IV. — La matièrey le mode et répoque de la
création,
On dit que si la substance de l'univers vient de Dieu, elle doit être comme Lui, et quesilout ce qui est tient de ta substance de Dieu, cela équivaut à dire que tout est Dieu et qu'on retombe ainsi dans le panthéisme, tnême par les théories enseignas pour l'éviter.
' Cette objection ^n'a de sens qu'autant qu'elle s'applique à la théorie de l'émanation, qui dit le monde
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sorti de ]a substance de Dieu, et par eoDâéq.ueBt semblable â cette substance. Dans la théorie qui admet I9 création, l'appel à Texistence par la seule conception, eUe est nulle. Pour être là de la part de Dieu, la substance du monde n'en est pas de k substanoede Dieu.
Dire que Dieu ne peut créer que lui-même, c'est dire qu'il ne peut pas créer du tout, puisqu'il est absurde de dire qu'il s'est créé. Or, supposer que Dieu ne puisse pas créer, c'est aller contre l'idée de Dieu; et dire qu'il n'a pas 'créé la substance cosmique, au* tant vaut dire qu'elle n'existe pas plus que Lui, qu'il ii'y a que des phénomènes sans cause^ s'il y a des phénomènes ailleurs que dans notre conception. On Toit où cela mène. En Uiéorie sérieuse, dans cet ordre d'idées où l'on croit aux faits et à soi, d'où viendrait la substance cosmique, si ce n'est de Dieu ? Comme il n'existe riea avant Lui, il faut bien que tout ce qui est ait en Lui la raison de son existence. Dira-t-on que la matière a sa raison d'être en elle-même? Ce serait en faire un être nécessaire, égal à Dieu ; ce serait retomber dans ce dualisme à qui rintelligence humaine a renoncé pour toujours par horreur de l'absurde. Voudrait-on enfin que la matière ne fût ni de Dieu ni de par elle-même, mais par un antre? Mais, ou cet autre serait au service de l'Être suprême, ou il en se* rait indépendant. Dans le pr^aotier cas, on tombe dans le démiurgisme depuis longtemps condamné < le se*
cond casy c'est encore ce même dualisme qui est pour la raison l'impossibilité. Le monothéisme, où \é» choses ont leur principe et leur raison d'être en Dieu, n*nnporte la manière, est donc seul rationnel.
Pour éviter les objections que nous venons d'écâfter, on a distingué une création première et une création seconde.
On a dit que dans la création première, celle de Dieu, il n'appela à l'existence que de simples élé-^ ments, mais qu'il leur imprima la faculté de se dé^ velopper, qu'à cette faculté est due la création se-^ conde. De cette manière, a-t-on dit, l'acte immédiat de Dieu se réduit à une volonté toute primitive, toute abstraite ; le reste se fait par les causes secondes, pat les forces et les lois de la nature. A chacun est ainsi faite sa part, et celle de Dieu, bornée à la création des forces générales, est plus digne de Lui qu'une autre plus spéciale, engagée dans une œuvre toute matérielle, où il disposerait le monde avec tous les détails, et l'arrangerait avec toute sa parure ; si magnifique que soit cette dernière, elle n'est pas de lui.
Mais rien n'est plus délicat que de confabuler ainsi sur b mode de la création et sur la question de la dignité dimne, qui risque si fort de devenir entre nos mains une question d'étiquette humaine. S'il faut s'occuper du mode de l'œuvre, laissons au moins de c6té la dignité de l'ouvrier, qui a failli brouiller Fontenelle et Leibnitz. Le mode de la création a viv&*
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ment préoccupé les cosmologistes de tous les âges ; et la question de savoir comment la pensée divine a créé ou s*est traduite en un ensemble d'existences distinctes, méritait bien leurs méditations. Les uns ont conçu ce mode comme une sorte d'évolution organique, image tirée des développements du règne végétal ; les autres comme une sorte d'ëradiation» image tirée des communications de la lumière cosmique ; d'autres encore comme une sorte d'émanation, image tirée de l'origine des fleuves ; d'autres enfin comme une espèce de débordement des plénitudes de l'omnipotence, image du même ordre. On n'a donc à choisir qu'entre des images empruntées à des faits plus ou moins généraux, plus ou moins sublimes ; on n'a pas à choisir entre des théories scientifiques. Car quand on a dit que la création s'est faite par une mystérieuse métamorphose de la pensée toute puissante en une œuvre sensible, on n'a pas mieux raisonné. La pensée de Dieu ne se métamorphose pas ; elle reste la pensée ; et si une œuvre la suit, cette œuvre n'est pas une métamorphose ; elle est une chose quelconque, mais elle n'est pas la pensée de Dieu ; elle en est toute détachée.
