IV. — La normalité et les anomalies, La tératologie
Nous l'avons dit, Tunivers ne saurait être comparé à une machine. Toute machine se dérange. Or dans la nature, tout ce qui a Tair de se déranger se répare de soi-même d'une manière si admirable que le pré-* tendu dérangement y est un progrès. C'est que tout s'y tient et que tout s'y soutient ; tout y tient au suprême et le suprême y soutient tout.
En effet, si compliqué et si varié que soit l'ensemble des faits, des existences, des forces et des mouvements qui y font circuler la vie, chacun d'eux, selon ses fins et ses effets, suit les voies que demande Tharmonie générale. Et cependant la nature n'a pas pour loi unique un enchaînement uniforme de faits nécessaires. Les faits y sont contingents comme les existences, et si tout y est établi par la puissance créatrice en conformité des fins de l'univers, rien n'y est de soi ni pour soi. Rien n'y est non plus fatalement. Dans cette succession si immense, il y a, au contraire, des phénomènes qui sont de véritables déviations, des exceptions à la naarche générale, à la régularité ordinaire, et ces phénomènes méritent peut-être une attention plus spéciale encore qu^ les autres. Peut-
être aussi permettent-ils de jeter sur la marche de la nature un regard plus profond.
On appelle normalité la marche ordinaire, la condition commune des choses.
Les déviations contraires à la normalité, qu'elles aient lieu par voie de dégénération ou d'altération, d'affaiblissement ou d'exubérance, s'appellent anomalité, anomalie, monstruosité.
Ces phénomènes se distinguent aisément et com* plélement d'un autre ordre de déviations, c'est-à-dire de ces exceptions non voulues et de ces dérogations voulues qui se nomment, les premières, des prodiges^ les secondes, des miracles.
Les déviations, dont nous avons à parler d'abord, révèlent dans la marche des forces cosmiques , non pas des modifications capricieuses voulues par la nature elle-métae, mais des perturbations internes ou externes, qu'on peut qualifier d'involontaires, et qui «ont motivées par des raisons accidentelles. Toutefois, si accidentelles qu'elles soient, ces raisons sont suffisantes pour expliquer les phénomènes qu'elles produisent ; ces phénomènes sont parfaitement motivés, justifiés, légitimes, inévitables même. Car tout ce qui apparaît dans la nature est toujours parfaitement motivé. Il n'y tombe pas une goutte d'eau sans cause; il n'y bouge pas un grain dont le mouvement ne soit forcé. En sa vaste sphère, il y a beaucoup de cas qu'on peut qualffier d'accidents, il n'en est point
qu'on puisse appeler des hasards. Le hasard, dans un monde où tout ce qui se passe a une raison ou une cause qui ne peut pas ne pas produire ce qu'elle produit, le hasard est une conception absurde.
Toutefois, si la nature est un jeu réglé avec art, elle ne suit pas une marche monotone, tille apporte dans rimmensité des phénomènes produits par le même mouvement et des forces soumises aux mêmes lois une variété infinie, et dans des êtres ou des existences très-analogues, au sein de toutes les différences auxquelles elle se plaît, elle aime à jeter de véritables nouveautés et même des anomalies qui ont toute l'apparence d'irrégularités capricieuses.
Chacune de nos sciences en compte une multitude.
L'astronomie rencontre à chaque pas des lenteurs et des retards, des inégalités et des modifications d'orbite, qui d'abord frappent d'étonnement, mais aux- (ïdelles on s'habitue comme à la chose du monde la plus simple. A son tour, l'histoire naturelle trouve, dans les êtres organiques comme dans les choses inorganiques, des monstruosités sans nombre, et la race humaine en offre encore plus de variétés qu'aucune autre. Toutes motivées par lès forces qui les produisent, les unes ont pour raison l'insuffisance, les au. très la surabondance des forces, d'autres encore un obstacle, .un embarras, une opposition apportée au jeu régulier et au développement naturel. La preuve
qu'il y a monstruosité n'est pas seulement dans
la forme aoorinale, elle est encore dans le fait» qu'elle surprend l'observateur, bien qu'il la comprenne et s'explique parfaitement l'action qui l'a produite. Car, qu'il y a une raison pour tout, c'est ce que cette tératologie fondée de nos jours par Geoffroy Saint- Hilaire, Serres, Bréchet, Mecbel etTiedemann, et que tout le monde distingue de la tératologie fabuleuse des anciens, a parfaitement démontré. Ce n'est donc ni un désordre, ni une puissance* aveugle qui éclate dans ces faits, c'est un ordre particulier, soumis à des règles aussi constantes et aussi précises que les autres, et qu'il importe d'étudier autant. En effet, la prétendue anomalie est fréquente; mais c'est une véritable anomalie, une prétention réelle de la loi commune.
Il faut distinguer, de l'anomalie, la différence. La différence dans l'analogie, la nuance dans le type, est la règle. Le type n'est pas une fiction, mais il est une abstraction, une idée. Il préside à tout et s'imprime à tout, mais ne se reproduit en rien ; il se révèle partout, mais ne se montre nulle part, maître respecté, mais invisible. S'il se reproduisait absolument, il n'enfanterait que des identités, des existences que rien ne distinguerait les unes des autres. Or, la loi de la création est précisément, non pas le contraire, c'est-à-dire l'opposé de toute ressemblance, mais la possibilité de la distinction, la réalité des nuances. Pour qu'un être, une existence, une créature soit dans la légalité
delacrédlioDy il suffit qu'elle soit dans cette condition. C'est là sa normalité. Et malgré toutes les déviations, les anomalies , les monstruosités qui apparaissent sans cesse dans la nature, la normalité est la règle. Mais c'est sous la loi de la diversité. Or telle est cette diversité, qu'elle va jusqu'à la non-identité de deux êtres quelconques. La variété est illimitée , la non-réssemblance, absolue. Aucun individu n'a paru avant nous qui nous fût identique ; aucun ne paraîtra jamais dans l'avenir qui le soit. Il y en a toujours d'autres. Telle est, non pas le droit,mais la loi de l'individualité. Et la variation est infinie en vertu de la génération naturelle ; les forces et les lois de la nature se refusent à toute autre combinaison. L'ordre de l'univers, loin de n'être qu'une reproduction constante, est une production constamment variée, différenciée, nuancée. Et il faut bien admettre qu'une loi de modifications, de variations infinies; est imposée primitivement à tout son jeu , puisqu'elle ne fournît jamais deux choses identiques.
Il faut faire un pas de plus et reconnaître la présence directe dans la nature d'une volonté ou d'une loi qui explique cette régularité si constante sous certains rapports, si variée sous tous les autres ; il faut admettre la présence directe d'une force ou d'une puissance suffisante pour réaliser cette volonté ; il faut admettre enfin la présence directe d'une idée qui conduise cette puissance. De même que les forces
émanent toutes d'une source première, de la puissance créatrice » et ne sont pas autre chose que la puissance créatrice, de même les lois de la* nature ne sont pas autre chose que la pensée législatrice. Aucune des lois de la nature n'exclut l'existence de cette pensée ; toutes la présupposent.