V. — Le gouvernement du monde. La Providence
divine.
Les lois de la nature n'étant qu'une abstraction, on n'aurait non plus qu'une idée abstraite de la marche de l'univers, si l'on s'arrêtait à elles sans remonter à celui qui en est le principe. A moins de s'élever à la pensée qui est la véritable loi, la véritable force et la véritable créatrice de la nature, on n'aurait, du monde, qu'une théorie sans solution, on n'aurait qu'une grossière ébauche de cosmologie.
Nous savons que ses forces n'en sont qu'une seule et unique, source suprême et permanente de toutes les autres, source qui les porte en son sein, et qui les en détache sans rompre avec elles, qui les règle sans trôner en leur lieu, mais aussi sans les faire trôner à sa place.
Nous savons de même que toutes les lois qui gouvernent la nature n'en sont au fond qu'une seule et unique, une loi suprême qui embrasse toutes les antres.
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Nous savons enfin que cette loi unique est une seule et même chose avec ce qu'on appelle la force centrale de l'univers ; qu'elle en est inséparable ; que l'une ne peut ni se concevoir ni exister sans l'autre ; que la force ôtée, il n'y a plus de loi ; que la loi ôtée, il n'y a plus de force.
Et puisque l'une et l'autre ne sont rien sans la volonté, sans la pensée du créateur et législateur sur prême, c'est donc lui qu'il faut connaître pour savoir ce qu'est le monde. « Les lois, dit Bonnet (que nous résumerons un peu) ne sont point par elles-mêmes, causes d'elles-mêmes, nécessaires. Elles n'existeraient pas, s'il n'y avait eu quelqu'un qui les eût faites, et c'est le législateur qui est un être nécessaire, ce ne sont pas elles. Ce législateur aurait pu, ou faire d'autres lois, où peut-être n'en point faire. Mais il a voulu en faire, et elles sont pour ainsi dire le langage qu'il parle aux hommes. Toutefois il leur parle plus haut et plus exceptionnellement encore, lorsqu'il limite ces lois, par exemple dans les prophéties et dans les mirar des, qui sont des effets extraordinaires de causes ex-^ traordinaires sans doute, mais naturelles aussi. »
Tout le dit, c'est au législateur même qu'il faut aller pour comprendre le jeu de la nature et ses merveilles, pour apprécier les fins et les moyens de l'intelligence qui règle ce jeu et se plaît dans la création de ces merveilles.
En effeV le principe des lois, ce qui est la cause de
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la nature et sa tète, est nécessairement une intelligence. Ce principe n*est pas une force dirigée par un type. La chimie elle-même le dit par un de ses organes les plus illustres (Liebig, Lettres ^ p. 26-28), et nui ne doit plus penser qu'il n'y a pas de législateur, qu*il suffit pour tout expliquer d'un idéal inhérent à chaque chose et d'après lequel elle se fait et se développé, du en un mot devient tout ce qa'elle peut et doit devenir. Nul ne doit plus dire que cette loi improvisée pour le monde matériel est aussi la loi sociale ; que les nations, de même que les individus, se développent en vertu d'un idéal inhérent à la conscience nationale et deviennent ainsi tout ce qu'elles peuvent devenir sans être menées par autre chose. Cette philosophie de la nature qui disait naguère encore, que « chaque être porte en lui-même le type et la force de son développement, et qu'il n'y a pas d'autre loi, pas d'autre principe, pas d'autre législateur, » est passée. C'était la philosophie du rêve, et si c'est une Intelligence suprême qui est à la fois la loi de l'univers et une force infinie créant d'après un type constant mais constamment varié, c'est- elle qu'on doit concevoir comme gouvernement de la nature, en d'autres termes comme Providence. Car s'il impliquait contradiction, qu'une intelligence infinie fût la loi d'un monde dont elle ne serait pas la cause et la force, il impliquerait bien plus encore, qu'une force infinie, créatrice de toutes choses et identique avec
l'intelligence suprême, n'eât souci de^ rien de ce qu'elle aurait fait et ne gardât pas le gouvernement des destinées de tout.
On appelle gouvernement de Tunivers, non pas une direction primitive et imprimée à ses forces et à ses lois par la volonté suprême, une fois pour toutes, mais la direction permanente des unes et des autres. On distingue ce gouvernement en Providence générale, dirigeant l'ensemble des créations de haut et dans ses sommités vers son bût général, et en Providence spéciale, dirigeant le détail des créatures, chamue vers son but particulier.
Mais, on voit bien que ce qu'on appelle ainsi en théorie Providence générale et Providence spéciale est une seule et même chose et se tient au point qu'il n'y a pas de séparation réelle, que c'est la même force, la même pensée et la même vie apportées à tout.
Mais ici il se présente tout aussitôt une grande objection. En effet, ceux-là même qui conçoivent une Providence en ce sens, que Dieu a fait les forces de la nature pour un but déterminé et leur a imposé des lois qui les y mènent, hésitent à croire qu'il ait soin encore des existences produites par ces forces, ou des destinées faites à ces êtres par les lois générales. Us n'ignorent pas que l'action de Dieu est médiate ou immédiate, naturelle ou surnaturelle. Mais, suivant eux, il est impossible à l'homme de se faire une idée raisonnable de son action immédiate ou suma-
turelle, et ils n'admettent son intervention dans le monde qu'autant qu'elle est médiate ou naturelle. C'est-à-dire que Dieu est pour eux la Providence s'il agit par l'intervention des ca/uses secondes,
Mais^ ces causes qu'avec eux des philosophes émi-* nents et d'une indépendance très-pure, d'une pensée très-religieuse, déclarent les seules à consulter par l'homme, puisque ce sont les seules qu'il connaisse, les causes secondes sont bien les enfants de la cause première : ce sont les forces et les moyens qu'elle emploie. Et ces forces posées par un simple acte de sa volonté, échappées de la force première comme un rayon d'un foyer de lumière, ne sont en dernière analyse , elles aussi, que la cause suprême. C'est tou* jours Dieu qui agit.
On objecte qu'on ne peut agir sur la matière sans intermédiaire matériel. Mais en affirmant si hardiment que Dieu, étant immatériel, ne peut agir directement dans l'univers et qu'il ne saurait y intervenir que selon les lois de la nature, on oublie une chose, c'est qu'on ignore ce qu'est la matière.