‹ La philosophie de LamennaisChapitre 12 sur 29 · I.AMRNNAIS I.IIU.RAI. KT nKYOLlTIONNAIflF · texte numérisé non relu

I.AMRNNAIS I.IIU.RAI. KT nKYOLlTIONNAIflF

ouvrages, Ifs Affaires ilc /?o//ic(1830). Cet ouvrage est iiilc-lessant non seulement par le fond, mais encore par la forme. Le talent pittoresque et descriptif s'y j<jiiit à la verve du polémiste. On y trouve des peintures de mœurs, des portraits, des récils d'une langue souple et naturelle. Toute déclamation a disparu. L'écrivain s'est dégagé de l'école de Jean-Jacques Rousseau. Il rentre dans les meilleures traditions françaises, et l'ouvrage est aussi agréable j)our nous qu'il est fctrt et cruel pour ses adversaires.

Lamennais commence naturellement par expliquer la question, par résumer l'entreprise qu'avaient tentée les rédacteurs de VArenii', et dont ils venaient soumettre le plan à l'autorité du pape. Cette entreprise était celle-ci : le fait d'une aspiration universelle à la liberté étant donné, ils avaient essayé une réconciliation du cliiistianisme et de la liberté.

D'une part , ils voulaient ramener le libéralisme à sa source pure et primitive, c'est-à-dire au christianisme! en effet, la source du despotisme n'est autre chose (|ue l'égoïsme ; renversez les despotes, vous n'aurez rien fait si l'égoïsme subsiste ; ils seront remplacés par dautres despotes. On ne peut donc combattre le despotisme qu'en combattant l'égoïsme, et on ne peut combattre l'égoïsme (jue par l'amour et la charité. A la cause du mal, il faut substituer la cause eflicace du bien; or la charité, c'est la loi évangélique qui l'a introduite dans le monde. La liberté cl l'esprit chrétien sont donc inséparables.

D'un autre côté, il faut réconcilier le christianisme et le libéralisme. Pourquoi? Lamennais touchait ainsi un point délicat, et sa franchise n'avait rien qui pût plaire à Rome.

(8 I.V Pini.OSOPIIIE DE LAMENNAIS

11 signalait comme un fait évident que le christianisme avait perdu du terrain dans le monde. Comment le reconquérir ? Est-ce en s'associant à la cause du pouvoir, c'està-dire d'un principe fragile qui partout recule devant le principe de liberté ? Non ; le christianisme doit se régénérer en plongeant ses racines dans le principe nouveau qui anime le monde. En unissant sa cause à celles des peuples, le christianisme peut retrouver sa vigueur éteinte. Il s'agit de quelque chose de semblable à ce qui s'est passé lors de la première prédication de l'évangile. Le vieux monde croulait de toutes parts. Le christianisme a pris la défense des faibles contrôles forts, des pauvres contre les riches. Le titre de serviteur est devenu la dénomination du pouvoir. C'est ce qu'il faut imiter et renouveler. D'où vient le délaissement des peuples? C'est que l'Église a pris parti pour les puissans et pour les forts. Il s'agit de regagner la confiance populaire, de venir en aide aux besoins de Ihumanité, de la seconder dans ses nouvelles aspirations, de faire régner enfin le principe chrétien de l'égalité des droits.

Voilà la thèse de la nouvelle école catholique. Cette thèse, disait Lamennais, pouvait bien au premier abord ne paraître ni trop absurde, ni trop choquante. Elle méritait examen et sympathie, et, en tout cas, quelque indulgence, car elle venait dun désir sincère du bien. Cependant mille obstacles si'levèrent ; mille oppositions et entraves enrayèrent cette entreprise; on faisait parler Rome, qui n'avait rien dit. Les intéressés voulurent savoir ce qu'elle pensait. C'est à elle-même qu'ils étaient venus soumettre leurs doutes et leurs espérances. Ils attendaient une parole de bonté et de

