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CHAPITRE II

Les phénomènes elles forces.

I. — Les phénomènes d/a monde spirituel comparés à ceux du mxmde matériel.

De même qu'on ne connaît que la moindre partie du monde physique, et que la cosmologie, loin d'être la science de l'univers tout entier, à peine s'étend un peu au-delà de notre globe, ne faisant qu'entrevoir vaguement le reste, de même nous né connaissons qu'une partie du monde spirituel et n'entrevoyons que vaguement, c'est-à-dire conjecturalement, le reste.

Nous sommes même plus bornés ici que là.

On peut suivre la même méthode et arriver au même degré de certitude dans les études morales que dans les sciences physiques ; on ne peut nier toutefois que réellement notre horizon est plus limité dans les unes que dans les autres. En cosmologie, nous connaissons au moins d'une façon certaine l'existence d'une multitude de globes et de systèmes solaires, tandis qu'en pneumatologie nous ne connaissons de

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cette manière que Tesprit de Thomme. Mais en revanche nous y tenons des phénomènes plus intimes et d'une nature plus merveilleuse. Car quand même, par un scepticisme absolu et un interdit barbare jeté sur toutes nos inductions relatives à d'autres esprits, nous consentirions à nous réduire à la phénoménologie purement humaine, nous y trouverions encore plus d'éclat et plus de grandeur que dans les phénomènes physiques les plus majestueux. La pensée n'apparaît -elle pas dans le monde intellectuel en une série de manifestations plus merveilleuses, de découvertes plus magnifiques, de créations plus prodigieuses, de choses auxquelles rien de ce qu'offre le monde matériel ne se compare, pas même la rapidité, la fécondité, les splendeurs de la lumière ? Le sentiment n'y éclate-t-il pas dans une multitude de formes, d'émotions, de sensations et de passions, qui laissent bien au-dessous d'elles le jeu si étonnant d'ailleurs des puissances les plus mystérieuses de la cosmologie, même celles de l'attraction et de la gravitation ? La volonté, à son tour, ne jaillit-elle pas de ses profondeurs sacrées et inviolables dans une infinité de déploiements, de grandes délibérations , de résolutions énergiques et d'œuvres sublimes , œuvres auxquelles personne n'oserait comparer le jeu d'ailleurs si admirable des phénomènes de la chaleur ou de l'électricité? Qu'est-ce que l'éclair auprès de la pensée ? et le tonnerre auprès de l'enthousiasme ?

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Qu'il est vaste et riche le inonde psychique, le nôtre seul, sans parler de ces faits dont la pneumatologie nous entretient dans son acception là plus haute, ou du monde spirituel tout entier! A ne parler que de cet esprit humain dpnt la faiblesse a été un thème pour les déclamations du rhéteur et du sophiste, que de phénomènes, depuis l'ignorance, ses craintes, ses embarras, ses obscurités, ses investigations, ses dou^ tes, ses hésitations et ses tristesses, jusqu'à la science et ses joies. A travers des énigmes toujours nouvelles, il est des progrès qui, pour être contestés, n'en mènent pas moins vers des limites qui reculent toujours !

Qu'il est vaste et riche aussi ce monde de la sensibilité, où l'esthétique règne en personne, toujours jeune, douce, belle et puissante, au nom d'un amour du beau et d'une horreur du laid aussi impérissables que la nature de l'humanité elle-même !

Et en leur union avec l'amour du bien et l'horreur du mal, ces sentiments sont la source des plus grandes . choses accomplies dans ce monde moral, où la lutte du bien et du mal est l'affaire la plus sublime et la plus constamment engagée. Affaire de tous les instants de la vie, elle donne lieu pour la raison à des problèmes, et pour le cœur à des agitations que ne sauraient causer les phénomènes les plus extraordinaires du monde physique. Si étonnant que soient ces derniers, ils n'ont jamais la magie des phénomènes moraux. Ils ne tiennent pas aussi directement à

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la vie, à la source de la vie, à Dieu. C'est pour cela qu'ils n'y conduisent pas aussi directement. L'esprit va tout droit des faits moraux qu'il trouve en soi à TÊ* tre des êtres, et s'en proclame le fils légitime. Les faits matériels ne le mènent au même point que par un chemin plus long.

C'est que, si quelque chose dans l'univers est l'image de Dieu, c'est l'âme de l'homme.

En laissant de côté,, au début, la question de sa nature et en prenant l'âme dans ce qu'elle fait ; en observant dans l'homme ce qui sent, pense et veut, on est frappé de trois ordres de phénomènes, qu'on groupe en sensations ou sentiments, en pensées ou idées, et en volontés ou actions. De ces phénomènes le rayonnement indéfini est tel qu'on est forcé de les mettre bien au-dessus des trois grands faits du monde matériel, la chaleur, la lumière et l'électricité. * S'il est entre ces deux ordres de faits un point de ressemblance , c'est que l'un et l'autre ordre ne sont peut-être qu'un seul et même. Les phénomènes se présentent sous trois nuances différentes, mais ils se rattachent tous^ sinon à une seule et même force centrale, du moins à une seule et même source suprême.

IL — Les phénomènes et les forces dans l'espèce humaine. La sensation, Us senti/mmis. Les instmcts^ les passions.

Dans celle des existences spirituelles qui est donnée à notre investigation directe, l'homme, le premier groupe de phénomènes et de forces qui nous frappe, est mis en jeu par les sens, qui pénètrent et vivifient tout son organisme.

A ce jeu des sens se rattachent des effets ou des affections caiisées par un mouvement du système nerveux, qu'on appelle des sensations, et qui se distinguent profondément des impressions purement phy^ologiques ou physiques.

Le caractère distinctif de toutes, c'est d'avoir Tair de noua saisir avec plus ou moins de force.

Produites par les modifications que subit notre organisme, elles sont, les unes agréables, les autres pénibles.

La faculté qui nous rend capables d'en avoir, la sensibilité, est essentiellement subjective, elle est nôtre. Au premier aspect , elle se borne au sentiment de ce qui se passe en nous, mais ce n'est pas là son rôle tout entier ; car elle est aussi le sentiment de ce qui parvient à nous, et elle prend un caractère objectif par cette dernière propriété : elle nous informe de quelque chose au moyen de la perception intérieure.

Elle est donc à la fois affective et représentative.

Représentative, elle donne une idée; affective^ elle cause une affection. Ce sont là deux faits, qu'il faut accepter dans leur pureté. La négation du fait affectif jetterait dans l'idéalisme, qui n'admet absolument que des idées et traite nos sensations d'imaginaires ; la négation du fait repréfii^ntatif jetterait dans le sensualisme, qui n'admet que des sensations.

