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IV. — Le règne personnel de Dieu, — Théocratie.— Théophanie

Les textes bibliques ajoutent à ces enseignements généraux, sur le gouvernement de Dieu, une série de faits où Dieu conduit, comme à la main , la destinée des siens, protoplastes, patriarches, législateurs, sacrificateurs^ juges, rois et prophètes. Pour conduire à ses fins suprêmes, qui sont le règne de sa volonté pure et absolue, jalouse de toute autre, il apparaît à son peuple, lui parle, lui adresse tantôt les promesses les plus flatteuses, tantôt les reproches les plus tendres, suspend sur sa faiblesse épreuve sur épreuve, le chfltie, le relèye, le fait tomber ou triompher.

Il y a, dans cette théodicée, des anthropomorphismes semblables à ceux de la cosmogonie ; mais de leur sein les idées sortent tout aussi claires et précises. Otez le pur orientalisme, et il reste la doctrine positive, touchante, sublime, que Dieu conduit tout directement, que, dans sa providaice, rien n'est oublié, pas un cheveu de notre tête.

C'est là l'intervention la plus directe, le règne le plus immédiat, ou la manifestation la plus personnelle de Dieu, qui soit dans l'histoire. C'est là une véritable théocratie. D'ordinaire la théocratie est in-

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direete ; ee n'est qu'un gouverDement sacerdotal qui se met à la place de Dieu. Ce que nous donne la Bible, c'est le règne de Dieu lui-même» la théocratie directe, accompagnée d'une théophanie directe aussi.

La théophanie est un pas immense sur la cosmogonie et la théocratie. Ce n'est plus la manifestation deâ attributs ou du gouvernement de Dieu^ c'est l'apparition de sa personne.

Dieu s'est-il montré soit à l'espèce humaine soit à une autre classe d'esprits, et, après s'être révélé dans ses œuvres spirituelles et dans ses œuvres matérielles, a-t-il voulu encore produire sa personne d'une manière sensible? Son apparition même était-elle nécessaire pour se faire connaître ou pour sceller plus étroitement ses rapports avec les êtres faits à son image?

Ne trouvant pas à priori de motifs suffisants pour une théophanie, on a souvent rejeté, sinon la pos- 'sibilité, du moins la convenance d'une manifestation aussi sensible de celui qu'on dit tout esprit, pur esprit. Par cela même que Dieu s'est manifesté virtuellement à l'espèce humaine dans la raison de l'homme et pour sa raison, on a cru inutile q^'il se manifestât encore personnellement et à nos sens. On a même dit qu'il répugnait à la saine spéculation d'admettre, qu'un Dieu esprit se manifestât autrement que d'une manière indirecte ou symbolique, comtne il le fait dans ses œuvres, soit le monde, smt l'homme, soit les intelligences célestes les plus élevées.

Mais, d'abord, nous avons dit ce que signifient les arguments tirés d'une spiritualité exclusive. En second lieu , l'apparition de la personne de Dieu est à peu contraire aux notions communes de Tiotelligence . que l'humanité y a toujours cru, en a toujours parlé. Le principe, que Dieu est un pur esprit et qu'un esprit n'a pas de corps, principe dont nous concevons mal la portée et même le sens, l'antiquité l'a connu comme nous, puisque c'est elle qui nous l'a légué, et toutefois il ne l'a pas empêchée d'enseigner des théophanies. £t elle a eu raison. Qui est une substance, peut avoir une forme, et une forme im|diqùe un corps. Sous le point de vue de la pure possibilité, il est évident que celui qui donne l'être, la substance et la forme à tout, et qui manifeste ses attributs sous la forme de tant de substances et de tant d'êtres, peutaisément manifester sa personne sous une forme spéciale, soit une fois , soit des milliers de fojs , sur les milliers de globes que sa volonté a créés. On peut soutenir qu'il ne le fait pas et qu'il ne l'a jamais fait ; ce n'e^t là qu'une question d'histoire ; mais soutenir que cela ne se pourrait, que c'est contraire h la raison, c'est se jouer de la raison.

On a fait contre les récits théophaniques une autre objection. On a dit que, de la part de l'homme, le désir de voir Dieu de ses yeux est très-naturel et l'idée de l'avoir vu, très-digne de ces âges primitifs, dont la simplicité est si poétique, et l'intelligence si crédule;

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mais qu'à Texainen c'est une pensée puérile de le faire descendre sur la terre et de lui prêter des formes ou des œuvres humaines. Ces pieuses créations, il faut les laisser aux siècles qui les produisent. S'il convient à Tenfance de l'humanité d'abaisser l'Être des êtres jusqu'à elle, il convient à son âge mûr d'élever l'Infini au-dessus de cette ressemblance avec le fini. Il est entre le Créateur et lui une ligne infranchissable.

