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III. — Preuves métaphysiques

Elles sont nombreuses par la raison que nous venons de dire : c'est que toutes les autres deviennent métaphysiques, quand on en suit les principes jusque dans leurs raisons dernières.

Celle qui joue le plus grand rôle en philosophie, c'est un argument idéologique que d'ordinaire on nomme ontologique.

L'existence de Dieu y est censée démontrée, dès qu'on a prouvé qu'elle est conçue par l'intelligence avec une nécessité rationnelle.

Cet argument est ancien. Saint Anselme, guidé par saint Augustin inspiré lui-même par Platon, l'a rendu célèbre en le présentant de la manière suivante : « La contemplation de chaque chose bonne ou belle en particulier conduit à la conception d'une bonté et d'une beauté une et suprême, de laquelle découle nécessairement tout ce qui est bon et beau

dans rindividu. Nous ne concevons pas le bien le plus particulier sans remonter par une loi de notre esprit à un bien général, universel, dont la communication ou l'émanation crée ou constitue toutes les choses individuellement bonnes. Or, de la simple possibilité de concevoir Dieu, ou plutôt d'attacher un sens à ce mot, Texistence réelle de Dieu suit rigoureusement. Car, si Ion conçoit Dieu comme un être souverainement parfait et qu'on n'admette cependant pas la réalité de son existence, il arrivera que celui qui ajoute à cette conception de Dieu l'idée d'une existence réelle» aura conçu un être'supérieur au premier. Car l'existence est aussi une partie de la perfection. Donc lorsque nous concevons Dieu comme un être souverainement parfait, nous le concevons nécessairement comme existant, et sa réalité est établie pour nous au même titre que ses autres qualités. Si cela n'achevait pas de convaincre, voici qui serait irrésistible : « Celui qui croit en Dieu, croit qu'il est quelque chose de tel que rien de plus grand ne peut être conçu. Une telle nature existe-t-elle en effet? L'insensé qui la nie entend cependant ce qui vient d'être dit, et ce qu'il entend est dans l'entendement à défaut de toute autre manière d'être. L'idée d'un objet n'implique pas la croyance h son existence. Le peintre qui conçoit un tableau sait qu'il n'existe pas encore. Mais ce quelque chose de meilleur, de plus grand ^ue tout ce qui peut être pensé, ne peut être dans l'intelligence

seule ; car s1I était dans Tintelligence seule, on pourrait le concevoir existant dans la réalité, c'est-à-dire, le concevoir plus grand encore, ce qui va contre la supposition. Donc ce qui est tel que rien de plus grand ne peut être pensé, est dans l'intelligence et dans le fait. Dès qu'il est conçu, il existe. Si l'être an-dessus duquel on ne saurait rien imaginer pouvait être regardé comme n'étant pas, cet être sans égal ne serait déjà plus celui au-dessus duquel on ne peut rien concevoir. La contradiction est évidente. Il y a donc vraiment un être au-dessus duquel on n*en saurait élever un autre, et qui par là est conçu comme ne pouvant ne pas être. Cet être, c'est toi, 6 Dieu! » Et hoc es tu y Domine y Veus noster I (Anselme, de Fid. Trin., c. Il, éd. Gerberon, p. 4â.)

On a souvent critiqué cet ordre d'idées, et c'est avec raison qu'on en a montré la portée purement scolastique. Son célèbre auteur, qui Ta développé sous plusieurs formes (v. son Proslogion et son Monologion), lui attribuait une sorte d'omnipotence ; mais dès le moyen-âge ceux-là même qui doutaient le moins de l'existence de Dieu en reconnaissaient l'insuffisance. Pendant que saint Anselme, dans le sentiment de sa force, s'écriait encore par allusion au langage du psalmiste : L'insensé lui-même n'a pas dû dire en son cœur : « Il n'est point de Dieu, » un religieux de Marmouléer (près de Tours), Gaunilon, qui d'ailleurs trouvait le Proslogion de saint Anselme un écrit

magnifique, lui répondit très-naïvement, qu'au contraire l'insensé a dû le dire, précisément parce qu'il est insensé {Liber pro insipiente). Toutefois saint Anselme demeura si pfein de sa théorie qu'il ne cessa de la reproduire dans ses pages, et son Traité de la TriniU a entr'autres l'avantage de la donner sous sa forme la plus brève. « Beaucoup de choses sont bonnes ; elles le sont par une seule chose suprême : Dieu est donc l'existence par laquelle sont toutes les. autres. On ne peut pas ne pas avoir cette notion et on ne peut pas même concevoir l'absence, la nonexistence de Dieu. Un êlre dont la non-existence ne se conçoit pas, existe nécessairement. »

Malgré tous les efforts de saint Anselme, son argument fut bientôt abandonné par le moyen-âge, et la Renaissance le laissa dans l'oubli oîi il était tombé. Il fut repris par Descartes, Fénelon, Bossuet et Leibnitz, qui le remanièrent à leur façon. Pour le fortifier, ils insistèrent tour à tour sur la notion du suprême, du parfait, de l'infini. Cette notion se trouvant dans l'intelligence humaine, doit impliquer une existence absolue et éternelle, puisque dans tout l'univers rien ne serait parfait sans cela. Tous les autres êtres étant dépendants et contingents. Dieu est, par cela seul qu'il est seul parfait ; il est, car il faut qu'il soit.

