CHAPITRE VI
Le gollYcmeqMiit dd Dieu «n rapport mw^ l«f detli»é«i, 1m foroei «t les loîi du inonde ipiriluel. Rigne de Dieu. Théocratie et théophenle.
I, — Les destinées d/a monde spirituel.
La grande objection qu'on fhit contre la démonologie chrétienne, c'est qu'elle altère profondément la théorfe philosophique du gouvernement de Dieu ; que, loin de l'admettre exclusif et immédiat, elle en livre une partie à une puissance démonienne qui n'est pas seulement un agent infidèle, mais hostile, disposant d'une légion d'autres. Et certes, si cela était, elle enseignerait une véritabre inconséquence. Elle nous mettrait en rapport avec des puissances supérieures dont les bonnes seraient inférieures aux mauvaises. En effet, la part faite aux anges dans notre destinée est limitée au rôle de messagers et d'interprètes, sans aucun mouvement propre, sans spontanéité, tandis que les démons travaillant à notre perte avec l'énergie, l'initiative et les habiletés les plus propres à l'assurer, acquerraient une telle prépondérance qu'ils mériteraient tous le titre de prince de ce monde. Or si les
démoDs avaient, à la lettre, le gouvernement de ce monde, le mal et ses problèmes seraient sans doute expliqués, mais alors, proclamer la Providence divine et la liberté de Thomme, serait une contradiction flagrante.
Aussi telle n'est pas la doctrine du christianisme. D'après cette doctrine le chef des intelligences devenues coupables n'a pas cessé d'être un agent; il n'est pas devenu indépendant, il n'a pas fait de progrès dans le cours des temps, si même le mal en a fait.
En abusant des textes sacrés, en y prenant mal les images, en y apportant un mauvais esprit, on peut y trouver une mauvaise doctrine. Mais en y apportant un esprit philosophique, on y trouve une doctrine très-philosophique : celle que le mal n'est pas seulement dans le genre humain, qu'il est encore dans le reste du monde spirituel; qu'il n'y a pas toujours été; que sa véritable origine est dans un principe de liberté qui est de l'essence même du monde spirituel, mais dont l'abus seul constitue le mal; qu'enfin tout ce qui est dans le monde entier est entre les mains de la puissance suprême, qui est la suprême bonté, un simple instrument servant à ses fins absolues.
Loin d'anéantir la liberté et de partager le règne de Dieu, le christianisme, doctrine d'affranchissement et d'unité, est la vérité qui délivre de l'erreur. Il est la sainteté qui dégage de la servitude en brisant la tyrannie des passions, et loin de partager le gouvernement
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du monde entre deux puissances, il donne ce gouvernement à Dieu seul. S'il fait une part au génie du mal et le laisse intervenir dans les destinées du genre bumain, c'est comme simple instrument. Le démon,qui est le type de l'orgueil et du mensonge, est appelé le^ père de ceui qui se livrent à ces vices et le prince de cet ensemble de corruption que l'Écriture appelle le monde, cet être moral ou abstrait qu'on ne doit pas confondre avec le monde matériel ou le monde spirituel. Le démon n'est pas le chef de la terre, en ce sens qu'il en aurait le gouvernement ou qu'il le partagerait avec Dieu. Sa puissance et son action dans l'empire moral se bornent à ceux qui sont comme lui et à lui, suivent ses inspirations et ses tentatives, en dépit de leurs lumières et de leur liberté.
Dieu seul gouverne le monde et conduit notre destinée, en nous y faisant une large part.
Mais comment les mène-t-il ?
Est-ce d'après des lois uniformes et universelles, éternelles et invariables, ou d'après des inspirations sans cesse modifiées selon les circonstances ?
Par quelles voies et dans quelle mesure chaque destinée concourt-elle à ses desseins ?
Quelle est, enfin, dans la conduite de cette destinée, la part de Dieu et celle qu'il fait à chacun ?
Voilà les questions, problèmes non pas délicats seulement, mais des plus difficiles, puisque nous n'avons pour les résoudre que la destinée d'une seule
espèce d'esprits dans les textes sftcrés que quelques faibles indications sur les autres, indications qui ne suffisent pas, il s'en faut, à toute notre curiosité.
Il est toutefois évident à priori qu'il nous est donné tfe savoir ce qui est nécessaire pour que le but suprême soit atteint. Et cela étant, il est de bon sens de se borner aux solutions réejles. Il est, en efiet, un certain nombre défaits que nous pouvons affirmer^ ou de principes qui autorisent des inductions positives. II j a du moins ces trois principes qui abondenten ccmséquences : que l'homme est appelé h un développement indéfini d'après le type de la perfection divine ; que son développement individuel entre harmonieusement dans les desseins généraux de son espèce et ceux du monde spirituel tout entier ; qu'il est par conséquent assujetti à des lois absolues ou suprêmes.
Or si ces trois faits se constatent bien dans la vie de l'une des familles morales de-^ l'univers, nous serons bien autorisés à les appliquer à toutes. Il importe donc de les constater dans la destinée humaine. Voyons.