Les sensations se distinguent en externes ^ qui ont pour cause des impressions, pour condition, l'orgar nisme, et pour caractère distinct, la localité ; et en mtemesy qui n'ont ni la même cause, ni la même condition , et qui se localisent moins , mais qui tiennent toujours à l'organisme , qu'elles soient accidentelles, comme les blessures, ou périodiques, comme la faim et la soif.

De quelque nature qu'elles soient et de quelque manière qu'on les éprouve, elles ne peuvent ni être décrites ni définies. Elles sont inénumérables , et varient à l'infini dans le sens des existences individuelles, selon l'âge, le sexe, les climats, l'éducation, les mœurs et les institutions des peuples.

Les perceptions intérieures et les conceptions intellectuelles sont accompagnées elles-mêmes d'effets affectifs ou d'affections analogues aux sensations, et qu'on appelle sentiments.

Les sentiments, quoique le langage et la pensée les confondent souvent avec les sensations, en ce qu'ils

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agissent sur TAme et réagissent sur l'organisme comme elles, forment un monde à part.

De même qu'il y a dans la sensation deux éléments, Tun tenant à la sensibilité externe , l'autre à la perception interne, à la conscience psychologique, il y en a deux aussi dans le sentiment, tenant Tun à la sensibilité interne, l'autre à une perception spéciale qui porte le nom de conscience morale.

En effet, dès que nous éprouvons un sentiment, nous éprouvons, avec la vue de ce fait, la perception qu'il est bon ou mauvais, méritant ou déméritant, et nous en éprouvons une satisfaction ou un regret.

Les sentiments ont pour cause, non pas des impressions physiques, mais des idées, et ne se rapportent pas au corps, quoiqu'ils puissent être suivis de sensations internes. Us sont d'une variété plus grande encore que les sensations et d'une puissance non moins étonnante.

Pour donner une idée un peu systématique de leur richesse, on a proposé de les distinguer, selon les trois catégories du vrai, du beau et du bien, en sentiments noologiqueSy esthétiques et éthiques.

On a subdivisé le premier ordre en sentiments téléologiques et en sentiments logiques^ le dernier en sentiments moraux et en sentiments juridiques j et il serait aisé de diviser le second d'une manière analogue. Mais d'abord les termes de ces classifications jurent entre eux ; ensuite, loin de mieux faire em-

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brasser l'ensemfoie de dos sentiments, ces divisions en rétrécissent, plutôt l'ineffable inventaire.

Le rôle de ces phénomènes est immense dans l'ensemble de la vie spirituelle, et celui de la faculté qui les enfante est de stimuler toutes les forces de notre être en leur prêtant secours et assistance au même degré qu'elle en reçoit aide et appui. Privés d'elle, nous serions, entourés de mille objets, saisis de mille manières au moyen des organes de la perception externe, et nous apercevrions tout, mais n'étant qu'esprit pur, nous n'éprouverions peine ou plaisir au sujet de rien. Nulle chose au monde ne serait accompagnée d'aucun attrait ; aucune étude ne viendrait nous charmer, aucune vertu nous émouvoir, et l'émotion n'existant pas, rien au monde ne nous présenterait ni jouissance , ni douleur. Toute impression nous laisserait indifférents ; le bien ne serait suivi d'aucune satisfaction, le mal d'aucun regret. Un être ainsi fait, ni sollicité, ni averti, ni repoussé, ne serait plus un être moral et n'attacherait de prix à rien ; car la sensibilité manquant, tout ce qui constitue le bonheur dans le présent et dans l'avenir manquerait aussi. La vie manquerait elle-même ; car vivre ainsi ne serait pas vivre. Avec la sensibilité, tous les faits, sensations, sentiments ou idées, deviennent des sources de joie ou de douleur, nous créent des objets d'enthousiasme ou de passion, et nous portent à des actes d'amour ou de haine.

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Car c'est par elle que la volonté est poussée vers mille choses qui font de nous des ouvriers, des poètes, des orateurs, des guerriers, des législateurs, des philosophes, des prêtres. Avec elle, nous ne pouvons pas ne pas désirer, et nous désirons sans cesse et encore; nous cherchons toujours» et nous «nous agitons eo tous sens. Car ce n'est pas le bien seulement que nous cherchons, nous ne pouvons pas, ne pas fuir le mal, et la seule crainte d'y tomber fait de nous des héros.

Nous faire agir par le plaisir et la peine, telle est la mission de la sensibilité, et elle explique la plupart des travaux et des œuvres de notre destinée.

Son rôle ne se réduit pas à nous pousser vers des jouissances ou à nousdétourner des peines; au-dessus de toutes les sensations qui nous excitent ou nous brident, il est. un sentiment qui nous gouverne. Ce sentiment qui fait que le bien nous convient, que le mal nous fait horreur, que le beau nous charme et que le laid nous repousse, ce sentiment règle la vie et la met au service des desseins suprêmes. Sans ce régulateur, la sensibilité, livrée à un développement excessif, fausserait tout notre être et nous jetterait, par toutes les exagérations, dans toutes les fautes. La raison elle-même n'aurait pas la puissance d'en gou* verner les caprices sans ce contrepoids, et ses excès seraient d'autant plus périlleux que, dans son expansion, elle est plus involontaire.

On comprend l'étendue de la sensibilité et le rôle

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du sentiment qui a charge de le tempérer, quand on embrasse d'un coup-d*œii tout ce qu'elle contient d'émotions dans les deux sphères opposées. A la sphère de la. joie se rattachent sous mille formes diverses le plaisir, les désirs, les espérances, les affections de tous genres ; à la sphère de la douleur se rattachent sous mille formes aussi toutes les nuances de la peine, de Taversion, de la crainte, de la terreur, de la tristesse, du désespoir.

Et la sensibilité ne se confine pas dans les limites que lui assigne la théorie. Au contraire, sa région élargie par son impétuosité naturelle touche partout au domaine de l'intelligence et à celui de la yolonté. Car tous les phénomènes de Tintelligence et de la volonté se réfléchissent en elle; toutes les joies de la science frémissent dans le cri d'un lupvjxa et toutes les agitations de l'héroïsme retentissent dans celui d'un aléa jacta est. Pour apprécier tout son rôle, il faut remonter aux faits les plus primitifs et par là les plus décisifs, aux phénomènes qualifiés instincts.

