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Les preuves physiques

Pour les gens du monde, je ne dis pas pour le vulgaire, c'est ce premier ordre de preuves qui en fournit les plus sensibles et les plus puissantes de toutes ; le vulgaire ne les saisit pas, ou en est peu touché ; mais l'homme un peu instruit en est vivement frappé.

En effet, la constance, la régularité et l'ordre qui régnent dans le monde semblent révéler à notre esprit d'une manière éclatante la main d'un ordonnateur suprême dont l'intelligence parfaite conduit chaque chose vers son but avec une merveilleuse variété de moyens et d'après la plus savante ordonnance.

Quand cette espèce d'argumentation insiste spécialement sur la marche constante de tout vers un but suprême, elle se nomme la preuve des causes finales. Elle frappe l'observateur attentif par une sorte d'évidence majestueuse qui lui est propre ; le poëte sacré, en la prenant au point de vue le plus pittoresque» la résume avec une brillante concision^ en s'écriant : « Les cieux racontent la gloire de Dieu. »

Cette conception, les philosoplies l'ont systématisée et revêtue de formes variées. Celle qui est tirée de la nécessité d'une substance primitive, source et cause de toutes les autres, est une des plus simples de ces formes ou de ces preuves. Mais de cette thèse, on est aisément conduit à la théorie du év xoù Trâv. Du moins, l'argument de Descartes, qui est essentiellement phy-. sique, quoiqu'il l'appelle ontologique, amena dans la pensée de Spinoza cette unité de substance qui est le panthéisme le plus incontestable. Descartes, pour échapper h cette conséquence pressentie, avait admis, par voie d'amendement à sa propre définition, une distinction radicale entre la substance entendue d'une manient absolue et la substance prise en un sens relatif.

Il était arrivé ainsi à une véritable pluralité de substances, en prenant ce terme dans deux acceptions, Tune rigoureuse, Tautre relâchée ; mais son disciple, dédaignant une distinction qui ne lui semblait qu'une concession, ouvrit à la spéculation moderne cet abîme ot Tont suivi tant d'esprits aussi puissants que le sien. D'ailleurs, le grand défaut de Targumenlt physique, c'est de ne pas aboutir, de ne montrer en fin de compte qu'une substance, au lieu d'un Dieu personnel; eu un mot, défaire, non pas toute autre chose que ce qui est voulu, mais de n'en faire qu'une partie. Il fournit bien ce qu'en philosophie spéculative on appelle quelquefois un priusy un premier existant, premier en ce sens qu'avant lui rien ne se conçoit ; mais ceprius aussi abstrait et aussi nul que possible, n'est pas Dieu. 11 est bien l'absolu, mais c'est un absolu si pur et si vide qu'il est sans attribut, ce qui prouve la nécessité pour l'esprit humain de concevoir et de se démontrer une unité primordiale qui soit non-seulement une substance réelle, mais une personne morale. On n'a rien fait à moins.

L'argumentation tirée du mouvement est une preuve un peu plus directe que celle de la nécessité d'une substance primitive, et elle nous donne une divinité plus réelle. La voici. La marche si rapide et si puissante, si merveilleuse et pourtant si régulière de l'univers, est l'effet d'un mouvement, et ce mouvement est continu. Il est le même depuis qu'il a pris origine

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jusqu'à œ jour. Or il n'est pas un attribut de la ma* tière ; celle-ci n'a pas de mouTement en elle-mèine* et pour le faire naître en son sein, il a fallu un premier moteur, c'est-à-dire, il a fallu un Etre tout puissant, étemel, universel, car un tel être peut seul se conoe» Yoir comme principe du mouvement. Donc cet Être est, et cet Être qui met tout en jeu avec une puissance suprême et gouverne tout avec une intelligence infinie, est Dieu.

Cette preuve est ancienne ; on la trouve dans le Livre des lois de Platon, et ce philosophe 'ne s'en dit pas rinventeur. Elle se retrouve dans Aristote, et elle a passé des écoles grecques dans celles du moyenâge. L'idée de régularité et l'idée de dessein qu'implique le mouvement, impliquant à leur tour celle d'une intelligence, cet argument est bien réellement supérieur au précédent. Toutefois après l'avoir établi on a senti le besoin d'en avoir d'autres encore.