La destinée de l'homme atteste non-seulement un progrès continu, mais des conceptions, des aspirations et des travaux qui révèlent un développement indéfini. Son intelligence, dont les progrès sont indéfinis, puisque ses limites le sont, semble être appelée à tout envisager comme le fait l'intelligence suprême, qui est la vérité ; sa sensibilité,- à tout affectionner comme fait la souveraine bonté ; sa liberté, à agir
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comme celui qui est le bien suprême, type de sa volonté. Et il n'y a ordre dans 1* univers que par là. Le contraire serait le désordre. Or il est impossible par« hypothèse et de fait. Donc il n'est pas. £t le fait est bien que notre raison est appelée à tout connaître et à tout apprécier comme l'apprécie llntelligence suprême ; que notre nature même nous porte à tout juger et à tout classer comme Dieu juge et classe, à tout rapporter dans le moi fini au moi infini. Cela est si vrai qu'en vertu de notre nature, il n'est pas poor nous de notion indifférente ou d'idée arbitraire dont nous puissions faire ce que nous voulons» soit la vérité, soit l'erreur, soit Le bien, soit le mal, soit le beau, soit le laid. Au contraire, chacune doit valoir pour nous ce qu elle vaut dans l'ensemble des choses spirituelles et aux yeux de Dieu. Si bien que, dans tout lensemble de c^s choses, aucune n'est vraie ou fausse pour nous d'une façon arbitraire ; chacune a sa vérité, sa mission ; la pensée humaine ne réfléchit pas la pensée divine, si elle ne juge et classe tout selon la vérité, comme Dieu.
On dira cette prétention trop haute ; mais toute autre serait trop basse. Tout ce qui n'est pas apprécié au point de vue qui est le seul vrai, est nécessairement faux. £t la conséquence est rigoureuse. Pour l'intelligence humaine, pour toute autre, il n'y a de vérité qu'au point de vue des idées divines, c'estr à-dire au point de vue des causes finales de l'univer-
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salité des choses où toute intelligence a sa place. Or, là seulement est la normalité où est ridéalité» et aller là est donc notre destinée dernière.
Il est vrai qu'au début nous sommes loin de ridéalité, mais elle est le terme, et non le point de départ. Le point de départ est Tidée, l'aspiration. Le progrès est le mouvement dans la vraie voie, au point de vue de Dieu. Et cela explique comment la séparation, le divorce d'avec ce point de vue, la substitution delà volonté individuelle à la volonté universelle, la concentration en soi, l'égoïsm'e, ce stupide attachement pour soi qui se fait Dieu, est si haïssable. C'est qu'avant d'être le vice le plus bas qui se conçoive en éthique, il est l'aberration la plus grossière qui se conçoive en métaphysique, l'individu substitué à l'universel, l'homme à Dieu. En effet, nous détacher de Dieu et . des desseins de l'ensemble pour nous concentrer sur . nous seuls, c'est mentir à notre nature. Fait pour juger comme Dieu, qui est la vérité, l'homme est fait aussi pour affectionner toutes choses comme Dieu, qui est l'amour.' Et les affectionner toutes en leur source, en Dieu qui est le Bien et le Beau ; nous attacher à Dieu et à ses desseins, c'est suivre notre nature. C'est notre nature de vouloir et d'agir dans la mesure de nos facultés comme Dieu qui est le type de la perfection.
Nous sommes donc engagés, guidés, dominés par notre nature même. Mais cette position, loin de nous asservir, nous émancipe, puisqu'elle nous élève à la
nature même de Dieu, qui est la liberté absolue. Aussi, nous nous savons si bien libres, que toujours nous nous accusons ou nous félicitons de Tusage que nous faisons de notre puissance et que nous traitons de libres toutes les puissances semblables à nous. A la vérité, dans la sphère de causalité qui m'est faite par la causalité suprême, je trouve partout des lois qui touchent ma liberté; mais, loin de la comprimer, elles la règlent, la tempèrent, Téclairent et la guident.
En face de causalités égales à la mienne et coor- . données avec elle, je me trouve dans le sentiment et dans Taisance d'une pleine autonomie. Je distingue leur jeu du mien ; leurs idées, leurs affections, leurs volitions, des miennes; je connais par moi les lois de leur être, leurs aspirations, leurs tendances. En effet, pour ce qui est de la société où je vis avec elles et oîi leurs droits limitent les miens, j'en connais si bien les lois que j'ai aidé à les faire, soit par moi ou par mes délégués : je ne suis pas autocrate, mais je suis autonome.
Je le suis moins dans mes rapports avec les causalités supérieures. Je le suis suffisamment encore dans mes rapports avec la causalité suprême. Je n'ai pas concouru aux lois qui président à mes relations avec elle. L'homme n'est ni le conseiller ni l'initié de Dieu ; il n'est pas l'aide primitif de son œuvre ; il n'en est le coopérateur que dans une sphère bornée.