On tombe trop souvent dans une triple aberration, on confond les instincts avec les habitudes, comme Locke et Condillac ; on les identifie avec les faits de l'intelligence, comme les philosophes de l'antiquité et du moyen-âge ; ou bien on les réduit â un pur mécanisme, comme Descartes. L'instinct est au contraire cette stimulation intérieure qui détermine une action involontaire, et même forcée. Inné à la nature

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orgauique tout entière et antérieur au développement complet des organes, il est dans l'espèce humaine au service d'une force active et intelligente, distincte des propriétés de la matière, qui produit, conserve et dirige les êtres organisés dans les limites de la destination qu'ils ont à remplir. L'empire de cette stimulation ne s'étend pas au-delà des besoins de l'organisme et des actes réguliers de la vie ; mais il enfante les inclinations naturelles ou guide les dispositions de l'âme vers certains objets. Ces dispositions, qui se fortifient aisément, constituent de véritables penchants, témoin les instincts de l'imitation et de la social)ilité, sources l'un et l'autre de sentiments très-riches et très-puissants, qui se greffent sur ces instincts , mais qui diffèrent d'eux , et sont très-différents entre eux, purs les uns, funestes les autres.

Impulsions et dispositions natives, ces ressorts nécessaires au jeu de nos facultés ne sont en euxmêmes ni innocents ni coupables; ils ne prennent un caractère moral qu'en changeant de nature, c'està-dire qu'ils n'en ont pas aussi longtemps qu'ils restent eux-mêmes.

On se divise sur la nature de ces moteurs primitifs^ Les uns les restreignent à l'organisme, les autres reconnaissent leur action dans les faits de l'esprit même, et proclament des instincts intellectuels.

Et certainement nous trouvons en nous des dispositions spirituelles qui répondent à des besoins impé-

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rieux. Elles nous font rechercher, par exemple, une nourriture suffisante pour toutes les facultés de Tâme : elles incitent Tintelligence à chercher la science ou la vérité, qui lui est aussi chère que la lumière l'est à Tœil; elles.portent la sensibilité vers les émotions que donne le beau, comme Tinstinct physique porte le palais vers certains mets ; elles inclinent enfin la volonté vers le bien et le juste, aussi naturellement que les sons harmonieux inclinent l'oreille du côté des sons qui la charment. On peut donc parler d'instincts de l'âme, comme on parle d'instincts du corps, puisque l'esprit a soif du vrai, goûte le beau et choisit le bien. Et si l'âme préfère tout cela instinctive* ment, c'est que cela est accompagné de joies et de satisfactions analogues en leur genre aux plaisirs et aux charmes de l'organisme qui préfère instinctivement ce qui lui est bon et sain.

Les dispositions instinctives, c'est-à-dire les choses les plus mystérieuses de la vie prise en ses débuts, produisent d'abord des inclinations, puis des penchants, desquels naissent les habitudes, qui viennent modifier profondément nos dispositions et nos facultés primitives.

En effet, les habitudes diminuent la sensibilité physique, adoucissent les privations les plus dures, amortissent les jouissances les plus vives, et nous y rendent insensibles, tout en nous y assujettissant.

D'un autre côté, elles augmentent la force des

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sens et accroissent la puissance de nos facultés.

Sentiments et sensations, impressions et affections, tout ce qui touche au domaine des instincts ou qui se lai^e atteindre par les dispositions natives, subit leur influence, ^t se modifie sous leur empire se* Ion la mesure dans laquelle nous Tacceptons. Cet empire^qui 6st souvent le despotisme, ne Test pas de droit naturel; et si nous ne sommes pas les maîtres de nos instincts, nous en sommes au moins les régulateurs. ÏMais une fois que les habitudes s'en mêlent, la lutte devient sérieuse.

En effet, les sentiments <x>nvertis en habitudes et devenus permanents^ constituent pour la morale €t la félicité de l'homme l'état le plus grave et le plus digne d'attention.

Les sensations, tous les sentiments d'un développement excessif sont des passions. Et c'est l'âme tout entière qui en est le siège; elles en jaillissent vives, puissantes et incessantes, hautes et généreuses, ou basses et vulgaires, en plusieurs séries bien distinctes. On peut les grouper en deux classes : les sensations relatives à l'organisme, à son alimentation, à sa conservation et à son bien-être, et les sentiments relatifs à l'âme, à son alimentation, è la conservation de son état normal et de son bien-être.

Les passions purement physiques s'attachent aux objets extérieurs, aux vêtements, aux aliments, aux boissons, et livrent leurs victimes à toutes les

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séductions, et à toutes les déceptions du sensualisme.

Les passions humblement économiques poursuivent modestement l'utile , le profitable, le confortable, y compris tous les genres de hixe et de bienêtre.

Les passions sociales s'affectionnent àlafomille, à la patrie et à Thumanité.

Les passions esthétiques recherchent tout ce qui plaît aux goûts élevés, ou simples, les beautés de la nature ou celles des arts et des lettres.

Les passions intellectuelles s'allument pour les beautés de la science, pour le charme des idées. On peut en ce cas les quali&er de passions philosophiques.

Les passions éthiques ont pour objet les mœurs et les jouissances de la vertu.

Les passions religieuses s'attachent à Dieu luimême.

Y aura-t-il jamais en nous des passions nouvelles, inconnues jusqu'ici? Il faut des passions, Dieu les veut pour ses desseins. Mais celles qui sont connues paraissent y suffire.

Remarquez qu'il s'agit de la faculté en général et non pas de faits particuliers et d'excès. S'il n'y avait plus de faculté des passions, il n'y aurait plus de sensibilité, il y aurait indifférence, c'est-à-dire suicide moral.

Mais s'il faut la facolté des passions, il ne faut pas les excès de toutes les passions.

Il ne faut les excès d'aucune.

III. — Les phénomènes et les forces de la pensée ou de F intelligence : perception^conception^ raisonne^nent^ intuition, contemplation, extase^ clairvoyance^ etc.

On dit que Tintelligence est la faculté de connaître les choses, de les comparer, de les discerner, de les juger directement ou indirectement, et l'on fait bien de détailler ainsi des opérations qu'il est difficile de définir d'une manière absolue.

Le mot intelligence est venu à la faculté de connaître de ce qu'elle a le pouvoir de saisir les faits intérieurs, directement par elle-même et les faits extérieurs indirectement et au moyen de l'organisme. Elle cueille et recueille, pour ainsi dire, la multitude des faits, amassait et choisissant ce qui lui convient.

On a qualifié ce pouvoir d*ent&ndementf parce qu'il tend vers les choses et y pénètre ; dépensée (pensare), parce qu'il les pèse ; de raison^ parce qu'il les analyse et les raisonne.

Chacun de ces mots exprime une des opérations essentielles de l'esprit.