Mais pour ce qui est du vrai caractère de l'âge primitif et des jeux de sa foi, si la vie devant Dieu et en Dieu -^or telle est la vie primitive de l'homme — est de la puérilité, cette puérilité est une des plus grandes gloires de l'homme. C'est la vie naturelle d'une intelligence morale et libre, faiteà l'image de Dieu, sortant de la main de Dieu ; et plus le génie philosophique fera de progrès, mieux il comprendra la valeur religieuse de la métaphysique primitive. La poésie n'exclut pas la doctrine ; sa magnificence ajoute à la force des idées. L'imagination qui crée et la raison qui examine, c'est une seule et même âme ; la rehgion et la poésie sont sœurs^ et si Tune n'était que la fable, comment serait-elle la sœur de l'autre? L'affinité de la philosophie avec l'une et l'autre est telle qu'on ne doit traiter de puérilité ce que l'une et l'autre lui transmettent, qu'autant qu'il ne s'y trouve pas de sens même pour les âges primitifs.

On fait contre les théophanies une objection qui est une puérilité : on demande ce que deviendrait le

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gouvernement du monde, si TÊtre suprême» qui ne le gouverne que parce qu'il est omniprésent, circonscrivait sa personne en un seul lieu et un seul corps?

Mais Dieu ne peut-il pas prendre telle forme qu'il lui plaît, sans s'y renfermer ? Et ce qui rendrait sa présence plus sensible,ôterait-il quelque chose à son être? Si un esprit créé et enfermé dans une forme corporelle, en gouverne des millions d'autres du fond de son cabinet, l'Esprit créateur ferait-il défaut à l'univers sous quelque forme qu'il pût lui convenir d'être? ,

On a dit, enfin, qu'on ne voit pas de quelle utilité sont les théophanies. — On peut nier cette utilité, puisqu'on peut tout nier ; mais on sait qu'à force d'aller de négation en négation, la raison finit par se nier elle-même. Il est d'ailleurs évident que, de toutes les démonstrations de l'existence de Dieu, les théophanies sont la meilleure. Or en rejetant, sans y regarder de près, tout ce faisceau de traditions théophaniques qui constitue ce que l'histoire lui apprend de plus positif sur la conduite de la destinée humaine, la philosophie négative imite Aristippe, jetant ses trëh sors par-dessus bord pour voyager plus commodément pendant quelques moments. La philosophie positive fait mieux d'imiter Platon , enrichissant la Grèce au nom de la raison et des plus brillantes créations de l'Orient. En effet, loin de penser que des manifestations spéciales de Dieu soient impossibles, les considérant comme très-possibles, elle oppose à la préten-

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due impaissaoce de Dieu de se manifester autrement que dans ses œuvres, la puissance de^ se manifester comme il veut, à la théorie de Tabscondition universelle, colle de la révélation universelle. Image de la raison divine , la nôtre est dans ses conceptions universelle Qomme son type. Or sachant que le créateur de toutes les formes les gouverne toutes, revêtant les êtres moraux et libres de celles qu'il lui platt et en vertu de lois qui ne résident qu'en Lui, sans le lier à aucune, la raison pense qu'il peut les prendre toutes, sans que nulle ne lui ôte ni ne lui donne-rien.

Devant une conception philosophique libre de toute doctrine exclusive, les théophanies enseignées dans les religions de l'antiquité sont toutes dignes de notre attention, soit comme des faits moraux, soit comme des traditions semées dans le monde spirituel selon les desseins de Dieu. Les manifestations les plus var riées, les plus incessantes et les plus sensibles étaient non-seulement très-possibles, elles étaient très-désirables, et toutes attestent, selon saint Paul, que Dieu n'a pas laissé les nations sans ténK>ignages. Quand on dit que l'antiquité est crédule et conteuse, on n'apprend rien à personne et on oublie peut-être que l'espèce humaine Test toujours. L'antbpiité ne l'est pas trop. Si affirmative et si hardie qu'elle soit touchant l'apparition de dieux secondaires, elle est très-réservée sur celle du Dieu suprême, dont elle place la résidence dans la pure sphère des intelligences, en