En effet, en parlant du point de vue de préten-
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lions extrêmes, je puis dire que j'ignore naturellement les lois qui président à Tactivité de ma personne; qu'il nie faut de grands efforts pour les découvrir; que, pour formuler les seules lois du raisonnement, il a fallu bien du temps ; que des générations entières ont passé sur le globe terrestre avant Àristote qui a le mérite de les avoir classées ; que d'autres générations se sont évanouies avant que Bacon ait vu cdles de rinduction, et Kant celles de la raison. Cela est vrai. Mais ces lois sont ma propre nature, et si je laisse passer des siècles sans les dénomma et les classer systé-. matiquement, néanmoins tout mon être y vit, y respire et en use avec la même aisance depuis qu'il est.
On dit que, si l'homme ne connaît pas les lois et les desseins de l'ensemble, et s'il n'est pas le maître absolu des forces qui lui sont données pour y concourir, il ne saurait être responsable de son concours. Or, comment serait-il le maître de ses forces, s'il n'est pas l'auteur des lois qui les gouvernent?
L'objection serait fondée si nous étions quelque chose d'absolu, d'indépendant, de détaché du monde entier, une royauté dans une île isolée de l'univers; s'il y avait quelque chose au monde que nous eussions à gouverner nous seuls. Mais nous ne sommes seuls nulle part, nous ne sommes rien d'absolu, de détaché; au contraire, nous sommes quelque chose de fort attaché, de très-engagé dans l'universalité des
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êtres et dans le merveilleux enchaineinent qui les unit. Nous y sommes si engagés que nous Be saurions pas plus nous en arracher que nous ne nous y som« mes introduits; et loin d'y prétendre à une royauté abosolue, à une existence sans contrôle, il faut reoon* naître, en toute humilité, que nous n'avona rien à régler <lans le monde et rien à y gouverner par nous seuls, pas même notre personne, Tout est réglé par l'Intelligence suprême, et c'est avec elle que nous partageons le gouvernement de ce qui nous est confié de notre personne» corps et âme. Et on ne saurait trop combattre la folle prétention de ceux qui, s'imaginant que l'homme a la disposition absolue de soimême, lui revendiquent une liberté absolue.
Sans doute une large partest faiteà notre spontanéité. La vblonté est celle de nos facultés sur laquelle nous avons le plus d'action ; c'est sur ce domaine que Dieu a fondé notre petit empire dans ce monde; c'est là que gtt notre royauté, notre dignité. Mais notre dignité la plus haute, c'est précisément d'avoir, moins la volonté la plus personnelle et la plus indépendante, que la plus conforme à la volonté suprême qui règne dans le monde. Et non-seulement nous devons reconnaître que notre gouvernement propre est très-borné, mais que nous ne serions pas capables d'en exercer un autre, puisque nous ne savons qu'imparfaitement les forces que nous possédons et les lois qui les règlent.
L'homme ne saurait donc avoir le gouvernement
absolu de sa personne, et sa plus grande ambition doit être de savoir, causalité relative sous l'action d'une causalité absolue, la part qui lui est faite dans le gouvernement de soi, afin que son concours à la réalisation des desseins de l'ensemble soit conforme à sa mission. •
II. — Des lois du monde spirituel dans leurs rapports avec les forces particulières et avec la force centrale.
Les forces particulières, inhérentes aux esprits, descendant du principe de tout et remontant à la cause des causes, sont autant de rayons d'une seule et même lumière, de dons distribués par la môme main. Mais leur véritable nature dépend nécessairement de la nature des esprits eux-mêmes, et ici se rencontre l'invincible difficulté du mode, à savoir de quelle manière les forces particulières sont mises en jeu par la force suprême, en vertu de la substance de celle-ci et de la nature de celles-là.
Leibnitz [Deprimœ philosophiœ emendatione et notione) dit qu'en toute philosophie il faut bien définir l'idée de substance, puisque de cette idée dépendent les vérités premières sur Dieu et sur les esprits ainsi que sur la nature des corps.
Mais définir l'idée de substance, ce n'est définir qu'une idée, ce n'est pas définir la. substance ; ces définitions n'ont de valeur qu'en logique; elles n'en
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ont aucune en métaphysique. Car ce que veut celle-ci, ce D*est pas la nature des idées, c*est celle des choses. Et de même qu'on ne sait rien encore sur Dieu et sur les esprits quand on n'en a défini que les idées, de même qu'on ne sait alors que toute l'étendue de ce qu'on ne sait pas, on ne sait rien non plus quand on a défini l'idée de substance.
Leibnitz ajoute que la substance est douée d'une force active. Or il est très-vrai que d'ordinaire une force est active ; il est très-vrai que la dernière raison de tout mouvement, c'est la force primitivement imprimée à la création, la force qui est partout dans le monde, la force que les substances créées ont reçue de la substance créatrice, en un mot, la force d'agir« Mais la question est un peu autre, à savoir dans quel rapport se trouvent les substances ou les forces spé-' ciales avec la substance ou la force suprême. C'est bien ce problème que le grand métaphysicien agite; mais quand il dit encore, que toutes les forces ont reçu de la force suprême, la manière d'exercer leur action, cela ne peut être vrai pour les substances spirituelles que dans certaines limites.