L'intelligence en embrasse l'ensemble, mais elle

n'est pas Tesprit. On nepeut refuseraux bétesunoertain degré d'intelligence ; on ne leur accorde ni la pensée, ni la raison. L'enfant qui a déjà l'intelligence et la pensée, n'a pas encore la raison.

La pensée n'est pas tout l'ensemble des phénomènes et des facultés intellectuelles, comme le veut un langage défectueux. Elle est le travail, la fonction de l'intelligence.

La raison est l'intelligence à sa plus haute portée, concevant à propos du contingent, de ce qui n'a pas en soi la cause de son existence, le nécessaire ; & propos du fini, l'infini; è propos de l'imparfait, le parfait ; è propos du relatif, l'absolu, ce qui a sa cause ou sa raison d'être en soi-même.

C'est un fait éclatant, un sublime privilège, que nous posions l'antithèse à côté de la thèse, soît par exemple l'immensité à côté de la Umite. Nbus disons que c'est là une loi de la pensée.

. D'où vient-elle ? Est-ce une science inhérente, une puissance de création, une intuition de notre part, ou bien une illumination divine?

On nous dit volontiers que c'est le fruit d'une abstraction immédiate ou d'une intuition rationnelle, qui implique la notion de cause, cette pierre angulaire de la philosophie. C'est une thèse.

La raison se prend en un autre sens : c'est l'intelligence en son droit de gouvernement. En effet, nous ne disons pas que les passions sont soumises à

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Vintelligencey ou à la pensée, mais nous disons qu'elles le sont à la raison» Un homme plein d'intelligence et un homme plein de raison ne diffèrent pas nécessairement, mais peuvent différer essentiellement.

Il faut bien reconnaître que la raison est la plus haute expression de l'intelligence ; mais ce n'est pas un motif pour la prôner ou pour la déchirer plus qu'une autre faculté; c'en est un peut-être pour la cultiver avec soin et la surveiller avec attention. Si l'on s'en défie davantage, c'est qu'on l'a trop exaltée et trop compromise en l'appliquant à des opérations qui dépassent sa portée. Développement sublime d'une faculté commune, elle est plus rarement que les autres à l'état normal, jamais à l'état idéal. En la prenant dans sa plus grande perfection, il nous est aussi facile de l'exalter qu'il est facile de la décrier en la prenant dans son extrême abaissement.

Le jeu de l'intelligence est si prodigieux, sa vie si active et si riche se manifeste par tant d'opérations, que la variété en est inénumérable. Ces opérations se tiennent toutes, mais se nuancent fortement, surtout dans les âmes délicates ou énergiques.

Il en est deux fondamentales, dont toutes les autres ne sont que des développements : ce sont la perception externe et la perception interne.

I^ perception externe, qui a lieu à la suite d'impressions subies par les organes des sens^ porte souvent le nom générique de sensation , quoiqu'elle

fournisse de véritables perceptions, car les impressions ne deviennent des sensations qu'autant qu'elles sont aperçues. Elle est souvent querellée. On fait au sujet des rapports de l'esprit humain avec le monde physique la même objection qu'o|| fait au sujet des rapports de Dieu lui-même avec ce monde. On dit que la perception d'un objet matériel par une puissance intellectuelle est impossible, qu'elle est une pure illusion. « Le même ne peut être connu que par le même » dit l'école de Descartes. 11 est donc impossible que le corps agisse sur l'âme, ou l'âme sur le corps. Et c'est à cause de cette prétendue impossibilité qu'on a recours aux hypothèses les plus étranges : à la vision en Dieu, qui veut que ce ne soit pas dans la nature même, mais en Dieu que nous voyions les objets, et à l'harmonie préétablie, en vertu de laquelle la puissance de Dieu susciterait en nous les idées correspondantes aux impressions que font sur nous les objets. Selon Berkeley, « l'esprit ne peut connaître que lui-même, et, de lui-même que ses idées. » Selon Hume, brodant sur cet idéalisme son système de négation absolue, non-seulement nous ne connaissons que nos idées, mais nos idées ne sont que les images des objets ; nous ne connaissons donc que des images, et il n'y a pour nous nulle garantie de leur fidélité.

A ces excentricités la science a répondu par ses progrès et par sa foi en elle-même.

La perception interne , moins querellée , a lieu directement. L'intelligence n'ayant besoin d'aucun intermédiaire, d'aucun organe pour cette opération, a pour condition unique la conscience , nécessaire également dans la perception externe.

La conscience, opération spéciale de l'intelligence, condition générale de toutes les autres, est le sentiment de l'activité du moi dans toutes ses fonctions. On là confond quelquefois avec la perception, par la raison qu'elle se mêle toujours avec elle. Cependant elle en est distincte. On a la perception d'un objet; on a la conscience qu'on est le sujet qui a cette perception. La perception saisit un objet matériel ou immatériel quelconque, extérieur ou intérieur; la conscience ne saisit qu'elle-même , et ne saisit en soi que le sujet. Elle nous révèle, non pas le phénomène tout entier, mais seulement la part qu'y prend le moi. Toutefois quand on dit qu'une idée que nous ne saurions pas avoir, serait une pensée que nous ne penserions pas, c'est-à-dire qu'elle ne serait rien, on se trompe. Une pareille idée est une pensée qui n'est accompagnée ni du sentiment de son importance, ni même de celui de sa présence ; mais c'est une pensée. Ce qui est évident aussi, c'est que la conscience est une opération subordonnée à la pensée ; qu'elle n'est pas la pensée elle-même, mais qu'elle en est Técho ou l'image ; rien ne se passant en- Tune, l'autre ne réfléchit rien. Souvent même

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l'image est faible et pâle, et sa pflleur, sa faiblesse, sont quelquefois en raison inverse de Téclat ou de h force de la pensée. Car plus celle-ci s'élève haut, et, par exemple, jusqu'à cette contemplation des vérités éternelles où elle s'illumine et s'inspire (tes elartés célestes, moins le sentiment du moi est dominant et plus la conscience de la personnalité se perd absorbée en quelque sorte dans lés frànissements de l'^itfaon^ siasme qui nous ravit à nous-mêmes.

Ne perdons jamais de vue que la conscience n'est que le témoin des facultés au moyen desquelles l'âme entretient des communications avec le monde idéal ; que ce n'est point par elle, que c'est par la raison et par le sentiment qu'ont lieu tous ces rapports. Quand on dit que la conscience est infaillible, cela est trèsvrai : elle ne constate que ce qui se {»isse ; mais ce qui se passe est loin d'être la perfection, soit celle de la pensée, soit celle du sentiment.