« J'ai l'idée du parfait, l'idée de l'infini, dit Descartes; elle ne vient pas de moi, donc elle a été mise en moi par un être qui a toutes les perfections dont

j'ai les idées. La même faculté qui me donne le moi, me donne aussi Dieu comme un être infini. Je ne puis pas ne pas penser Dieu, ni le penser autrement qu'existant. L'existence se déduit donc de la notion. » (Médit. 5"'.) Puis, ailleurs encore, Descartes combinant l'idée de la perfection avec celle de la causalité arrive à conclure que nous sommes faits par autrui, par la raison que si nous étions nos propres auteurs, nous nous serions donné toutes les perfections dont nous avons l'idée.

Mais on ne peut se défendre d'une sorte d'étonnement à cette argumentation, qui est d'école plutôt que de saine philosophie.

Renchérissant un peu sur le mattre, Fénelon dit que la vérité de nos idées demande Dieu (De l'existence de Dieu,p. 190 et 191);que l'idée de Dieu est si nécessaire qu'elle est la garantie et la caution de toutes les autres. Elles doivent être vraies ; car Dieu ne saurait nous tromper. Or, si Dieu est la garantie de nos idées, il est nécessairement lui-même, a Sans doute, si. >> Mais si Dieu garantissait nos idées, elles seraient toujours vraies ; elles ne nous tromperaient jamais ; or tous les faits donnent à cette théorie un démenti qui en démontre la vanité. Ne nous arrêtons donc pas à fairç remarquer que le cartésianisme pur devient sous cette forme une sorte de scolasticisme pur.

C'est Bossuet qui tire de l'idée de la perfection le parti le plus brillant et qui commente le mieux saint

Anselme. « On dit le parfait n'est pas; le parfait n'est qu'une idée de notre esprit qui va s'élevant de l'imparfait qu'on voit de ses yeux jusqu'à la perfection qui n'a de réalité que dans la pensée. C'est le raisonnement que l'impie voudrait faire dans son cœur insensé, qui ne songe pas que le parfait est le premier et en soi et dans nos idées, et que l'imparfait en toutes façons n'en est qu'une dégradation. Dis-moi, mon âme, comment entends-tu le néant, sinon par l'être? Comment entends-tu la privation, si ce n'est par la forme dont elle prive? Comment l'imperfection, si ce n'est par la perfection dont elle déchoit? Mon âme, n'entends-tu pas que tu as une raison, mais imparfaite, puisqu'elle ignore, qu'elle doute, qu'elle erre et qu'elle se trompe? Mais comment entends-tu l'erreur, si ce n'est par la privation de la vérité ; et comment le doute et l'obscurité, si ce n'est comme privation de l'intelligence et de la lumière; ou comment enfin l'ignorance, si ce n'est comme privation du savoir parfait? Comment, dans la volonté, le dérèglemont et le vice, si ce n'est comme privation de la règle, de la droiture et de la vertu? Il y a donc primitivement une intelligence, une science certaine, une vérité, une fermeté, une inflexibilité dans le bien, une règle, un ordre, avant qu'il y ait une déchéance de toutes ces choses ; en un mot, il y a une perfection avant qu'il y ait un défaut; avant tout dérèglement,

il faut qu'il y ait une chose qui est elle-même sa règle,

ef qui ne pouvant se quitter soi-même, ne peut non plus ni faillir ni défaillir. Voilà donc un être parfait; voilà Dieu, nature parfaite et heureuse. Le reste est inôompréhensible et nous ne pouvons pas même savoir jusqu'où il est parfait ou heureux; non pas même jusqu'à quel point il est incompréhensible. D'où vient donc que Timpie ne connaît point Dieu, et que tant de nations ou plutôt toute la terre ne l'a pas connu, puisqu'on en porte l'idée en soi-même avec celle de la perfection? D'où vient cela, si ce n'est par un défaut d'attention et que l'homme livré aux sens et à l'imagination ne veut pas ou ne peut pas se recueillir en soi-même, ni s'attacher aux idées pures dont son esprit, embarrassé d'images grossières, ne peut porter la vérité simple. »

Leibnitz s'élève également par-dessus la pensée de Descartes à celle de saint Anselme ; mais ce n'est pas pour la faire valoir beaucoup, c'est pour la faire aboutir au doute, car il fait peu de cas de l'argument ontologique, aimant mieux l'argument cosmologique qu'il a mis en place. « On n'existe, dit-il, qu'autant qu'on est possible. Or, sans doute l'être parfait doit avoir l'existence, sans cela il n'est pas parfait. Mais n'y a-til pas contradiction dans la notion même de l'être parfait? Tant que cela n'est pas démontré, vous n'avez pas démontré que Dieu est, car il n'est, après tout, qu'autant qu'il est possible. »

Wolff, avec son très-bon esprit, sentit qu'il fallait

lever cette difficulté et crut n*ayoir rien de mieux à faire que de montrer dans ses u Pensées raisonnables » qu'il n y a pas contradiction dans ridée d'un être parfait. « L'être parfait a toutes les qualités, ditil; pour lui il ny a aucune négation, aucune limitation ; et cela n'implique pas contradiction . Si l'être qui a toutes les réalités est possible, il est réel, car l'existence est la plus grande réalité. Il est même nécessaire; car c'est l'existence nécessaire, qui est le plus haut degré de l'existence. » C'était rentrer réellement dans l'idée de saint Anselme et donner à son argument toute la force possible; mais encore une fois, cette force n'est pas toute puissante.

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