Que deviendrait la liberté de celles qui sont responsables de leurs œuvres, si Dieu leur avait tracé même leur manière d'agir, en même temps qu'il leur a donné les forces?
On arriverait ainsi à cette même théorie de Malebrancbe que Leibnitz s'efforce de combattre, à sa-
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voir : a Que la force mouvante n'est point dans les corps» mais uniquement en Dieu ; que ce n'est que Faction de Dieu qui les crée ou qui les conserve successivement en différents lieux. »
Or, aller juque4à, ce serait évidemment confondre la force qui est en Dieu même avec les forces qu'il a mises dans la nature pour y agir conformément à ses lois^ et Leibnitz avait raison de combattre cette idée. Mais le fait est qu'il y serait retombé lui-même, si Ton prenait sa solution au sens des mots.
Que Dieu a donné à chaque corps la. force qui loi était nécessaire, et qu'il a déterminé l'idée, la loi, le type des actions ou la manière d'agir en vertu de cette force, cela est vrai, mais sous la réservé de la liberté de l'agent. Dieu donne la force libre, mais il n'est pas h force qui agit en chaque corps et qui le remue i chaque fois qu'il est en mouyemeoU Dieu n'a pas non plus fait de chaque corps, ni de l'univers, un corps ou monde indépendant. Sa volonté est la loi de l'ensemble ; mais elle n'est pas la force ni les forces.
Le monde a dans son sein une force universelle qui agit comme une puissance vivifiante dans la nature entière, et qui, en son origine, en sa permanence, remonte à la puissance suprême, à laquelle elle est soumise, mais qui en est trè^distincte.
Or ce qui est vrai pour le monde matériel, l'est à plus forte raison pour le monde spirituel et ses forces.
Soumises les unes comme les autres àdes lois eon-
siftûles, invariables, universelles, les forces spirituelles se distingent des forces matérielles, en ceci, qu'elles ont conscience des lois ou des règles qu'elles suivent.
Ces règles sont ou des lois nécessaires, qu'elles portent en elles-mêmes, en verlu de leur nature et de leur qua«t lité de membres du monde spirituel, ou des r^ies arbitraires qui leur sont tracées par l'Être suprême, leur auteur, qu'ils réfléchissent plus ou moins fidèlement.
La première de ces théories constituerait à la fois l'isolement des individus et un déterminisme général; elle est dès lors impossible. La seconde seule est donc la vraie, c'est-à-dire que les lois suivies par les intelligences sont la pensée de celui qui les a faites. Et ces lois n'ont pas plus d'existence indépendante que les lois physiques. Dieu étant toujours la lumière et la perfection, voyant tout, voulant tout et réglant tout à' chaque instant, il n'a pas plus délibéré des lois ou arrêté des principes de conduite à l'égard du monde spirituel qu'il ne l'a fait à Tégard du monde matériel.
Substituer à sa pensée permanente, des lois et des forces émanées de lui et les faire indépendantes de sa volonté, c'est créer de ces vaines entités qu'a aimées le moyen-Age et qui n'ont fait que l'égarer. Toutefois, si les lois du monde ne sont que la pensée de Dieu,, et si la pensée de Dieu est Dieu lui-même, il ne faut pas exagérer le vrai et dire que Dieu est tout en tout, qu'il
n'y a que lui qui, loi et règle, soit aussi force et puissance; que lui qui veuille et qui agisse. Il ne faut pas dire que toutes les autres intelligences sont des instruments dénués d'idées propres, de volonté personnelle, de mouvements spontanés. Car si Dieu était à la fois la seule volonté, la seule loi et la seule force agissant directement dans toutes les existences, ce serait Dieu qui ferait tout ce qui se fait dans l'univers. Cela est tout aussi contraire à la raison que des forces, des volontés et des lois indépendantes de Dieu, un univers autre que le sien et dans le sein du sien.
En effet, toute intelligence tient de Dieu ce qu'elle est et ce qu'elle a, mais non ce qu'elle fait. Si elle est un être moral et une liberté, c'est à lui qu'elle le doit, car elle tient tout de la part de celui qui est le principe de tout. Mais ses œuvres sont à elle. Sans doute il sait les forces qu'il donne, et il n'y a jamais d'abandon de sa part : il y au contraire intervention constante, et c'est l'ordre voulu de lui, que dans le monde spirituel chacun agisse selon la destinée qu'il lui a faite et les forces qu'il lui a données. Mais chacun est libre dans la sphère de mouvement qui lui est assignée : chacun y est l'auteur de ses actes.
Dans l'hypothèse de lois établies ailleurs qu'en Dieu, de lois éternelles comme lui et non-seulement indépendantes de lui, mais auxquelles lui-même serait enchaîné, il y aurait deux suprêmes, deux absolus, ce qui est absurde.
