II. -^ L'époque de la création
Le principe de son origine donné, restent deux questions spéciales dont la solution a souvent été tentée par la raison spéculative, et qui demeurent encore voilées toutes deux, à savoir l'époque et le mode de cette création.
Quant à la première de ces questions, celle de l'époque, elle a de grandes difficultés, lorsqu'il s'agit du monde matériel ; elle en a de plus grandes encore dès qu'il s'agit du monde spirituel. La raison en est évidente. Nous n'avons pas là, pour nos inductions, le même genre de phénomènes, ceux de la géologie et de la cosmologie. On a voulu, pour cette raison même, se dispenser de toute discussion. On a donné un autre motif d'abstention. On a dit que le temps n'étant pas pour l'Éternel, nul ne doit chercher la date de la création d'un monde spécialement fait à son image. Mais puisque Dieu seul est d'éternité, et que ce monde n'est pas d'éternité comme lui, on est
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bien forcé d'admettre une création dans un temps donné, à une époque. Le monde n'est éternel que dans la pensée divine; et dire que Dieu Ta créé d'éternité, puisqu'il a toujours été dans la conception divine, c'est dire un non*sens, puisque dans ce cas, tout ce qui est serait éternel comme Dieu lui-même. En effet, dire que les intelligences sont éternelles puisqu'elles le sont dans la pensée de Dieu, et que ce qui existe là existe bien réellement, c'est faire toutes choses contemporaines de Dieu. En d'autres termes, c'est nier la création et nier implicitement toute distinction entre la nature et son principe ou son auteur. Or, en pur spiritualisme, cela ne peut ni se supporter ni se concevoir. En pur spiritualisme, Dieu ayant créé le monde spirituel comme il crée tout, nous sommes forcés de dire, en parlant notre langage, qu'un espace de temps quelconque s'est écoulé avant la création de ce monde.
Mais de quelle longueur faire cet espace selon les mesures du temps adoptées par les hommes ?
A cela nulle réponse péremptoire ne saurait être faite au nom de la raison ; aucune n'est faite non plus au nom de la révélation, et articuler une époque précise, ce serait tomber dans la faute de Georges le Syncelle, qui fixe, non-seulement l'année, mais encore le jour (vendredi) et l'heure (six heures du soir) où fut accomplie la création physique. Dans l'état actuel de la science, cela ne serait plus téméraire
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seulement, cela serait insensé. Mais la question est tout autre s'il ne s'agit que d'une époque compa* rative, par exemple, de Fantériorité relative, soit du monde spirituel» soit du monde matériel.
Sur cette question, qu'on ne peut pas ne pas élever, deux opinions sont présentées avec une certaine au^ torité, celle d'abord qu'il faut adoiattre l'antériorité du monde spirituel à l'égard du monde physique ; celle ensuiteque l'antériorité des diverses classes d'intelligences doit être entendue en raison du degré de leur élévation, les plus rapprochées de Dieu devant être naturellement les premières en date.
En effet, pour ce qui est de l'antériorité relative des deux mondes, un philosophe qui sait aussi bien la pneumatologie polythéiste que celle des textes révélés, Origène, fixe hardiment l'époque de la création spirituelle ayant celle du monde physique ; et saint Augustin, sur ses traces, la porte au premier jour de la création. (De civitate Dd XI ^ 9-19.)
Mais en admettant comme naturelle l'antériorité du monde spirituel , ces deux pensées semblent dominées sans le vouloir par une théorie qui a séduit les plus grandes intelligences et qui pourtant n'est pas pure, celle de l'émanation. Que le principe du monde spirituel ait d'abord donné l'existence à ce qu'il voulait faire le plus semblable à hii-même, cela paraît d'abord plus naturel. Puis, à cette considération on en ajoute une autre, c'est qu'évidemment les anges
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sont antérieurs à rfaonnne» puisque Dieu dit, selon la Genèse : « Faisons Thomme à notre image, » et que cette proposition s'adresse aux intelligences célestes. Mais, d'abord, ce n'est là qu'une interprétation dont rien ne garantit l'exactitude, puisque tout nous laisse dans rignorance sur ceux auxquels peut s^adresser cette apostrophe. Ensuite cette apostrophe a toutes les apparences d'un anthropomorphisme, et à ce titre elle ne garantit pas le fait qu'on en voudrait déduire. En dïét, la Genèse ne parle pas d'une création d'esprits autres que l'homme. Elle mentionne ces esprits en parlant de l'ange gardien du paradis comme faisant partie d'êtres connus, et dans la pensée de son auteur, les anges sont évidemment plus anciens que les hommes. Mais quand même ce texte, oii le Roi des cieux délibère avec les armées célestes comme un monarque d'Orient, ou d'autres plus explicites, établiraient formellement l'antériorité de cette classe d'esprits qui sont considérés comme les messagers de Dieu [Livre de Job^ ch. XXXVIII, 6-7), rien ne nous autoriserait h conclure que tous les êtres du monde spirituel ont été créés avant le monde matériel. On a vouIb induire cette antériorité et en fixer la date au premier jour de la création, en vertu de ces mots : Au commeDcement Dieu fit les ciewc et la terre. On a dit que le mot vieux indique les habitants des cieux. Cela peut être, mais il peut fott bien aussi n'indiquer que ks deiaeures ou les sphères céiestes, de même
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que le mot terre n'indique qu'une demeure, qu'une sphère céleste.
