I. — Le but
On appelle but de l'univers la fin pu les fins suprêmes pour lesquelles le monde a reçu Texistence.
On dit d'une part, si l'univers est l'œuvre de Dieu (et il ne saurait ne pas l'être), il doit avoir un but digne de Lui et y aboutir ; toutes les mesures doivent être prises à cet effet. On dit, d'une autre part, là théorie d'un but ou d'un plan combiné pour que ses forces aboutissent à un but harmonieux, est une abstraction, une idée générale sans contenu. L'univers ne saurait même avoir de but général, chaque chose y en ayant un : rien n'y étant sans qu'une volonté spéciale l'ait voulu pour atteindre un résultat spécial, il en est de l'ensemble commed'une cité où chaque édifice a son but, tandis que la ville elle-même en a si peu que, les édifices ôtés, il n'en reste rien. Le but de chaque objet admis, il n'y en a pas de général. Mais d'abord, ce raisonnement est faux. Car dire
d'une cité qu'elle n'a pas d'autre but que ceux de chacune des maisons qui la composent, autant vaut dire qu'un État n'a pas d^utre but que ceux des communes qui le forment ; que celles-ci en ont un, mais que l'État n'en a pas, puisque, les communes ôtées, il ne resterait rien qu'on pût appeler Etat. 11 est évident au contraire que l'Etat a un autre but que ses communes, but auquel toutes concourent, puisque c'est à lui que toutes doivent la protection, la sécurité, la gloire et en grande partie la prospérité matérielle ou morale dont elles jouissent. La cité a un but général tant que ses maisons existent; l'État un but général tant qu'existent les cités. L'univers peut donc avoir un but général encore, quand toutes ses parties auraient chacune le leur. Il y a même cette différence en faveur de l'univers, que toutes ses forces sont invariablement soumises à des lois parfaites, qu'il n'y a pas dans son empire de déviation, de faits de violation ou de trouble semblables à ceux qui ont lieu dans le monde humain et dans la cité, où tout est tâtonnements et changements, révolutions et réformes, tandis que dans le but que veulent les forces de la nature, il n'y a que régularité et perfection. Toujours respectées, elles demeurent toujours les mêmes; et si profondes que soient les révolutions du monde, les cataclysmes passés, les mêmes lois régnent encore et font marcher tout ce qui est vers le même but qu'auparavant.
Le but de l'univers n*est donc pas plus une simple abstraction que le but d'une cité ou celui d*un Etat. Et de ce que, dans le sein d'une chose aussi bornée qu'une commune, ou un empire, chacune des parties qui les composent a son but, il est juste d'induire que chacun des grands corps dont se compose l'uni* vers a sa mission propre, que chacun en remplit une à l'égard des corps voisins et que chacun en remplit une troisième dans l'ensemble de la création.
Comme il ne s'agit ici que du monde physique, et nullement des êtres qui ont une mission morale à y remplir, la question ne paraît pas très-compliquée.
Elle est pourtant assez difficile encore, même en l'état actuel de la cosmologie, pour que l'avis d'un philosophe ancien, qui a dit, « Les Dieux n'ont pas voulu que les hommes connussent le divin de la nature, » soit aussi le nôtre. Seulement, ce que les hommes aimeraient toujours le mieux à savoir et ce qu'ils aiment le plus à discuter tant qu'ils ne le savent pas, c'est précisément ce divin. Et comment nous en défendre? Tout nous y excite, et la. vue de l'univers nous persuade évidemment que son auteur aime à nous parler du sein de tant de magnificences. S'il a l'air de tenir ses desseins élevés au-dessus de notre intelligence, du moins il montre à nos yeux les splendeurs de sa puissance créatrice ; et toutes ses mesures sont prises pour qu'elles se révèlent et se dévoilent toujours plus éclatantes à nos hommages. Sans cesse
l'univers sollicite lui-même nos méditations par les découvertes incessantes oh il appelle notre intelligence ravie de ses succès ; et c'est à tort si quelquefois une idée de découragement imprime sa gène à nos recherches. En effet, la pensée que, même dans nos efforts les plus soutenus, nous resterons toujours au-dessous des plans que TÊtre infini veut réaliser dans rimmensité de son œuvre et qu'il ne faut plus s'en occuper, puisqu'on ne saurait le faire avec fruit, essaie souvent de prévaloir. Et pourtant nous ne cessons pas pour cela de maintenir à l'étude un problème qui surgit sans cesse. Nous allons même plus loin, si ce n'est dans nos solutions, du moins dans nos aspirations : nous cherchons le but du mondé moral, si ce n'est de son ensemble, du moins de ^elle de ses parties qui est donnée à notre appréciation spéciale. Or quand il s'agit des œuvres de l'homme, du but qu'elles se proposent et des motifs qui les inspirent, nous nous croyons en état de juger. Notre confiance est même telle que parfois rien n'arrête la témérité de nos oracles : l'avenir y entre comme le présent, et l'œuvre de l'humanité, comme celle des individus. Cela étant, se décourager tout-à-fait quand il s'agit de l'œuvre de Dieu, et laisser paralyser notre élan par notre amour-propre, de crainte que nos pensées ne restent trop au-dessous de celle qui a présidé à l'ordonnance de l'univers, serait d'une inconséquence sensible. D'ailleurs on ne saurait se
foire aucune idée du but de la création morale sans aborder le but de la création matérielle. - Mais, on le comprend, il se présente à ce sujet des questions très-difficiles, toutes insolubles à la rigueur, et voulant être traitées avec une délicatesse extrême, mais toutes inévitables.
