroule indéfiniment. Il fiiut donc sonder les fins ou la fin de l'ensemble, et le mécanisme qui assure le <K>ncours harmonieux de toute existence à ces fins ou à cette fin, si elle est une.

Ce n'est pas tout encore. La création est à la fois l'œuvre d'un développement interne ou propre à la nature, et celle d'un principe externe et très-distinot d'elle. Et néanmoins, cette oeuvre est à ce point une que le développement propre n'est indépendant qu'en une certaine mesure } car le principe externe qui y intervient n'est pas seulement l'ordonnateur du monde, mais la source et l'auteur de la substance même dont il se compose. Cette substance n'est pas Lui, n'est pas infinie et n'est pas éternelle ooqime Lui. Mais elle est si bien de Lui ou par Lui, que toutes les existences, étant liées entre elles, chacune, en dernière analyse, a sa raison d'être en Lui, qui est à la fois la cause première et la cause unique. Car tout œ qui est et agit, substance et idée, volonté et acte. Créateur ou choses créées, forces ou puissances cosmiques inhérentes au monde et lois prescrites h l'ensemble, tout n'est qu'une manifestation de ses attributs, qu'un effet de sa volonté, qu'une réalisation de ses idées.

Il est bien vrai que, dans tout ce qui est ^ naît, à

partir de Tidée ou de la volonté divine, il y a une puissance formatrice, inhérente à chaque chose et à la nature entière ; une puissance concourant à tout ce qui s'engendre^ se forme et se transforme. Mais il est encore plus vrai que rien ne s'explique par cette puissance seule, par une puissance qui n'est pas créatrice, qui n'est que formatrice, obéissante. Il faudrait donc, pour bien faire, déterminer ce qui, dans cette œuvre complexe! est la part de Dieu, et ce qui est la part de la nature. Mais le faire autrement qu'en principe, qu'en thèse générale, cela est impossible, et la liaispn des deux, celle de Dieu et de la nature, est précisément le mystère de la création .

La métaphysique ancienne s'est peu arrêtée à ces difficultés, et sa confiance, à défaut de faits, a bâti des systèmes, moins assis sur des hypothèses que sur des fictions, et qu'il suffit aujourd'hui de rappeler pour mémoire.'Ën effet, les unes, les cosniogonies mythologiques, symboliques et emblématiques, celle de l'œuf, par exemple, reposent sur des conceptions poétiques qui n'ont jamais eu aucune valeur aux yeux de la science. Les cosmogonies un peu empiriques et essentiellement matérialistes, celles des écoles ionien*nés, qui veulent, les unes la formation par le feu (le vulcanisme d'Heraclite), les autres la formation par l'eau (le neptuqjsme de Thaïes), et la cosmogonie stoïcienne, qui admet une dissolution par le feu, une conflagration (fx7rûp&>a<c), paraissent au moins fondées

sur des hjrpothèses. Mais elles sont le fruit d'une physique purement conjecturale, et ne valent pas davantage.

En faisant abstraction de toutes les suppositions^ nous avons vu ces trois choses : 1" qu'on ne saurait trouver dans les forces physiques la vie et Tintel-^ ligence que révèle Tœuvre de la création ; 2** que les forces qui s*y révèlent, représentées par la force centrale, touchent partout à Tlntelligence et à la vie suprême ; et 3** qu'ailes ne sont autre chose que des agents de la puissance divine. '

Maintenant, nous allons dire que, de celle-ci, viennent non pas seulement l'idée, la puissance cosmique qui la réalise et la vie qui partout y respire, mais encore la matière, Tessence ou la substance de l'univers.

Page 1