Dans rhypothèse de lois inhérentes a la nature des êtres, quand même Dieu les aurait faites, il n'aurait été législateur ou causalité absolue qu'un seul instant, pour céder ensuite la place à des forces sinon aveugles, du moins' immuables. Cela est inadmissible. Dans rhypothèse qu'il est tout en tout et toutes les forces, il est aussi tous les êtres« et ceux-ci ne son que de purs automates sans liberté et sans responsabilité. Cela est fantasque. On n*a qu'à examiner déplus près ce qu'on appelle les lois du monde, pour se convaincre que c'est réellement l'ensemble ou l'ordre des faits généraux qui ont lieu en vertu de forces données et gouvernées par la volonté divine. Ce n'est pas qu'il soit aisé de s'entendre sur le vrai tableau de ces lois, vu l'état si défectueux encore de la plupart des sciences et la variété si inconciliable des opinions. Toutefois, en ce qui concerne le monde spirituel , ce sont naturellement les penseurs les plus spiritualistes qu'on écoute avec le plus de confiance, et Malebranche a le droit d'être consulté un des premiers. Malebranche place à la tête des lois fondamentales du monde une liste qui a l'inconvénient de confondre un peu le spirituel et le matériel, mais qui, malgré son imperfection, a du moins le mérite de mettre sur la voie.
Cette liste comprend cinq groupes. « l"" Les lois générales des communications des mouvements, desquelles lois le choc des corps est la cause occasionnelle ou naturelle. C*est par ces lois que Dieu a donné au r. II. 15
soleil la puissance d'éclairer, au feu celle de brûler» et c'est en obéissant à ses propres lois que Dieu fait tout ce que font les causés secondes. 2* Les lois de runion de Tâme et du corps dont les modalités sont réciproquement causes occasionnelles de leurs changements. Par ces lois j'ai la puissance de parler, de marcher, de sentir, d'imaginer, et les objets ont, par mes organes, le pouvoir de me toucher. C'est par ces lois que Dieu m'unit à toutes ses œuvres. S"" Les lois de l'union de l'Ame avec Dieu, avec la substance intelligible de la raison universelle, desquelles lois notre attention est la cause occasionnelle. C'est par l'établissement de ces lois que l'esprit a le pouvoir de penser ce qu'il veut et de découvrir la vérité. »
<( Il n'y a, dit l'auteur, que ces trois lois générales que la raison et l'expérience nous apprennent. Mais l'autorité de l'Écriture nous en fait connaître encore deui autres, à savoir. 4'' Les lois générales qui donnent aux génies bons ou mauvais, pouvoir sur les corps, substances inférieures à leur nature. C'est par l'efficace de ces lois que les anges ont gouverné le peuple juif, l'ont puni et récompensé par des biens et par des maux, selon Tordre qu'ils en avaient reçu de Dieu. C'est par l'efficace de ces lois que les démons ont encore le pouvoir de nous tenter et que nos anges tutélaires ont celui de nous défendre. Les causes occasionnelles de ces lois sont leurs désirs pratiques; car il y a contradiction qu'un autre, qui est le créateur
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des corps, en puisse être le moteur. 5* Les lois par lesquelles Jésus-Christ a reçu la souveraine puissance dans le ciel et sur la terre, non-seulement sur les corps, mais sur les esprits, etc..»
On voit que, de ces cinq groupes de lois, selon lesquelles , d'après Malebranche, Dieu règle le cours ordinaire de sa providence, et qu'on appelle Tensemble des lois de la nature et de la grâce, le premier ne regarde que le monde physique, le second et le troisième que le monde humain, le quatrième que le monde juif, et le cinquième que le monde chrétien. Cette conception est donc très-incomplète. Mais d'abord c^la ne surprendra personne, puisqu'il est impossible d'épuiser les modes du gouvernement divin dans le monde spiritjiel ; ensuite cela met sur la voie du vrai. Le monde physique étant le véhicule des desseins qui se réalisent dans le monde moral, on n'a qu'à élever les lois du premier pour avoir aussi celles du second. Et puisque le monde juif n'a été que le plus favorisé d'entre les anciens mondes préparatoires au royaume de Dieu , et que lé monde chrétien doit s'étendre un jour sur la terre entière, on n'a qu'à généraliser les lois de ces deux mondes ou étendre les lois du royaume de Dieu sur toutes les créatures morales de la terre, sur le monde spirituel tout entier, pour approcher de la vérité. C'est ainsi q"^> malgré son imperfection, le tableau de Malebranche mènera au vrai.
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Mais le philosophe y dit-il avec raison : Puisque c'est par ces lois que Dieu exécute ses desseins d'une manière qui porte admirablement le caractère de sa prescience infinie, Dieu fait tout ce que font les lois secondes? »
Que la cause première agisse par elle-même ou par les causes finales, le but, et un but digne de sa sagesse suprême, est toujours réalisé, et dès lors on peuttout attribuer directement à Dieu. Mais si cela se peut dans la nature matérielle, cela est inadmissible dans Tordre moral ; cela y constitue le panthéisme éthique, qui est aussi grossier que tout autre.