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dehors de la régian sensible. A la vérité, il y a des traditions théophaniques très-altérées» et celles des Grecs comptent des apparitions amenées par des motifs ou frivoles ou coupables. Mais ces traditions de seconde main, recueillies dans les rues par des poètes étrangers à Forigine et au sen/de ces récits, loin d'être la science des sanctuaires ou la spéculation primitive, annoncent par tous les bouts la décadence à laquelle ils appartiennent. Quand Homère et Hésiode nous racontent les apparitions de Jupiter ou celles d'autres dieux , ce ne sont plus des mythes religieux ou philosophiques qu'ils donnent ; ce n'est plus évidemment que de la simple poésie héroïque ou mythologique. Récits fabuleux, traditions altérées de l'allégorie antique, qu'avait créés l'intelligence humaine encore puissante et forte de son intimité avec son auteur, ces contes sont même à ce point vulgaires , que les dieux y apparaissent sous la forme de simples mortels, avec des qualités physiques et morales un peu supérieures à celle de l'homme, il est vrai, mais sans véritable idéalité. Les dernières ères de la philosophie ancienne,qui les ennoblissent ou les convertissent en. une sorte de philosophie de la nature, n'ont plus elles^nêmes aucune intelligence du système de l'aiitique Orient, qui veut que Dieu intervienne dans les destinées morales de l'humanité, quand elle a besoin de salut. La légende des quatre âges qu'Ovide reproduit dans ses Métamorphoses imitées d'un texte grec,

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présente bien quatre degrés de décadence morale; mais ce n'est plus là, ni le système de Tlnde, ni celui de la Perse, ni celui de l'Egypte. Au contraire, toutes les notions en sont confondues. Et cependant, même en cel^tat d'altération , ces contes respectent le principe fondamental de la théophanie sérieuse, celui que Dieu, ou que le Dieu suprême, ne se montre pas aui hommes. La philosophie mystique des néoplatoniciens, en voulant spiritualiser ces traditions, les a rat- . tachées au Dieu suprême ; mais ses idées purement scolastiques sur les mythes du vieil âge, n'ont aucune valeur. Cet Age n'a jamais effacé la limite entre le Dieu suprême et les autres, et ce n'est jamais lui, c'est Zeus qu'il fait apparaître en personne ; or Zeus n'est pas Ghronos. Là comme ailleurs dominait l'idée antique, orientale : nul ne voit Dieu, le Dieu suprême. Si l'un des derniers philosophes de la Grèce, Plotin, se. disait honoré de théophanies véritables, c'est là une assertion individuelle de la part d'un mystique exalté, ce n'est pas une croyance publique.

Il n'est pas dans l'antiquité profane de système religieux qui ait enseigné l'apparition sensible du Dieu suprême. Le seul peuple qui l'ait bien professé, c'est celai de Dieu, qui a été le seul aussi à professer le monothéisme, et qui a fait, de ce dogme et du gouvernement direct de Dieu, les caractères distinctifs de sa religion. En effet, il prend, dans l'histoire de la théologie spéculative, une place à part en

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offrant un règne et une législation directe de Dieu auxquels on ne peut comparer aucune autre théocratie, et qui sont accompagnés de théophanies qui différent radicalement aussi de toutes les autres. Ces théophanies,d*un caractère sévère,, sublime, motivéesuniquement par des intérêts religieux, remontent à l'origine du genre humain et se prolongent tant que durent les nécessités de son éducation primitive. On a fait à leur sujet ce dilemme : Ou ces fictions viennent des personnages eux-mêmes qui les ont crues utiles à leur mission, ou bien ces traditions sont des créations postérieures faites, sans nul doute, pour servir d'enveloppe aux idées profondes qu'elles contiennent. Dans Tun et l'autre cas ce sont des mythes ; car si elles viennent des conducteurs de la nation,elles n'ont eu pour but que de les rendre plus considérables aux yeux des peuples, et si elles viennent de la nation elle-même, elles attestent fort bien ^on génie religieux ; mais elles n'ont qu'une valeur purement poétique.

Ceux qui défendent le caractère historique de nos textes sacrés, tiennent beaucoup à ne pas y admettre de mythes. Pour eux, tout le caractère de ces textes serait changé s'il -y, avait des mythes ; on les confondrait avec tels autres, religieux aussi, importants aussi, mais n'offrant pas .les signes privilégiés de l'inspiration ou de la révélation. — Mais, en outre que des craintes ne sont pas des raisons, ces craintes sont

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mal fondées, et il faut remarquer qu'en matière de dogme la supériorité des textes historiques sur les textes mythiques est très-contestable. Il est sans doute des mythes qui détruisent Tidée ou le dogme. Par exemple, si vous faites un mythe de la résurrection de Jésus-Christ, vous détruisez un dogme; mais si vous admettez un mythe à la place d'une apparition de Dieu dans TAncien-Testament, vous ne détruisez point de dogme, puisqu'il n'en est pas qui enseigne que Dieu apparaît visiblement aux hommes.