L'argument tiré de la contingence du monde n'en est qu'une variante. Descartes, qui l'a fourni surtout à la philosophie d'Oôcident, y est arrivé en essayant de déterminer avec un peu de précision les notions de contingent et de nécessaire. Il ne réussit qu'imparfaitement dans ces efforts, et Leibnitz» éclairé par Arnauld sur une définition défectueuse de Descartes, s'attacha avec le plus grand soin à perfectionner l'argumentation de son illustre devancier.Ce dernier ayant dit que Dieu est positivement par lui-même, comme

par une cause, cette formule scolastique avait soulevé le mécontentement d'Arnauld, « La cause précédant toujours son effet, avait dit le grand docteur de Port-Royal, si la Divinité était la cause de son être, elle se précéderait elle-même ; elle se serait donné ce qu'elle possédait déjà ; elle se conserverait, ou plutôt elle se rendrait ce qu'elle ne peut jamais perdre, conséquence inadmissible, absurde même. » Cette réfutation étant péremptoire, Leibnitz s'efforça de mettre en place d'un argument à priori un argument à posteriori qui pût obtenir l'assentiment général. Mais il eut raison de croire qu'à une démonstration abstraite on préférerait une démonstration plus populaire. Son argumentation, qui fut réellement plus à la portée des esprits que celle de Descartes, n'eut pourtant pas plus de force convaincante que celle de son prédécesseur. Et on va le comprendre, car la voici. Dans tout le domaine de l'observation empirique, règne le principe suprême de la raison suffisante. Pour que- les existences soient, il faut qu'il y ait à leur égard une raison qui suffise pour motiver leur existence. Or, cette raison ne se trouvant pas en elles-mêmes, est naturellement ailleurs, dans une cause suprême, nécessaire, c'est-à-dire en Dieu, qui seul est auteur de luimême et en même temps raison suffisante de la série des existences, ainsi que des faits liés universellement. De plus, comme il n'est rien qui ne dépende de Dieu, Dieu doit être sans limites et comprendre toutes les

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réalités possibles* En d*autres termes, dans Tunmrs entier tout est contingent, rien n*est nécessaire, rien n'est causa sm. II faut donc, pour expliquer Texistence de tout, admettre une cause qui soit nécessaire* ment causa sut et rerum omnium. Cette cause étant, puisqu'elle est nécessaire, il s'en suit que Dieu est, car elle est Dieu.

Que sous cette forme nouvelle l'argument ontologique, devenu h preuve cosmologique ^ soit plus clair et plus développé que sous la précédente, c'est à peine s'il faut le dire. Mais elle pèche à son tour. Car en bien examinant ce monde, ses forces et ses lois, on peut trouver que, loin d'avoir besoin d'un autre qui en soit la raison suffisante, il forme au contraire un ensemble qui se suffit, ayant tout ce qui lui faut, et marchant si bien qu'en ce moment au moins, il ne paraît avoir nul besoin d'un autre, ni même en avoir eu besoin en aucun temps.

Malgré ce défaut, la génération qui suivit I^ibnitz adopta sa démonstration avec toute la déférence qu'inspirait sa renommée. Cependant Wolf crut cet argU" ment susceptible d'une forme plu9 heureuse^ et h mm tour il le développa ainsi qu'il suit : « l)Bu§ la Vmimu des existences et des choses, il faut di»Ungui;r la nécessité relative de la uécet^iié ak^ilac. Il jr a u^^jtmié absolue en ee sens que, si le moiîiâm éthtfmmd d^ ▼ait arriver aotremeiit qa'il ne £iit, il (aiidrait qo^aoparavant font eût étédifimot et qwf umi arrivM difl^

remment aussi à l'avenir. Mais ce qui est très-vrai, c'est qu'il était possible qu'une infinité d'autres combinaisons que celle qui a été réalisée eussent lieu. Dans l'intelligence divine, il y avait une foule d'autres mondes possibles, et mainte chose qui est impossible dans le nôtre, eût été très-possible dans un autre. Ainsi, l'impossible est relatif comme le nécessaire. Telle chose n'est nécessaire et telle autre impossible qu'en vue de l'état général du monde. En tout autre état l'une n'était pas impossible, l'autre n'était pas nécessaire. Le monde actuel lui-même n'était nullement nécessaire. Il était contingent, au contraire. Or, s'il était contingent et s'il n'est pas ce qu'il est en vertu d'une nécessité propre, il a un auteur. Donc il en existe un, et cet auteur c'est Dieu. »

Ainsi formulée, une argumentation essentiellement physique, mais qu'on avait d'abord qualifiée d'ontologique, puis de cosmologique, devenait essentiellement théologique. Et chacune de ses nouvelles formes fut un progrès sur les précédentes, on ne saurait le nier. Toutefois, aucune d'elles n'établit plus que ceci : la nécessité d'une cause ; aucune n'établit celle d'un Dieu personnel. Par chacune d'elles, une cause abstraite, un principe quelconque est démontré, cela est vrai; mais ce principe pouvant être spirituel ou matériel et tous les systèmes, vrais ou faux, le panthéisme, le matérialisme et l'athéisme pouvant par conséquent l'accepter, tous s'en accommodant réellement, on

voit bien qu'en dépit de ses modifications successives toute l'argumentation n'a guère plus de valeur encore qu'à son début.