La perception est .un acte d'une grande fécondité. Elle se déploie ou se transforme successivement en une série d'autres opérations, qui ont pour objet, soit de recueillir de nouvelles idées, soit de classer celles qui sont recueillies. Suivie avec intérêt, elle devient l'attention ; dirigée avec méthode, l'observation ; analysée, divisée et débarrassée de quelques-uns de ses caractères au profit d'un seul ou de plusieurs qui offrent un intérêt spécial, l'abstraction. Comparative et distribuant les objets auxquds on coanatt des caraïc*

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tères communs, par espèces, genres, classes, familles et ordres, elle se foit classification. Nonchalante et traitée avec plus ou moins d'indifférence, par suite d'un engourdissement ou d'une attention partagée, elle deTÎent distraction. Portée sur des caractères communs à plusieurs idées particulières, à l'exclusion de toutes les autres, elle est la généralisation, qui tout en constituant les idées que l'ancienne philosophie appelait les universaux ou les prédieables, fait en quelque sorte l'étude du plan de l'univers et de ses lois. Car elle rapporte les ressemblances, distingue l'ordre dans les apparences du désordre, et reconnaît l'unité dans celles de la variété.

De cette première série d'opérations toutes élémentaires, il s'en détache une seconde qui a pour objet un travail ultérieur, celui de garder fidèlement nos conquêtes et de les reproduire à première demande ou même spontanément.

Cette série se compose de la mémoirey qui a pour mission de conserver et de rappeler le passé; de Y assodoUàn des idées, qui amène et groupe tout ce qui est à la disposition de l'intelligence; de Vimagir nation, qui a pour objet de créer avec des éléments donnés; de la œnception, qui n'est pas seulement l'idée venue de la perception, mais qui saisit ou qui crée les idées absolues de la raison intuitive: de la reconceptiony qui est une nouvelle conception d'idées recueillies et conçues antérieurement , et qui se

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confond souvent avec la mémoire et l'imagination, qu'elle sert de tous ses moyens et qui lui prêtent les leurs.

En étfet, toutes les facultés et toutes les opérations se tiennent. N'étant qu'une seule faculté et qu'une seule opération prise en divers temps, il est tout simple que sans cesse elles se croisent, s'efttr'aident et se confondent. Il en est qui, è force de se mettre au service des autres, se font méconnaître ou au moins négliger sous leur vrai nom. Telle est l'imagination, cette source de phénomènes si magnifiques qui a trois opérations principales, l'une productive, et formant comme le tableau des faits qu'elle tient en face de l'esprit; l'autre reproductive, qui y ressuscite les perceptions avec ou sans le souvenir, et la troisième constrnctive ou poétique, qui combine des situations et des événements d'une manière assez originale pour se faire traiter tantôt de folle du logis, tantôt de créatrice des plus beaux chefs-d'œuvre. Souvent abandonnée dans les théories des écoles au point qu'il en est qui n'en parlent pas, l'imagination est aussi facile à distinguer de la mémoire que de l'association des idées. Celle-ci associe involontairement idée à idée suivant une affinité réelle et clairement aperçue, ou suivant quelque analogie fortuite et quelque liaison latente dans les choses : celle-là garde involontairement aussi ce qui lui demeure fidèle; tandis que l'imagination enchâsse volontairement

image sur image avec une entière liberté, se plaît dans des jeux pleins d'incohérences ou d'absurdités réelles, et charme souvent d'autant plus qu'elle a plus l'air de se moquer même de ses allures.

Dans un nouveau groupé d'opérations issues de la perception, V analyse fait la revue détaillée de l'observation, en décompose tous les faits, les examine un à un et s'arrête à chacun d'eux, jusqu'à ce qu'elle y ait tout vu. La synthèse au contraire, dans une vue d'ensemble de ces détails, embrasse les rapports qui les lient, les recompose et les unit avec une brillante puissance d'intuition et de construction. Cela est si vrai que . l'intelligence fait avec la même facilité l'analyse et h synthèse logiques dans les sciences de raisonnement, et l'analyse et la synthèse empiriques dans les sciences d'observation. Et quoique ces deux procédés aient lieu en sens inverse, ils s'unissent et se confondent sans cesse. La déduction fait jaillir de la perception tout ce qu'une observation fondamentale renferme de faits secondaires, tire des conséquences du principe, et du général descend au particulier, du genre aux espèces, de l'espèce aux individus. L'induction, plus vaste, élève des vérités particulières au rang d'un principe ou d'une loi générale. Acte de foi en l'avenir, inspiré par la perception du passé, ou acte de foi en la constance et en la généralité des lois de l'univers, sa légitimité repose sur ce principe, que dans les mêmes circonstan-

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ces, et dans les mêmes substances, les mêmes effets résultent des mêmes causes. C'est au fond le même principe qui légitime la déduction, et, comme les deux opérations, fondées sur l'identité des faits, n'ont de valeur qu'en vertu de Tordre suprême de l'univers, elles sont ensemble une réfutation directe de l'athéisme, puisqu'elles le montrent incompatible avec l'organisation et les principales opérations de l'esprit humain. Car, si nous savons, si nous avons foi, c'est que nous croyons à un gouvernement supérieur, qui préside au jeu de toutes les puissances et de toutes les interventions de la part des hommes. Il y a plus. Forts de cette foi philosophique, nous admettons en toute confiance, que toujours ce développement sera le même ; nous avons foi à la permanence de l'ordre établi. Et pourtant ce n'est pas pour l'avoir étudié dans son avenir; au conU*aire, nous induisons son avenir du passé; notre intelligence est donc là une sorte de puissance cosmique. Car, jeune et novice encore, elle fait autant d'inductions de ce genre que vieille et exercée, et avec la même confiance. Elle en fait davantage, et toujours dès son début, et toujours au nom d'un ordre providentiel, qu'elle admet à priori^ qu'elle porte en elle.

