‹ La philosophie de la religionChapitre 35 sur 41 · II. — Les lois ou le code de la natv/re · texte numérisé non relu

II. — Les lois ou le code de la natv/re

On appelle lois de la nature la manière dont les forces cosmiques gouvernent les choses et les règles qu'elles semblent y appliquer.

Le code de la nature est l'ensemble de ces lois et de ces règles. On sait que Buffon dit la nature dépositaire des décrets de Dieu ; et les naturalistes ajoutent volontiers, d'après un mot de Montesquieu, que les lois de la nature sont les rapports né* cessaires des choses. Mais d'abord cette définition est mauvaise en politique, puisque les lois des peuples, loin d'être les rapports nécessaires des choses, ne sont d'ordinaire que des dispositions très-arbitraires et n'en sont pas moins des lois, et que loin d'être constantes, comme elles le seraient si elles étaient une chose nécessaire, elles ne font que changer sans cesse. Ensuite cette définition est encore plus mauvaise en cosmologie, puisque les lois de la nature,. quoique venues de Dieu, permanentes et invariables, ne sont pas non plus les rapports nécessaires. Constantes dans l'état actuel du monde, leur nécessité est si relative qu'on ne peut les qualifier d'éternelles en aucune façon. Elles ne sont pas nécessaires dans leur

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origine puisque Dieu les a* émises en vertu de sa liberté la plus absolue, et elles ne sont pas nécessaires dans leur durée, puisqu'il les changerait à Tinôni si tel était son bon plaisir. Sans doute, elles ont sur les lois politiques cet avantage, que si celles-ci ne sont que des règles très-variables, tracées souvent par des hommes aveugles, capricieux ou despotiques, et toujours par des hommes très-faillibles, elles sont, elles, l'œuvre invariable et parfaite d'un législateur infaillible et suprême. Mais, si invariables qu'elles soient, les lois de la nature ne constituent point cette sorte de fatalisme qu'elles impliqueraient à titre de rapports nécessaires, et si chaque chose s'y fait d'une manière certaine et constante, en vertu d'une puissance inhérente à la nature elle-même, tout s'y fait aussi en vertu d'une idée suprême et d*une volonté qui est toujours souverainement libre.

C'est là, dans une idée suprême et dans une volonté souverainement libre, que se trouve la loi des lois.

Et j'ajoute maintenant que ce mot de loi appliqué à la nature ne peut être pris qu'au -figuré. Des deux choses qui forment ce que noUs venons d'appeler la loi des lois, l'idée suprême et la volonté absolument libre, aucune n'est réellement une loi. Dans l'ordre des choses humaines, pour qu'une idée ou une volonté devienne une loi, il faut qu'elle soit formulée ou exprimée sous forme de règle. Rien de ce genre

ne s'applique à Tidëe ou à la volonté divine» qui est de sa nature même la. norme et la règle de tout ce qu'elle a créé. On peut bien dire que les lois de la nature sont les normes ou les règles d'après lesquelles les forces physiques font l'œuvre de Dieu dans l'univers ; mais quoique tout le monde parle de ces lois x^ômme si elles étaient écrites dans ce qu'on appelle le code de là nature, chacun sait que c'est là une simple figure. Si les lois de la nature sont écrites quelque. part» ce ne peut être ailleurs qiie dans la pensée divine» où toutefois nul n'imagine rien d'écrit. Il n'y a jamais eu rien de statué sur la nature et il n'y a jamais eu rien de délibéré à son sujet. On a demandé» il est vrai» si le code de la nature a été arrêté une fois pour toutes dans la pensée de Dieu» ou si Dieu s'est réserr vé sa liberté tout entière pour chaque instant à venir, et si, dans ce cas» le code de la nature ne risque^ rait pas de se modifier? Mais quand même il aurait été arrêté une fois pour toutes et décrété à tout jamais, le mot décrété ne serait encore qu'une figure, et le mot arrêté n'impliquerait pas ce qu'il est impossible d'appliquer à Dieu, une délibération. Pour que sa volonté fût la loi du monde, Dieu n'a pas eu besoin de la délibérer.