On pourrait donc, sans péril pour aucun dogme, admettre que tous les récits où Dieu apparaît et parle, sont des mythes; mais pour en admettre dans un système religieux, par exemple dans celui du judaïsme, U faut qu'il y en ai/, qu'on soit sur un terrain mythique. Or, ce qui constitue un terrain mythique,c'est un système de mythes, c'est un ensemble d'habitudes spirituelles au sein d'un peuple. Cela y est-il?

L'antiquité religieuse a aimé le mythe, et jusque dans ses dernières générations, cela est vrai. Le variant et l'appliquant à tout, elle a eu le mythe religieux ou philosophique, enveloppe d'un dogme, le mythe moral, voile d'un principe, le mythe physique et astronomique, image d'un fait cosmique. Elle a même marié le mythe au fait historique, l'embellissant et l'enrichissant par la voie de la tradition ; et elle a singulièrement aimé aussi le symbole, le langage figuré, le langage allégorique.

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DaDs les textes hébreux, les hardiesses se joignent aux naïvetés ; depuis le commenoemeut jusqu'à la fin le style de ses prophètes est plein de symboles comme le culte de leur peuple. Mais le mosaïsme aime-t-il le mythe; en a-t-il mis dans ses textes religieux? Ses apparitions sont-elles de la mythologie? C'est se tromper que de l'admettre; ce n'est pas sentir la différence fondamentale qui existe entre tous les autres systèmes de l'antiquité et celui des Hébreux. Partout ailleurs, il y a érnawUion^ polythéisme^ mythologie ; ici, ni ombre d'émanation, ni ombre de polythéisme, ni ombre de mythologie. Ce peuple a eu le penchant le plus décidé, le plus indestructible pour le culte mythologique ; ses cérémonies et ses fêtes y tendirent sans cesse. Mais ses chefs ont combattu ce penchant avec une rigueur inflexible, du commencement jusqu'à la fin, par un enseignement formel, des lois précises et une vigilance énergjque. Et au milieu des nations les plus prodigues de fictions mythologiques, ils ont maintenu le culte dans une égale sobriété. Les éléments de la mythologie, ce sont les dieux et les génies, les géants et les héros : les Hébreux n'ont qu'un seul Dieu ; il ne leur est pas même permis de s'en faire une image, et la loi ne souffre pas un symbole de la divinité, de peur qu'il ne devienne une idole. Lorsqu'Aaron, pour calmer l'impatience du peuple, fait une sorte de bœuf Apis, Moïse, dans sa colère,brise les tables de la Loi et sévit avec un emportement T. n. 46

sublime qui a de Técho dans Tâme de la nation. Et tant qu'elle demeure une nation, sa haine du polythéisme est sauvée. Les anges qu'elle admet sont tous de simples messagers , dont nul ne s'arrête sur la terre un moment de plus qu'il ne faut ; son démon n'est qu'un instrumenf entre les mains de Dieu, et de ses héros, pas un seul ne passe pour un être divin. Pas un seul n'est même idéalisé ; tous, au contraire, prophètes, grands-prêtres, guerriers, législateurs, patriarches, sont peints, dans leurs défauts, avec une poésie naturelle, mais sans flatterie. Que d'imperfections dans la personne d'Abraham, de Jacob, de David, de tous! Moïse, le plus éminent, est une forte intelligence, un homme d'un grand génie, mais un simple mortel, et de si peu de talent que, pour parler à un roi, il a besoin dé l'assistance de son frère. Il prend des conseils de son beau-père pour se débarrasser des importuns. Dans ses livres nous assistons à toutes les phases de sa mission, à toutes ses faiblesses, à toutes les fautes de sa vie. En un mot, on y est toujours sur un terrain historique.

Mais, s'il n'y a pas de mythologie ou d'ensemble mythologique, quelques mythes peuvent néanmoins s'être glissés dans ces textes. Et comment expliquer autrement ces manifestations si directes et si sensibles, par lesquelles Dieu lui-même y apparaît plus d'une fois? Cet appel qui retentit d'un buisson ardent, cette voix qui tonne sur le Sinaï, ce doigt qui trace le Déca-

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logue sur des tables de pierre, sont-ce des faits historiques ?