Les quatre opérations de ce groupe jouent un grand rôle dans l'histoire de l'intelligence. L'analyse et la déduction appartiennent plus à la vie scientifique, à la civilisation occidentale; l'induction et la

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synthèse à la yie primitive et créatrice, à la civilisation orientale. Les plus grandes découvertes sont le fruit de Tinduction, les plus beaux systèmes, celui de la synthèse. La perceptivité de Tintelligence et la perceptibilité des choses paraissent plus granctes à certaines époques qu'à d'autres. Quand Tintelligence est dans son entière naïveté, tout se passe entre la vérité, qui s'imprime pure et entière dans la pensée, et la pensée, qui se laisse faire. En cet état les conquêtes de la raison ne sont pas complètes, cela est vrai; ce qu^elle saisit, ce sont moins des idées abstraites et analytiques que des idées concrètes et comprébensrves. La précision philosophique n'y est pas; en revanche il y a une poétique largeur. C'est une synthèse aussi vaste que facile, ne s'arrêtant qu'avep la nature et à s^ limites. Les choses entrent dans l'intelligence toutes vives et pleines dé fraîcheur, s'y gravent comme des tableaux animés; les idées ont une grandeur qui dépasse les proportions ordinaires, et aux fortes pensées s'ajoutent des sentiments élevés. Des inspirations puissantes franchissent alors toutes les limites que la raison se pose, plus tard, avec d'autant plus de liberté que la pensée n'est pas encore arrivée è l'état de défiance; qu'à l'ère de cette élévation primordiale elle ne conçoit guère la critique; qu'au contraire, elle prend pour évident ce qui parait probable, et accepte ta certitude sans la marchander. C'est de la foi plutôt que de la science, de la foi

pleÎDe de mystères et d'énigmes» ne se souciant guère d'une exactitude dont elle ne soupçonne pas la valeur. Mais, il faut le dire, s'il y a du vague et de l'obscurité dans ces vérités venues si spontanément et accueillies avec tant de confiance dans l'Ame qui les reçoit, le sentiment du sublime et du divin domine la crédulité au point que l'homme est peut-être, là, plus grand qu'à aucune autre ère du développement humain.

En effet, l'habitude de l'analyse qui décompose, de l'observation qui constate, de la critique qui pèse, de la réflexion qui induit et déduit, opérations qui toutes arrêtent l'Ame dans sa spontanéité naturelle, suspendent la vie dans toutes les artères pour en r^;arder le jeu. Enchaînées ou glacées par ces mesures nouvelles, les idées, de hautes et hardies, deviennent sages et timides, et se défient d'elles-mêmes lorsqu'elles s'élèvent par exception dans ces régions célestes et à ces sources divines où d'abord elles avaient vécu si familièrement.

Toutefois, il y a dans cette ère d'analyse et de déduction d'autres grandeurs. L'Ame qui cesse de croire commence à comprendre, à douter même. L'observation, l'examen et le raisonnement, créent la philosophie. La raison qui se connaît sait ce qu'elle fait. En décomposant et en pesant, l'homme ne trouve pas toujours ce qu'il cherche ; mais sa destinée n'est pas de rester suspendu dans l'incertitude, et d'ordinaire.

loin de s'arrêter là, il se hftte de sortir des hésitations pour aller à des dogmes quand il ne peut pas aller à des théories. C'est la nature véritable de son esprit d'aller de la décomposition à la recomposition, de l'analyse à la synthèse, du doute à la croyance, de la croyance à la certitude, de la certitude à l'admiration, de l'admiration au culte. Voilà sa vie normale et sa grandeur spirituelle. La synthèse a ses précipitations et ses illusions, mais l'analyse a son scepticisme, se^ froideurs, ses dessèchements. Quand, au lieu d'aller de l'examen à la foi et de la critique à la reconstruction, l'esprit reste en route faute de savoir prendre un parti et d'avoir confiance en lui-même, il tombe de la suspension dans la stérilité, et de la sécheresse dans l'appauvrissement. Car l'âme veut des doctrines. Sans elles, sa vie n'est pas normale, sa beauté se flétrit et sa force se meurt, tous les sentiments lui font défaut, et sa moralité s'évanouit avec la foi en sa pensée. Dans l'inféconde suspension du doute, l'esprit n'est plus lui-même.

La perception enfante dans la vie spirituelle un quatrième groupe de phénomènes. La comparaison, cette double attention, amène toujours la vue d'un rapport entre deux idées, ou entre une idée générale et un objet, et cette perception, qui est le jugement, suit d'ordinaire ou amène une affirmation, un© négation ou un doute, effet d'un raisonnement complet, si abrégée que puisse en être la forme. Ces trois opé-

rations sont à un point tel la vie ordinaire de l'intelligence qu'elles ont lieu communément sans aucune interruption « On ne peut voir sans comparer, comparer sans juger, juger sans raisonner. Or, il y a de simples raisonnements, de simples jugements qui sont des théories complètes, des sciences ou des pror fessions de foi tout eptières. Cette proposition : « Le Fils de Dieu est Dieu, » est tout un système de théologie. Or, si nous ne portons pas toujours des jugements de cette gravité, au moins nous ne cessons de raisonner notre conduite et de juger celle des autres.

Le raisonnement tout complet se compose de trois termes, mais on raisonne peu sous la forme de l'argument ou du syllogisme. La régularité logique ou systématique n'est qu'une exception et n'est qu'une chose secondaire.

Un cinquième groupe de perceptions embrasse deux opérations qui font pour l'avenir ce que la mémoire fait pour le passé, la prévision et la divination, qui ont beaucoup de nuances. Le mode de prévision qu'on appelle rationnel ou philosophique, se distingue du pressentiment extraordinaire, de la vision miraculeuse de l'avenir, du prophétisme inspiré de l'ordre religieux : il n'est qu'une sorte d'induction conjecturale appliquée à ce qui peut arriver en certaines circonstances supposées ou données. Regardant en avant, tandis que la mémoire regarde en arrière, la prévision est essentiellement une supposition, tandis

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que la mémoire est essentiellement le savoir. Différente du calcul mathématique, qui n*est pas une prévision mais une certitude, la prévision ne franchit jamais le caractère de la probabilité pour prendre celui de la science. Elevée à sa plus haute expression, elle est la divination, mais très-distincte de Tart divinatoire et du don de la divination miraculeuse. La divination, la plus brillante des opérations de Tâme sur le pur domaine de la raison, s'applique au présent comme à l'avenir. C'est la saisie un peu audacieuse du fait dans une sphère qui paraît imperceptible et insaisissable à première vue, saisie opérée à coup de génie et sans les ambages des procédés de la méthode ordinaire. Elle est comme le résumé des plus hautes puissances de Tesprit.

Sublime chez les poètes, ces vates fatidkiy la divination est vulgaire dans les affaires de la vie ordinaire, eûDpectatio casuum svmilium. Toutefois, elle trouve encore créance là même où elle n'est qu'une imposture, dans la mantique, et là où elle n'est qu'une conjecture, dans l'almanach.