Sans doute, Malebranche était très-excusable de tenir aux causes secondes, au moment où Spinoza rejetait les causes secondes et les causes finales pour ne plus professer qu'une seule cause^ substance unique, dont la pensée et la matière sont les seules modalités. Mais attribuer encore à Dieu le jeu des causes secondes, n'était-ce pas, sans le vouloir, favoriser l'acceptation de cette maxime de Spinoza : Prœter Deum, iMÂUadari nequeconcipipotest svAstantiaf et de cette autre : Quidqmd est M Deo^ est; et nihil sine Deo esse neque œncipi potest ? N'est-ce pas , tout en favorisant le panthéisme qu'on combat, prêter appui au déterminisme qu'on hait, que de parler d'un Dieu qui obéU à ses propres lois?
Ces aberrations ont empêché les philosophes spiritualistes de s'attacher au tableau de Malebranche pour le rectifier et le compléter d'après les indications
si admirables qa'il donne lui-même. D'autres, au Heu d'essayer des tableaux plus complets, se sont bornés à formuler quelques principes généraux qu'on a qualifiés de lois du monde : soit l'analogie des lois du monde physique avec celles du monde intellectuel, soit l'homogénéité universelle des existences intellectuelles et morales ou le principe de continuité liant tous les êtres spirituels, soit le dynamisme intérieur pénétrant la nature pneumatique tout entière sous l'apparent mécanisme de ses phénomènes.
Mais ces trois principes ne sont encore que des faits, faits plus généraux que ceux du groupe précédent, mais faits véritables et qui sont loin d'embrasser la totalité de ceux qu'on peut qualifier de lois du monde spirituel. Or il en est de même de toutes les lois du monde des esprits, lois particulières, lois générales. Toutes celles, par exemple, qui président à la pensée, aux opérations de l'intelligence, à la recherche de la vérité et qu'énumère la logique sont des faits. Toutes les lois de la sensibilité, parmi lesquelles brillent surtout celles des facultés esthétiques et les règles qu'analyse la science du goût, toutes les règles des facultés actives, ces lois, ne sont encore que des faits d'une seule et même nature. Ce sont des faits qui ont lieu en vertu d'une volonté universelle et suprême, qui est la vraie loi.
Et de celui qui est la perfection, il est tout simple de dire, sit pro lege vohmtds. La vraie et
unique loi du monde spirituel, c'est sa pensée, son logos. Âfalebranche dit donc avec raison que le logos est Tordre ou Tensemble des lois nécessaires.
On objecte que, si les forces de tous les esprits obéissent à des lois suprêmes pour concourir à un dessein général, si ce dessein est divin et par conséquent divinement arrêté, nous y sommes enchaînés, et tous les esprits je sont, divinement sans doute, mais invariablement et irrésistiblement. Or, la raison au nom d'une évidence incontestable, et la conscience au nom de ses certitudes les plus positives, proclament notre liberté. Comment concilier deux ordres de choses aussi contradictoires? Ou plutôt, de quelle manière celui qui est l'auteur de l'univers intellectuel le gouverne-t-il, pour que, liberté suprême lui-même, il conserve aux forces intelligentes faites à son image et soumises à ses lois les libertés subordonnées dont il les a douées? Peuvent-ils remplir à la fois son but général et leurs destinées particulières?
C'est demander, en d'autres termes, quelle est la part qu'il s'y réserve et quelle est celle qu'il y livre?
III. — La part de V intelligence absolue et la part des intelligences finies dans la cond/uite de leur destinée»
Si Dieu gouverne lui-même et s'il gouverne tout, rien nest libre dans l'univers ^ s'il n'y gouverne rien,
c'est le destin qui mène, c'est la nécessité qui règne, car ce ne sont pas les individualités. Tel est le dilemme qui a porté Leibnitz à écrire sa théodicée.
<K On voit quelquefois des gens, nous dit-il, qui conçoivent mal la bonté et la justice du souverain dé l'univers. Ils se figurent un Dieu qui ne mérite point d^être imité ni d'être aimé... On a eu récours à la . puissance irrésistible de Dieu quand il s'agissait plutôt de faire voir sa bonté suprême, et on a employé un pouvoir despotique, lorsqu'on devait concevoir une puissance réglée par la plus parfaite sagesse. J'ai remarqué que ces sentiments.... étaient appuyés particulièrement sur des notions embarrassées qu'on s'était formées touchant la liberté, la nécessité et le destin; et j'ai pris la plume... C'est ce que j'ai entrepris dans les essais sur la bonté de Dieu, la liberté de l'homme, et l'origine du mal. »
Et certes personne n'a jamais saisi ces problèmes avec plus de hauteur que Leibnitz. Malheureusement il n'a jamais rien achevé, et partout il a soulevé plus de questions qu'il n'a pu donner de solutions. Quant à nous, ici encore prenons notre point de départ dans la fraction du monde spirituel que nous avons sous les yeux- Dans l'espèce humaine, à toutes les forces qui lui sont données, et à tout le jeu de ses facultés président des lois divines. Néanmoins le jeu se fait au nom de la liberté humaine, suffisamment assurée, car ses deux termes essentiels sont la personnalité et la res-
ponsabilité. C'est-à-dire qu'il nous est fait en dons et en attributs une part telle qu'elle constitue une personnalité, et que, si dépendants que. nous soyonis, nous restons assez maîtres de nous-mêmes pour être responsables de nos œuvres.