Ces questions sont celles-ci. Chacune des parties de l'univers, et chacune des existences de ces parties, a-t-elle son but propre ? Ou bien tout l'ensemble, mondes, fractions de mondes et individualités, est-il fait pour un seul but et d'après un seul plan ? Si c'est pour un plan général, est-il de nature purement physique, ou purement morale, ou mixte? S'il est purement moral, s'étend-il seulement à une partie de ce qui est, ou bien à tout ce qui est dans l'univers? L'univers est-il fait de manière à ce qu'il puisse l'atteindre ? Le but atteint, son existence serat-elle finie ?
Voilà les problèmes. Or nous sommes intéressés dans les solutions, non-seulement à titre d'observateurs ou de spectateurs, nous y sommes impliqués comme acteurs. Nous y figurons nous-mêmes pour beaucoup, par tout ce que nous sommes. Nous faisons partie dé la création avec toute notre personne et avec chacune de nos forces ; nous ne sommes pas soumis seulement à la nature et à ses lois, nous concourons nous-mêmes à sa fin avec nos forces physiques, nos facultés intellectuelles et nos œuvres
morales. Toute notre destinée est engagée dans la marche générale de l'univers, et le but de celui-ci est la règle de la vie humaine. Ici donc la Reculation devient un souci personnel.
Cependant on s'est égaré bien gratuitement lorsqu'en cherchant le but de Tunivers physique on a iaii de l'homme le centre de tout, et quand on a dit le monde fait pour être le moyen et le théâtre de notre bonheur. Confondre les fins de la vie humaine avec le but de l'univers, c'est nous mettre au-dessus de tout ce qui est. Or nous ne sommes qu'une partie à ce point faible du tout, que partout nous nous y sentons comme perdus dans l'immensité. Sans doute il nous est permis de prendre aussi les fins de la vie humaine pour un des buts de la nature, puisque la vie d'une race tout entière est quelque chose de considérable môme dans l'immense ensemble des existences ; mais confondre les fins morales de l'homme avec cellesde l'univers, ce serait une véritable folie, et mettre avant tout noire bonheur en serait une autre, puisqu'après tout l'existence terrestre n'est que le début de la vie de notre race.
Ce qui serait étrange de notre part, ce serait de faire de l'univers, pour la satisfaction de notre amour-propre, ce que le Chinois fait du globe terrestre pour la satisfaction du sien, le centre de tout. Ce qui serait plus qu'étrange, ce serait de dire que l'univers est créé pour nous. Si l'on se borne à dire que la terre
est faite pour être la demeure de la race humaine, que l'homme est créé pour cultiver le globe et pour en embellir la surface , en raison de sa propre multiplication, on est dans le sens pur de la question, et le fait est vrai. La terre nous sert de demeure, et tout y semble disposé pour le service de Thomme. Les atomes de la matière y sont groupés pour nos be* soins. Il fallait à Thommedu fer, du plomb, deTor, de la pierre, de largile et du sable, de Tair etdel'eau; tout cela s'y trouve. Son corps devait être composé d'os, de chair et de sang, et d'une foule d'autres choses, et tout ce dont il se compose se rencontre dans l'atmosphère, sur la surface du globe ou dans, ses entrailles. Tout y semble donc calculé pour l'homme, son usage, son agrément, ses études ; si bien que si certaines choses y manquaient, sa destinée serait tout autre. Qu'on supprime par exemple le fer, dont il fait l'instrument le plus complet delà civilisation, et aussitôt sa puissance serait déchue. Mais est-ce là toute la vérité, et l'homme n'est-il pas fait aussi bien pour la terre que la terre pourl'hommeîVoyezplutôtcequ'elle a gagné par ses soins, ce qu'elle y gagne chaque jour encore ; ce qu'elle gagnera surtout quand notre chiffre sera complet et quand nos rangs seront serrés sur la totalité de sa surface. Il est donc certain gue la race humaine a, sur le globe qu'elle habite et pour ce globe qui est en rapport avec tous les autres, une mission purement physique. Toutefois n'allons pas
en conclure que l'homme est fait pour sa demeure : laisons-en abstraction, admettons au contraire tout simplement l'inverse , et disons que la terre est faite pour être la demeure de l'homme , le théâtre de son œuvre. Et puisque tous nos arts et toutes nos sciences sont le résultat de ces trois choses, de l'organisme du globe, de l'organisme de notre intelligence, de l'orga* nisme de notre corps et particulièrement de notre main (V. l'ouvrage anglais Thehand), affirmons hardiment que tout, sur la demeure de l'homme, a été fait pour lui. Mais à cause de cela même il faudra bien admettre que les autres globes ont été faits chacun pour leurs habitants aussi, et aucun ordre d'êtres ne devra s'imaginer qu'il est, lui, le centre de l'univers, ni même s'imaginer non plus, qu'aucune partie de l'univers soit affectée exclusivement à une classe d'êtres quelconque.