loiiNNMs MiiiiiAi II iii.voi.iTio>>\inr 79

direction. « Sans doiiif. dit I.:iin«'iiiiais avec un esprit de soumission que l'on doit croire sincère, si, à cette époque, les écrivains de l'.lrf/jiV avaient pu savoir d'une manière certain»' «|u ils élait'ul di''sa|i|troii\t-s. ils seraient rentrés dan> le ^il^||<■e. » Peut èlre en |iarl.int ain«»i, l'auteur des A/ftiin's ilr Hnmr se croit-il après coup plus de douceur, d'humilité et de rési^'ualiou (fu'il n'en avait au fond. I/àprelc de relie nature é-iier^ii|ue lai>se planer i|uel<|ue doute sur celte souniis>i(iii t'ventuelle a laquelle il parait croire. Sans doute, il est en elTel prolialile que, si la di->approl)alion fiU venue plus tôt. plus franche , plus cordiale, lorsque les esprits n'étaient pas encore engagés, et n'avaient pas encore (e l(\aiu d'amertume qui fermente dans une lutte irritante, il est |irnli:il)le. dis je. (|iie la soumission cM été plus facil«* et plus ( omplite. et peut être n eiU on pas vu la fatale ruplur» qui allait hient«^t éclater. D'autre part cependant, si Lamennais et ses amis eussent eu plus d'etpérience des hommes, plus de sens |)ratique, au lieu d'a|q>orler, dans un temps dalTaires rnmme le nôtre, les sentimens d'apôtre tiiin saint l'.inl mi «luii l'i<>rre l'Krmite, ils auraient compris que, si Home ne disait rien, c'est qu'elle n'approuvait pas. Ce qu'elle pouvait laire de mieux à l't'gard d'une entreprise aussi nouvelle, c'était de se taire, et ses amis auraient dû se conienicr du siU'nce. Le journal ne faisant plus ses irais, il fallait renoncer à la puhlicité quotidienne et continuer à soutenir la cause, non encore condamnée, et qui ne l'ertl petit être pas été, par des écrits individuels ou par tout autre iiutNen. Vouloir aller trop \'\U'. trop presser le saint siej^e, dont la situation é'iait délit ate. puisqu'il était lui-même un de ces pouvoirs dont on >oulait détacher le

80 L.V l'IllI.OSÔl'IllE DK I.AMKXNAIS

christianisme, celait trop demander. En exigeant trop, on compromettait tout ; en demandant une parole expresse, on forçait le saint-siège à prendre parti; et quil pût dire oui, c'est ce qui était bien peu probable, étant données les tendances connues de la cour de Rome. On se metlait donc soi-même d'avance dans la triste allernative d'une pénible soumission ou dune dangereuse révolte.

Lamennais ne méconnaissait pas cependant que son entreprise entraînait beaucoup de difficultés, précisément par le mélange de temporel et de spirituel qui constituait alors la souveraineté pontilicale. Le pape était à la fois évêque et souverain. La question, si grave en elle-même, l'était en outre l)eaucoup plus à Rome qu'à Paris. Lamennais, avec son esprit absolu et son tempérament dapôtre, n'hésitait pas et il s'écriait, en s'adressant au pape: « Abandonne/ les débris terrestres de votre grandeur ruinée. Reprenez la houlette des premiers pasteurs. » Cela était plus facile à dire qu'à faire. Il disait encore avec une grande vérité : « Qu'aucune instilulion ne déchoit que par l'affaiblissement de son principe et ne se relève que par le retour à l'esprit qui lui est propre. « Mais lorsque avec le temps une institution s'est mêlée au réseau d'une société compliquée, est-il si facile de revenir à la simplicité primitive ? Sans doute le christianisme à l'origine était une doctrine essentiellement populaire ; mais, comme toutes les j)uissances, il s'était organisé avec le temps; la hiérarchie avait remplacé la simplicité prennère. Il s'était combiné avec des intérêts sociaux innombrables dont il n'était pas facile de le dégager. Pour redevenir ce qu'il avait été à l'origine, était-ce simplement l'alliance avec les pouvoirs

Page 1