On a dit de Socrate qu'il rappelait ces statues grossières d'un plâtre commun qui servaient d'enveloppes à de fines statues d'or et de marbre représentant des divinités, enveloppes qu'il fallait briser pour voir les dieux, mais devant lesquelles l'ignorance s'arrêtait, les prenant pour les dieux.

L'homme qui cherche Dieu ne le trouve guère sans briser les enveloppes qui le voilent. Derrière les enveloppes terrestres, le buisson ardent, le tonnerre de Sina'i, les tables de pierre, nous avons, dans l'œuvre de Moïse, la vraie présence de Dieu,. sa manifes* tation la plus directe et la plus intime, sa pensée, sa parole suprême, sa vérité aussi pure qu'il était dans la volonté suprême de la faire comprendre.

Moïse sait ce qu'il dit. Ce n'est pas un de ces écrivains qui se rendent aisée la tâche de faire parler Dieu ou de le faire apparaître. Et comme lui, ses successeurs dans le gouvernement spirituel savent qu'il répugne à la raison d'admettre la présence visible de Dieu. Ils proclament la théorie contraire, celle que Dieu est invisible, et l'ancienne opinion, que sa vue frappe de mort. Si, malgré cette théorie, ils rapportent des apparitions^ ce qu'ils entendent ce sont évidemment des manifestations de Dieu autres que celles qu'on rencontre chez les mythologues.

En effet, aucun texte sacré n'enseigne que Dieu a

été vu de la part d'un homme. Jéhovah a paru ; on a entendu sa voix; on Ta vu passer; nul n'a vu sa personne ; nul ne la décrit, et telle est sa splendeur, que nul mortel n'en supporterait la vue. Moïse, dont le visage s'est illuminé pendant sa résidence sur le Sinaï, a dû voiler sa figure, désormais empreinte d'un reflet de majesté divine; mais Moïse n'avait pas vu Dieu. Le même teite qui nous dit [Èxode XXXIII) que le Seigneur lui parlait face à face, nous apprend aussi comment il faut entendre cette expression. Il ajoute que Moïse, encouragé par cette faveur, demanda à voir la gloire de Dieu, et que Dieu lui répondit : a Je ferai passer devant toi toute ma grandeur, mais tu ne pourras voir ma face, nul ne peut me voir et vivre. » {Ibid).

Aussi, ceux qui continuent Moïse n'ont pas recours h la mythologie ; ils n'essaient pas une seule fois de faire de lui, ni d'eux, autre chose que des hommes obéissant à la voix de Dieu. Le législateur de l'Inde est fils aîné du dieu Brahma; le législateur de la Perse, Zoroastre, un être supérieur; le législateur de l'Egypte, Hermès, une émanation de Dieu. Nos textes sacrés ne font de Moïse que ce qu'il est, un simple mortel, très-faillible, dont ils racontent la naissance, la vie et la mort avec une sincérité historique qui demeure la même chez tous les interprètes des manifestations de Dieu parmi les Hébreux.

Les récits de ces manifestations ne sont donc pas

des mythes, ne sont pas des légendes, ne sont pas des traditions altérées. Ce sont des faits religieux qui ont eu lieu entre Tintelligence humaine et l'intelligence divine, des faits enveloppés d'une manière symbolique» exposés dans un langage plus ou moins anthropomorphistique, mais à ce point réservé que, dans tous les récits théophaniques, il n'est dit d'aucun homme, ni d'Adam, ni des patriarches, ni de Moïse, ni des prophètes, qu'ils ont vu Dieu. Dieu est apparu, s'est fait comprendre, a fait sentir sa présence, il a mis son être et fait rayonner sa pensée dans l'intelligence qui devait la recevoir : voilà le fait pur.

La difficulté de concevoir le mode de cette manifestation de Dieu n'est pas plus grande que celle de concevoir le mode de son existence, que nous admettons comme un fait ; et la question du mode ne peut pas plus empêcher la raison de reconnaître un fait que Timpossiblilité d'expliquer le fait lui-même.

Sur le fait et le principe des manifestations de Dieu, le monothéisme confirme ainsi le polythéisme, et cette confirmation est une chose considérable pour la raison. Toutefois, il figure, dans la vie religieuse et dans les faits du monde spirituel, une manifestation divine plus grande, plus sensible, qui joue un rôle plus où moins considérable dans tous les systèmes religieux. Exposée dans l'antiquité d'une manière plus ou moins mythologique, elle se présente dans le christianisme comme une vérité très-positive : c'est

rincarnation de la nature divine dans la nature humaine.

Cette manifestion accompagnée d'une série défaits constitue ce qu'on appelle Tœuvre du Fils de Dieu.

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