Si défectueuses que soient toutes ces conceptions, aucune ne doit cependant être qualifiée d'aberration absolue, puisque dans chacune d'elles la vérité fondamentale, lefait d'une création, est respectée, et que la création n'est réellement que la force divine mise
en jeu et faisant fonction de Créateur. Toutefois^ chacun de ses modes, qui n*en sont qu'un seul au fond, implique une idée fausse. D'abord le monde n'est pas un développement organique de Dieu. Puisque Dieu est un Être unique, sa substance est incommuni« cable ; puisque rien de ce qui est en dehors de Lui ne saurait être consubstanttel avec Lui, le monde n'est pas plus une éradiation qu'une émanation de Dieu. Il n'est pas plus émané de Dieu, comme le ruisseau de la source, qu'il n'est venu de Dieu comme le rayon du foyer, ou l'éclair de la nuée, ou la toile de l'araignée, s'il faut rappeler encore d'autres images de la même valeur. Le monde ne peut pas être non plus un débordement de la plénitude divine, puisque le débordement implique l'idée de limites franchies, et que la puissance de Dieu ne franchit pas de limites, ou qu'elle n'en a pas. Empruntés au monde phénoménal, et appliqués à l'ordre intellectuel, ces trois modes, qui paraissent, au premier aspect au moins, de sublimes images, ne sont en réalité que des assimilations impossibles. Quant au quatrième mode, pour s'en faire une idée quelconque, on a dit : Dieu est pensée (Xoyoç)» et force animée (Trvev^a)» Lorsqu'il veut créer, sa pensée conçoit ; quand sa pensée a conçu, il parle, et quand sa parole a formulé sa volonté, sa puissance a créé. Ainsi Dieu a parlé l'univers, il l'ia fait par sa parole, par le (Xôyoç) et par son
esprit, le (7rvrj«a). C'est pour cda que Moïse fait in-
tervenir dtfns la création l'Esprit de Dieu, et saint Paul, le Fils de Dieu. Et certes, c'est là la plus sublime de toutes les manières de concevoir et d'ex* primer Tinconcevablé et Tinexprimable ; mais, en fin de compte, c'est un simple anthropomorphisme. Si nous trouvons sublimé le mode de la création par ta parole, c'est qu'il est emprunté au génie le plus pur de nos œuvres, à nos créations par la parole. C'est nous qui créons par elle ; nous qui parlons nos pensées ; mais Dieu ne parle pas et quand sa volonté crée, elle n'a nul besoin de formules rendues par des organes semblables aux nôtres. Toute sa création gtt en eeci : Dès qu'il veut, ce qu'il veut est. Et l'œuvre qu'on appelle des sixjours se résume en ceci : aux moments donnés, il s'est trouvé ce qu'il a vouTu là oh il n'y avait rien, où il n'y avait que ce que dans la langue de l'homme on peut qualifier de ténèbres.
On a fait des antbropomorphismes moins sublimes sur l'œuvre de la création. On a dit qu'avant de faire le monde par un acte de volonté, Dieu en avait conçu dans sa pensée l'idée, le prototype, le paradigme, le plan, en un mot. Les poètes ont prêté à Dieu leurs imaginations ; les mathématiciens, leurs figures ; les artistes, leurs compas. Tous ensemble, ils parlent d'un architecte ayant besoin de réfléchir, de concevoir un plan, de faire des combinaisons, arrêtant d'avance une sorte de tracé à consulter au besoin ; se réjouissant à la fin d'avoir parfaitement réussi à le
réaliser. Au figuré, tout<)ela peut se dire assurément, et il a*est pas de page dans la littérature qui le dise d'une manière plus sublime, plus ravissante que les textes bibliques. (Prov. VIII, 22-31.) Cela est pcmr rhomme plein de vérité, et l'homme procède ainsi ; mais Dieu, non ; car Tomniscience divine, toujours égale, toujours absolue, n*a nul besoin de méditer, de préconcevoir, de calculer. Le calcul est un travail qui demande un effort d'attention pour découvrir du regard un effet projeté dans Tavenir ; mais tout étant présent pour Dieu, rien n'est pour lui reculé dans l'avenir. Il n'a donc rien à y chercher, pas d'effet à y obtenir par une combinaison savamment conçue ou profondément méditée, et il ne faut pas l'égaler aux architectes qui traeent des plans, les méditent, les retouchent^ en préparent les moyens, et enfin les réalisent. On a été plus mal avisé encore, quand on a dit que Dieu lui-même est le prototype du monde ; qu'il est le moi^ et le monde, le ^on^moi; qu'il est la gloire, et que Je monde est un miroir posé en &ce de l'infini pour le réfléchir.
• Sans doute, toute œuvre de Dieu porte. en quelque sorte son empreinte et le réfléchit, d'une façon ou d'une autre, à un degré quelconque. Et puisque h monde est de Lui, le monde doit le proclamer son auteur, le monde doit le réfléchir. Mais comment et À quel degré le monde réfléchit-il Dieu? Qu'on dise, par exemple, du Fils de Dieu qu'il est l'image de
Dieu, qu'il le réfléchit et le représente, rien de pkis naturel : comment en serait-il le Fils, s'il n*était pas son image? Mais peut-on dire la même chose du monde ? Certes, ce n'est pas dans le même sens qu'il reproduit ni la substance, ni la nature, ni l'image de Dieu. Et si cela n'est pas, où est la représentation? Uniquement en ce que le monde manifeste les attributs de Dieu, en est l'effet et en montre les effets.
L'idée . que le monde est l'image de Dieu est tout simplement une idée absurde, on le voit par ce qu'elle produit : j'entends l'hypothèse, que Dieu est de la même forme que le monde, car l'antiquité a parlé de la forme sphérique de Dieu.
En résumé, le mode de la création est donc un mystère, où, de même qu'en tout, perce pour nous un peu de clarté, une lueur dans une obscurité profonde. La lueur, c'est que la création est un acte de la volonté divine, que Dieu créa en voulant qu'il y eût des existences ; que Dieu n'eut qu'à vouloir pour que les choses fussent ; que son œuvre porte naturellement, inévitablement le cachet de sa main, et révèle son auteur. Mais est-elle sa pensée métamorphosée en choses, ou sa substance déployée en mille manières diverses, ou son image réfléchie d'une façon quel* conque? voilà l'obscurité.
Forte de l'hypothèse que les idées divines devien* nent des existences, que sans aucun acte spécial de volonté toute pensée de Dieu se traduit en une exir