Un sixième groupe de phénomènes de perception se compose de la méditation, de la contemplation et de l'intuition. La méditation est une attention très-sérieuse, continuée avec un grand intérêt pour voir tout ee qu'il y a de caché ou de profond dans un fait, tout ce qu'un examen scrutateur peut y reconnaître pour le présent, le passé, l'avenir. On ne médite pas seu-

lement sur les grandes questions, les sujets de poésie, de religion ou de philosophie ; on médite sur la conduite qu'on a tenue, sur celle qu'on va tenir, sur toute mesure à prendre. Et dans les plus petites choses la méditation prend à son service toutes les facultés de notre être ; elle appelle à son secours toutes les opérations de l'esprit : l'imagination, la mémoire, l'association des idées, le jugement, le raisonnement. Si elle se confond quelque peu avec la réflexion, elle s'en distingue par son élévation. Les méditations ont une portée que n'ont pas les réflexions. La contemplation fait encore un pas au-Jelà : c'est un regard profondément fixé sur un objet digne de toute attention et de toute afiection. L'âme est en contemplation devant les monuments de l'art comme devant les merveilles de la création ; mais elle ne contemple que ce qui la frappe et l'émeut profondément. On dit que l'œil contemple : c'est une figure. Ce n'est pas lui qui contemple, c'est l'Ame. La contemplation, même d'un objet sensible, est si bien une opération de l'esprit qu'en s'y livrant, bientôt, on laisse là le monde sensible pour s'attacher aux idées les plus hautes de la pensée pure et aux jouissances les plus délicieuses. En effet, il est des idées si hautes, que les mots de perception, d'induction, de réflexion, de méditation même n'y vont plus ; ce ne sont plus des perceptions, mais des ravissements. Ces regards de l'Ame la portent quelquefois si loin qu'elle sait à peine où elle en est,

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et l'enivrent d'un tel charme qu'elle se sent comme indifférente pour tout ce qui n'est pas intuition directe de ces vérités qui la remplissent d'émotions si vives et si profondes. Mais la pureté de ces phénomènes dépend de l'esprit oti ils se passent. Tout état de contemplation veut une préparation spéciale et conforme à son objet. Si l'âme artiste a seule le privilège de contempler dans le domaine des arts; s'il faut une grande science pour contempler avec fruit les merveilles de la nature» à leur tour les délices de la philosophie de la religion et de la poésie, sont réservées aux âmes poétiques, aux flmes religieuses, aux flmes philosophiques. Les autres manquent du sens nécessaire pour apprécier cette immersion du fini dans l'infini, cette adoration de la faiblesse devant la toute-puissance, de la petitesse- devant la grandeur. Mais c'est un fait proclamé par l'histoire de l'espèce humaine, qu'il est dans l'ordre intellectuel de singuliers privilèges et de singulières disgrâces ; et puisque ce sont ces hautes méditations qui fortifient et élèvent le plus l'intelligence, c'est une grande infortune que d'en être privé.

La «contemplation n'est pas la plus haute de ces opérations privilégiées. L'intuition va plus loin : elle voit ce que l'autre regarde ; elle sait ce que l'autre admire. La contemplation s'arrête à la vue de Dieu, l'intuition pénètre jusque dans son flme et lit dans sa pensée : pour elle, tous les voiles sont déchirés. Et

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qu'on ne la taxe pas d'extravagance sans Texaminer. Uintuition rationnelle se distingue de rintuitîon mystique. L'intuition est rationnelle dans Tartiste qui travaille sur ridéal qu'il a créé, qu'il voit des yeux de son esprit, qu'il a comme devant lui et qui le poursuit même lorsqu'il ne le cherche pas. L'intuition est rationnelle encore dans le domaine de la poésie, de la philosophie, de la religion, tant qu'elle est le regard de la raison et que la raison se rend compte de l'idée qu'elle a conçue, qu'elle voit. Elle ne se fait mystique qu'autant qu'elle va au-delà de ce qu'elle adroit de voir au nom de la raison, qu'elle passe dans le do maine des illusions, qui touche à celui de l'hallucination. La fable de Pygmalion montre cet excès d'une manière ingénieuse. Le poëte, qui ne s'arrête pas à la conception et à la contemplaUon de son idéal, qui ne se contente même pas d'une intuition directe, mais prête la réalité à ses fictions, donne la vie et la parole à ses personnages, les voit avec lui et délecte son cœur des charmes de leur commerce, est entre les deux domaines.

Rousseau, dans ses Confiances, raconte la transformation de ses conceptions en intuitions , d'une manière pleine d'intérêt pour le philsoophe.

A l'état normal de l'intelligence, toutes ses opéra-' tions s'accomplissent avec facilité et elles conduisent toutes à la vérité, qui n'est que la réalité des choses. Celui qui les a faites, ayant fait aussi l'intelligence

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humaine et les lois qui la gouvernent, la vérité est pour nous de droit naturel ou divin ; mais ce droit n'est pas absolu, cette possession, pas immédiate.

La manière dont l'esprit humain accomplit ses opérations présente des nuances infinies, selon la mesure de sa faiblesse ou de sa force, selon l'éducation qu'il a reçue et les influences qu'il a subies. Entre le talent, qui n'est qu'un certain degré de facilité,% le génie, qui joint la clarté à la plus grande profondeur et à l'étendue la plus complète des perceptions, les nuances de perceptivité, de subtilité, de sagacité et d'originalité, sont infinies. Les voies tour à tour sublimes ou délicates que suit le génie, ne peuvent pas être marquées par les règles vulgaires. Ses créations ne commencent pas où finissent les règles, mais elle en franchissent volontiers les limites, témoin un dernier groupe d'opérations où la perception n'a plus de règles connues, et qui se compose du pressentiment, de la seconde vue et de la clairvoyance. • Le pressentiment est une prévision vague et mystérieuse qui n'a rien des clartés de la vision proprement dite, soit la vision ordinaire, soit la vision prophétique, mais qui a souvent la certitude de l'une et de l'autre.

La seconde vue (the second sight) est un phénomène un peu local, spécial à l'Ecosse, à la Suède et h la Souabe ; c'est la faculté de voir* dans l'avenir et

à distance sans le secours de l'organisme. Mais la foi à cette faculté, autrefois générale dans la prennière des trois contrées que nous venons de nommer, et partagée à de belles époques par les hommes les plus distingués, le docteur Samuel Johnson, par exemple, est aujourd'hui singulièrement tombée et paraît devoir un jour disparaître tout-à-fait.

La clairvoyance est un des états du somnambulisme. Ce n'est pas une seconde vue, c'est une intuition directe de l'esprit, par suite d'une sorte de pérégrination affranchie des limites de l'espace et de l'influence des corps. Elle a d'ailleurs mille nuances et mille prétentions. Si elle transpose simplement les sens des uns, elle transporte l'esprit des autres. A d'autres encore elle leur permet de voir ce qui se pas$e au loin et au-delà du globe terrestre ou même d'avoir commerce sur celui-ci avec les esprits, sans extase, ni ravissement, ni somnambulisme, à l'état de veille parfaite.