On a demandé, encore, si Dieu a fait de sa volonté en faveur de la nature une sorte de délégation permanente, ou bien s'il l'y maintient lui-même toujours présente, toujours active en chaque chose.

Dans le premier cas, son intervention dans le jeu des forces physiques, tant que durera l'univers actuel, y serait une anomalie, une exception, un miracle.

Dans le second cas, elle y serait la vie, elle y serait la règle. •

De ces deux hypothèses , la première impliquerait à nos yeux une sorte d'abdication divine, et ferait de la Providence une affaire une fois faite , c'està-dire une simple création; la seconde constituerait, à notre avis, une sorte de préoccupation fatigante pour la divinité incessamment sollicitée de toutes choses. Mi Tune ni l'autre n'est donc seule admissible pour la raison.

Et en effet, ces hypothèses exclusives, nées de l'ambitieux désir de forcer la Providence à procéder d'après nos dilemmes, sont exclusives de toute bonne théorie. La vérité des choses est plus simple.

Le code de la nature n'étant pas autre chose que la volonté divine, l'Auteur de l'univers y intervient si naturellement que là marche de la nature n'est que la perpétuelle réalisation de sa pensée, pensée que nous avons la prétention de distinguer en actuelle ou en éternelle, mais qui est en elle-même toujours actuelle, toujours éternelle, toujours toutepuissante, omniprésente et omnivivifiante. Les lois de la nature ne sont réellement que ses manières d'agir par les forces qu'il a semées ou qu'il sème dans l'univers.

D'un autre côté, la régularité des phénomènes montre que les forces qui les produisent suivent dans leur jeu un ordre, non pas arrêté, par voie de délibération, mais constant en sa perfection; des règles permanentes, non pas décrétées, mais voulues une fois pour toutes et toujours. Grftces à ces forces, les choses qu'elles animent, marchent comme des machines vivantes, si cette figure est permise ; et elles impriment cette marche à tout ce qu'elles pjoduisent. Puissances aveugles elles -mêmes et puissances matérielles, mais puissances dans la main de Dieu, elles sont à ce point éclairées et si bien conduites qu'elles ne se détournent, ni ne s'affaiblissent, ni ne se dérangent ; qu'au contraire, elles reproduisent sans cesse les objets qu'elles ont à produire ; puissances privées d'intelligence, elles se conforment à ce point au but déterminé qui leur est tracé que, Sans en avoir conscience,

elles y amènent le tout.

Evidemment, si telle est leur œuvre, c'est que telle est la mission qui leur a été donnée et qui leur est maintenue par l'intelligence législatricç, sans que jamais elles puissent s'en détourner ni arbitrairement, ai involontairement.

Mais se conçoit-il une machine vivante ?

Les difficultés seraient plus insolubles encore, si la nature était une machine morte ; mais le monde n'est ni une machine morte, ni une machine vivante. Au contraire, ce sont ici les deux lois fondamentales de la

nature, que rien n'y est arbitraire, que rien n'y est mécanique. Et c'est alors qu'on approche peut-être le plus de la vérité, quand on définit les lois du monde avec Malebranche : Vaccord de tout avec v/a certain ordre qui n'est autre diose que la pensée divine, A la vérité c'est du monde moral que parle ainsi le plus mystique de nos métaphysiciens sensés.; mais il ne sépare pas ce que Dieu n'a pas divisé, et il ajoute : Les forces de la nature et les lois de Puni" vers ne sont autre chose que la pensée et la vie rayorif* na/nt dans V immensité de ce. qu*on appelle sa création. C'est à cette élévation qu'il faut se maintenir, et dans ces termes généraux qu'il convient de s'exprimer quand on veut rester dans le vrai sur une question aussi haute.

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