Maintenant, s'il est permis déjuger du monde spirituel en général par le monde humain, nous dirons qu'il y a dans la création morale tout entière une part de forces réservée au créateur et une part donnée aux créatures, laquelle constitue une personnalité morale à la fois dépendante et indépendante.
Elle est dépendante d'une conduite suprême, qu'on pçut qualifier à la foi de relative et d'absolue: relative quant aux éventualités qui se présentent dans le jeu de la part qui nous est donnée, absolue quant à la part des forces que Dieu s'est réservées et quant aux desseins qu'il veut atteindre.
Elle est indépendante en ce qu'elle îorme, dans la sphère qui lui est assignée, un être libre et disposant à son arbitre, au nom de la raison et de la conscience, des forces ou des moyens qui lui sont donnés. Car si Dieu est la personnalité suprême, il n'est pas la personnalité unique. Tout être moral et libre est une personnalité à la fois dépendante et indépendante de la sienne. Sans prétendre déterminer d'une manière absolue le degré de notre dépendance et celui de notre indépendance h son égard, ce qui ne demanderait rien moins que la science complète de la na-
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ture de Dîeo et des esprits libres, on doit toutefois poser comme constitoant une personnalité spirituelle ou morale (^s quatre faits essentiels: 1"* la conscience de la non-identité, en même temps que celle de Taffinité ; 2"* la conscience d'une destinée spéciale et individuelle, en même temps quecelle d'un concours à la destinée générale; 3"* la possession des facultés nécessaires pour Taccomplissement de lune et de l'autre ; i"* la libre disposition de ces facultés dans une mesure coordonnée avec cet ordre de choses qui existe dans la pensée divine et qu'on appelle les lois du monde spirituel.
Pour ce qui est de déterminer, d'une manière précise, l'étendue de l'œuvre assignée à chacun, la mesure des lumières ou des forces mise à sa disposition, le degré de liberté qui lui est fait dans le système entier, l'action suprême dans le particulier et dans le général, pour faire le départ entre Dieu et les autres êtres moraux dans l'œuvre d'ensemble, il faudrait concevoir cette œuvre. Or nous n'en sommes pas là. Mais ce que nous affirmons avec assurance, c'est que, même en tenant tout de Dieu, nous sommes nous, nous avons notre mission^ notre sphère, nos moyens et le gouvernement de notre personnalité, le tout dans certaines limites et en communauté avec celui qui nous a faits ce que nous sommes.
^ On dit qu'étant par lui nous ne voyons et n'agissons que par lui.
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Que DOS lumières viennent jusqu'à un certain point de Dieu, notre intelligence étant un rayon ou un don émané de lui, que le degré de force et 4'étendue de nos idées remontent à lui, les occasions d'instruction et de développement pour les individus comme pour les peuples venant de sa part, cela est évident. Mais il serait insensé de dire que nos lumières sont les siennes, qu'il nous fait tout voir en lui et comme il veut, sans que notre volonté personnelle entre pour rien dans l'étendue ou la nature de nos idées, qu'en un mot notre rôle est celui d'une machine. L'exagération de Malebranche, quand il s'écrie : a Dieu nous fait voir en lui, » est donc d'un cartésianisme outré. Le fait simple et pur est que, dans une grande mesure, nos lumières sont les nôtres, qu'elles dépendent en majeure partie du degré d'application de notre esprit, de la rectitude de notre pensée et même de la droiture de nos sentiments.
Il en est de nos moyens d'action comme de nos moyens de connaître, ou de nos lumières. Une large part, le fond même, nous viec^t de celui qui ordonne le tout ; une autre part, le développement et l'emploi de ce qu'il nous donne, est notre fait, tient à l'énergie de notre volonté, à la fidélité de notre dévouement. Ainsi que la sphère de liberté de chaque être moral est inscrite par Dieu lui-même dans la grande sphère de la sienne, celle de notre œuvre l'est dans ta circonférence indéfinie de l'œuvre divine.
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Notre condition est donc l'indépendance dans la dépendance. L'indépendance en ce sens» que c'est nous qui chdsissons ce qu'il y a de plus indépendant dans cette vie, l'emploi de notre liberté et celui de nos forces ; la dépendance en ce sens, que l'Intelligence suprême ne nous abandonne jamais à nousmêmes et que sa volonté suprême ne cesse pas de veiller sur nous. Sa volonté, c'est l'ordre moral qui règne dans le monde. Nous pouvons violer cet ordre, nous en détacher et nous concentrer sur nous-mêmes; mais de cet égoïsme, qui est mortel lorsqu'il devient la vie de l'âme, naissent des infractions qui enfantent des maux de tous genres. Nous pouvons aimer cet ordre, qui est fait pour être aimé, saint et beau comme il est; et de cet amour sublime, qui donne des sentiments divins, naissent des rapports divins et un développement sublime.