L'expérience ponstatera-t-elle un jour que l'âme possède réellement une puissance d'ascension extraordinaire, une faculté qui la délivre de l'obstacle des lieux et des liens du corps, et la transportant dans d'autres régions, lui montre ce qui nous est invisible à l'état normal ; en un mot permettra-t-elle de toucher à des mystères jusqu'à présent à peine entrevus par les regards de la foi?

On allègue un fait singulier pour constater en nous

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un moi supérieur au moi ordinaire. Un philosophe contemporain, en cela trop croyant peut-être, disait autrefois qu'il y a dans la conscience deux moiy qui se voient objectivement et parlent Vun de l'autre comme s'ils étaient deux personnes distinctes, Tune à l'état de crise (magnétisme animal ou somnambulisme artificiel)^ l'autre à l'état ordinaire. En crise, le sujet se nomme à la troisième personne, comme l'enfant qui n'a pas encore la conscience du moi. Quand revient l'état ordinaire, tout souvenir de l'état de crise est ôté, et la conscience se reprend au point où elle était avant la crise (Bautain, Psychologie^ II, i09). Cette distinction de deux moi et la déférence de l'un pour l'autre seraient la preuve que l'Ame aurait dès à présent, en certaines situations, dans le sommeil partiel, par exemple, des facultés qu'elle n'a pas à l'état ordinaire. Ce qui est seul vrai, c'est qu'elle possède souvent dans le rêve une puissance d'intuition extraordinaire, qu'elle y voit avec une clarté merveilleuse du connu et de l'inconnu, des réalités et des fictions ou des créations propres, si l'on veut.

Tout cela prouve-t-il en elle une clairvoyance permanente, quoiqu'à l'état latent, dont il y aurait à tirer pour la science un parti avantageux, si l'on parvenait à la mettre en jeu?

On aime à dire qu'on ne s'est pas occupé assez sérieusement de la question. Et il y eut peut-être trop d'enthousiasme aux jours de Mesmer; mais, depuis, il

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s'est fait des expériences si nombreuses et des obser- Tations si diverses, les uns y ont apporté une critique si pure et les autres une impartialité si absolue, que si les solutions manquent, ce n'est pas la faute du travail ni de la méthode. C'est l'obscurité si savamment voilée du sujet qui est trop profonde. On dit aussi que les explorateurs font souvent de la clairvoyance une industrie au service de la thérapeutique, que ceux qui cherchent un degré supérieur de clairvoyance ne cherchent pas pour l'Âme une sorte d'élévation, mais exploitent ici avec imposture, ailleurs, avec crédulité un phénomène physique tantôt réel, tantôt simulé habilement par des somnambules vénales. Mais l'abus possible n'est pas un argument. On dit enfin que ce sont les partisans du mysticisme qui s'occupent de ces études, mettant au service d'un système arrêté d'avance tous les faits qu'ils rencontrent ou qu'ils préparent avec une loyale mais crédule complicité. Mais si même il était vrai que ces phénomènes se présentent surtout dans les pays où dominent de fortes habitudes de foi et de religion, et refusent de paraître ailleurs, cela ne prouverait rien contre leur réalité, puisqu'il est tout simple que certains feits spirituels ne se développent qu'à certaines conditions. D'ailleurs, ce ne sont plus aujourd'hui les terres classiques de l'excentricité, ce sont d'autres aussi qui fournissent ces phénomènes ; et les nombreuses publications qui viennent les exhiber appartiennent à

toutes les langues et à toutes les natioDs policées.. Si Texploration, qui se poursuit depuis près d*un siècle, n'a guère avancé la science, malgré la multitude d'expériences incessantes, faites ayec soin dans tous les grands centres de lumières et par des hommes appartenant aux compagnies les plus savantes, ce n*est pas Texaitation mystique ou l'enthousiasme théosc^hique qui en est la cause ; ear les partisans du critictsme et du panthéisme se sont montrés à ce sujet aussi croyants que ceux' du simi^e spiritualisme ou du rationalisme déiste. Or les uns s'avouent enfin de compte aussi ignorants que les autres.

Dans quel rapport Tétat étrange où le magnétisme nous met se trouve-t-il avec Tétat normal deTâme? Y est-il inférieur bu supérieur? La iacuhé d'être en cet état tient-elle à certains organismes plus fragiles et plus délicate que les autres, ou est-il commun à tous? Suffit-il d'uB simple acte de volonté ou de quelques gestes pour y entrer ou y mettre les autres? Ce pouvoir sur d'autres en donne-t-il sur eux de plus grands encore, une sorte d'empire moral qui les prive de leur liberté ?

De ces questions si simples, aucune n'est encore tant soit peu avancée. Si la dernière seulement était résolue affirmativement, elle nous montrerait entre les Ames une affinité encore plus grande que nous ne l'admettons.

On a dû opposer le dédain à certaines affirmations

et le doute à des solutions inacceptables, maisnon pas l'ignorance à Texamen. Loin de rejeter les faits a priori par la seule raison qu'ils sont étranges, il faut accorder au contraire notre attention à leur étrangeté. même. Si la solution des problèmes qu'ils impliquent est possible, elle ne Test qu'à ce prix. Mais en général les solutions dernières nous fuient, et c'est aux recherches plutôt qu'à la clairvoyance que nous sommes appelés en toutes choses ; c'est par elles que nous grandissons le plus. Dès à présent irn'est plus guère possible, ce semble, ou d'abstraire des faits produits, ou de déclarer faux tous ceux qu'on a publiés. Aussi pour la psychologie spéculative les phénomènes du magnétisme et du somnambulisme supérieur sont ce que sont pour la haute physiologie les faits de Textase pathologique, de l'hystérie, de la catalepsie et de l'épilepsie, dont les deux derniers ont de commun avec le somnambulisme une suspension complète de la sensibilité, et par une cessation temporaire du jeu d'une des plus indestructibles de nos facultés, la sensibilité.

Il'faut d'ailleurs considérer que, si ce né sont pas les enthousiastes seuls qui avancent le plus les solutions, ce ne sont pas non plus les- critiques seuls. La science, comme l'humanité, donne place au foyer et demande aux uns comme aux autres.

Les derniers explorateurs qui se disent en face d'un monde spirituel auquel ils n'ont pas cru au début et

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croient à peine aujourd'hui même, avancent peut-être plus que les critiques et les sceptiques une question importante et que nous aborderons tout-à-l'heure : nos rapports avec d'autres esprits ou d'autres êtres moraux que l'homme, car il serait bon de savoir s'ils n'existent que pour ceux qui les observent et pour ceux qui croient aux observateurs, ou bien si c'est un fait.

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