La question ne pouvant se trancher au nom de l'autorité, on insiste au nom de la raison. Dieu, ditelle, qui est d'éternité , n'aurait-il rien créé avant le moment où il forma l'univers physique appelé le ciel et la terre? Et s'il a créé quelque chose, comment n'aurait-il pas, avant tout, créé le monde des intelligences ? N'est-il pas plus rationnel de répondre affirmativement que négativement? Qu'y a-t-il de plus rationnel, en effet, que d'admettre dans l'œuvre entière de la création cette succession graduée : d'abord les intelligences célestes ou les messagers divins et universels plus élevés que les esprits attachés aux divers globes ; puis ces divers globes ou le monde matériel ? Sans nul doute. Mais naturellement il faut s'arrêter là, et religieusement aussi ; car les autres êtres moraux destinés à chacun des globes n'ont pu paraître qu'au fur et à mesure que l'habitabilité de ceux-ci permettait de les y appeler. En effet, rien ne semble plus naturel que d'admettre la création de la demeure avant celle de ses habitants.
Il faut, en vertu de nos textes sacrés, comme au nom de l'a raison, intercaler la création des globes entre celle des esprits supérieurs et universels et celle des êtres inférieurs et locaux. Après la création des cmgesy celle du monde physique, puis celle des êtres qui occupent chacune des sphères disposées pour en
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avoir. Si les habitants des autres globes nous ressemblent, ils *n 'ont étéappelés à Texistence qu'à mesure de la disponibilité de leurs demeures.
Le contraire est admis dans certains systèmes, qui attribuent aux âmes humaines une existence antérieure à leur demeure terrestre, une vie plus intellectuelle dans une région plus pure.
La création de la terre, postérieure à la chute de l'homme, n'a été motivée, dans cette pensée, que par la nécessité d'assigner à nos esprits abaissés un séjour conforme à notre nouvelle nature et propre à leur servir de lieu de purification. Mais c'est là une pneumatologie très-hasardée ; et si d'une part la préexistence des âmes à l'organisme actuel est rejetée, d'une autre, l'antériorité de la création physique est démontrée quant à celui des globes dont nous connaissons les habitants. Car l'antériorité de la création du système solaire dont la terre fait partie, sur la création de l'espèce humaine, est un fait proclamé' par les sciences naturelles comme par la révélation. Or, ce que la science a constaté pour un des systèmes solaires du monde, la raison l'admet volontiers pour tous les autres. Et cela étant, toutes les sphères habitées seraient antérieures à leurs habitants.
Mais ici se présente immédiatement une question qui, toute secondaire qu'elle est, offre autant de difficulté que la première : c'est celle de savoir (si les
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popolatiens sont antéri^res à leurs demeures) quelle est celte des populatioiis qui fut la première. Quelques docteurs donnent à celte de notre globe TantéPiorite sur celte des autres. L'homme est pouraux du septième jour» et ils n'indiquent Torigine des intelligenœs qu'au huitième, qu'au lendemain de la fin de la création matérielle. Maison ne voit pas bien ce qu'ils lentendent par intelligences : sont-oe tes anges ? sont-ce les habitants des autres globes?
Quelque théorie qu'on admette, la grandeur de Dieu n'est nullement intéressée à la solution de ces questions d'antériorité. Que sa puissance créatrice ait commencé par le monde spirituel et passé ensuite au monde matériel, du plus parfait au moins parfait, ou vice-^ersày elle a été et est demeurée la même ; et l'on peut indistinctement, sous ce point de vue, admettre l'ordre descendant avec les religions de l'antiquité ou l'inverse avec quelques théories modernes.
En définitive, l'ordre ascendant nous paraltindiqué par une de nos théories les plus fermes, celle que l'homme est appelé à s'élever sans cesse , et qu'un degré plus haut commence pour lui à la fin de son existence élémentaire. Or l'analogie ne semblet-ellepas exiger une élévation semblable pour toutes les autres parties de la création morale ?
C'est donc aux classes inférieures qu'appartiendrait l'antériorité de l'existence.
Cette opinion est d'ailleurs conforme au système
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de ^ofrès et de perfectionnement général révélé par l'étude toujours plus approfondie de l'univers.
On a objecté que, si le monde matériel a été créé le . premier. Dieu est demeuré un espace de temps infini sans rien créer, puisque la création de l'univers physique n'a eu lieu qu'à une époque peu reculée.
Mais, d'abord, nous avons vu que cette époque doit élre beaucoup moins rapprochée de nous qu'on ne Ta souvent dit. Ensuite, quand même on mettrait la création spirituelle avant la création matérielle, l'objection subsisterait de même. Car en mettant la création spirituelle même de mille milliers d'années avant celle, que des inductions tirées de la Bible nous donnent pour la création du monde physique, nous ne serions pas plus avancés, puisqu'il y aurait toujours un espace de temps à peu près incommensurable oîi il nous, serait de toute impossibilité démontrer Dieu créateur.
En résumé, il n'est rien, ni dans les arguments de la raison, ni dans les textes delà révélation, qui doive faire admettre l'antériorité du monde spirituel sur le monde matériel, et, dans le monde spirituel, l'antériorité des esprits de l'ordre le plus élevé sur les autres. Les opinions contraires sont pour le moins aussi probables, et la plus sûre de toutes, soit pour les époques relatives, soit pour l'époque générale, c'est cette simuhanéité que semble enseigner la Genèse dans les mots : « Au commencement Dieu créa les
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deux et la ierre, c'est-à-dire l'univers matériel et ce qui y demeure.