Dans tout être moral, il y a les forces primitives données par la Providence divine et les forces ultétérieures ou acquises. Au début, tout est don de la Providence et son œuvre : notre existence intellectuelle, notre vie, notre pensée et notre volonté, viennent d'elle. Elle ne fait cependant son œuvre que pour nous faire faire la nôtre. Et au moment donné, la sienne est si avancée en nous que la nôtre commence, que notre pensée, notre sensibilité, notre volonté, sont à nous ; que notre raison et notre conscience ne sont plus la raison et la conscience de
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Dieu, mais les nôtres. C'est là ce qui constitue notre personnalité. Notre personnalité demeure dépendante . de la personnalité suprême, cela est vrai; mais elle est aussi à ce point indépendante qu'elle n'est nullement entravée par la direction divine,. si peu connue que nous n'en avons que des notions générales.
Aussi chacun se sent suffisamment libre pour la part qui lui est déléguée dans l'ensemble ou réservée à son action directe, et nul n'est libre absolument; An contraire, chacun est soumis non-seulement aux lois de Dieu, mais encore à des lois humaines. Toutefois, ce qui atteste que cela se concilie avec une liberté suffisante, c'est que souvent nous allons plus loin et que nous nous soumettons non seulement à des lois, mais encore à des considérations humaines. Puisque c'est là une soumission de choix, c'en est une de liberté, et nous le prouvons bien en nous y refusant quand nous le voulons. Dans tout cela notre personnalité fait,non pas un seul acte de liberté, mais toute une série d'actes d'examen, de comparaison, d'assentiment, de préférence.
Sans doute l'homme n'est pas absolu^ pas suprême; il n'est pas dans son monde à lui et ne s'y est pas mis ; il n'y comprend bien ni son début, ni sa fin ; il n'y entre ni avec un dessein arrêté, ni avec des facultés connues, ni avec des moyens mesurés ni avec des combinaisons déterminées par lui. Au contraire, c'est par un autre qu'il y est, c'est dans le domaine d'un autre qu'il vit. C'est en ce sens et en
ces limites que se meut la personnalité de toute intelligence finie. Dans l'œuvre générale de tous les esprits libres, dans l'œuvre spéciale de l'espèce humaine et dans l'œuvre individuelle de l'homme, ee qu'on appelle le gouvernement de Dieu n'est autre chose que Dieu en rapport permanent et immédiat avec tous les êtres, les conduisant à ses fins ou à la réalisation de ses desseins.
Ces desseins eux-mêmes ne sont autre chose que Dieu voulant le bonheur de tous d'après des lois qui ne sont autre chose que Dieu servant, par ses perfections, de norme ou dérègle librement préférée à tous.
Quand nous sommes réellement des êtres moraux et intelligents, marchant toujours vers le plus haut degré du développement humain, nous vivons avec Dieu dans ces rapports intimes où c'est avant tout sa volonté que nous cherchons, oîi la nôtre est à ce point unie à la sienne qu'elle n'en diffère pas, oit nous le prions de mener notre destinée de manière à être à lui et un avec lui. La Providence, pour nous, n'est autre chose que Dieu en ce rapport intime et complet avec nous. Cela n'est pour lui ni une sollicitude, ni une vigilance, ni une application. Cela n'a besoin d'aucune règle. Car Dieu, maître suprême de tout, et donnant force et intelligence à tout, n'est que Dieu voulant encore ce qu'il a créé un jour, en voulant sans cesse le bonheur, et le procurant sans interruption en vertu de la nature même de son être.
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Concevoir Dieu autrement, le borner à la force qui est en lui, à ses idées et à ses affections personnelles, abstraction faite de sa providence et de ses œuvres, ce n'est pas le prendre tel qu'il se manifeste dans le monde, enchaînement immense de forces, d'idées et de volontés qui répondent aux siennes, et qui se font une place si bien voulue à côté de la sienne, qu'entre lui et ceux qui tiennent de lui ce qu'ils sont et ce qu'ils font, il y a correspondance de pensée, de tendances et d'amour.
Une singulière hypothèse veut que Dieu ne prévoie que <( le contenu éternel de la marche du monde et la vérité essentielle qui s'y fait jour, sans les éventualités purement contingentes de l'œuvre humaine. » (Martensen, p. 106.) Cela nie tout rapport intime entre Dieu et nous. Or, c'est la négation de ces rapports d'une si grande prcrfondeur, d'une si merveilleuse délicatesse et d'une importance si décisive dans les destinées des êtres moraux, qui frappe l'athéisme, le naturalisme, le matérialisme et le panthéisme d'un discrédit si absolu et d'une réprobation si universelle.
En parlant de Dieu comme s'il était, lui seul, tout ce qu'il y a de liberté et de moralité dans l'univers, comme s'il n'y avait que lui qui fût réel, tandis que tout le reste serait simple phénomène, on fait de lui tout au plus un sublime égoïste, se complaisant dans de vains jeux, dans des apparences de créatures, qui ne sachant que le réfléchir sans liberté, sans spontanéité,
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sans aucun sentiment, ne sauraient ni Taimer, ni se mantrer dignes d'en être aimés.