On lui a donné d'autres formes et peut-être de plus heureuses, du moins de plus populaires, et nous allons les examiner à leur tour avec grande sympathie, car cet argument offre plus de charmes et de clarté sous celles de ses formes qu'on appelle physico-théologiques.

Un ordre admirable règne dans l'univers. S'il ne s'y révèle pas à tout le monde au premier abord, du moins il se découvre à la réflexion intelligente. La science le montre d'ailleurs avec une telle précision que l'astronomie et la physique générale sont au nombre des études qui donnent sur l'existence d'un Dieu parfaitement sage les leçons les plus éloquentes. Dans le jeu des phénomènes, des forces et des lois de l'univers, tout annonce un but admirable ; et si ce but n'est pas évident pour le vulgaire, pour qui le soleil tourne encore autour de la terre, afin d'en éclairer et d'en échauffer tous les côtés, il est d'une évidence frappante pour la raison éclairée. Pour elle se révèlent derrière les apparences des idées et des desseins dont la réalisation demandait une intelligence suprême, un ensemble de combinaisons qui n'ont pu être conçues que par cette penséedivine, ce Nous, dontla découverte par Ânaxagore est la plus grande gloire de la philosophie ionienne. Aussi cette .brillante conception du philosophe de Clazomène a-t-elle subjugué le monde

en arrachant les écoles à une physique grossière, à une .métaphysique sensualiste. La transformation qui en est résultée dans le naturalisme polythéiste et qui a préparé Isl ruine de ses erreurs les plus chéries, a pu affliger le vulgaire en substituant aux forces cosmiques, partout érigées en divinités, une théorie spiritualiste. Elleapufairedire au peuple, avec une grande irritation, qu'on voulait lui imposer un principe nouveau, une croyaiDiCe contraire aux dogmes admis, en un mot une sorte- d'athéisme. A ce titre, renseignement d'Anaxagore, celui de Socrate et celui de Platon, qui démontraient la nécessité d'une intelligence suprême, a pu être mal accueilli dans ks rues. Mais cet enseignement était trop vrai pour ne pas triompher dans les écoles. Aussi l'ont-elles suivi à Rome comme à Athènes. Et saint Paul vint, à son tour, présenter le même argument dans la philosophique cité, a Le Dieu que je vous annonce, dit-il, a fait le monde et toutes les choses qui ysont.Il estleSeigneur ducielet delà terre (l'univers). C'est lui qui donne à tous la vie, la respiration et tout, afin qu'ils le cherchent et voient s'ils ne pourraient en quelque sorte le trouver et le touctuer, n'étant pa3 loin de nous. En eflet, par lui nous avons la vie, le mou^ vement, et l'être. » (Act, XVIL)

Le christianisme fit goûter cet argument aux peuples, sans qu'il en demeurât moins cher à la philosophie. Des penseurs éminents; et savants dans l'étude delanature> Bacon, Derh&m, Reimanaset JBoomt, le

trouvèrent fait pour les-esprits les plus élevés. La théologie chrétienne se montra longtemps ravie d'une conception qui avait irrité la théologie païenne ; et, sous la plume de Fénelon, cet ordre d'idées que l'Angleterre appelle physico-théologiques enfanta les pages les plus éloquentes que la langue française possède sur la main du Créateur empreinte dans ses œuvres. Encore aujourd'hui on ne saurait trop se laisser aller au plaisir de goûter l'ascendant de ces conceptions à la fois si hautes et si pures. Kant lui-même, Kant qui a fait avec tant d'austérité le bilan des preuves pour et contre l'existence de Dieu, n'a pu s'empêcher de dire que celle-là méritait d'être toujours rappelée au respect de tous, comme la plus ancienne et la plus claire; comme celle de toutes qui convient le mieux à la raison de la plupart des hommes, en ce qu'elle vivifie l'étude de la nature et qu'on y puise des forces toujours nouvelles.

Toutefois, cet ordre d'idées n'a rien d'impérieux, d'absolu , de propre à forcer la soumission. Au contraire, il a son côté faible , en ce qu'il ne nous révèle qu'un Dieu imparfait, tronqué, uniquement exigé pour le monde physique. Or, ce n'est pas un demi-dieu, un dieu relatif, une intelligence ordonnatrice de la matière, que veut la logique des âmes religieuses ; ce qu'elle exige, c'est un Dieu complet, parfait. C'est un Dieu spirituel que demande le monde spirituel, c'est un Dieu moral que demande la raison

morale de l'humanité. Et Ton entrevoit dès à présent que tout ce que ce premier ordre de preuves, preuves essentiellement physiques, a de force réelle, il l'emprunte à une spéculation plus haute, à des argumentations poussées plus loin, à des conceptions métaphysiques.

Le fait est que toutes les preuves physiques deviennent métaphysiques à mesure qu'elles s'élèvent.

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