Si la terre, par exemple, a été mise à la disposition de l'homme, il n'en faut pas conclure qu'elle a été faite pour lui. D'abord, elle est peut-être là pour ellemême ; puis pour tout ce qui s'y trouve, et enfin pour l'ensemble de ce qui est. En tous cas, elle est en rapr port avec des corps auxquels ses habitants sont plus
étrangers qu'elle. Elle a donc une toute autre mission
encore que celle de loger des milliards d'êtres fort divers ; et puisqu'elle concourt à l'harmonieux balancement de l'ensemble des sphères, il est absolument faux de dire que l'homme est le but unique de son
existence. Or, si c'est une aberration ridicule de penser que le globe terrestre n'a été créé qu'en vue de l'homme» c'en est une bien plus absurde de le penser de l'univers. U y a plus, s'il est des raisons qui nous portent à croire que notre globe cessera d'être quand l'homme cessera d'y demeurer, et que leur mission réciproque finira ensemble, il est un autre ordre de considérations qui amènent des conclusions fort dif* férentes.
Des révolutions profondes, de véritables métamorphoses ont changé successivement, à des intervalles considérables, la nature extérieure de notre globe, la distribution de ses mers, de ses montagnes, de ses rochers, de ses couches de terre, de ses végétaux et de ses animaux. D'autres révolutions peuvent changer encore l'état actuel, et des révolutions analogues se renouveler plus d'une fois. Elles peuvent enfin rendre ce globe propre à la demeure d'un autre ordre d'êtres très-supérieurs à l'homme. Or en face de ce point de vue, il serait tout-à-fait téméraire de nous déclarer nous seuls le but de la création terrestre.
La même observation doit se faire à l'égard des autres sphères célestes et de leurs habitants actuels.
Toutefois, si nous commençons toujours un peu par nous et rêvons de nous, nous sentons bien que s'il est quelque chose pour nous, rien n'est pour nous seuls, ni par nous. Ce qui nous préoccupe d'abord ajuste titre, c'est la question du Créateur, c'est sa
personne, sa pensée, son dessein, et toujours nous commençons, comme s'il s'agissait de nous, par chercher ce dessein dans son intérêt et cette pensée dans sa grandeur. Et avant tout npus lui prêtons, en face de sa magnificence, Tidée d'en faire ressortir sa gloire. Or, sans nul doute, le but final de l'univers sera la glorification de Dieu par tout ce qui est, les Saintes- Ecritures le disent. (V. Isaïe XLIII. 7.) Toutefois, puisqu'il ne s'agit pas du monde moral et des êtres appelés à le glorifier en adorant ses perfections ou en les imitant ; puisqu'il ne s'agit que du rôle physique, des corps matériels et de la fin pour laquelle il les a faits, il faut d'abord faire abstraction de ces idées de gloire personnelle pour ne s'attacher qu'aux fins physiques. Le résultat final de la création est nécessairement la gloire de Dieu par celle de tout ce qui est ; et par cela seul que tout y est l'œuvre de la perfection suprême, tout y doit aboutir à la glorifier ; mais quand il s'agit de Dieu, il ne saurait y avoir de motifs d'égoïsme, d'amour-propre personnel, et Ton n'y doit ni chercher ni trouver rien qui trahisse un dessein de cette nature. Il faut donc s'en tenir à cette vérité, que le monde est la réalisation d'une idée divine et que la réalisation d'une idée parfaite doit aboutir en dernier lieu à la perfection.
Maintenant vient la question de savoir sir le monde va de lui-même à son grand but, au seul nom de ses forces, ou bieii s'il y est conduit ; si ses forces obéis-
sent réellement à des lois, les lois à un législateur, et si ce sont les lois qui gouvernent ou si c'est le législateur qui règne par elles.