IV. — Les phénomènes et les facultés de l-a volonté
On a contesté aux phénomènes de la volonté le rang et l'indépendance d'un groupe spécial. On a dit que la volonté est l'effet de modifications qui nous demeurentinconnues.Onaajoutéquenosrésolutionssont aussi forcées que les autres opérations de l'âme ou les mouvements des autres êtres animés ou inanimés. (V. Destutt de Tracy, Idéologie, t. I, p. 68 et suiv.)
Cette théorie n'a eu pour effet que de faire ressortir l'incontestable vérité qu'elle attaque, îa liberté ou la faculté de la volition. La liberté n'est pas seulement le pouvoir de disposer de notre activité, c'est surtout la faculté de le vouloir et de le résoudre; car deux choses précèdent toute action : la délibération et la résolution. La volonté implique ainsi l'intelligence de même que la sensibilité, mais elle se distingue de toutes deux, étant une forme ultérieure de l'une et de l'autre. On ne veut qu'autant qu'on a des
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idées et des affections. C'est en ce sens que la volonté continue la sensibilité et Tintelligence, mais elle est si différente en même temps qu'elle embrasse toute une série d'opérations propres. Elle prend comme possession du moi, apprécie les motifs et les mobiles d'action selon leur caractère plus ou moins obligatoires ; délibère, résout ou arrête, le tout en vertu de cette liberté qui n'est autre que la volonté elle-même.
Car on ne prendrait pas de détermination si l'on ne voulait pas et si l'on n'était libre d'en prendre \me.
Toutefois, la volonté ne réalise rien par elle-même ; elle ne se fait action qu'au moyen des organes du corps. Elle dispose de cet instrument; mais sa mise en jeu est assujettie à bien des conditions. Et si absolue qu'elle soit en théorie, si limitée est-elle en pratique. Selon la conception pure, il nous est loisible de vouloir toute chose. Mais d'abord nous n'avons pas les moyens de tout faire ; puis il ne nous est pas même permis de vouloir toute chose : nous'ne devons vouloir ni le mal, ni l'irrationnel.
Cequi seul est vrai, c'est que nous avons la feculté de vouloir et celle d'accomplir nos résolutions dans les conditions de l'humanité et dans la mesure des moyens dont nous disposons individuellement. Kous pouvons vouloir en dehors de ces limites; mais prendre en dehors des résolutions sérieuses n'est pas d'un esprit sain. Notre liberté n'est illimitée qu'en ce sens, que nous voulons et agissons sans cesse.
En ce sens, la volonté est môme plus libre que toute autre faculté.
Les opérations de Tintelligence et de la sensibilité sont involontaires les unes et ]es autres. Il n'en est pas de même des phénomènes de la volonté» qui sont essentiellement volontaires. L'homme n'est pas libre d'accepter des sensations ou de refuser des idées, de choisir les unes ou de décliner les autres ; mais il est le maître de prendre telles résolutions ou telles autres^ et ses actions sont essentiellement délibérées.
Pour caractériser cette différence, on dit que c'est notre intelligence qui pense, et notre sensibilité qui jouit ou souffre en nous, tandis que c'est nous qui voulons. Mais nous sentons, et twus pensons bien nous-mêmes aussi, et ce qui seul est vrai, c'est que nous nous reconnaissons responsables de nos résolu*tions, tandis que nous ne nous reconnaissons pas au même degré pour les auteurs de nos sensations et de nos perceptions.
Sans doute il est des sensations dont nous sommes responsables, des pensées dont nous avons à rendre compte ; mais c'est qu'il y est intervenu un acte de volonté. Quand Descartes a dit: « La volonté est ce qu'il y a de plus nôtre, » il n'a fait que donner à la volonté le relief qui lui convient ; mais il a exagéré quand il a dit que « c'est elle qui constitue pour ainsi dire à elle seule la pensée humaine. »
Ce qui est très-vrai, c'est que la volonté est plus
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une que les autres facultés; que T intelligence est trèsmultiple et qu'elle a des parties qui s'affaiblissent; que la sensibilité partage avec elle ce caractère, tandis que la volonté reste plus la^ même, grandit et décline moins avec Tâge, et est souvent plus énergique, sinon plus impétueuse, à la fin qu'au début.
On dit que cela tient à ce qu'elle est plus intérieure et moins à la surface, et si peu attachée à l'organisme que la phrénologie elle-même n'ose en indiquer le siège. On dit qu'elle est plus égale dans l'homme et égale dans tous les hommes ; que ce n'est pas la nature qui crée parmi nous des caractères faibles ou forts, comme elle crée des esprits divers, mais qu'elle produit au contraire des volontés égales; que les hommes sont égaux par la volonté ; et que, si c'est là la seule égalité possible, du moins elle est vraie. Mais cette égalité qui en impliquerait d'autres, n'est qu'une décevante hypothèse. L'histoire de toute notre race proclame des différences, et il n'est ni démontré, ni même probable que les nuances viennent de l'éducation, des circonstances. Les nuances sont partout dans la nature, et celles de l'organisme influent nécessairement sur celles de l'âme. Le fait, que la volonté ne se localise pas, est très-contestable luimême, si vraie que soit d'ailleurs l'ignorance des phrénologues sur l'organe qui lui sert de siège.
On dirait avec plus de fondement que les hommes sont égaux parla volonté, en ce sens que tous sont
assujettis à la même loi morale et qu'il n'y a qu'elle qui règle nos résolutions» qui juge nos œuvres. Mais cela n 'empêche pas la volonté d'être influencée et modifiée, c'est-à-dire dominée de mille manières.
On dit enfin que la volonté par un beau privilège est indéfinie et que les autres facultés, si indéfini que soit le nombre des phénomènes qu'elles produisent, sont plus bornées ; que celle-là est illimitée à ce point que rien ne peut la dompter qu'elle-même.
Mais entre des facultés illimitées, il est difficile de dire quelle est la plus illimitée. Ce qui est plus vrai que ce parallélisme, c'est que la volonté est celle de nos facultés qui dispose le plus des autres. Toutefois, elle n'en est pas indépendante, et elle ne saurait se passer de leur assistance. Elle ne serait qu'une force plus funeste qu'utile, si elle n'était pas éclairée par l'intelligence; elle ne serait qu'une puissance inerte, si elle n'était pas mise en jeu par la sensibilité.